Le serment des barbares, de Boualem Sansal,
Gallimard, 400 pages, 120 francs


omme dans le film de Rossellini, un homme erre dans les décombres d'un pays ravagé. L'inspecteur Larbi n'est pas un flic mû par des automatismes policiers basiques. Larbi n'est pas un flic corrompu comme tant d'autres dans les pays du Maghreb. "Je connais des flics comme l'inspecteur Larbi, intègres et sympathiques malgré la corruption généralisée. Les plus
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abominables des pourris côtoient des hommes d'une époustouflante probité, avides de révolution romantique", raconte Boualem Sansal, l'homme qui a enfanté ce roman monstrueux. Une histoire algérienne. Ça tombe bien puisque de l'Algérie, nous ne recevons que de brefs messages mortuaires qui tombent sur les téléscripteurs aussi secs qu'une rafale de fusil d'assaut AK 47. Comment saisir la réalité de l'Algérie ? De France, nous ne recevons que des bribes, des fragments de réalité. Le tube cathodique digère des informations chaotiques. Dans la masse des déjections, il est bien difficile de saisir ne serait-ce qu'un commencement d'explication. Algérie des années 90, horreur absolue. Capharnaüm innommable.

Voici pourtant un manuscrit logé dans une bouteille ballottée par une mer de sang. Un écrivain algérien. Ce n'est pas un oxymore. Embarquer dans son navire n'est pas une sinécure. La réalité qu'il décrit est souvent vomitive. Mais il fait une bonne action affirmative. Affirmer le pouvoir des mots dans un pays où des
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fanatiques peuvent vous dessouder pour un roman de gare.

L'inspecteur Larbi est sur une enquête. Double homicide perpétré de façon sauvage avec armes à feu et couteau. De l'autre côté de la Méditerranée les cadavres sont tous estampillés "meurtre islamiste". Les flics ne poussent pas loin leurs investigations. Surtout que dans ce cas encore le modus operandi relève de ceux que l'on surnomme les Tangos, les Barbus. Cette thèse ne satisfait pas Larbi. D'abord parce qu'a l'évidence tout à été fait pour que l'on croit a un attentat islamiste. Secundo les deux victimes étaient par trop différentes. Liquidés le même jour : un riche entrepreneur de Rouiba qui bénéficiait de connexions mafieuses et politiques et un misérable gardien de cimetière. Larbi doute, s'interroge. Avec une administration policière gangrenée par la corruption et le népotisme pour seul appui, autant pisser dans un violon. Larbi devra œuvrer en solitaire. La visite de l'hôpital est l'un des moments forts du roman. Fluides glaciaux kafkaïens font froid
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dans le dos. Relents de mort tiersmondisée à tous les étages. Un paquebot ivre déserté par les rats. Les syndromes déficients actifs rongent les carcasses, relégués dans une clandestinité étatique. La morgue. Les instruments du légiste comparés à une caisse à outil. On ressort de là asphyxié, heureusement sauvés de la dépression par de brèves éclaircies d'humour caustique. L'enquête corrobore cette hypothèse selon laquelle en Algérie tout le monde bute tout le monde. Au delà de l'éventuelle farce nihiliste il s'agit bien de course effrénée vers le pouvoir. La monnaie et les gros intérêts. Rien de nouveau dans les Aurès. On peut avoir 20 ans et se faire trucider par simple calcul politicien.

Ce que va découvrir Larbi remonte à la guerre d'Algérie, au Front de Libération Nationale et à toutes ses luttes intestines, aux tentatives d'infiltration par le camp adverse. Des ex-libérateurs reconvertis dans le caïdat. Larbi inspecte les coulisses de la guerre d'indépendance et renifle avec dégoût les dessous peu glorieux du
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conflit. "Le cauchemar a commencé en 55/56, nous dit B. Sansal, différentes factions rivales se retrouvèrent dans l'obligation de s'unifier pour faire la révolution. Ces gens-là s'éliminaient gaiement les uns les autres. Il y a trop de connivences entre les mafias et les spéculateurs, et puis le système ne tolère pas les voix discordantes. La réalité du pays est pire que celle décrite dans le roman, la bêtise et la violence sont omniprésentes. La situation des femmes et des enfants est catastrophique. Tous les clans barbares ont fait un serment : le FLN a écrasé les partis qui refusaient de le considérer comme le maître de la révolution. Ces écrasés sont revenus à la charge. Il y a eu un serment des deux côtés. Le pouvoir a pardonné au GIA mais pas aux harkis".

Un homme est chargé de photographier les cimetières. Pas pour le compte d'une revue d'archéologie mais par simple plaisir esthétique. Quelque peu surréel. Le gardien de cimetière gardait en fait des caveaux bourrées de cames et de
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flingues. De quoi alimenter révolutions et contre révolutions, répression et coups d'état. "J'avais glané des informations a propos de trafics dans les cimetières chrétiens. Le GIA aurait utilisé des caveaux chrétiens en guise de cache d'armes. Ca m'a perturbé. À l'époque on sortait de chez soi, on regardait à droite à gauche, c'était le cauchemar". Les islamistes seraient téléguidés par les affairistes qui eux-mêmes seraient manipulés par les mafias locales. Sans parler des manœuvres gouvernementales. Le vrai imbroglio. "Difficile de dire qui tue qui : il y a la nébuleuse islamiste avec des fous, des super fous, le régime éclaté en factions rivales, et la population partagée entre arabophones, berbérophones, etc. À mon avis le nouveau président n'apportera que peu d'éclaircies".

L'auteur a bâti une véritable cathédrale verbale, d'imposantes pierres tombales lyricales. En fossoyeur endurci il a su creuser dans le charnier des mots pour exhumer des fragments de textes souvent étouffants. Le lecteur est mis
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pratiquement knock-out par ce torrent impossible à endiguer. Comment cette œuvre est-elle née? Boualem Sansal explique : "Elle a été enfantée à une époque sombre de l'Algérie, en 1994, au plus fort du terrorisme. Ça l'est toujours. J'occupe de hautes fonctions dans l'administration et cela a fait de moi un observateur privilégié. La situation en Algérie est étonnamment complexe.. Les négociations menées avec le FIS, le GIA se sont soldées par un processus de réhabilitation des terroristes. Hakim, un journaliste de Liberté, termine toujours son billet par cette phrase: "Buvez du thé et restez éveillé, le cauchemar continue." Le pouvoir, s'il le veut, peut mettre un terme à toute cette violence. L'Algérie, c'est le cauchemar, et sur le plan stylistique je traduis le cauchemar, la peur et la tension permanente. L'administration est cauchemardesque. C'est un régime absurde. Tout part à vau l'eau. Tout n'est qu'illusion. L'illusion fonctionne. Les intellectuels se sont tus trop longtemps. Certains s'expatrient, d'autres se font assassiner. Les intellectuels dits francophones ne sont pas aimés en Algérie. Nous sommes marginalisés. Quand j'ai écrit
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ce livre, je l'ai gardé pendant des mois, je n'ai pas eu le courage de l'envoyer. Je ne sais pas ce qui ce passe en France, nous n'avons plus accès aux livres, aux journaux français. J'ai écrit ce livre très calmement, une ou deux pages tous les soirs. Je regarde la réalité comme un entomologiste, froidement, avec émerveillement, parfois avec dégoût." L'Algérie déposée sur la table d'autopsie.

Observée par Sansal, le légiste, sous la lumière blafarde d'un néon. Voyage au bout des entrailles. Enfer et putréfaction. Le scalpel s'entête à vouloir dessiner les causes de la mort forcément violente. Le bistouri fait gicler de corrosives secrétions. Ouvrir les pages d'un tel roman, c'est comme plonger sa pelle dans la terre et exhumer un charnier. Effrayant de diagnostiquer la mort clinique d'un pays qui fut autrefois si prometteur.
Karim Madani
Merci à Boualem Sansal pour l'entretien qu'il nous a accordé.
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