OZ, série t.v. HBO,
diffusée sur la chaîne câblée Série Club


z, c'est le surnom d'Oswald, une prison à sécurité maximale. Les détenus ont tous des curriculum vitæ à faire frissonner un entrepreneur de pompes funèbres. Violeurs, meurtriers au premier degré, auteurs de kidnapping et psychotiques de tout acabit sont parqués dans ce bunker imprenable. Mais Oz, c'est aussi une série TV décrivant l'univers carcéral.
Soyons clairs : le cinéma américain nous a abreuvés de film de genre, et le
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genre film de prison accumulait généralement pas mal de poncifs et de maladresses. Les détenus y préparaient l'évasion du siècle, jouaient au basket dans la cour, fabriquaient des radios piégées qui explosaient à la gueule d'un maton sadique. Le spectaculaire était privilégié. Hollywood filmait la prison comme un espace d'entertainment (divertissement). Mais les auteurs d'OZ, eux, explorent le monde carcéral comme l'un des aspects du cauchemar américain. Ils ont su trouver un angle original et parfois déroutant pour nous conter ces effroyables tragédies souterraines.
Le narrateur présentateur est un jeune Noir handicapé, se déplaçant en chaise roulante. Il quitte parfois son uniforme de détenu pour revêtir une tenue pharaonique. La série bascule alors dans la parabole. Les plaies de l'Egypte ancienne se répercutent dans ce pénitencier américain : des prisonniers sont égorgés sous la douche, d'autres sont énucléés, les lames de rasoir remplaçent les essaims de sauterelles. La prison concentre toutes les psychoses raciales de l'amérique
2/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 


contemporaine : les musulmans Noirs, les nazis de la fraternité aryenne, les Latinos, les membres de gangs se partagent un espace restreint et délimité. La prison est une véritable jungle dans le sens propre du terme. Les prédateurs recherchent des proies : les non-violents, les intellos, tous ceux qui n'auraient jamais dû atterrir à OZ se trouvent d'emblée au plus bas de la chaîne alimentaire. Un type a violé un gamin. On l'incarcère à OZ, et des nazis le crucifient dans le gymnase. Les personnages ont une durée de vie limitée : il suffit d'un ordre murmuré sous la douche pour se retrouver agonisant sur le carrelage, la carotide sectionnée. Les rêveries chimiques constituent le moyen le plus efficace pour s'évader d'OZ, et c'est pourquoi le trafic de came est le rouage primordial de l'économie carcérale. Comme en temps de guerre, des accords de cesser le feu sont signés entre les clans. La trêve forcément provisoire permet les deal de came sans que le bouclage général soit instauré. Le bouclage général. Un grand moment dans la vie d'OZ. Surtout quand l'émeute éclate. La bande son se fait alors étouffante et
3/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 


métallique. Les unités du SWAT ( spécial weapons and tactics, l'équivalent américain du RAID) se métamorphosent en cerbères et tentent de rétablir l'ordre en enfer. Car OZ est un enfer. Des prisonniers encore pubères sont fauchés par les balles des matons, des toxicos rongés par le manque gueulent pendant de longues nuits dans un décor fumigène et bleu métallique. Comme le dit O'Reilly, un prisonnier : " Ici à OZ, le mal c'est bien.". Jara est un vieux sorcier africain. Il a provoqué la mort d'un enfant malade en voulant le soigner par la magie. La justice américaine l'envoie à OZ pour vingt longues années. Jara convertit un ex-caïd de la rue, Adibisi, à une philosophie africaine basée sur le retour à la terre et à la spiritualité. Adibisi est un gros dealer du pénitencier, sa conversion ne suscite guère l'enthousiasme des Italiens, qui font exécuter Jara dans les cuisines. Oz, c'est aussi des tentatives de rédemption avortées, des évasions mentales. Les jeunes Noirs étaient déjà prisonniers du ghetto avant d'échouer sur les rivages pollués d'OZ. Des flash-back paranos nous montrent des gamins vider leur 9 millimètres
4/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 


sur d'autres gamins, pour un carré d'asphalte, un morceau de territoire. Dehors la guerre des gangs et la pauvreté, dedans la mort psychique et le pourrissement quotidien.
Oz est une série crue, cruciale. Elle montre des détenus affronter la réalité, la monstrueuse réalité. Il n'y a pas d'évasion hollywoodienne en hélicoptère ou par la buanderie. Il n'y a que des vies vécues sur la brèche. L'enfermement. Le narrateur infirme est à l'intérieur d'un cube de verre. Il n'y a même plus d'espoir. Quand la frustration devient extrême, Alvarez, issu d'un gang latino, arrache l'œil d'un maton. C'est une offrande pour les dieux de la familia, le gang tout puissant. Alvarez a une peur vomitive de l'enfermement en quartier disciplinaire, le mitard. Coincé dans une cellule minuscule, sans barreaux ni fenêtres, il a une trouille primale, viscérale. Un jeune Noir apprend que sa copine le trompe. Ils ont un bébé ensemble. Peu importe, les autres le taxeraient de pédé s'il ne prenait pas de mesures coercitives à l'encontre de sa femme. Il l'a fait buter, en compagnie de son nouveau mec, sur
5/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 


un simple coup de téléphone passé à un tueur sévissant à l'extérieur de la prison. On voyage alors dans les cachots sombres et humides de la conscience américaine. Un prisonnier placé en quarantaine dessine un visage humain sur la porte de la cellule, à l'aide de mousse à raser. La psychiatre de la prison analyse ainsi les causes de l'émeute : "Privés d'intimité, de dignité, on les laisse mijoter jusqu'à ébullition". Un détenu se lève en pleine nuit et en oblige un autre à lui tailler une pipe. L'autre lui sectionne le gland avec ses dents.
C'est ce genre de séquences, brutales, insoutenables qui font l'originalité d'OZ. Les anecdotes bien senties sur la pénible condition humaine du prisonnier et les multiples références au contexte social de l'Amérique urbaine et violente. Les matons profitent de l'émeute pour exécuter des détenus. Les ordures, on les trouve dans les deux camps. Pas de manichéisme. Comme l'affirme le narrateur, "les mensonges sont nécessaires".
La série alterne fiction et partie plus documentaire. Les auteurs cassent le rythme
6/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 


en introduisant des monologues entêtants, fracturent la narration en insérant des flash-back chirurgicaux, la bande-son frissonne, halète. Les dialogues sont plus incisifs que les lames de rasoir camouflées dans les brosses à dents. Rarement, dans une série américaine, on aura atteint un tel niveau d'authenticité. On peut regarder OZ comme un sitcom. Les sitcom classiques décrivent la vie d'une famille us middle class, un peu débile, les déboires amoureux des protagonistes. OZ montre la vie de prisonniers jour après jour, avec leurs tribulations sentimentales. La promiscuité et la misère sexuelle favorisent l'apparition de couples, et cela chez des hétéros. OZ est un sitcom grinçant, satirique, il tourne en dérision les autres sitcoms où on ne vous montre que des Jeunes Gens, Riches, Beaux et Blancs, se gavant de pop corn et recevant leur diplôme de fin d'études. OZ vous montre ceux qu'on veut cacher, les Latinos, les Noirs, les Aryens, les Ritals, les tueurs russes de Brighton Beach, Little Odessa, Brooklyn, s'assassinant et se sodomisant mutuellement, en regardant les programmes de cul. Certains prient le dieu Dollar,
7/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 


d'autres le dieu Allah. Des salam alikoum (que la paix soit sur toi) résonnent dans les couloirs bourrés de caméra. Mais la paix n'entrera pas à OZ aujourd'hui. Un flingue a été récupéré par un inmate (détenu) et la nuit n'est pas prête de s'estomper.

OZ est une série HBO, diffusée en France via le câble, sur la chaîne Série Club. La prochaine saison sera diffusée en octobre 2000.

Karim Madani

 

 

8/8