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Cool hysteria Par Karim Madani

une lecture de La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski (éd. Denoël)

 


Ceci n'est pas un roman. Ceci n'est pas une fiction. Mark Z. Danielewski nous le dit brutalement.
Dès les premières pages de cet ouvrage (lisible, illisible ? Y a-t-il une frontière ?), il est question de drogues, de manuscrits, de supports vidéos. Mensonges, littérature et vidéo aurait constitué un titre acceptable. Johnny, toxicomane notoire, trouve un manuscrit et décide de le déchiffrer. De ce processus d'identification va germer l'idée d'une maison hantée. Une maison plus grande à l'intérieur qu'à l'extérieur. Comme Stephen Dixon dans ses fameuses Nouvelles du 14ème étage, Danielewski propose une lecture du réel en palimpseste ; les couches se superposent, devenant, au fur et à mesure, de fines pellicules évanescentes. Johnny, on le sait, marche à toute sorte de drogues de synthèse. Il annote un manuscrit incompréhensible trouvé près du corps mort d'un aveugle. Ce même manuscrit, partiellement déchiffré, serait en fait le compte rendu systématique et paranoîaque d'un tournage de film-maison, un home movie. Un pseudo cinéaste indépendant s'installe dans une baraque en Virginie avec sa petite famille, et filme tout ce qui a lieu à l'intérieur et à l'extérieur de la maison. Le film s'appelle The Navidson Record. On se pose immédiatement cette question : ce manuscrit (ainsi que son contenu, une multitude de récits enchevêtrés) n'est-il pas le plus pur (et dur) produit (toxique) d'une imagination distordue par la drogue ? Et que sait-on exactement de ce Johnny, vecteur d'introduction de plusieurs niveaux de narration ? Danielewski est sûrement un auteur que les universitaires férus de poétique des textes adoreront disséquer. Homodiégétique, hétérodiégétique…
Danielewski n'a pas écrit un livre à ce point ennuyeux, heureusement. Ce gros pavé aurait pu être un calvaire littéraire, si l'auteur avait été un tantinet sérieux. Mais La maison des feuilles constitue une gigantesque blague. Une blague de fils de cinéaste new-yorkais underground sous acide. La maison des feuilles est un bouquin underground, d'abord parce qu'il a circulé via les canaux souterrains du web, et ensuite parce qu'il traite de la psychose liée au confinement, à l'enfermement. Six feet deep ; Danielewski tue la fiction et explore son propre dysfonctionnement mental. Comme nous devrions tous le faire. En ce sens, La maison des feuilles est un bouquin intéressant. On imagine Danielewski errant dans les rues de la «grosse pomme», avec une bouteille de gin dans un sac en papier brun et un képa de coke dans la poche, squattant la bibliothèque municipale de la quarante deuxième rue, photocopiant de vieux bouquins débordant d'érudition poussiéreuse. Il suffit de jeter un œil sur les notes de bas de page, de milieu de page, de haut de page, de travers de page : des tonnes d'archives samplées, «cutées», mixées, remixées. Danielewski introduit le hip hop dans la littérature, en synthétisant les données, en développant à l'extrême des faits microscopiques, en offrant un «beat» littéraire, et des milliers de boucles narratives. La maison des feuilles, c'est du mp3, un bouquin à télécharger, un flux d'informations électroniques à déchiffrer. Une multitude de frasques dérisoires qui aboutissent finalement à une fresque pathétique.
Danielewski est ce que les Américains appellent un «NERD», c'est-à-dire un type renfermé, autiste, qui passe son temps devant un ordinateur. Mais NERD, c'est aussi l'acronyme de No one Ever Really Dies. Personne, finalement ne meurt jamais pour de vrai. Danielewski et quelques autres inaugurent l'ère de la littérature virtuelle. Chaque paragraphe est une lubie informatique, chaque mot un électron bientôt chassé par un autre électron. Mais si la structure basique du bouquin réside dans la narration de la découverte de la maison hantée (thème ultra classique pour un auteur nourri de Ghostbusters et autre Poltergeist), ce sont les digressions qui constituent la chair de l'œuvre. Danielewski balançait son roman sur le Net, fragment après fragment. Et chaque fragment se nourrissait de la masse impressionnante d'informations piochées sur le web. D'ou cette impression de surfer constamment sur le bouquin sans jamais réellement le lire. Pourquoi tourner les pages alors que la logique interne commande de cliquer. Peut-on cliquer sur une page de roman, sur support papier ? À l'époque William Burroughs se contentait de «cut-up» et de «fold-in», il découpait des articles de journaux, de médecine, les pliait et les insérait dans sa propre prose. Avec Internet, ces routines «burroughsiennes» sont devenues obsolètes : Danielewski n'a qu'à télécharger des mots, des phrases, des chapitres, des livres entiers, des ordonnances de toubib, des traités de photographie, des modes d'emploi (mécanique, botanique, hi-fi), et puis finalement sampler et faire des boucles au kilo. L'écrivain, que ce petit jeu amuse, cite Virgile, Ascensisus, Eliade, Derrida, Norberg-Schultz, John Milton, les Beatles, et des milliers d'autres. Pas pour impressionner ou pour jouer la carte de l'érudition compulsive. Juste pour cliquer. Cliquer sur l'icône Encyclopédie, Annales, Annuaires. La masse d'information noie l'information. Milton a la même importance que les Beatles qui sont placés au même niveau qu'un article du Florida St Petersburg News. En samplant Freud ou Shakespeare, l'écrivain underground décrète que rien n'a d'importance, semble apprécier cette formule sibylline que l'on entend souvent dans les milieux branchés new-yorkais : «everything is everything». Tout est tout. Non pas que Danielewski soit inféodé aux lois de la gravité des milieux branchés underground de la Big Apple. Au fond, il n'y attache aucune importance, il écrit le corps de son texte comme un autiste insolent. Et il agace souvent. Danielewski se place dans la perspective de l'art jetable, le «disposable art» dont parlait l'artiste hip hop Masta Ace. Pendant des pages, Danielewski élabore une théorie mathématique de la lumière, et puis il la saborde en quelques lignes, lui substituant une théorie clinique de psychologie du milieu scolaire.
Pendant ce temps, une équipe «d'explorateurs» investit la maison et en découvre les mystérieux recoins. La maison, plus grande à l'intérieur qu'à l'extérieur. Derrière ce postulat étrange se cache toute une science de la schizophrénie. Le manuscrit n'existe que dans la tête du camé Johnny Errand, qui invente un alter ego nommé Zampano pour continuer à déblatérer sans qu'on puisse voir de la démence dans ce processus. Johnny sait que plusieurs voix valent mieux qu'une, que plusieurs délires superposés paraîtront plus crédibles qu'un pitoyable monologue.
En fait rien n'est important dans La maison des feuilles. On survole l'intrigue principale avec désinvolture. Les digressions entretiennent la confusion, voulue par l'écrivain. Ce qui est important, c'est la nonchalance de l'écrivain devant sa propre démesure. Le tempo qu'il martèle tout au long de ces 700 pages relève de la «cool hysteria» chère à pas mal de cinéastes indés new-yorkais. Overdose lexicale. Danielewski file la métaphore de la came, fourguant son produit sur le net, se foutant éperdument des économies marchandes. Evacuant totalement la forme (en la soumettant à de multiples distorsions), l'écrivain malmène le fond, sans jamais donner dans «l'abstract» ou «l'expérimental», catégories-tirroirs bonne pour le critique littéraire paresseux, mais ridicule pour un écrivain autopsiant son Moi : «Je fais encore des cauchemars. D'ailleurs j'en fais si souvent que je devrais y être habitué depuis le temps. Ce n'est pas le cas. Personne ne s'habitue vraiment aux cauchemars. À une époque j'ai essayé tous les médocs imaginables. Tout ce qui pouvait m'aider à maîtriser la peur. Excédrine, mélatonine, L-tryptophan, valium, vicodin, tous les membres de la famille des barbituriques ou presque. En quantité assez impressionnante, souvent accompagnés de verres de bourbon, et même parfois des vapeurs artificieuses de la cocaïne. Tout cela n'a servi à rien. Je pense pouvoir affirmer avec certitude qu'il n'existe pas encore de labo assez sophistiqué pour faire la synthèse du genre de produits chimiques dont j'ai besoin. Un prix Nobel à celui qui inventera ce truc.» raconte Johnny, en préambule à son long monologue intérieur (l'intérieur de la maison est plus grand que l'extérieur), utilisant souvent les mots «chimique» ou «électronique» pour décrire son paysage psychique.
Certains critiques new-yorkais «underground» ont vite porté l'ouvrage aux nues, le qualifiant de «littérature progressiste». Il faudrait noter, et cela comporte une bonne dose d'ironie, que tout le processus créatif de Danielewski s'inscrit plutôt dans une logique régressive : retour à un état primal grâce aux drogues, peur primaire du monde extérieur qui se traduit par un enfermement dans la maison, peurs ancestrales et phobies folkloriques (la maison hantée), compilation de vieux traités, traductions, poèmes, articles (et cela malgré l'utilisation du web, nouvelle technologie par excellence). Ce n'est pas parce qu'on tape rzzzzzzzzzzzzz entre deux considérations pseudo métaphysiques que l'on fait de la littérature progressiste. Danielewski le sait pertinemment et s'amuse à s'auto-caricaturer, proposant au lecteur une absence de sens, totalement vertigineuse de surcroît. Et c'est ce qui me paraît amusant dans ce bouquin, et peut être aussi fondamental : peu importe ce qu'on dit, mais non pas la manière dont on le dit. Dérisoire, risible, mais finalement jamais illisible même si Danielewski a toujours quelques petits samples à fourguer qui font de lui un écrivain «hand on the experience».
Dans l'argot des milieux arty new-yorkais, cela signifie littéralement un branleur, un artiste se consumant dans l'extase jouissive d'une bonne formule, qui sera ensuite saisi d'une déprime post-éjaculatoire, et qui cherchera, machinalement, à jouir d'autres formules. Indéfiniment.



Cool hysteria, une lecture de La maison des feuilles, de Mark Z. Danielewski.
Par Karim Madani




Karim Madani, Cool hysteria. une lecture de La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski
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