Ville noire, ville blanche, de Richard Price.
Ed Presses de la Cité
621 pages

Ville noire, ville blanche, de Richard Price



n se souvient des frasques de Strike, le jeune dealer de la cité Roosevelt et du boulevard JFK dans le New Jersey. Strike, grand buveur de lait chocolaté, atteint d'un cancer qui lui ronge les entrailles. La came, la violence qui minent l'Amérique de l'intérieur. Price nous servait une implacable métaphore dans Clockers. Son dernier roman, intitulé Ville noire, ville blanche (traduction quelque peu expéditive de Freedomland, le titre original), est une nouvelle invitation à errer sur
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les trottoirs de Dempsy, New Jersey. La nuit tombe sur les grands ensembles. Dans cette asphalt jungle, une jeune femme se fraie un chemin à travers l'épaisse végétation de ciment, d'acier et de Plexiglas. Hagarde et blessée, elle se dirige vers les urgences. Lorenzo Council, un inspecteur natif du quartier, prend la fille, Brenda, en charge. Là, les grosses embrouilles commencent. La cité Amstrong est une véritable poudrière. Des énormes réfrigérateurs sont déposés au bas des tours, figures monolithiques rappelant 2001 de Clarke et Kubrick. Les shorty's (les petits frères) errent comme des âmes en peine. Quand Brenda, femme blanche travaillant à Amstrong, mais vivant dans la très blanche enclave de Gannon (cité ouvrière limitrophe des ghettos noirs), déclare avoir été agressée par un afro-américain, c'est une apocalypse crépusculaire qui se prépare. L'homme aurait volé la voiture de la jeune femme, véhicule dans lequel se trouvait Cody, le tout jeune fils de Brenda. Le spectre du méchant Noir violeur plane au dessus des consciences des flics caucasiens de Gannon. Dégénérescence d'une nation. Les fantômes ruraux et sudistes du nègre assassin en cavale resurgissent
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dans ces bastions industriels de la Côte Est.

Price, à la manière d'un Spike Lee dans Do the right thing, démonte les mécanismes qui régissent une émeute. This is a riot goin'on, comme dit la chanson. Les flics de Gannon quadrillent et bouclent la cité façon Territoires Occupés. Pendant ce temps une grand-messe médiatique se prépare. L'information en direct, et de surcroît spectaculaire, dicte sa loi. Comme une grande prêtresse. Les petits curés de la presse locale officient. Brenda, jeune journaliste avide de scoop, n'hésite pas à tricher et à mentir pour approcher la victime. Les projects (l'équivalent de nos cités) se métamorphosent en un gigantesque zoo fellinien. Les gosses ont cramé les frigos. Une épaisse fumée masque les bâtiments désincarnés. Les journalistes prennent d'assaut les cages d'escalier. Lorenzo, le flic que toute la cité connaît, est un ex-inspecteur des stups ex-toxico. Son fils est en prison, il souffre d'asthme. Il s'époumone en sermons. Eh, les petits, ne brûlez pas les frigos, ils sont à vous ! Comme Strike, Lorenzo est physiquement malade.
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Chez Price, les tares sociales se répercutent sur les corps. Plus la société se dirige vers la phase terminale, plus les corps crachent le sang, ont du mal à respirer. L'enchevêtrement des blocs de ciment ne prend-il pas dans l'esprit souffrant de Lorenzo l'apparence d'un organisme monstrueux ? Lorenzo, entre deux crises d'asthme, prend le poids du ghetto sur ses épaules. Calmer les esprits, neutraliser les provocateurs. Surtout qu'un coup de théâtre vient précipiter cette tragédie urbaine et moderne.

L'histoire de l'agresseur noir relève de la mythomanie. Complètement bidon. Brenda souffre d'un profond déséquilibre mental... Dû à une éducation asphyxiante de rigidité. Là, le quartier réclame justice. No justice no peace. Les slogans fusent, l'explosion de violence est imminente, les pasteurs tentent désespérément de canaliser la colère des résidents. "Tendre est la nuit", disait Fitzgerald. La nuit de Price arbore tous les emblèmes de la mort. Pour Lorenzo, la cité va revêtir un voile d'onirisme. Tous les kids se baladent avec des bandes adhésives phosphorescentes sur leurs vêtements,
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leurs baskets. Pour que les flics ne puissent pas identifier un individu en particulier. Des fantômes brillants déchirent la nuit. Les gyrophares des voitures pie balafrent les ténèbres. C'est la grande fête païenne. Le grand désordre orgiaque.

Price est l'un de ces auteurs qui savent prendre la température de la rue : il retranscrit le bouillonnement infernal avec des mots qui tranchent dans le vif. Rédemption-damnation. Price est le chantre de l'Amérique hyper violente et compartimentée qui fonce tête baissée vers le mur. Le ghetto comme si vous y étiez ! Et assurément il n'y a rien de drôle là-dedans. Une fiction saisissante en forme de documentaire coup de poing.


Le grand désordre orgiaque / Karim Madani


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