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a rue et sa désolation. Tel semble être le dénominateur
commun du Saule de Hubert Selby Jr et de King -roman de
rue- de John Berger. La thématique urbaine traverse l'air
du temps. L'univers de la rue suscite peur viscérale et fascination
pathologique. Des millions de mots mort-nés encombrent les
pages de nos journaux magazines, de nos traités de sociologie.
Une journaliste de Paris Match s'installe à la Grande Borne
(Grigny-Essonne) et y
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1/7 |
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décrit une vie souterraine et apocalyptique. Aux portes de nos
villes se profile la menace. De l'autre côté du périph',
les lois de la République n'auraient plus cours. Des journalistes
en mal de sensationnalisme et légèrement mythomanes, on
comprend sans excuser. Mais voir deux écrivains patentés
sombrer dans le misérabilisme le plus trash ! Quand on se penche
sur l'oeuvre de John Berger, on constate un certain académisme
dans le choix des sujets traités : Réussite et échec
de Picasso, Voir le voir ou Et nos visages, mon coeur, fugaces
comme des photos. On est loin de la rue. John Berger n'y a pas vécu.
Comment a-t-il pu accoucher de ce roman au titre incroyablement racoleur
? Une jaquette noire avec marqué dessus KING sous titré
roman de rue. L'auteur n'a pas voulu décliner son identité.
C'est une oeuvre au noir et de surcroît anonyme. Le lecteur ne peut
être qu'attiré par cette jaquette-subterfuge. Le roman s'annonce
crucial, définitif. Fin de siècle oblige. Les 234 pages
du roman font mentir le titre. La rue et ses protagonistes sont absents
de ces pages. Seule la fièvre fantasmatique de Berger
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2/7 |
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est présente. Hubert Selby, lui, a connu la rue. C'était
son lieu d'internement. Arpentant les rues de Brooklyn, priant le dieu
Came, vomissant sa haine de l'establishment. Last exit to Brooklyn
puis Retour à Brooklyn faisaient office de manuel de suicide,
de guide de l'intoxication lente. La gnôle, la dope et les quartiers
interlopes matérialisaient la Sainte Trinité de Selby. Défoncé
au bitume, il avait choisi le chemin de la damnation, appris à
survivre parmi les hyènes. Sonder le trou du cul de son âme
dans une New York flippée et dantesque. Cet écrivain revient
aujourd'hui avec un autre "roman de rue", Le saule. Ça
démarre façon métal hurlant, dans le plus pur style
épate-bourgeois. Maria (toutes les hispaniques s'appellent-elle
Maria ? ça sent son West Side Story), une gamine portoricaine,
se prend une fiole d'acide sulfurique en plein visage. Le ton est donné.
Selby quitte Brooklyn pour installer son intrigue dans l'un des quartiers
les plus durs de New-York, le South Bronx. Selby aurait pu choisir Jamaïca
dans le Queens mais il travaille le stéréotype au corps.
Terroriser le bourgeois par tous les moyens
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3/7 |
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Comme Berger qui n'hésite pas à faire parler un chien. dans
la zone. Un procédé nullement original puisqu'il avait déjà
été utilisé par Boulgakov. Un chien qui parle c'est
comme Rosetta qui hennit. Les pauvres sont finalement si proches des animaux.
Les SDF de Berger sont étrangement désincarnés :
Vico et Vica auraient-ils pu exister ? Le réalisme poétique
(façon Fellini dans ses premiers films néoréalistes)
vire carrément au grotesque quand le chien joue à la balle
avec le gamin. Montagnes de déchets et dysfonctionnements suburbains
: Berger nous ressort des Olvidados relookés 1999. Une vraie arnaque
de publicitaire. On ne saura jamais qui étaient ces SDF vivant
comme des bêtes (copulant parfois) à la périphérie
de nos mégacentres urbains. Berger, d'après les notes de
quatrième de couverture, parle pour les pauvres mais pas en leur
nom. Exercice de subtilité périlleuse. Le problème,
c'est que les pauvres ne parlent pas dans ce roman. C'est le monologue
du chien qui investit toutes les pages. Selby, quant à lui, parle,
allant jusqu'à baver. D'abord, c'est la mère de Maria qui
pleurniche. La pauvre mama,
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4/7 |
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portoricaine et analphabète, obligée de vivre dans ce taudis.
Elle pleure la mort de sa fille. Fiancée à Bobby, un jeune
Noir. Selby nage toujours en plein West Side Story. Les amours interraciales
vont s'écraser de plein fouet sur le mur du sectarisme et de l'intolérance.
Un gang hispanique ne supporte pas la vision du couple mixte. Selby utilise
l'argument des haines interethniques pour accrocher son lecteur. Les gens
informés savent que Noirs et Portoricains coexistent pacifiquement
à New York. Quelques heurts se produisent parfois mais rien qui
s'apparente au massacre décrit dans le roman. Des gamins se baladant
avec des fioles d'acide sulfurique! Plus hardcore et épouvantable
qu'un flingue ou un couteau. C'est clair Selby veut choquer, pratique
l'art du rentre-dedans avec une consternante complaisance. Bobby, évidemment,
ne s'exprime qu'en argot. Et ne rêve que de vendetta. Dans son errance,
il rencontre Moishe, un vieux juif vivant dans un bunker. Le petit mec
du ghetto-argot-à la coule-mais-faut-que-je-les-flingue rencontre
le sage vieillard juif-j'ai-échappé-aux-camps-j'en sais-un-bout-sur-la
misère. Un
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5/7 |
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chouïa caricatural. Et puis Moishe, ça fait penser à
Moise, pas besoin d'avoir lu la Bible pour faire le lien. On est en plein
Buddy Movie, ces films américains construits sur des binômes
antinomiques (gangster noir/flic blanc) et ça dégénère
sévèrement. Le petit Bobby trucide tous ces ennemis (que
de la vermine de taudis, de toute façon) en les piégeant
dans de sombres ruelles. Selby nous assène les pires clichés
de sous-téléfilms américains. Bobby reçoit
la bénédiction de Moishe. Dans les chaumières, on
est plutôt content que ce petit sauvageon retrouve le droit chemin
de dieu. Selby se transforme alors en grenouille de bénitier et
bafouille des tonnes de messages rédempteurs. Fini l'Enfer sur
terre façon en direct live depuis Brooklyn. Bienvenue au Paradis.
Pendant ce temps Berger accélère le rythme de son roman.
Récréatif après 200 pages anémiques : le village
improvisé des SDF est sur le point d'être détruit
par les forces de l'ordre. Les pauvres disposent de quelques fusils et
amorcent la résistance. King le chien est le témoin du siège.
Dans quelle ville sommes-nous exactement ? Dans quelles rues ? Aucune
information
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6/7 |
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satisfaisante n'est donnée. Parler de roman de rue sans identifier
la rue n'est qu'une façon d'occulter la réalité au
profit de ses propres fantasmes. Ainsi cette édifiante phrase :
"Je parle de sexe" dit le chien, ce à quoi la femme répond
"dans la rue, il n'y a que du viol, rien d'autre". Berger satisfait
ad nauseam les besoins morbides d'un certain public voyeur. Deux écrivains
qui ont décidé de faire trembler les salons lambrissés.
Sous couvert de roman social, ils usent des pires préjugés
et jouent à se faire peur. Avec la rue, la merde, la violence.
Une certaine gauche criera au génie entre deux petits fours. Crions
plutôt à la supercherie. Selby baisse son froc sur l'autel
du conformisme et de la reconnaissance sociale tandis que Berger s'efforce
pitoyablement de décrire un univers auquel il ne comprend rien.
Pathétique.
Karim
Madani
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7/7 |
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