David Peace,

1974,

éd. Rivages Noir, 21 euros

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ès la première page, la machine s'emballe. Des « Corbeaux sans ailes » sont mentionnés. Nous sommes dans la salle de rédaction de l'Evening Post, un canard local, dans la région de Leeds. Une conversation anodine s'engage entre collègues : salle enfumée, relents de whisky, volutes d'insomnies. En quelques phrases brutales, David Peace plante son décor comme un cauchemar frelaté à l'intérieur du crâne d'un ivrogne. David Peace : jusque là parfait inconnu, britannique, et vivant au Japon, ressuscite Ellroy en plein cœur du terroir anglais.
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Exergue en forme de supplique : « La vérité sous la forme du mensonge, le mensonge sous la forme de la vérité, voilà ce que j'ai écrit. J'ai baisé des femmes que je n'aimais pas et une que j'aimais, je n'ai pas arrêté de baiser. J'ai tué un salaud mais j'ai laissé la vie aux autres. J'ai tué un enfant. Yorkshire, Noël 1974. Je n'oublie pas. » Voilà ce qu'on peut appeler une entrée en matière fracassante.
Il est certain que Nineteen Seventy Four est un roman fondateur. Fondateur d'un univers et d'un imaginaire. Comme Ellroy avait transformé Los Angeles en un cimetière sous-marin, comme Nick Toshes avait su extraire la substantifique et horrifique moelle du corps de New York. On pourrait aussi citer James Lee Burke draguant les marais de la Nouvelle Orléans à la recherche de fantômes sudistes et buvant son scotch « dans la brume électrique avec les morts confédérés. » Elmore Leonard ou bien Charles Willeford, les écrivains de ce que les critiques ont appelé L'école du sud de Miami, n'en finissant pas de décrire la vie de gangsters cubains hypocondriaques et de flics ulcérés et suicidaires. David Peace possède cette façon d'écrire qui procède de l'électrocution : sa prose et son univers pompent de l'énergie au lecteur. Epuisement, dégoût,
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nausée, peur. Le lecteur s'aventure dans des régions ravagées de l'âme humaine. D'ailleurs, dans ce monde glacial, reste-t-il encore de l'âme ?
Peace pose la question ; et il la pose surtout au protagoniste principal de cette affaire, Edward Dunford, « pisse copie » dans un journal de province. Clare Kemplay, une gamine, ne rentre pas chez elle après l'Ecole. Disparition, enlèvement, meurtre ? L'odeur du sang affole cette petite bourgade anémiée. Edward Dunford, « correspondant pour les affaires criminelles dans le Nord », ne se fait guère d'illusion sur sa profession : le sang fait vendre, aime-t-il à se répéter.
Dunford est un personnage trouble et complexe. Son père vient de mourir, sa mère vit recluse dans leur maison, grise, vide et triste. Dunford s'enlise dans son journal. La vedette lui est volée par Jack Whitehead, un journaleux carriériste, opportuniste et sans la moindre goutte d'éthique dans les veines, mais beaucoup d'alcool. La salle de rédaction ne diffère d'ailleurs guère d'un pub. Les journalistes éclusent leurs bières, éructent leurs histoires de cul, prennent des paris sur des matchs de rugby. Dunford étouffe dans ce microcosme. Les rues
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mortifères du Yorkshire. Grisaille. Pluie. Atmosphère moribonde, sensation de mort imminente. La radio crépite, les flashs d'actualité explosent : l'IRA a fait sauter une bombe en plein cœur de Londres. Les visages des badauds suintent la haine de l'Irlandais.
Dunford, à l'occasion de la disparition de la petite Kemplay, découvre quelques éléments intéressants. D'ailleurs, sa théorie est la suivante : « Tout est lié. Montrez-moi deux choses qui n'ont pas de rapport. » Deux autres fillettes ont déjà disparues dans le secteur : Jeannette Garland, en 1969, et Susan Rydyard en 1972. Affaires non résolues, mais classées quand même. Nous sommes en 1974, à la veille de Noël. Dunford met le doigt dans l'engrenage. Les rédactions locales et concurrentes sont réunies à l'occasion d'une conférence de presse, au commissariat. Le superintendant Oldman annonce à la presse que le corps de Clare a été retrouvé sur un chantier. Peace a bien lu Ellroy, et il sait qu'un petit voyage au cœur du crime moderne ne saurait être réussi sans un bon rapport d'autopsie. Même dans un trou perdu comme Morley, on trouve un médecin légiste capable de pondre un compte-rendu quasi cinématographique :
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angle des blessures, prise de vue des hématomes, travelling sur la longue incision (opérée au scalpel) qui descend de la gorge au pubis. Zoom sur une découverte sordide : on a cousu les ailes d'un cygne sur le dos de la victime. Dunford comprend alors quelque chose. Quelque chose d'inquiétant, qui pourrait même porter atteinte à votre santé psychique. Il vomit. Sensation de rejet. Tout au long du roman, le journaliste vomit. Se nourrissant exclusivement de cigarettes, de thé chaud et très sucré et de café froid, Dunford prend des airs de mort-vivant, comme l'ambulancier insomniaque et sous perfusion du roman de Joe Connely, Bringing Out The Dead (Ressusciter les morts). Quelques hommes puissants règnent sur la bourgade : Dawson, richissime architecte, Donald Foster, entrepreneur de travaux publics, le conseiller municipal Richard Shaw, dont le frère occupe le poste de ministre de l'Intérieur. Quelques nantis arrogants évoluant dans un décor sinistre : cités ouvrières terrassées par la crise, écoles publiques moribondes, chômage endémique, racisme flagrant. Les affaires et la politique se percutent de plein fouet. Comme dans une sombre histoire belge : c'est arrivé prés de chez vous. L'indicible, l'innommable. David Peace, comme
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les meilleurs écrivains, possède cet instinct du détail qui semble certifier l'authentique, le vécu. Ainsi, cette scène mémorable où Dunford demande son chemin à une bande d'adolescents nourris à la bière, à la baston et aux statistiques de l'aide sociale. Pas de doute, on sent qu'on a pénétré dans un univers parallèle. Un sens du détail qui propulse le lecteur dans une cabine téléphonique puant la pisse, un mur de brique rouge devant, avec les inscriptions suivantes : « Mary suce les Pakistanais. Le Yorkshire aux Blancs. J'enmerde Wakey Ken. Desmond Morris fait jouir les femmes des taulards. L'amour vrai ne meurt jamais. » O douce Angleterre.
Dunford possède un talent inégalé pour tout gâcher. Il gâche sa vie familiale (étouffé par l'ombre d'un père dont il ne parle que pour évoquer la montre), sa vie sentimentale (pas vraiment de petits désordres amoureux, plutôt des coïts brutaux et courts avec sa copine officielle, qui tombe enceinte ; Dunford rétorque aussitôt : « Il faut s'en débarrasser »). Quant à sa vie professionnelle, elle prend l'apparence d'un grand désastre vide. Dunford a pourtant connu son quart d'heure de gloire, avec ce que les médias locaux ont baptisé « l'affaire du
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dératiseur » : Graham Goldthorpe souffre d'hallucinations sévères. Il voit des rats ailés envahir chaque recoin de son pavillon. Sa propre sœur se métamorphose en rat. Errances macabres et labyrinthiques d'un cerveau bouillonnant de dysfonctionnements. Un jour, il décide de pendre sa sœur dans la cheminée, termine la sombre besogne et se tire une volée de chevrotine en pleine tête, badigeonnant un papier peint d'assez mauvais goût de sa propre cervelle. Affolé par l'odeur du sang (« le sang, ça fait vendre »), Dunford prend tout le monde de vitesse et rapporte un scoop bien visqueux. Applaudissements de Hadden, son rédacteur en chef. Félicitations de la rédaction. Les autochtones peuvent alors oublier un temps leur existence microscopique et insignifiante : l'autre voyait des rats ailés et a assassiné sa propre sœur. C'est horrible. Oui, ma p'tite dame, ils ont retrouvé des morceaux de sa cervelle sur les murs… Conversation de marché dans le West Yorkshire. Dunford n'est pas ressorti indemne de ce fait divers : Graham Goldthorpe lui a refilé ses visions de rats ailés. C'est le prix à payer quand on trouve la gloire sous un monceau de cadavres. La gloire passe mais les visions restent. Ni l'alcool, ni la caféine ni les
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coïts express n'arrivent à les chasser. Dunford n'hésite pas à escroquer son propre journal. Ainsi, quand une vielle femme acariâtre demande que son témoignage soit rétribué, cent livres pour être exact, Dunford annonce à son patron que la vieille en réclame le double. Pratique peu reluisante pour un homme censé être le correspondant des affaires criminelles pour le Nord. Mais Dunford vit encore chez sa mère, et toute la ville exsude une apocalyptique médiocrité. Dunford n'est pas vraiment l'archétype du journaliste à la rectitude morale irréprochable, luttant contre les ordures pour révéler la vérité blanche-et-éclatante-qui-nous-illuminera-tous. Dans ce village du Tous Pourris, Dunford a raflé sa part d'ombre. Voilà bien ce qui rend le personnage passionnant.
Nous sommes en 1974 dans le West Yorkshire. Un bastion industriel exsangue. Les flics du commissariat local ne sont guère des humanistes. La petite Clare est décidément bien morte. Le sang appelle le sang. Trouver un bouc émissaire. Dunford reçoit l'appel mais il ne peut rien faire. Les flics investissent un campement de Gitans, tabassent hommes, femmes et enfants. Ils brûlent le camp. Dunford, surpris par les flics, est roué de coups. Le lendemain,
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pas une ligne sur l'incident, dans l'Evening Post, « l'ami des flics » ironise Dunford, écœuré. Les pratiques des flics locaux demeurent bien particulières : deux flics sadiques, le sergent Craven et l'agent Douglas, ont depuis longtemps jeté leur code de déontologie dans les WC du commissariat. Ils aiment qualifier les suspects de « pédés » et leur tordre l'entrejambe. Ces mêmes flics, ivre de violence et d'insondable bêtise, veulent « absolument casser du pédé » et organisent des simulacres de viol par sodomie. Dunford tombe dans les mains des deux flics tortionnaires. Deux flics qui n'ont pas hésité à tabasser un débile mental pour lui faire avouer le triple meurtre des fillettes. C'est à ce moment que l'horreur commence à déferler…
Peace, à l'instar d'Ellroy, sait enfanter de vraies ordures corrompues et gradées. Il puise au plus profond de l'abîme humain pour nous ramener des personnages gluants de cauchemar et de pathologies. Flics, notables ou bien de simples gamins arborent des spectres grimaçants. Je crois bien bien que 1974 contient deux ou trois scènes les plus violentes, les plus traumatisantes qu'il m'ait jamais été donné de lire. Violence paroxystique, sans aucune catharsis
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libératrice. David Peace met le lecteur dans la peau des gens torturés, violés, tabassés, dont l'enveloppe émotionnelle et psychique a été lacérée par des griffes d'acier. Je me suis senti soudain un peu sale, en lisant ces pages. Sûrement un phénomène d'empathie…Mais Peace touche quelque chose de plus crucial encore. Quelque chose en rapport avec la nature humaine. Dénudée comme un fil électrique. La nature humaine, pantelante et exorbitée, prise dans un flash photographique éblouissant : ossements enchevêtrés. Corps et esprit du lecteur saisis dans une tension indicible mais extraordinaire. Dunford, le journaliste est en garde à vue dans les locaux de la police. Des flics lui extorquent des aveux par la force. « La porte s'ouvrit et un agent en uniforme entra, un berger allemand en laisse. Gris me prit par les cheveux et me fit lever la tête. Le chien me dévisageait, le souffle court, la langue pendante.
– Attaque, attaque.
Le chien se mit à gronder, aboyer, tirer sur la laisse. Gris poussa ma tête dans sa direction.
– Il est affamé
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– Il n'y a pas que lui
– Attention.
Le chien approchait. Je me débattis, criai, tentai de me dégager. Gris me poussa plus près. Je voyais ses gencives, je voyais ses dents, je sentais l'odeur de son souffle, je sentais son souffle. Le chien grondait, aboyait, tirait sur sa laisse. De la merde sortit de mon trou du cul. De la salive de chien m'éclaboussa la visage. Tout devint noir.
– Dites moi ce que j'ai fait.
– Répète. Le chien était à quelque centimètres. Je fermais les yeux.
– Dites-moi ce que j'ai fait.
– Répète.
– Dites-moi ce que j'ai fait.
– Brave petit.
Tout était noir et le chien était parti. »
Voilà comment la police traitait les suspects, en 1974, dans le pays de l'Habeas Corpus et du Bills Of Rights. Assurément, pour David Peace, un
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roman « noir » n'est pas une figure de style. Ce roman pue la douleur. Peace ne propose à Dunford (et au lecteur) aucune forme d'échappatoire. Douleur, horreur, haine. C'est le Yorkshire des seventies, où les conseillers municipaux, drapés de respectabilité, se font tailler des pipes par de jeunes pédés aux cheveux orange. Où l'entrepreneur de BTP le plus mondain du coin enregistrait les cris des prisonniers Mau Mau qu'il exécutait lors de son service militaire au Kenya. Pour mieux dormir. Un monde cruel dans lequel des fillettes étaient retrouvées, le vagin arraché. Où l'on crucifiait des cygnes dans un parc naturel. Fric, business, perversions. Les puissants du Yorkshire ne sont pas des anges. Certains aiment plus « s'amuser » avec des gamines que l'argent. Et ceux là, il faut les protéger, en tuant et en tuant encore. Jack Whitehead, le reporter prévient son collègue Dunford des dangers qu'il encourt s'il persiste à vouloir faire éclater la vérité. Ce n'est pas de la bienveillance, c'est du cynisme. Whitehead se contrefout des cadavres des fillettes, il sait que l'argent et le pouvoir régissent tous les aspects de la vie dans le Yorkshire. Le sang fait vendre. Les faux coupables sont dénichés, les notables dorment paisiblement
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dans leurs luxueuses propriétés. La foule ou bien devrais-je dire la populace, ivre de sang, saccage la demeure de la famille polonaise du jeune débile, accusé à tort par les flics. Des enfants pendent le chat du présumé « pervers » et chient dans les escaliers. Dehors, une femme dit : la potence est trop douce pour ces monstres.
Pendant ce temps, de gros rats ailés continuent de ronger les circonvolutions mentales d'Edward Dunford. Des rats qui infestent son psychisme, arrachent des lambeaux de système nerveux. Viré par son patron, accusé de meurtre par la police, le cerveau constamment bombardé d'images subliminales et sanguinolentes (rats, dératiseur, cygnes aux ailes arrachées), Dunford pète un plomb : il sodomise son amante, en l'occurrence la mère d'une fillette disparue et accessoirement poupée lubrique du très respectable Donald Foster. Laquelle finira atrocement assassinée. Causes de la mort : brûlures graves et ablation des organes génitaux et de l'anus. Pour David Peace et son anti-héros sodomite, la clé du mystère est à chercher au cœur de l'horreur la plus pure. Dunford doit absorber l'horreur pour parvenir à la comprendre. Absorber et vomir.
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L'inscription murale LUV (pour Amour) revient tout au long du roman comme un lancinant leitmotiv. Dunford poursuit sa quête. Pour l'amour des fillettes. Et sa quête le dévore. Dunford regarde sourdre la douleur au plus profond de lui même. C'est un loser, un has been complètement décalé mais en même temps toujours dans la trame intime des événements.
David Peace crible son roman de dialogues magnétiques parfois géniaux : redéfinit la notion de vraisemblance. Dans un roman « noir » qui lutte avec le réel. Un roman noir qui tente d'annihiler le réel, par la voix de son personnage principal, Edward Dunford : « Pour la première fois, mes prières ne furent pas pour moi, mais pour tous les autres, et je priai pour que toutes les choses qui étaient dans mes carnets, sur toutes ces bandes, dans toutes les enveloppes et les sacs qui se trouvaient dans ma chambre, pour que rien de tout ça ne soit vrai, pour que les morts soient vivants et les disparus retrouvés, et pour que toutes les vies puissent être revécues. »
Le problème, c'est que les vies volées ne seront jamais restituées à leurs propriétaires. Les morts pourrissent dans des cercueils ou sont charcutés à la
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morgue. Les disparus, on ne les retrouvera jamais, parce que, comme le répète Dunford : « tout le monde s'en fout ». Comme cet homme d'affaires légèrement mafieux qui débite cette « édifiante » tirade : « Notre pays est en guerre, Monsieur Dunford. Le gouvernement contre les syndicats, la gauche contre la droite, les riches contre les pauvres. Ensuite, il y a les Irlandais, les métèques, les Nègres, les pédés, les pervers, même les bonnes femmes ; ils veulent tous le maximum. Bientôt, il n'y aura plus rien pour l'homme blanc qui travaille. »
David Peace a signé ici, n'ayons pas peur des mots, un authentique chef d'œuvre, imbibé de noirceur, de désespoir, de douleur et de corruption. Cet éblouissant premier roman (qui m'a laissé pantois, presque K.O.) est le premier d'une trilogie Red Riding Quarter. Réminiscences d'Ellroy. Prose blafarde, clinique, scientifique presque pour autopsier un système, un style de vie, une région, des mentalités. Comme Ellroy, Bunker ou Burke, David Peace rampe dans les souterrains de l'âme humaine, scrutant le désespoir d'un œil mort. 1974, date de naissance d'une authentique « œuvre au noir ».

Quelque chose de pourri au royaume du Yorksire / Karim Madani

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