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Crucifixion
Par Karim Madani
On se souvient encore de Tom Wolfe et de son Bûcher
des Vanités dans lequel il démontait la machine judiciaire
new-yorkaise. Le roman de Wolfe souffrait d'un excès de lyrisme,
et les considérations politiques étaient finalement peu
abouties. David Cray est plus proche d'un auteur comme Richard Price.
Il y a un peu de la démence urbaine de Clockers ou de Ville
Noire Ville Blanche dans Avocat criminel. Les éditeurs
hexagonaux du roman ont choisi de nous offrir un titre racoleur, «Avocat
criminel», au lieu de conserver le titre original, Bad Lawyer,
manquant en cela l'hommage implicite au film nihiliste de Ferrara,
Bad Lieutnant, dans lequel Harvey Keitel incarnait un flic chapardant
des sachets de coke sur des scènes de crime, imposant la fellation
à des jeunes filles surprises à boire au volant, et qui,
apprenant la défaite des Dodgers (une équipe sur laquelle
il avait misé, espérant pouvoir rembourser de l'argent à
des maffieux), flingue l'autoradio de sa Crown Royal...
Le livre de David Cray (un rookie, comme disent
les Américains, c'est-à-dire un débutant dans le
monde de l'écriture, mais quel débutant !) commence là
où le roman de Wolfe s'enlisait. L'avocat de Bad Lawyer
s'appelle Sid Kaplan, pur produit de Brooklyn. «Je commence naturellement
par moi, Sidney Itzhak Kaplan, juif américain de la troisième
génération, né à Williamsburg en 1944, élevé
à Sheepshead, dans ce même district de Brooklyn. Mon arrière-grand-père
paternel, Hyman Baruch, débarqua sur cette côte avec sa jeune
femme Esther en 1879, et établit rapidement son ménage dans
une pièce en sous-sol de Norfolk Street à Manhattan.»
Retraçant l'histoire de sa famille, Sid Kaplan découvre
que son grand-père, Itzhak, tailleur de son état, s'occupait
des chemises et des complets de Meyer Lansky et d'Albert Anastasia, les
plus gros gangsters de Brownsville, à Brooklyn! Comme beaucoup
de gamins new-yorkais élevés dans des quartiers durs, Sid
Kaplan passe tout son temps dans la rue, à voler, chaparder, fuir
les flics irlandais, affronter les gosses italiens de Mulberry Street.
Ce qui le prépare à entrer au bureau du District Attorney
de Manhattan, section homicides, bref à intégrer le ventre
de New York. «Pendant la vingtaine d'années qui suivirent,
je défendis quelques-uns des pires criminels de New York issus
de toutes les couches de la société, des trafiquants de
drogue aux porte-documents bourrés de liasse de cent dollars. Je
possédais une Rolex, une chevalière, un appartement en co-propriété
à Central Park West, une résidence secondaire à Fire
Island. J'avais de vastes bureaux sur Broad Street, à Manhattan,
et une écurie de subordonnés, durs au travail, qui ne s'opposaient
pas à ce que je m'attribue toute la gloire
Le genre de célébrité
qui vous permet d'avoir une table au Four Seasons sans subir l'indignité
de téléphoner pour la réserver.» Le problème
de Kaplan, c'est qu'il doit maintenir son fastueux train de vie. Et pour
cela, il doit travailler sept jours sur sept, avec des «ordonnances
de coke et d'alcool fort» pour tenir la cadence. Pris par ce que
les délinquants new-yorkais appellent le «ill street blues»,
une version ghetto du spleen baudelairien, Kaplan bientôt touche
le fond. Ce n'est qu'en rencontrant deux autres compagnons de la grappe
(à forte maturation), Caleb Talbot et Julia Gill, que le puzzle
pulvérisé nommé Sid Kaplan parvient à se reconstituer.
Caleb est un ex-flic, noir et obèse, que Kaplan considère
plus comme un frère que comme un employé, tandis que Julia
assiste l'avocat dans ses multiples tâches judiciaires. Kaplan est
presque un avocat fini, et il a besoin d'une sérieuse campagne
de publicité pour se refaire. Ladite campagne prend la forme d'une
charmante trentenaire, Priscilla Sweet. La douceur du patronyme (Sweet
signifie doux ou sucré) tranche avec la violence de sa situation.
Priscilla Sweet est incarcérée à Riker's Island,
le complexe carcéral du Queens. Riker's Island, une prison où
s'entassent plus de 60 000 détenus, un hell on earth, comme
auraient dit les rappeurs du groupe Mobb Deep, originaires du même
borough. Une femme blanche, issue de la classe moyenne, ne peut
survivre à Riker's Island où les prisonnières se
plaquent des lames de rasoir sous la langue.
David Cray utilise les stéréotypes pour
mieux les désintégrer de l'intérieur. Priscilla Sweet
passe en jugement parce qu'elle a tué son mari, Byron Sweet, un
Noir qui a basculé dans le deal de drogue pour satisfaire sa propre
consommation, devenue éléphantesque. Byron Sweet n'était
pas un «natural-born hustler», un vendeur de drogue
né et Sid Kaplan n'est pas un avocat juif véreux, vénal
et parjure. La situation est tellement plus complexe ! Mais New York agit
à la façon d'un mixer géant, broyant les identités,
liquéfiant les aspérités. Ce qu'analyse aussi David
Cray, c'est l'influence de New York sur les comportements. La ville est
omniprésente dans Avocat Criminel. Comme chez Richard Price
et Nick Toshes, elle fait figure de protagoniste principal. New York s'impose
bien comme le grand vainqueur de ce tournoi.
Kaplan se retrouve propulsé au centre d'un
procès ultra médiatique : sa cliente a abattu son mari violent
en état de légitime défense. Le seul problème,
c'est que Priscilla Sweet n'a rien d'une enfant de chur. Elle dealait
et consommait avec Byron. Alors quand l'un des représentants les
plus féroces du Ministère Public, Carlo Buscetta, découvre
qu'un sachet de coke a été retrouvé sur le lieu du
crime, il sort le grand jeu. Le tribunal où a lieu le procès
est un labyrinthe. Labyrinthe des passions, des folies, des démesures,
de bas calculs politiciens, d'obscures manuvres. Evidemment la foule
des criminels indigents se retrouve parquée dans ce lieu froid,
et les familles des prévenus s'escriment dans un anglais mâtiné
d'espagnol, de créole, de russe, d'italien. «Mira !»
(regarde, en espagnol) crie un jeune Latino pour désigner l'arrivée
d'un flic particulièrement retors. David Cray saisit l'ambiance
au vol et la retranscrit de façon dramatique. Priscilla Sweet peut
négocier avec le bureau du procureur et écoper d'une peine
de dix ans à Riker's Island. Vous parlez d'une négociation
! Kaplan se retrouve vite dépassé par les événements
quand deux Portoricains, Elizado Guzman et son porte-flingue Berto s'introduisent
dans son cabinet pour lui réclamer l'argent que leur aurait volé
Priscilla Sweet... Saisissant portrait du porte-flingue brossé
par Cray : «Son compagnon sans nom, bien plus jeune, qui se tenait
à trois mètres derrière le maître, ne souriait
ni ne regardait dans ma direction. Grand, puissamment bâti, il portait
un pantalon de jogging noir qui retombait sur des baskets blanches pas
lacées, et un sweat shirt à capuche dont aucun logo ne déparait
le noir. Son visage noir, à moitié dissimulé sous
les plis de la capuche, était brun et coloré, ses traits
nettement indio, et ses yeux de reptile, inexpressifs, ne clignaient pas.
Une large cicatrice courait du coin intérieur de son il gauche
au bord extérieur de sa mâchoire.»
S'ensuit un dialogue puant les rues de New York, avec
lequel David Cray fait état de sa connaissance du terrain. Pas
par manque de modestie. Plutôt par virtuosité et dans un
souci d'efficacité. Cray décrit les attitudes de gangsters
latinos de Washington Heights de façon réaliste. Le souci
du détail (comme la paire de basket blanche non lacée),
chez Cray, s'apparente à une obsession. L'homme a traîné
dans les quartiers borgnes de New York, a dû probablement discuter
le bout de gras avec des gangsters, des voyous, des petites frappes, enregistrer
des tournures de phrases, des pointes de slang (argot), regarder les baskets
souvent impeccables, fixer son regard sur l'épaisseur d'une chaîne
en or. Avec la même précision, David Cray a interviewé
des District Attorney, procureurs, avocats commis d'office, juges, inspecteurs
ou bien simple flics. Le lecteur a du coup vraiment l'impression d'être
savaté par des flics sentant le doghnut à la confiture et
le café noir, de surgir dans des salles d'autopsie froides et carrelées,
d'être confiné dans les entrailles de Rikers Island et d'attendre
qu'un ami ou un avocat de l'aide sociale vienne payer sa caution. Le lecteur
peut même entendre des millions de clameurs verrouillées,
dans une stupeur polyglotte.
Sid Kaplan devient une célébrité.
On l'interroge même sur un grand network national. Mais l'affaire
Priscilla Sweet sent mauvais. Surtout quand on retrouve le corps exsangue
de Caleb Talbot dans un parking sordide de Washington Heights. L'ex-flic
obèse cherchait absolument à protéger son frère
avocat contre les menaces de représailles proférées
par Elizado Guzman. Le corps de Julia Gill, lui, est repêché
dans la rivière. Et du coup rien ne va plus pour Sid Kaplan, dont
le grand-père ajustait les costards des plus célèbres
gangsters juifs des années vingt. Malédiction divine ? Kaplan
ne peut même pas s'offrir cette consolation, il n'est pas religieux.
À New York, la seule religion qui compte, c'est celle des ratés,
a écrit Nick Toshes. Sid Kaplan a pourtant juré de rester
sobre. Sans avoir recours aux services des Alcooliques Anonymes. En se
saoulant à la douleur. Perdre deux êtres aimés, et
de façon violente, c'est terrible. Mais que peut-il arriver de
pire après ? «Je me souviens que j'ai fini par m'endormir,
mais à quelle heure, ça non. Seulement que, en me réveillant
dans un fauteuil de la chambre de Julia, la fenêtre était
entrouverte et qu'une paire de rideaux légers voletait dans une
brise glaciale. Dehors, le ciel annonciateur de l'aube était gris
pâle et plat comme si quelqu'un avait collé une feuille d'étain
sur la fenêtre. Cela donnait un effet filmique spectral et le carillon
insistant de ma sonnette, dans ces premiers instants de conscience, ressemblait
à la plainte d'une âme en peine.» New York n'a que
faire de la justice divine.
David Cray décrit avec une précision
chirurgicale l'existence d'un homme traqué qui marche sur une corde
raide. Sid Kaplan est traqué par les fantômes des êtres
aimés assassinés, des parents décédés,
ses créanciers, ses clients qui refusent d'être broyés
par la machine judiciaire. David Cray nous propose un voyage Manhattan-Riker's
Island, et nous sommes menottés à nos propres terreurs.
«Deuxième jour d'incarcération. Je suis assis sur
ma couchette, dans une unité de résidence surveillée,
bourgeois juif quinquagénaire et avachi, lorsque Omar Skepps, la
peau d'ébène bosselée de muscles, s'arrête
à un mètre cinquante de moi. C'est le détenu tout
droit sorti d'un de mes pires cauchemars. Dans ses yeux miroite une fureur
de prisonnier d'une telle intensité qu'il me faut tout le courage
dont je suis capable pour croiser son regard. Déjà, je me
demande si sa pine me fera beaucoup plus mal que le doigt ganté
du proctologue.» Dur, comme passage, vraiment très dur, comme
la matraque d'un maton sadique qui s'abat sur un prisonnier récalcitrant.
Riker's Island est à l'image de l'il de Priscilla Sweet :
vide, froid, gris.
Le récit de Sid Kaplan fonctionne à
coups de flash-back : son enfance près de Brighton Beach, avec
les Juifs russes expatriés, et sa grand-mère, rêvant
d'Oural et de Mer Baltique. Seulement ces souvenirs se sont fossilisés,
et les rêveries bucoliques ont cédé la place à
un océan de béton, une steppe de buildings réfléchissant
une lumière désincarnée. Les grands-parents de Sid
avaient affaire à des gangsters polis et raffinés, Sid doit
frayer avec des Elizado Guzman, des Berto, des voyous de rue qui n'hésitent
pas à massacrer une famille entière pour faire passer des
messages à d'éventuels gêneurs. Kaplan connaît
la routine. Il a chopé le ill street blues. Il flaire la
rue, dégotte les clients argentés, accepte les dollars engrangés
par le deal de crack. Au pays de l'Oncle Sam, l'argent possède
une sacrée bonne odeur. Demandez à Sid Kaplan, un avocat
qui connaît suffisamment bien la loi pour la retourner, la contourner,
la bafouer ou la violer ! Les tribunaux sont remplis à craquer.
New York vomit son trop plein de criminels sur des rivages plantés
de drapeaux avec l'inscription Tolérance Zéro.
David Cray va jusqu'au bout du cauchemar, sans jamais
tomber dans la romance. Non, Sid Kaplan ne tombe pas amoureux de sa cliente,
Priscilla Sweet. Le roman se termine de façon horrible, brutale.
Cray distille le désarroi urbain page après page, crucifie
l'âme de ses personnages, nous donne un aperçu frappant de
ce que le rappeur Nas appelait le «New York State Of Mind».
Portrait halluciné d'une ville et d'un homme de loi. Roman épuisant,
Avocat Criminel se nourrit du chaos qui règne au cur
de nos agglomérations urbaines. Avocat Criminel est un roman
sous perfusion.
Karim Madani, Crucifixion. une lecture de Avocat criminel de David Cray © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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