Trick Baby, de Iceberg Slim,
éd. de l'Olivier


ceberg Slim, Robert Beck pour les registres de l'état civil, est né dans le Southcide de Chicago en 1918. Il passe sans transition des bancs de la fac aux carrés d'asphalte où pendant quinze ans il érigera le proxénétisme en système. Cette fulgurante et aberrante carrière de mac, il la couchera sur le papier poisseux d'un manuscrit froissé comme ces billets verts à l'effigie de présidents morts. "Pimp" constituera sa terrifiante autobiographie, roman dans lequel les
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putes se faufilent entre les gouttes les jours de pluie. "Pimp" devient immédiatement best seller dans le ghetto, circule de main en main comme un calibre de contrebande. Des artistes de rap comme Ice T n'hésitèrent pas à s'approprier le glaçant patronyme.
"Trick Baby" est la seconde pierre posée dans l'édification de la vie de rue. Après le parcours erratique du mac, Iceberg s'intéresse à la trajectoire d'un hustler, un arnaqueur en argot noir américain. L'existence de White Folks alias Trick Baby commence de façon désastreuse. Dans une Amérique contaminée par la ségrégation raciale, Phala une jeune Noire se fait engrosser par un blanc qui n'assumera pas sa paternité. Phala est une danseuse de cabaret, une pro, dont la beauté achève les piliers de bar, les séducteurs en tout genre. Le jeune White Folks héritera d'une peau blanche et d'une face d'ange. Un sosie d'Errol Flynn pataugeant dans les eaux troubles du ghetto. Haï par les noirs, détesté par les blancs qui lui reprochent ses quelques gouttes de sang noir, Folks se construit une identité de schizophrène. Ce
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sobriquet de Trick Baby est polysémique: ça peut être l'enfant né d'une passe ou bien l'enfant prodige de l'arnaque. Le roman débute par la rencontre des deux maîtres Iceberg et Trick Baby dans le bloc cellulaire d'un pénitencier. Commence alors un long soliloque, lancinant comme une mélodie en sous-sol. Trick raconte son histoire à un autre créateur d'histoires, le futur écrivain Iceberg. La prison est une fosse, la mise en abîme n'en est que plus claustrophobe. C'est le flash-back narrant les errances lunaires de Trick Baby dans la galaxie de l'arnaque. Les deux esthètes de l'illégalité esquissant leur terrifiant autoportrait. Pathétique. D'ailleurs le jeune Trick Baby, avant de se lancer dans l'arnaque, se passionnait pour le dessin et la peinture. Le portrait de l'artiste en arnaqueur. Sa vie est un cauchemar en boucle: sa mère se fait violer par tout un groupe d'alcolos. Elle finit à l'hôpital psychiatrique. La haine raciale, plus que le viol collectif, aura eu raison d'elle. Le petit Trick continue de mener sa vie de petit délinquant. Mais les gains sont dérisoires. Recueilli par Blue, un Rembrandt de l'arnaque, il affine son talent. Les
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arnaques décrites sont prodigieuses, phénoménales, cathédralesques, marmoréennes. Une œuvre d'art. Des mouvements gracieux, des astuces fatales. Trick Baby est un nouveau genre de sculpteur, obsédé par sa création, modelant les pièges de la rue au gré de ses caprices. L'activité criminelle devient jouissance, explose en orgasme hystérique. Iceberg alignait les filles sur le bitume a un rythme paranoïaque. Pensait le proxénétisme en artiste dément. Interrogeait les détails, soupesait les couleurs les tons, évaluait le degré d'harmonie. Pour une emprise totale sur les filles. Le caractère scientifique de leur arnaque fait dire à Blue qu'ils auraient pu être mathématiciens ou architectes. Quelle ironie et quel gâchis. Ça aurait pu être drôle en d'autres temps, d'autres lieux. Dans son genre Trick est un artiste maudit, tortueux et torturé par les séquelles de l'esclavage mental, le grand lavage de cerveau à l'échelle industrielle. Il noie ses chromosomes bicolores avec des rivières d'alcool sombres comme des gouffres. L'artiste-arnaqueur professionnel n'aimera que deux femmes, Phala et une autre qu'il appellera la
4/5

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Déesse. Deux femmes qui lui feront entrevoir deux visages de l'enfer sur terre. La Déesse est une femme blanche profondément négrophobe. La muse ignore tout des antécédents raciaux de l'artiste. À cette époque, quelque part sous le neuvième cercle de l'enfer américain, on parlait comme ca. Administratif. Quel meilleur sédatif pour cette armée de grands malades mentaux? Trick Baby hante les rues de Cleveland comme une âme en peine, avale drogues et somnifères pour communiquer avec son peuple de l'ombre, échapper à la vindicte de l'Oncle Sam. Il poursuit l'arnaque ultime, le chef d'œuvre de la crapulerie. Les rues pourries de Chicago sont son Panthéon. Les gogos des rues sa matière. Ivre mort d'arnaque, il déconne pathétiquement avec les pontes de la Cosa Nostra. Iceberg Slim ne plaisante pas. La vie de rue est froide comme l'acier dont sont fait les flingues. Retour à la cellule. Trick a lui aussi un numéro de série, un matricule. Iceberg est sidéré, scotché aux murs couverts de graffiti. Dans les ténèbres de l'inhumanité américaine il a retrouvé la soul.
Karim Madani
5/5