- King, roman de rue
de John Berger, Ed. de l'Olivier, 95 F.
- Le Saule, de Hubert Selby Jr.
Ed. de l'Olivier, 234 pages, 123,50 F


a rue et sa désolation. Tel semble être le dénominateur commun du Saule de Hubert Selby Jr et de King -roman de rue- de John Berger. La thématique urbaine traverse l'air du temps. L'univers de la rue suscite peur viscérale et fascination pathologique. Des millions de mots mort-nés encombrent les pages de nos journaux magazines, de nos traités de sociologie. Une journaliste de Paris Match s'installe à la Grande Borne (Grigny-Essonne) et y
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décrit une vie souterraine et apocalyptique. Aux portes de nos villes se profile la menace. De l'autre côté du périph', les lois de la République n'auraient plus cours. Des journalistes en mal de sensationnalisme et légèrement mythomanes, on comprend sans excuser. Mais voir deux écrivains patentés sombrer dans le misérabilisme le plus trash ! Quand on se penche sur l'oeuvre de John Berger, on constate un certain académisme dans le choix des sujets traités : Réussite et échec de Picasso, Voir le voir ou Et nos visages, mon coeur, fugaces comme des photos. On est loin de la rue. John Berger n'y a pas vécu. Comment a-t-il pu accoucher de ce roman au titre incroyablement racoleur ? Une jaquette noire avec marqué dessus KING sous titré roman de rue. L'auteur n'a pas voulu décliner son identité. C'est une oeuvre au noir et de surcroît anonyme. Le lecteur ne peut être qu'attiré par cette jaquette-subterfuge. Le roman s'annonce crucial, définitif. Fin de siècle oblige. Les 234 pages du roman font mentir le titre. La rue et ses protagonistes sont absents de ces pages. Seule la fièvre fantasmatique de Berger
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est présente. Hubert Selby, lui, a connu la rue. C'était son lieu d'internement. Arpentant les rues de Brooklyn, priant le dieu Came, vomissant sa haine de l'establishment. Last exit to Brooklyn puis Retour à Brooklyn faisaient office de manuel de suicide, de guide de l'intoxication lente. La gnôle, la dope et les quartiers interlopes matérialisaient la Sainte Trinité de Selby. Défoncé au bitume, il avait choisi le chemin de la damnation, appris à survivre parmi les hyènes. Sonder le trou du cul de son âme dans une New York flippée et dantesque. Cet écrivain revient aujourd'hui avec un autre "roman de rue", Le saule. Ça démarre façon métal hurlant, dans le plus pur style épate-bourgeois. Maria (toutes les hispaniques s'appellent-elle Maria ? ça sent son West Side Story), une gamine portoricaine, se prend une fiole d'acide sulfurique en plein visage. Le ton est donné. Selby quitte Brooklyn pour installer son intrigue dans l'un des quartiers les plus durs de New-York, le South Bronx. Selby aurait pu choisir Jamaïca dans le Queens mais il travaille le stéréotype au corps. Terroriser le bourgeois par tous les moyens
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Comme Berger qui n'hésite pas à faire parler un chien. dans la zone. Un procédé nullement original puisqu'il avait déjà été utilisé par Boulgakov. Un chien qui parle c'est comme Rosetta qui hennit. Les pauvres sont finalement si proches des animaux. Les SDF de Berger sont étrangement désincarnés : Vico et Vica auraient-ils pu exister ? Le réalisme poétique (façon Fellini dans ses premiers films néoréalistes) vire carrément au grotesque quand le chien joue à la balle avec le gamin. Montagnes de déchets et dysfonctionnements suburbains : Berger nous ressort des Olvidados relookés 1999. Une vraie arnaque de publicitaire. On ne saura jamais qui étaient ces SDF vivant comme des bêtes (copulant parfois) à la périphérie de nos mégacentres urbains. Berger, d'après les notes de quatrième de couverture, parle pour les pauvres mais pas en leur nom. Exercice de subtilité périlleuse. Le problème, c'est que les pauvres ne parlent pas dans ce roman. C'est le monologue du chien qui investit toutes les pages. Selby, quant à lui, parle, allant jusqu'à baver. D'abord, c'est la mère de Maria qui pleurniche. La pauvre mama,
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portoricaine et analphabète, obligée de vivre dans ce taudis. Elle pleure la mort de sa fille. Fiancée à Bobby, un jeune Noir. Selby nage toujours en plein West Side Story. Les amours interraciales vont s'écraser de plein fouet sur le mur du sectarisme et de l'intolérance. Un gang hispanique ne supporte pas la vision du couple mixte. Selby utilise l'argument des haines interethniques pour accrocher son lecteur. Les gens informés savent que Noirs et Portoricains coexistent pacifiquement à New York. Quelques heurts se produisent parfois mais rien qui s'apparente au massacre décrit dans le roman. Des gamins se baladant avec des fioles d'acide sulfurique! Plus hardcore et épouvantable qu'un flingue ou un couteau. C'est clair Selby veut choquer, pratique l'art du rentre-dedans avec une consternante complaisance. Bobby, évidemment, ne s'exprime qu'en argot. Et ne rêve que de vendetta. Dans son errance, il rencontre Moishe, un vieux juif vivant dans un bunker. Le petit mec du ghetto-argot-à la coule-mais-faut-que-je-les-flingue rencontre le sage vieillard juif-j'ai-échappé-aux-camps-j'en sais-un-bout-sur-la misère. Un
5/7

 

 

 

 

 

 

 

 

 


chouïa caricatural. Et puis Moishe, ça fait penser à Moise, pas besoin d'avoir lu la Bible pour faire le lien. On est en plein Buddy Movie, ces films américains construits sur des binômes antinomiques (gangster noir/flic blanc) et ça dégénère sévèrement. Le petit Bobby trucide tous ces ennemis (que de la vermine de taudis, de toute façon) en les piégeant dans de sombres ruelles. Selby nous assène les pires clichés de sous-téléfilms américains. Bobby reçoit la bénédiction de Moishe. Dans les chaumières, on est plutôt content que ce petit sauvageon retrouve le droit chemin de dieu. Selby se transforme alors en grenouille de bénitier et bafouille des tonnes de messages rédempteurs. Fini l'Enfer sur terre façon en direct live depuis Brooklyn. Bienvenue au Paradis. Pendant ce temps Berger accélère le rythme de son roman. Récréatif après 200 pages anémiques : le village improvisé des SDF est sur le point d'être détruit par les forces de l'ordre. Les pauvres disposent de quelques fusils et amorcent la résistance. King le chien est le témoin du siège. Dans quelle ville sommes-nous exactement ? Dans quelles rues ? Aucune information
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satisfaisante n'est donnée. Parler de roman de rue sans identifier la rue n'est qu'une façon d'occulter la réalité au profit de ses propres fantasmes. Ainsi cette édifiante phrase : "Je parle de sexe" dit le chien, ce à quoi la femme répond "dans la rue, il n'y a que du viol, rien d'autre". Berger satisfait ad nauseam les besoins morbides d'un certain public voyeur. Deux écrivains qui ont décidé de faire trembler les salons lambrissés. Sous couvert de roman social, ils usent des pires préjugés et jouent à se faire peur. Avec la rue, la merde, la violence. Une certaine gauche criera au génie entre deux petits fours. Crions plutôt à la supercherie. Selby baisse son froc sur l'autel du conformisme et de la reconnaissance sociale tandis que Berger s'efforce pitoyablement de décrire un univers auquel il ne comprend rien. Pathétique.

Karim Madani

 

7/7