Nick Toshes,

Country, les racines obscures
du Rock'n roll
,
traduction Julia Dorner

éd. Allia, 286 pages, 18.29 euros


a country music. Une musique de bouseux. Des drapeaux sudistes partout. Des pick-up garés sur le bord de la route. Vous croisez ensuite un de ces cow-boys de drugstore, colt à la hanche. Après-midi de Tennessee, lois anti-avortement, interdiction d'enseigner les théories évolutionnistes à l'école. La country. Pas aussi simple. Nick Toshes, l'auteur de Trinités, de La religion des ratés, d'Hellfire se charge de nous le démontrer. Des milliers
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de patronymes, de villes, de cimetières, d'hôpitaux, de litres de whisky. Ça commence sur les chapeaux de roue : Jerry Lee Lewis, complètement défoncé, un Derringer calibre 38 à la main, surveille la maison d'Elvis. Jerry Lee, décrit comme un parfait psychotique tout le long d'un chapitre, est rongé par des pulsions homicides et suicidaires. Flinguer le King et régner définitivement sur le royaume du Rock'N'roll. Elvis le pelvis, ce Blanc se déhanchant comme un Noir, n'est pas un mauvais garçon. Seulement un jeune américain débordant d'énergie hormonale. Petite ville provinciale. Il fut un temps (pas si éloigné) où vous pouviez apercevoir ces pancartes lugubres à la sortie du comté : Nègre, quitte la ville avant que le jour se lève, si tu tiens à la vie. Les grands parents d'Elvis lui ont raconté des tas d'histoires là-dessus. Elvis, soupçonné d'avoir volé le rock aux Noirs. Elvis recherché, mort ou vif, par un Jerry Lee Lewis au bout du rouleau. Le méchant rocker, accroc à la came, à la gnole et à la baise contre le sympathique freluquet à la brosse aérodynamique. Country, c'est une accumulation vertigineuse et paranoïaque
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d'anecdotes. L'histoire officielle, sacrée et béatifiée de la country est scandaleusement sabotée par Toshes. L'écrivain fusille le mythe et plonge dans les chiottes du rock, les poubelles de la country. Là où la vraie et sale histoire s'est écrite. Pas de hagiographie ici. Certains chanteurs de country n'ont pas volé leur sticker "AVIS PARENTAL SOUHAITE-PAROLES EXPLICITES". Regardez Tommy Duncan qui chantonne "Je peux te vendre de la morphine, de la coke ou de la neige." En 1932, la benzédrine est introduite sur le marché pharmaceutique. Les chanteurs louent les vertus du speed dans des morceaux comme "Benzedrine Blues". Comme Charlie Parker qui attendait désespérément sa dose au coin de Lennox. Le dealer s'amenait en chaise roulante. Bird lui a dédicacé un set. La musique country est indissociable du cauchemar américain. Indissociable de la psyché américaine, ce bolide-suicide lancé a toute allure sur une express way. Une culture de défonce et de destruction. En 1964, Johnny Cash se fait serrer à El Paso avec 688 capsules de Dexedrine et 475 cachets d'Equanil. De quoi métamorphoser un accord de guitare
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en soliloque de démon. Johnny Cash aurait voyagé dans les bas fonds de la vallée de l'ombre de la mort. Du moins c'est la version qu'il a balancée aux flics. Jerry Lee Lewis fonce dans la rue et déglingue sa Rolls à 46 000 dollars. Son fils est interné dans une institution spécialisée. Mariages, divorces, accusation de meurtres. Deux épouses de Jerry Lee mortes dans des conditions suspectes. C'est pas cette tapette d'Elvis qui aurait pu faire ça. L'homo agrestis americanus ultimus. Durs à cuire de la Western, petites frappes de la Honky Tonk, Jerry Lee les enterre tous vivants. Le swing country dégénère et fait hurler les sillons, les vinyles flambent, l'artiste chante hors beat. La luxure, l'orgueil et la gourmandise explosent dans un vacarme capital. La vie d'Elvis fut moins chaotique. Mais sa mort fut pathétique. Un cadavre boursouflé et bourré de plus de treize drogues différentes gisant sur le carrelage d'une salle de bain. Le sourire angélique d'Elvis cache des rictus morbides. Le jeune camionneur qui faisait danser votre grand mère arrosait sa "graine de violence"(Titre français du film Blackboard Jungle réalisé par Richard Brooks, et qui montrait des
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ados blancs middle-class faisant régner la terreur dans une high school. Violence gratuite et actes barbares perpétrés par de jeunes rebelles sans cause.) et révélait la face cachée du Rock. Le rock du bagne. Des hors-la-loi mélomanes déchiffrant le blues du pénitencier. Le rockabilly offre un exutoire aux blancs-becs des nulle-part provinciaux. Les jeunes blancs de l'Amérique profonde s'ennuient sévèrement. Il leur faut du sexe et de la violence. Dans la nuit américaine scintillent les feux de la démence. Le rock d'Elvis a parfois des vertus thérapeutiques. Drugstore, Drive In, Dr Pepper( célèbre marque de soda), tout ça peut vous rendre dingue. Elvis le pelvis qui a opéré une razzia sur la soul. Le casse du siècle. Les rockers noirs étaient souvent interdits de concert. Les majors de l'époque multipliaient les clauses restrictives dans des contrats bidons. Elvis l'usurpateur ou l'éclaireur? La question reste en suspens. Toshes travaille comme un entomologiste. Au microscope. Trouve d'obscurs musiciens et les place sur le devant de la scène. Étudie les ramifications de la musique country. Les connexions avec le jazz, le blues, le R'N'B.
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Comme un égyptologue questionnant un message abscons, Toshes analyse l'origine des mots. Ainsi le mot juke aurait la même origine que le mot wolof dzug, qui veut dire: mener une vie dissolue. Certains noirs appelaient Tonk les bars de la Nouvelle-Orléans. D'où le mot Honky-Tonk. L'expression rock est polysémique et schizo: elle signifie baiser et louer dieu. La plupart de ces mots sont nés dans des bouges, des bordels, des parties de cartes entre charlatans prédicateurs à la Elmer Gantry. L'argot du rock empruntait autant à la bible qu'aux arrières cours d'hôtels de passe. Les redneck, ces paquebots dévots, se trémoussaient sur des rythmes endiablés. Dans les églises, les fidèles entrent en transe et communiquent avec l'au-delà. Soutenus par l'implacable tempo hypnotique du piano. Tirez sur le pianiste. Les Holly Rollers comme on les appelle, ont définitivement intégré la musique profane. Toshes excelle dans l'ironie. Comme si le rock était une énorme plaisanterie de mauvais goût. Ainsi il qualifie de "rock" un juge qui prononce un non lieu à l'encontre de Jerry Lee Lewis. Jerry Lee était ce qu'on pourrait appeler
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l'ancêtre de l'artiste gangsta. Une racaille blanche qui réglait ses problèmes existentiels à coup de flingue et de substance chimique. Jerry Lee est sous pression ? Il tire dans la poitrine de l'un de ses musiciens avec un 357. Aux flics qui l'interroge, il répond : "Je pensais que le flingue n'était pas chargé ." Sale hérédité aussi. Son père a dû lui apprendre à tirer quand il avait sept ans. Un père perpétuellement sous le coup de la loi, qui quitte l'état après chaque mauvais coup. Un vrai malaise dans la civilisation. Un serial killer nommé Charlie Starkweather traversait les États-Unis en laissant des montagnes de machabées derrière lui. Brûlant la route 666 à une vitesse effroyable, l'auto radio crachant "Great balls of fire" de Jerry Lee, Starkweather exultait. Plusieurs fois Toshes compare Jerry Lee à Faulkner. A cause de leur style aisément identifiable. Tandis que Jerry Lee agonise, l'amérique continue de swinguer sur des sons de plus en plus déjantés. Les chanteurs de country vivent des existences grotesques et absurdes. Les cow-boys débonnaires ont tourné la page. Nouveau chapitre et nouvelles malédictions. Prenez
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un musicien comme Spade Cooley. Il construit un gigantesque parc d'attraction dans le désert du Mojave. Ce mec a connu son heure de gloire dans les années quarante avec son orchestre de western swing. En 1961, il ne supporte plus que sa femme le trompe. Il lui brûle les tétons avec sa cigarette. Puis il la tabasse jusqu'à que mort s'ensuive. Tout ça sous les yeux de sa fille de quatorze ans. Ce business man minable aurait même dit à sa fille : "Tu vas me regarder la tuer." Pitoyable. Pendant de très longues années, Spade Cooley égrènera sa mélodie en sous sol, dans la prison de Vacaville, au nord d'Oakland. Il meurt d'une crise cardiaque en plein concert sponsorisé par...l'association du shérif adjoint du comté d'Alameda! Les artistes country collectionnent les fins tragiques. Certains finissent en taule, d'autres à Lexington, en cure de désintoxication. La country aurait pu être une musique asèptisée pour garçon vacher lobotomisé. Elle a viré au cauchemar, devenant une routine de tocards et de meurtriers, une catharsis pour psychopathe en fin de carrière. Les valeurs américaines de la liberté et de la poursuite du bonheur
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que devait véhiculer la country ont été totalement altérées. Le chanteur de country baigne en pleine aliénation. Alien Nation. Une nation d'étrangers à eux-mêmes. C'est peut-être le sens de la musique country. La perdition, l'absence de repères. On pouvait trouver des morceaux comme "Move them niggers north"( chassez les Négros vers le nord), hymne à la gloire du Ku-Klux-Klan. Et d'autres choses encore plus étonnantes. Les types étaient malades : dans la chanson "I was born in a One nigger town" ("Je suis né dans une ville ou il y a qu'un seul Negro"), Tom T.Hall déclare "Nous les bouseux haïssons les négros parce qu'ils ont des grosses queues" et quelques mesures plus loin il dit "Quelle putain de déception quand tu te pointes en cours et que tu dois haïr ton camarade de classe à cause de la couleur de son cul." Essayez seulement d'imaginer la souffrance cosmique de ce type. Toshes consacre deux énormes chapitres à Emmet Miller, un illustre inconnu qui aurait révolutionné la country de façon souterraine. Miller a-t-il réellement existé ou bien est-il le fruit de l'imagination débordante et fiévreuse de Nick Toshes? Miller par
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ci, Miller par là. Il squatte nos neurones comme des pubs subliminales. La country affecte notre perception du monde. Refermer brutalement le livre. Vous pourriez bien faire ce cauchemar la nuit prochaine : Jerry Lee Lewis, en bas de votre immeuble, complètement raide, un smith et wesson dans chaque main, l'écume aux lèvres, le regard hagard. Et vous êtes Elvis.

Karim Madani

 

 

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