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omme dans le film de Rossellini, un homme erre dans les décombres
d'un pays ravagé. L'inspecteur Larbi n'est pas un flic mû
par des automatismes policiers basiques. Larbi n'est pas un flic corrompu
comme tant d'autres dans les pays du Maghreb. "Je connais des
flics comme l'inspecteur Larbi, intègres et sympathiques malgré
la corruption généralisée. Les plus |
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abominables des pourris côtoient des hommes d'une époustouflante
probité, avides de révolution romantique", raconte Boualem
Sansal, l'homme qui a enfanté ce roman monstrueux. Une histoire algérienne.
Ça tombe bien puisque de l'Algérie, nous ne recevons que de
brefs messages mortuaires qui tombent sur les téléscripteurs
aussi secs qu'une rafale de fusil d'assaut AK 47. Comment saisir la réalité
de l'Algérie ? De France, nous ne recevons que des bribes, des fragments
de réalité. Le tube cathodique digère des informations
chaotiques. Dans la masse des déjections, il est bien difficile de
saisir ne serait-ce qu'un commencement d'explication. Algérie des
années 90, horreur absolue. Capharnaüm innommable.
Voici pourtant un manuscrit logé dans une
bouteille ballottée par une mer de sang. Un écrivain algérien.
Ce n'est pas un oxymore. Embarquer dans son navire n'est pas une sinécure.
La réalité qu'il décrit est souvent vomitive. Mais
il fait une bonne action affirmative. Affirmer le pouvoir des mots dans
un pays où des
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fanatiques peuvent vous dessouder pour un roman
de gare.
L'inspecteur Larbi est sur une enquête. Double
homicide perpétré de façon sauvage avec armes à
feu et couteau. De l'autre côté de la Méditerranée
les cadavres sont tous estampillés "meurtre islamiste".
Les flics ne poussent pas loin leurs investigations. Surtout que dans ce
cas encore le modus operandi relève de ceux que l'on surnomme les
Tangos, les Barbus. Cette thèse ne satisfait pas Larbi. D'abord parce
qu'a l'évidence tout à été fait pour que l'on
croit a un attentat islamiste. Secundo les deux victimes étaient
par trop différentes. Liquidés le même jour : un riche
entrepreneur de Rouiba qui bénéficiait de connexions mafieuses
et politiques et un misérable gardien de cimetière. Larbi
doute, s'interroge. Avec une administration policière gangrenée
par la corruption et le népotisme pour seul appui, autant pisser
dans un violon. Larbi devra uvrer en solitaire. La visite de l'hôpital
est l'un des moments forts du roman. Fluides glaciaux kafkaïens font
froid
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dans le dos. Relents de mort tiersmondisée
à tous les étages. Un paquebot ivre déserté
par les rats. Les syndromes déficients actifs rongent les carcasses,
relégués dans une clandestinité étatique. La
morgue. Les instruments du légiste comparés à une caisse
à outil. On ressort de là asphyxié, heureusement sauvés
de la dépression par de brèves éclaircies d'humour
caustique. L'enquête corrobore cette hypothèse selon laquelle
en Algérie tout le monde bute tout le monde. Au delà de l'éventuelle
farce nihiliste il s'agit bien de course effrénée vers le
pouvoir. La monnaie et les gros intérêts. Rien de nouveau dans
les Aurès. On peut avoir 20 ans et se faire trucider par simple calcul
politicien.
Ce que va découvrir Larbi remonte à
la guerre d'Algérie, au Front de Libération Nationale et à
toutes ses luttes intestines, aux tentatives d'infiltration par le camp
adverse. Des ex-libérateurs reconvertis dans le caïdat. Larbi
inspecte les coulisses de la guerre d'indépendance et renifle avec
dégoût les dessous peu glorieux du
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conflit. "Le cauchemar a commencé
en 55/56, nous dit B. Sansal, différentes factions rivales se retrouvèrent
dans l'obligation de s'unifier pour faire la révolution. Ces gens-là
s'éliminaient gaiement les uns les autres. Il y a trop de connivences
entre les mafias et les spéculateurs, et puis le système ne
tolère pas les voix discordantes. La réalité du pays
est pire que celle décrite dans le roman, la bêtise et la violence
sont omniprésentes. La situation des femmes et des enfants est catastrophique.
Tous les clans barbares ont fait un serment : le FLN a écrasé
les partis qui refusaient de le considérer comme le maître
de la révolution. Ces écrasés sont revenus à
la charge. Il y a eu un serment des deux côtés. Le pouvoir
a pardonné au GIA mais pas aux harkis".
Un homme est chargé de photographier les cimetières.
Pas pour le compte d'une revue d'archéologie mais par simple plaisir
esthétique. Quelque peu surréel. Le gardien de cimetière
gardait en fait des caveaux bourrées de cames et de
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flingues. De quoi alimenter révolutions
et contre révolutions, répression et coups d'état.
"J'avais glané des informations a propos de trafics dans les
cimetières chrétiens. Le GIA aurait utilisé des caveaux
chrétiens en guise de cache d'armes. Ca m'a perturbé. À
l'époque on sortait de chez soi, on regardait à droite à
gauche, c'était le cauchemar". Les islamistes seraient téléguidés
par les affairistes qui eux-mêmes seraient manipulés par les
mafias locales. Sans parler des manuvres gouvernementales. Le vrai
imbroglio. "Difficile de dire qui tue qui : il y a la nébuleuse
islamiste avec des fous, des super fous, le régime éclaté
en factions rivales, et la population partagée entre arabophones,
berbérophones, etc. À mon avis le nouveau président
n'apportera que peu d'éclaircies".
L'auteur a bâti une véritable cathédrale
verbale, d'imposantes pierres tombales lyricales. En fossoyeur endurci il
a su creuser dans le charnier des mots pour exhumer des fragments de textes
souvent étouffants. Le lecteur est mis
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pratiquement knock-out par ce torrent impossible à endiguer. Comment
cette uvre est-elle née? Boualem Sansal explique : "Elle
a été enfantée à une époque sombre de
l'Algérie, en 1994, au plus fort du terrorisme. Ça l'est toujours.
J'occupe de hautes fonctions dans l'administration et cela a fait de moi
un observateur privilégié. La situation en Algérie
est étonnamment complexe.. Les négociations menées
avec le FIS, le GIA se sont soldées par un processus de réhabilitation
des terroristes. Hakim, un journaliste de Liberté, termine
toujours son billet par cette phrase: "Buvez du thé et restez
éveillé, le cauchemar continue." Le pouvoir, s'il le
veut, peut mettre un terme à toute cette violence. L'Algérie,
c'est le cauchemar, et sur le plan stylistique je traduis le cauchemar,
la peur et la tension permanente. L'administration est cauchemardesque.
C'est un régime absurde. Tout part à vau l'eau. Tout n'est
qu'illusion. L'illusion fonctionne. Les intellectuels se sont tus trop longtemps.
Certains s'expatrient, d'autres se font assassiner. Les intellectuels dits
francophones ne sont pas aimés en Algérie. Nous sommes marginalisés.
Quand j'ai écrit
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ce livre, je l'ai gardé pendant des mois, je n'ai pas eu le courage
de l'envoyer. Je ne sais pas ce qui ce passe en France, nous n'avons plus
accès aux livres, aux journaux français. J'ai écrit
ce livre très calmement, une ou deux pages tous les soirs. Je regarde
la réalité comme un entomologiste, froidement, avec émerveillement,
parfois avec dégoût." L'Algérie déposée
sur la table d'autopsie.
Observée par Sansal, le légiste,
sous la lumière blafarde d'un néon. Voyage au bout des entrailles.
Enfer et putréfaction. Le scalpel s'entête à vouloir
dessiner les causes de la mort forcément violente. Le bistouri
fait gicler de corrosives secrétions. Ouvrir les pages d'un tel
roman, c'est comme plonger sa pelle dans la terre et exhumer un charnier.
Effrayant de diagnostiquer la mort clinique d'un pays qui fut autrefois
si prometteur.
Karim Madani
Merci à Boualem Sansal pour l'entretien qu'il nous
a accordé.
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