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Georges Pelecanos,
Un
nommé Peter Karras,
éd. Vauguernarges, coll. Murder Inc,
507 pages., 19.67 euros
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n nommé Peter Karras a été publié
aux Etats-Unis sous son titre original The Big Blowdown,
que l'on pourrait traduire par Le Grand Chambard. L'auteur,
Georges Pelecanos est intrinsèquement lié à
sa ville natale, Washington D.C. Il existe des localités
qui collent à la peau de leur auteur comme une chemise sale
et poisseuse : Harlem pour Chester Himes, Détroit pour Donald
Goines, Los Angeles pour Ellroy ou Edward Bunker. Pélécanos
le Grec a décidé de planter profondément le
drapeau noir de Chocolate City (surnom donné à la
ville du fait
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de ses 80 % de résidents noirs) dans la carte du polar américain.
Quand on tourne les pages d'un Pélécanos, tous les clichés
fades et imbuvables courant sur la capitale fédérale, "
la Maison-Blanche et le Capitole ", s'évaporent à une
vitesse vertigineuse. D'ailleurs, à en croire Pélécanos
il n'y aurait pas de capitale fédérale : simplement quelques
hectares, une demi-douzaine de blocks à sécurité
maximale où un cow-boy sachant à peine situer l'Espagne
sur une carte - joueur de poker - grand écluseur de Jack Daniel's
pourrait dormir sur ses deux oreilles. Pélécanos lacère
la carte postale et regarde les lambeaux de carton voler vers le fleuve
Anacostia. Passons aux choses sérieuses. Les romans de Pelecanos
sont indissociables de la musique qui enrobe ses intrigues. Dans King
Suckerman et Suave comme l'éternité, la rhétorique
était brûlante comme la soul des années 70, les phrases
construites comme des solos haletants, la syntaxe dégoulinant de
sueur, le verbe nerveux comme une rixe de batterie. Pélécanos
revisitait la Blaxploitation, ce courrant cinématographique fait
par des Noirs, pour des Noirs : des films comme Shaft, Foxy
Brown, Coffy, The Mac ou alors le mythique Sweetback
Badaass Song nous présentaient des super héros Blacks
habillés et coiffés
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de manière outrancière, parlant un argot plus cool et frais
qu'un cadavre à la morgue, arborant sourires flashy et énormes
flingues pour en découdre avec les méchants flics Blancs.
Voilà, en substance, l'univers de Pélécanos dans
ses romans seventie's.
Dans Un nomme Peter Karras, l'histoire se situe
entre 1933 et 1959. Finies la funk moite et la soul sensuelle. Place aux
big bands, Frank Sinatra et au jazz, hot, cool et au be-bop. Pelecanos
nous livre ici le récit d'une tragédie américaine.
Celle de Peter Karras, fils d'immigrant grec, tentant de retarder le processus
logique et implacable de la chaîne alimentaire. DC, dans les années
quarante : la vie d'un Grec vaut un tout petit plus que celle d'un Nègre.
Peter Karras apprend à vivre avec ce genre de réalité.
Son père est un loser achevé, grandiose : ne connaissant
pratiquement pas un mot d'anglais, développant un éthylisme
épuisant, frappant sa femme, il continue de rêver à
la campagne de Sparte. Son fils, Peter a été élevé
dans l'idée qu'il est un guerrier. De Sparte. Pourtant la famille
est frappée de plein fouet par le darwinisme ambiant. C'est une
sale guerre qui se joue dans les rues. Peter adopte vite la deuxième
et sacro-sainte famille américaine : le gang. Oh, rien de méchant,
on est encore a quelques décennies
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des drive by shooting (coups de feu tirés depuis une voiture)
où les Uzi et les Kalachnikovs sont dans les mains de gamins de
douze ans. Karras se bat dans des terrains vagues contre d'autres écoliers
en culotte courte. À mains nues. Son petit gang devient vite sa
vraie famille : l'éducation de son pater gît au fond d'une
bouteille de mauvais vin. La mère, soumise, ploie sous le poids
d'une tradition immémoriale. Rajoutez à cela la pauvreté
et la promiscuité, et Peter Karras commence à se demander
si Echec n'est pas son véritable nom.
En 1941, les Japonais bombardent Pearl Harbor, et
Karras se retrouve aux Philippines. Des rues familières et protectrices
de D.C. à la jungle malade et sombre d'une île dont on n'avait
jamais soupçonné l'existence auparavant
La transition
est rude, brutale. Le jeune fils d'immigrant apprend à tuer sans
broncher. Ses supérieurs ne parlent même plus de patriotisme,
le taux d'hormone dégringole. Ça pue la peur, Born to
kill, tu parles ! Juste un jeune soldat qui hurle dans le noir, se
persuadant qu'il n'a pas peur. Ça bousille irrémédiablement
quelque chose en lui. Le Devoir, la Patrie, ces mots sont morts dans la
boue, à côté des petits hommes jaunes féroces
et des baïonnettes
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rouges de sang. C'est ce qu'on appelle la ligne rouge, je suppose. Absence
de sens. Retour à D.C., et les gens naïfs accueillent Karras
en héros. Lui évite de trop parler, l'odeur nauséabonde
de la peur lui collant fermement au corps. Il est ce que les Américains
appellent Survival of the fittest : le plus apte à survivre.
Rien de glorieux, la bannière étoilée flotte mais
Karras ne participe déjà plus à la mascarade.
Dans un pénitencier du nord de l'État de New York, un détenu
a dit : Amérique ne cherche pas à combattre le crime sans
soigner la douleur. Peter Karras souffre atrocement, comme des milliers
d'autres types à qui l'on a distribué la mauvaise carte.
Une vie réduite à un quartier, des Home Boys (littéralement
potes de quartier), des parents broyés par la machine. À
l'heure ou d'autres sont à l'Université, Karras traîne
dans la rue et moleste les mauvais payeurs baragouinant un anglais d'immigrant
fraîchement débarqué pour le compte d'une petite mafia
locale. Lui et son meilleur ami Joe Recevo n'ont même pas l'opium
de la religion pour planer. Que l'alcool, les femmes, la musique et la
frime. Karras fait machinalement un môme à sa femme, sort
de chez lui et va baiser d'autres filles. Même la famille ne peut
plus le sauver. Karras est
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un mort qui marche.
Pélécanos saisit l'ivresse, la débâcle existentielle,
et la libère sous la forme de phrases laconiques et mordantes.
Les émois de Frank Sinatra diluent presque la syntaxe : c'est
la nuit à Washington D.C., une voiture glisse langoureusement
sur l'asphalte, et les paroles lacrymales d'un crooner bercent le désespoir
des perdants. Il y a quelque chose d'assurément pompeux et d'emphatique
dans le mot " saga ". Et pourtant c'est bien d'une saga qu'il
s'agit dans ce roman, une saga minable et pathétique. Pas d'ascension
brillante mais une longue chute filmée au ralenti. Les gangsters
estropient Karras, le laissent handicapé à vie. À
27 ans, il ne pourra plus jamais marcher normalement. Il travaille comme
cuistot dans un fast-food surchauffé, avec sa femme et son gosse
fait.
Washington D.C. est le laboratoire où toutes
ces existences sont gardées. Dans des éprouvettes, des bocaux.
Washington D.C. où la moindre embolie chimique entraîne des
réactions chimiques disproportionnées. Et Pélécanos
nous les montre bien, ces rues H, T, B, ces avenues sans issue et ces
boulevards suintant la déveine. Chaque verbe clignote comme un
feu rouge, chaque adjectif nous propulse dare-dare dans un ghetto
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du SouthEast, et puis un autre verbe nous ramène meurtri
dans le quartier grec, dans le restaurant de Nick Stéfanos. Certaines
scènes ont dû être écrites dans un état
d'ébriété avancé. Jimmy Boyle, ce flic irlandais
se procurant de la benzedrine à la pharmacie, qui s'introduit dans
la baraque d'un tueur de femmes obèses ! La mafia locale n'est
guère épargnée : une poignée de sociopathes
pour lesquels le billet vert et la bibine sont des valeurs absolument
universelles. La fameuse ritournelle du berceau au caniveau.
Pélécanos dit ne pas approuver la violence,
il a lui-même ouvert le feu sur quelqu'un, il y a quelques années
et se rappelle que c'est horrible à voir. Pélécanos
qui se dit profondément saoulé quand les journalistes s'étonnent
de trouver un Grec là où ils attendaient un Noir. Son sens
de la description confine à la maniaquerie : le whisky coule dans
le verre, la cigarette se consume lentement, les allumettes mettent un
temps fou à s'embraser. La métaphysique se planque dans
l'acier d'un regard, le crissement d'un pneu, une démarche chaloupée.
Karras est comme largué. Symptomatiquement, il ne comprend pas
grand-chose au be-bop, un jazz déstructuré et volontairement
asymétrique, esquivant la mélodie et les accords trop évidents.
La musique de Charlie
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7/8 |
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Parker, un saxophoniste camé qui se ballade à poil dans
les suites d'hôtel. Karras est resté bloqué sur les
orchestres et leurs parties instrumentales. Sur Sinatra et la douce et
mièvre Amérique contenue dans les paroles de ses chansons.
Pélécanos brosse des portraits au ras du bitume, non il
ne brosse pas, il racle. Les poches vides et les estomacs affamés
ont enfin leur symphonie. Karras, à la fin du roman, n'en a d'ailleurs
plus rien à faire. De tout ? Ça dépend, car comme
souvent dans la vie des ratés, la rédemption guette. Karras
essaie de racheter une vie sans substance et sans valeur à ses
yeux et aux yeux de la société w.a.s.p. et opulente. Le
tempo bat la mesure et le solo de batterie gronde de colère. Pélécanos
donne même du rythme à la mort.
Donner
du rythme à la mort / Karim Madani
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