de patronymes, de villes, de cimetières, d'hôpitaux, de litres
de whisky. Ça commence sur les chapeaux de roue : Jerry Lee Lewis,
complètement défoncé, un Derringer calibre 38 à
la main, surveille la maison d'Elvis. Jerry Lee, décrit comme un
parfait psychotique tout le long d'un chapitre, est rongé par des
pulsions homicides et suicidaires. Flinguer le King et régner définitivement
sur le royaume du Rock'N'roll. Elvis le pelvis, ce Blanc se déhanchant
comme un Noir, n'est pas un mauvais garçon. Seulement un jeune
américain débordant d'énergie hormonale. Petite ville
provinciale. Il fut un temps (pas si éloigné) où
vous pouviez apercevoir ces pancartes lugubres à la sortie du comté
: Nègre, quitte la ville avant que le jour se lève, si tu
tiens à la vie. Les grands parents d'Elvis lui ont raconté
des tas d'histoires là-dessus. Elvis, soupçonné d'avoir
volé le rock aux Noirs. Elvis recherché, mort ou vif, par
un Jerry Lee Lewis au bout du rouleau. Le méchant rocker, accroc
à la came, à la gnole et à la baise contre le sympathique
freluquet à la brosse aérodynamique. Country, c'est une
accumulation vertigineuse et paranoïaque
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2/10 |
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d'anecdotes. L'histoire officielle, sacrée et béatifiée
de la country est scandaleusement sabotée par Toshes. L'écrivain
fusille le mythe et plonge dans les chiottes du rock, les poubelles de
la country. Là où la vraie et sale histoire s'est écrite.
Pas de hagiographie ici. Certains chanteurs de country n'ont pas volé
leur sticker "AVIS PARENTAL SOUHAITE-PAROLES EXPLICITES". Regardez
Tommy Duncan qui chantonne "Je peux te vendre de la morphine, de
la coke ou de la neige." En 1932, la benzédrine est introduite
sur le marché pharmaceutique. Les chanteurs louent les vertus du
speed dans des morceaux comme "Benzedrine Blues". Comme
Charlie Parker qui attendait désespérément sa dose
au coin de Lennox. Le dealer s'amenait en chaise roulante. Bird lui a
dédicacé un set. La musique country est indissociable du
cauchemar américain. Indissociable de la psyché américaine,
ce bolide-suicide lancé a toute allure sur une express way. Une
culture de défonce et de destruction. En 1964, Johnny Cash se fait
serrer à El Paso avec 688 capsules de Dexedrine et 475 cachets
d'Equanil. De quoi métamorphoser un accord de guitare
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3/10 |
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en soliloque de démon. Johnny Cash aurait voyagé dans les
bas fonds de la vallée de l'ombre de la mort. Du moins c'est la
version qu'il a balancée aux flics. Jerry Lee Lewis fonce dans
la rue et déglingue sa Rolls à 46 000 dollars. Son fils
est interné dans une institution spécialisée. Mariages,
divorces, accusation de meurtres. Deux épouses de Jerry Lee mortes
dans des conditions suspectes. C'est pas cette tapette d'Elvis qui aurait
pu faire ça. L'homo agrestis americanus ultimus. Durs à
cuire de la Western, petites frappes de la Honky Tonk, Jerry Lee les enterre
tous vivants. Le swing country dégénère et fait hurler
les sillons, les vinyles flambent, l'artiste chante hors beat. La luxure,
l'orgueil et la gourmandise explosent dans un vacarme capital. La vie
d'Elvis fut moins chaotique. Mais sa mort fut pathétique. Un cadavre
boursouflé et bourré de plus de treize drogues différentes
gisant sur le carrelage d'une salle de bain. Le sourire angélique
d'Elvis cache des rictus morbides. Le jeune camionneur qui faisait danser
votre grand mère arrosait sa "graine de violence"(Titre
français du film Blackboard Jungle réalisé par Richard
Brooks, et qui montrait des
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4/10 |
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ados blancs middle-class faisant régner la terreur dans une high
school. Violence gratuite et actes barbares perpétrés par
de jeunes rebelles sans cause.) et révélait la face cachée
du Rock. Le rock du bagne. Des hors-la-loi mélomanes déchiffrant
le blues du pénitencier. Le rockabilly offre un exutoire aux blancs-becs
des nulle-part provinciaux. Les jeunes blancs de l'Amérique profonde
s'ennuient sévèrement. Il leur faut du sexe et de la violence.
Dans la nuit américaine scintillent les feux de la démence.
Le rock d'Elvis a parfois des vertus thérapeutiques. Drugstore,
Drive In, Dr Pepper( célèbre marque de soda), tout ça
peut vous rendre dingue. Elvis le pelvis qui a opéré une
razzia sur la soul. Le casse du siècle. Les rockers noirs étaient
souvent interdits de concert. Les majors de l'époque multipliaient
les clauses restrictives dans des contrats bidons. Elvis l'usurpateur
ou l'éclaireur? La question reste en suspens. Toshes travaille
comme un entomologiste. Au microscope. Trouve d'obscurs musiciens et les
place sur le devant de la scène. Étudie les ramifications
de la musique country. Les connexions avec le jazz, le blues, le R'N'B.
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5/10 |
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Comme un égyptologue questionnant un message abscons, Toshes analyse
l'origine des mots. Ainsi le mot
juke aurait la même origine
que le mot wolof
dzug, qui veut dire: mener une vie dissolue. Certains
noirs appelaient Tonk les bars de la Nouvelle-Orléans. D'où
le mot Honky-Tonk. L'expression rock est polysémique et schizo:
elle signifie baiser et louer dieu. La plupart de ces mots sont nés
dans des bouges, des bordels, des parties de cartes entre charlatans prédicateurs
à la Elmer Gantry. L'argot du rock empruntait autant à la
bible qu'aux arrières cours d'hôtels de passe. Les
redneck,
ces paquebots dévots, se trémoussaient sur des rythmes endiablés.
Dans les églises, les fidèles entrent en transe et communiquent
avec l'au-delà. Soutenus par l'implacable tempo hypnotique du piano.
Tirez sur le pianiste. Les Holly Rollers comme on les appelle, ont définitivement
intégré la musique profane. Toshes excelle dans l'ironie.
Comme si le rock était une énorme plaisanterie de mauvais
goût. Ainsi il qualifie de "rock" un juge qui prononce
un non lieu à l'encontre de Jerry Lee Lewis. Jerry Lee était
ce qu'on pourrait appeler
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6/10 |
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l'ancêtre de l'artiste gangsta. Une racaille blanche qui réglait
ses problèmes existentiels à coup de flingue et de substance
chimique. Jerry Lee est sous pression ? Il tire dans la poitrine de l'un
de ses musiciens avec un 357. Aux flics qui l'interroge, il répond
: "Je pensais que le flingue n'était pas chargé ."
Sale hérédité aussi. Son père a dû lui
apprendre à tirer quand il avait sept ans. Un père perpétuellement
sous le coup de la loi, qui quitte l'état après chaque mauvais
coup. Un vrai malaise dans la civilisation. Un
serial killer nommé
Charlie Starkweather traversait les États-Unis en laissant des
montagnes de machabées derrière lui. Brûlant la route
666 à une vitesse effroyable, l'auto radio crachant "Great
balls of fire" de Jerry Lee, Starkweather exultait. Plusieurs fois
Toshes compare Jerry Lee à Faulkner. A cause de leur style aisément
identifiable. Tandis que Jerry Lee agonise, l'amérique continue
de swinguer sur des sons de plus en plus déjantés. Les chanteurs
de country vivent des existences grotesques et absurdes. Les cow-boys
débonnaires ont tourné la page. Nouveau chapitre et nouvelles
malédictions. Prenez
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7/10 |
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un musicien comme Spade Cooley. Il construit un gigantesque parc d'attraction
dans le désert du Mojave. Ce mec a connu son heure de gloire dans
les années quarante avec son orchestre de western swing. En 1961,
il ne supporte plus que sa femme le trompe. Il lui brûle les tétons
avec sa cigarette. Puis il la tabasse jusqu'à que mort s'ensuive.
Tout ça sous les yeux de sa fille de quatorze ans. Ce business
man minable aurait même dit à sa fille : "Tu vas me
regarder la tuer." Pitoyable. Pendant de très longues années,
Spade Cooley égrènera sa mélodie en sous sol, dans
la prison de Vacaville, au nord d'Oakland. Il meurt d'une crise cardiaque
en plein concert sponsorisé par...l'association du shérif
adjoint du comté d'Alameda! Les artistes country collectionnent
les fins tragiques. Certains finissent en taule, d'autres à Lexington,
en cure de désintoxication. La country aurait pu être une
musique asèptisée pour garçon vacher lobotomisé.
Elle a viré au cauchemar, devenant une routine de tocards et de
meurtriers, une catharsis pour psychopathe en fin de carrière.
Les valeurs américaines de la liberté et de la poursuite
du bonheur
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8/10 |
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que devait véhiculer la country ont été totalement
altérées. Le chanteur de country baigne en pleine aliénation.
Alien Nation. Une nation d'étrangers à eux-mêmes.
C'est peut-être le sens de la musique country. La perdition, l'absence
de repères. On pouvait trouver des morceaux comme "Move them
niggers north"( chassez les Négros vers le nord), hymne à
la gloire du Ku-Klux-Klan. Et d'autres choses encore plus étonnantes.
Les types étaient malades : dans la chanson "I was born in
a One nigger town" ("Je suis né dans une ville ou il
y a qu'un seul Negro"), Tom T.Hall déclare "Nous les
bouseux haïssons les négros parce qu'ils ont des grosses queues"
et quelques mesures plus loin il dit "Quelle putain de déception
quand tu te pointes en cours et que tu dois haïr ton camarade de
classe à cause de la couleur de son cul." Essayez seulement
d'imaginer la souffrance cosmique de ce type. Toshes consacre deux énormes
chapitres à Emmet Miller, un illustre inconnu qui aurait révolutionné
la country de façon souterraine. Miller a-t-il réellement
existé ou bien est-il le fruit de l'imagination débordante
et fiévreuse de Nick Toshes? Miller par
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9/10 |
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ci, Miller par là. Il squatte nos neurones comme des pubs subliminales.
La country affecte notre perception du monde. Refermer brutalement le
livre. Vous pourriez bien faire ce cauchemar la nuit prochaine : Jerry
Lee Lewis, en bas de votre immeuble, complètement raide, un smith
et wesson dans chaque main, l'écume aux lèvres, le regard
hagard. Et vous êtes Elvis.
Karim Madani
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10/10 |
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