Boualem Sansal,

L'enfant fou de l'arbre creux,

éd. Gallimard,
300 pages, 17.53 euros


es barbares ont prêté serment. Les écoles sont encore fumantes. L'hémoglobine pas encore tout à fait coagulée. Nos tubes cathodiques continuent de vomir des paquets de tués et une génération d'estropiés. Devant ces entrefilets expédiés à la va-vite (on dirait que Algérie ne vend plus), on ne peut que soupirer d'écœurement et de fatigue extrême. Quant aux idéalistes qui ont pensé que le premier roman de Sansal aurait pu changer quelque chose... Eh bien, on les plaint
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sincèrement. Le serment des barbares était une œuvre prophylactique. L'Algérie crachait ses poumons et les bons médecins diagnostiquaient une phase irrémédiablement terminale. L'enfant fou de l'arbre creux est plutôt une fable séminale. L'Algérie semble laborieusement et dangereusement recouvrer une meilleure santé. Et Sansal a voulu distiller de la sève dans cet immense tronc d'arbre pourrissant. L'arbre de vie mais creux. Sans oublier l'enfant, fou d'avoir trop souvent tutoyé l'abominable. Le serment des barbares était un roman luxuriant, étouffant, suffocant. La pesanteur de l'édifice. Trop de bile à déverser sans doute. Ce second roman marque par sa légèreté (de façade) et son économie linguistique. Plus de symphonies sémantiques comme dans le premier roman mais plutôt des petits solos de free jazz.
Boualem Sansal s'en explique : « Je ne sais pas, c'est peut être dû à l'épuisement. Dans le serment j'avais dit beaucoup de choses, j'y avais parler de l'Algérie de manière générale, dans ce deuxième roman je parle de gens, Pierre, Farid, Salim. » Si la géographie du Serment paraissait à géométrie variable, démontable et jetable, l'enfant
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fou plante un décor massif et inexpugnable : la forteresse de Lambèse, une prison où deux hommes attendent leur exécution. Pierre un Français venu retrouver sa mère biologique et Farid, petit voyou à la solde du pouvoir et tueur à ses heures perdues. Et pour ceux qui en auraient douté, la prison de Lambèse n'est pas un lieu imaginaire. « Tout ce que je raconte dans mes romans est vrai, ajoute B. Sansal. Lambèse existe depuis 2000 ans, elle fut construite par les Romains qui y enfermèrent des exilés du monde entier. Elle fut détruite et lorsque la France occupa l'Algérie, elle rebâtit le pénitencier sur ces ruines. Depuis l'Indépendance, on l'appelle le pénitencier de Tasoult. C'est une prison où la population carcérale est très importante. Cette prison est physiquement terrifiante. Lorsque vous passez à côté, vous voyez ce fort, cette structure extrêmement tourmentée, surtout au crépuscule, cela fait peur. Des tonnes d'histoire courent sur Lambèse. Du temps de la France coloniale, les révolutionnaires algériens y étaient enfermés. La charge émotive liée à ce lieu est très forte. Et depuis, l'Algérie étant une dictature depuis 1962, c'est là qu'on enferme opposants et

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marginaux. »
Sansal excelle dans ces descriptions de paquebots ivres. On se souvient de l'hôpital puant la mort dans le serment. Ici c'est la prison qui incarne le dysfonctionnement. Ce gigantesque tombeau sous-compartimenté échappe a toute espèce de logique sanitaire et administrative. Les chevelus (terme désignant les terroristes intégristes et qui remplace celui de Tango) quittent leur cellule le temps d'occire quelques prisonniers sans que les gardiens prennent la peine d'intervenir. Une forme d'anarchie primaire et brutale semble prévaloir dans cet endroit où les vivants sont des morts à crédit.
« Il n'y a pas de règles dans ce type de prison, la population est trop nombreuse, les moyens trop limités en terme d'infrastructure. Il se développe des lois internes contre lesquelles personne ne peut aller. La population est hétéroclite : des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des hommes d'affaires, des cadres supérieurs. Je n'ai jamais été à Lambèse, je ne la connais que par ouïe dire, mais je connais des gens qui y ont fait des séjours. Que dire ? C'est la jungle. »
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Pierre, le Français, est tombé sous le coup d'une inculpation de meurtre au premier degré. L'arme du crime est une kalash et le nom de la victime Si Mokhtar. Le procès oscille entre la mascarade et un mauvais talk-show à l'algérienne où la vie de Pierre vaut moins qu'un bol de chorba éventée. Pierre est né d'une mère algérienne inconnue. Il débarque en Algérie pour rencontrer celle qui lui a donné naissance. Le périple commence. Suivi de péripéties. Pierre étant une sorte de business man, il est vite mis en relation avec les autorités compétentes. Et l'on découvre les coulisses de la révolution algérienne où les maximes sonnantes et trébuchantes touchent plus les cœurs et les esprits que les discours libérateurs ou révolutionnaires. Du coup le bouquin de Sansal fracasse les cours d'histoire et les livres scolaires, l'histoire officielle est tout simplement travaillée à la truelle : « C'est le problème de toutes les révolutions, poursuit B. Sansal, une fois qu'elles ont vaincu et qu'elles sont au pouvoir, elles ont une fâcheuse tendance à être très manichéenne dans leur façon de raconter la guerre et le passé : il y a d'un côté le droit, la justice et de l'autre les
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méchants. On a vu ça en URSS, les vainqueurs se taillent une histoire à leur mesure. Des traîtres sont devenus des héros après la révolution, j'ai vu des gens qui n'ont jamais tiré un seul coup de fusil acclamés comme des libérateurs à l'Indépendance. Le danger c'est que ça tourne vite à la caricature. Regardez comment les Blancs décrivaient les Indiens en Amérique, c'était horrible. Des sauvages, anthropophages, des chiens. Le Blanc apportait la civilisation… Mais les Américains ont ceci de particulier qu'ils savent regarder leur histoire, ils la raconte comme elle est. Les Américains se sont plantés au Vietnâm et ils le disent. Les Algériens ont construit quelque chose d'idyllique pour l'Algérie. Mais attention, nous ne sommes pas le peuple décrit par les révolutionnaires. Nous sommes un peuple du tiers monde qui a ses lacunes et ses bons côtés. Il faut arrêter les mensonges et préserver la mémoire collective pour les plus jeunes. »

C'est un combat de poids lourd qui a lieu sur le ring ou bien devrai-je dire dans
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l'arène. Le Business versus L'Éthique. La Corruption versus la Probité. L'arbitre devrait arrêter le combat car l'Éthique essuie un ouragan de crochets et d'uppercuts tranchants, déboussolants. Le taureau enragé est lâché. Le business est plus fort que Jake La Motta ou bien Mohammed Ali. Les pages défilent et le pays est bradé, soldé, discounté. Le népotisme est érigé en système. Etre incorruptible ou tout simplement un homme droit pourrait vous envoyer en H.P. Diagnostic : tare génétique. « Durant les vingt premières années la corruption était le fait du commandement supérieur des armées. Des gens qui touchaient des pots de vin sur l'attribution des marchés, s'attribuaient des villas, des terrains. Ils le faisaient discrètement. Et nous en bas, on avait l'impression que tout allait bien. L'investissement était là, les emplois aussi, on construisait des universités, des écoles. Et puis en 88, c'est la libéralisation sauvage de l'économie algérienne. La corruption a été la première chose à être démocratisée. Partout. Sans corruption les gens ne pouvaient pas vivre. Vous vouliez un médicament ? Il fallait payer un intermédiaire pour l'avoir. Solliciter des réseaux et des circuits. » Sansal questionne
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nerveusement le passé. Toute la problématique du roman se joue là-dessus. Peut-on faire abstraction du passé ? Si la réponse est oui, alors l'Algérie est un train-express de nuit dont le conducteur a succombé à arrêt cardiaque. Prochain arrêt : une déflagration apocalyptique suivie d'un morne néant. Sansal écrit pour exorciser, conjurer des démons rampant dans les circonvolutions de la psyché nationale.

Farid et Pierre vont entamer ce dialogue essentiel. Entre deux hommes, deux nations hier encore atrocement ennemies. Farid est un jeune voyou désœuvré qui exécute le sale boulot des fonctionnaires d'État (police-armée-justice) et non pas un islamiste comme l'indique Gallimard sur la quatrième de couv'. En fait Farid est un jeune comme tous les autres sauf qu'il vit dans un pays déliquescent. Il fait son service militaire dans un bataillon disciplinaire et l'engrenage commence. Les militaires métamorphosent les jeunes en machine à tuer. Les escapades meurtrières, les tueries dans le maquis, le décompte des cadavres, tout ça se résume à du « cinéma trop
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routinier » pour un Farid blasé et repu d'horreur. Et pourtant l'Horreur incarnée pâlirait elle-même devant la confession du jeune homme. Garde du corps d'un procureur de Blida (décrit comme « un sac de sperme intarissable »), il exécute les ennemis de ce dernier. Le juge marchande avec les terroristes pour la libération d'un des leurs, viole des gamines et demande à Farid d'abattre celles qui ne se montreraient pas dociles. Sansal gifle le lecteur. Yeux écarquillés, nausée montante, on aimerait se dire que ce n'est qu'un roman. Mais tout ça est réel. C'est réellement arrivé. Près de chez vous, près de chez nous.
« Farid est le pire produit de l'Algérie d'aujourd'hui, dit encore Boualem Sansal, celle de la corruption, de la violence, de l'incompréhension. Pierre représente le passé de l'Algérie et Farid, l'Algérie sans passé, déséquilibrée comme un électron libre. Et je les enferme dans une prison. Pour un débat sans distraction. Farid ne rêve que de Las Vegas. Effectivement Farid n'est pas un islamiste. Au contraire comme beaucoup d'autres jeunes il est instrumentalisé par le pouvoir : casser des grèves, etc. Ils sont
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manipulables. Farid vit dans un quartier intégriste. La limite est floue. Ses copains sont islamistes, lui même devait aller à la mosquée. Mais je ne crois pas qu'il ait participé à une quelconque action violente islamiste comme le dit la jaquette du roman. C'est un paumé, un voyou manipulé par certains services. »
Farid n'a cependant pas subi un lavage de cerveau. Il garde profondément ancrées au plus profond de lui les notions de bien et de mal. C'est pour cela qu'il brûlera vif le juge. Pour se purifier. Mais c'est trop tard. Et ce qui est terrible c'est qu'on sent que Farid est prêt à rejoindre les rangs des intégristes. Après la violence d'Etat, il peut plonger dans la violence groupusculaire. Avec plus de férocité qu'auparavant (si cela est encore possible). Sa jeunesse a été définitivement bousillée.


L'enfant fou, c'est l'Algérie que le pouvoir et les factions terroristes ont essayé
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d'infantiliser. Sansal le magicien nous fait miroiter des sorcières. Régression ou bien refuge salutaire dans un monde imaginaire ? « Quand on est dans la situation de l'enfant fou, aveugle, instrumentalisé, brisé, que reste-il ? La magie. Le fantastique apparaît alors comme une porte de sortie pour échapper à la mort. C'est très problématique, vous parliez de folklore. Il est difficile d'échapper à ça. C'est une réalité revisitée, nous avons inventé la clé des songes. Le réel et le fantastique n'ont pas de limites bien définies. Celui qui est capable de dire : ça c'est réel, ça c'est du rêve, eh bien il est coupé en deux, ce n'est plus un être humain. »

Pierre et Farid continuent de dialoguer à bâtons rompus dans l'enfer corruptible de Blida. L'avenir proche de l'Algérie se joue là sous nos yeux et presque sous-terre. Si Boualem Sansal ne pourra jamais courir plus vite que les balles, sa lucidité et son franc-parler voyagent à la vitesse du son, laissant loin derrière lui les pourfendeurs de nos libertés.

Karim Madani
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