Noam Chomsky
Deux heures de lucidité
Conversations avec Denis Robert et
Weronika Zarachowicz

éd. Les Arenes, 200 pages, 12 euros


Vos réactions


autre jour, dans le métro, j'ai vu une affiche publicitaire vantant les mérites d'un produit de consommation de masse, complètement balafrée au gros marqueur : si le capitalisme prolifère et vous écrase, c'est que vous le lui permettez. Et moi qui avais les entretiens de Noam Chomsky avec Denis Robert et Weronika Zarachovitz entre les mains ! Un ouvrage qui affrontait justement la question du capitalisme. Il est bon de faire voyager les livres dans le métro, dans la rue, l'espace public. On observe des phénomènes qui nous avaient échappé, alors que nous étions confortablement installés dans un fauteuil, bien au chaud. Noam Chomsky est surtout connu pour ses travaux dans le domaine de la
1/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


linguistique (Le langage et la pensée étant l'un de ses ouvrages fondamentaux), mais on oublie trop souvent qu'il fut aussi l'auteur de L'Amérique et les nouveaux mandarins. Ce bouquin, publié en pleine guerre du Vietnam, allait propulser Chomsky dans le camp des libertaires, des anarchistes, des gauchistes, des anarchistes de droite, des révolutionnaires, des crypto-marxistes. Impuissante et oh ! combien stérile terminologie. Comment étiqueter Chomsky, intellectuel brouilleur de piste par excellence ? Qui plus est, intellectuel américain, s'étant très tôt soustrait au dirigisme idéologique du Vieux Monde. Quelle est la différence entre un intellectuel américain et un intellectuel européen ? La même qui peut exister entre un homme de gauche français et un démocrate libéral yankee. Chomsky a toujours conspué l'hégémonie de l'empire américain sur le reste du monde, mis à nu les connexions entre les affaires et la guerre. La guerre n'étant que la continuation logique des affaires. L'homme, bien sûr, n'a pas échappé aux tentatives de recup' : icône de la contre-culture américaine dans les hurlantes années soixante, genre d'apôtre d'un structuralisme psychédélique si cher à des activistes comme Thimothy Leary. Pourtant quand
2/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


on relit les articles de Chomsky écrits à cette époque, on ne trouve pas trace de prose shootée au LSD, ni de figures de style dopées à coup de riffs cybernétiques dans le style d'Hendrix. Chomsky n'a jamais versé dans la caricature. Ses essais de linguistique frappent par leur austérité stylistique. Pensée prolixe, scientifiquement et froidement démontrée, Chomsky n'a franchement jamais donné dans les concepts fumeux et autres philosophies new age. En étudiant le langage comme un système, une économie même, Chomsky construit des ponts et puis des autoroutes entre le système langage et le système Socio-économique dans lequel certains vivent et d'autres survivent ou croupissent. Chomsky agit alors comme un décodeur des systèmes médiatiques, économiques, sociaux. Chomsky s'intéresse tout particulièrement au fonctionnement des médias et à ce qu'il appelle la propagande. Cette notion de propagande, que l'on croyait réservée aux dictatures de l'ancien bloc soviétique ou alors aux régimes autocratiques de l'Irak ou de la Libye, s'applique en fait aux démocraties constitutionnelles et parlementaires du monde occidental. Dans ces Deux heures de lucidité (titre des Entretiens réalisés en
3/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Italie), Chomsky écrit, à propos des liaisons dangereuses existant entre grand capitalisme et médias : « Fidèles aux pratiques habituelles quand le recours à la violence ne suffit plus, le grand patronat se tourna vers la propagande et ses méthodes scientifiques pour briser une grève, ses instruments de contrôle des esprits. C'est alors que fut developée et mise en œuvre la fameuse Mohawk Valley Formula, selon laquelle les militants syndicalistes étaient des agitateurs extérieurs, probablement des communistes qui voulaient détruire notre si belle et harmonieuse société, heureuse de jouir des délices de l'american way of life (…) Tous les canaux étaient bons pour transmettre ce message : la presse, le clergé, le cinéma, la radio et ensuite la télévision (…) Les agences de communication et de publicité furent mobilisées, pour contrôler non seulement les opinions mais aussi les comportements, en renforçant un long travail visant à imposer comme le disaient les dirigeants d'entreprise eux-mêmes une philosophie de la futilité ou les gens s'attachent aux choses superficielles de la vie, tels les objets de consommation à la mode, oubliant les idées dangereuses de compassion, de solidarité, de souci d'autrui et, d'une façon plus générale, les
4/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


valeurs humaines. »
Les Américains et les Anglais ont toujours vécu dans une obsession propagandiste. Harold Lasswell, fondateur des sciences politique modernes, déclare sans ambages : « Il faut renoncer à ce dogme démocratique selon lequel le peuple est le meilleur juge de ses propres intérêts ». L'arsenal propagandiste anglo-saxon use d'une féroce terminologie : troupeau désorienté (le peuple), stupidité de l'homme moyen. Il suffit de regarder les journaux télévisés pour s'apercevoir qu'il est bien « question d'idées simples mais psychologiquement efficace » : par exemple, la sécurité a toujours été un gros enjeu électoral, et tous les soirs les journalistes nous proposent des reportages choc. Toujours les mêmes cités HLM, les mêmes jeunes excités, les mêmes cages d'escalier taguées. Une information souvent donnée « brute de décoffrage », racoleuse et affreusement sensationnaliste, et qui déforme souvent la réalité. La peur et l'insécurité font vendre et font surtout élire. Les politiciens sont friands de diversion : on parlera alors des menaces terroristes, du plan Vigipirate, des violences urbaines plutôt que d'éthique, d'affaires intolérables, de business
5/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


crapuleux. Chomsky souligne aussi le fait que la couverture médiatique des événements du 11 septembre, par son ampleur et sa globalité, a occulté d'autres sujets fondamentaux comme la mondialisation à outrance, la privatisation du vivant, les déséquilibres Nord-Sud. Les multinationales et le capital financier continuent de ravager des régions, des écosystèmes, des économies, des vie humaines. Et les médias célèbrent en grande pompe la réouverture du grand temple de Wall Street.
Chomsky articule son analyse autour de quatre axes fondamentaux : le capitalisme, les centres de pouvoir, la démocratie et les médias. Sa critique des mass médias s'appuie avant tout sur une théorie somme toute assez simple : le peuple doit être guidé vers des buts inoffensifs grâce à une énorme propagande « orchestrée et animée par la communauté des affaires (américaine pour moitié) ». C'est essentiellement aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, dans les années vingt, que le désir de manipuler et de contrôler l'opinion publique se fit ressentir de manière forte. Pourquoi ces deux pays précisément ? Parce qu'ils bénéficiaient alors d'une liberté relative mais certaine, d'une industrie florissante,
6/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


et plus une société est libre, moins le gouvernement a la possibilité d'employer des moyens coercitifs à son encontre. Chomsky, lorsqu'il analyse les mécanismes de la propagande, n'a que peu parlé des régimes totalitaires type Allemagne nazie, car pour lui cette dernière utilisait la propagande de façon directe et non subtile : effectivement, on peut réussir à faire licencier un syndicaliste américain, mais auparavant, il faudra que l'entreprise lance des rumeurs : c'est un communiste, il participe à des activités anti-américaines, le syndicat est contrôlé par la mafia (The Mob), les journaux télévisés stigmatiseront le péril rouge. Ça demande de la stratégie, une certaine intelligence manipulatrice. Dans les années trente, en Allemagne, si un ouvrier vous gênait, on appelait la police politique et soit on lui logeait une balle de German Luger dans la tête, soit on l'internait dans un camp de concentration. L'Amérique et la Grande-Bretagne ont fabriqué un système propagandiste pour éviter d'avoir du sang sur les mains. Pendant la première guerre mondiale, les Britanniques créent leur agence de propagande gouvernementale, le Ministère britannique de l'Information. Les Américains ne sont guère à la traîne puisque le
7/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Commitee on Public Information se forme sous l'égide de Woodrow Wilson, président à l'époque. Chomsky va jusqu'à dire que des grosses entreprises de relation publique, de publicité, d'arts graphiques, des firmes cinématographiques ou télévisuelles ont été créées dans le but de « contrôler les esprits et de créer des besoins artificiels ».
Mais concrètement comment les effets de la propagande se sont-ils fait sentir aux Etats-Unis ? Chomsky aime à reprendre l'exemple des six jésuites salvadoriens assassinés le 16 novembre 1989 par des Escadrons de la Mort spécialement entraînés par l'Oncle Sam. « Peu après le meurtre de ces intellectuels salvadoriens, Vaclav Havel est venu aux Etats-Unis et s'est adressé à la Chambre et au Sénat réunis en congrès. Il a été ovationné par les sénateurs et les députés, qu'il a qualifiés de champions de la liberté. Dans tous les médias, les commentateurs étaient transis d'admiration. « Nous vivons dans une époque romantique » écrivit Anthony Lewis dans le New York Times, reflétant ainsi l'opinion générale. Certains éditorialistes de la presse nationale se demandaient toutefois comment « des personnalités aussi remarquables étaient-elles prêtes à
8/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


nous couvrir d'éloges alors que nous venions juste d'abattre six grands intellectuels, sans compter des milliers d'autres personnes. Nous vivons dans un monde surréaliste ! » Les journalistes américains n'ont pratiquement pas parlé de ce carnage d'Etat, mais dès qu'il s'agit couvrir la libération d'un dissident d'Europe de l'Est, forcément assoiffé de liberté étoilée (et farouchement opposée à la barbarie et à l'obscurantisme soviétique), les dépêches pleuvent, comme les balles sur un groupe de jésuites salvadoriens. Chomsky est une forte tête. Un peu comme Michael Moore, le réalisateur déjanté et ouvrier de The big one. Ou comme José Bové.
Le capitalisme évolue, mute presque. Et ce capitalisme mutant prend la forme « d'économies qui sont, ou tendent vers, des oligopoles : un petit nombre d'entités extrêment puissantes et tyranniques dominent certains secteurs et dépendent d'Etats puissants, tout en les dominant. » Ce concept de mutation peut aisément prendre des allures science-fictionesques. « C'est un système composé d'entités privées concentrant des pouvoirs énormes, liées entre elles par des alliances stratégiques. On le qualifie parfois d'Alliance state capitalism
9/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


ou de Corporate mercantilism. (…) Adam Smith et tous ceux qui croyaient au marché en seraient horrifiés. » Chomsky est on ne peut plus clair quand il affirme que le secteur privé est entre les mains d'institutions « totalitaires ».
Chomsky, comme Michael Moore, insiste sur le fait que la pire criminalité, aux Etats-Unis et dans le monde, est la criminalité économique. Les grandes multinationales tuent davantage de gens que les voyous dans la rue : licenciements qui détruisent des familles entières (avec leur lot de suicidés), stress, maladies professionnelles, pollution, harcèlement. Oui, les entreprises assassinent légalement des milliers de personne directement (les employés et leurs familles) et des centaines de milliers de personnes indirectement (famine et destruction de l'environnement dans les pays dits du Tiers-Monde). Les criminels qui opèrent dans la rue ne tuent « que » 4000 personnes aux Etats-Unis chaque année. Et chaque année, c'est en centaines de milliers de morts qu'il faut chiffrer les victimes de l'économie américaine. Bien sûr, ces criminels en col blanc ne seront pas arrêtés et ne seront pas traduits devant un tribunal pour y être jugés. On les félicitera pour leurs actes. Ils seront invités sur les plateaux
10/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


télés et dans les garden-party présidentielles. Pire ils seront érigés en modèle. Si un petit dealer du ghetto vend un sachet d'herbe, la mécanique implacable du système judiciaire s'emballe et le prévenu risque de 1 à 10 ans derrière les barreaux. Mais si le patron de General Motors licencie 30 000 salariés et détruit la vie sociale d'une petite communauté, le système l'applaudit, l'encourage à licencier encore plus. « Selon des données récentes, aux Etats-Unis, en 1999, le temps de travail d'une famille disposant de revenus moyens avait augmenté de six semaines pleines par rapport à 1989. Malgré cela, son patrimoine n'a augmenté que de façon marginale dans les années 90, et son endettement atteint des niveaux sans précédent... Le pourcentage de pauvres est supérieur à ce qu'il était en 1979. On s'enthousiasme beaucoup pour la bourse, mais près de la moitié des actions sont détenues par 1% des actionnaires, alors que 80% n'en détiennent que 4%. On trouve tous ces chiffres dans le rapport bi-annuel State of working America publié par l'Economic Policy Institute. » Actuellement, aux Etats-Unis, tous les secteurs de l'activité humaine sont soumis au diktat du profit maximal. La médecine publique est dans un état catastrophique, tandis
11/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


que les praticiens du privé pratiquent des tarifs astronomiques. Même les prisons sont devenues des entreprises : pour bien comprendre l'avènement de ce que les observateurs américains nomment le « complexe carcéralo-industriel », il faut revenir à l'époque où l'industrie militaire américaine (« complexe industrialo-millitaire ») fonctionnait à plein régime, pendant la deuxième guerre mondiale. Après cette boucherie majeure, le monde entier se réveille dans un « cold world », un monde froid. Les Etats-Unis et la Russie jouent au petit jeu de l'équilibre de la terreur, on est en pleine période de la course folle aux armements. Les emplois dans le secteur industriel-millitaire ne manquent pas, la production est énorme. Le bloc soviétique se dissout, le mur de Berlin explose, c'est la fin de la guerre froide. Le gouvernement américain opère des licenciements massifs, on observe un important ralentissement économique. Le gouvernement trouve alors la parade : faire travailler les prisonniers. Certes, le travail des prisonniers existait déjà au dix-neuvième siècle, mais il s'agissait plus de restauration des bâtiments pénitentiaires. Dans les années 1990, le gouvernement a attiré les plus grosses entreprises dans les prisons : Lee Jeans,
12/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Seattle Cotton Works, Microsoft, TWA, Boeing, Chevron (pétrole), Starbuck Coffee ( l'ironie veut que starbuk soit une chaîne de café branchés et à la clientèle progressiste !). La mondialisation touche les prison de plein fouet. Des prisons privées sont construites un peu partout aux Etats-Unis, et il faut absolument rentabiliser le coût de leur construction. Les politiques préconisent la tolérance zéro et l'incarcération systématique. Des compagnies de sécurité privée comme Corrections Corporation of America ou la Wackenhut Correction Corporation rentrent même à Wall Street. Les entreprises américaines avaient plus intérêt à délocaliser leurs activités dans un pénitentier d'Etat du Texas que dans un pays comme la Chine, les prisonniers constituant une main d'œuvre bon marché, sédentarisé, non syndiquée et anglophone de surcroît ! Ainsi, si vous êtes aux Etats-Unis et que vous appelez un tour operator, vous parlerez peut-être à un chargé de clientèle dont le bureau se situe... derrière des barreaux ! La mondialisation des économies, la privatisation du vivant, la destruction lente de nombreux pays pauvres, ce sont les raisons pour lesquelles Chomsky part en guerre. La plupart des questions posées par
13/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


les deux journalistes, Denis Robert (auteur de révolte.com) et Weronika Zarachowicz (ex-rédactrice en chef de World Média Network) sont assez pertinentes. Néanmoins, le chapitre concernant l'affaire Faurisson semble faire état de préoccupations péniblement franco-françaises. Chomsky s'est déjà défendu d'être antisémite, ayant toujours condamné le nazisme. Inutile donc, pour les journalistes, d'y consacrer un chapitre entier, peu intéressant par ailleurs. Le reste de l'ouvrage demeure passionnant, car Chomsky n'use jamais de rhétorique grandiloquente ou de jargon excessivement technique pour étayer ses propos. Sa pensée est simple sans être simpliste, il le répète plusieurs fois au cours de ces entretiens. Dans une période consensuelle à l'extrême, son franc parler et sa critique corrosive ne sauraient trop être recommandés à certains de nos dirigeants politiques. Car finalement que dit Chomsky ? Que les politiques sont des pantins dont les fils sont reliés à des businessmen. Que Vivendi a plus de pouvoir sur un Etat que l'ensemble des citoyens de ce même Etat. Que les Etats-Unis ont le permis de tuer et de détruire. Que les mass médias relaient les mensonges et autres « illusions nécessaires » entretenus par la sphère
14/15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


économique qui contrôle la sphère politique. Que le pays le plus riche du monde inflige à une partie de ses « citoyens » la pire pauvreté et le plus sauvage des dénuements. En surfant sur l'autoroute électronique sans respecter les limites de vitesse imposées par des cyber-keufs désireux de restreindre le champ de mes libertés, j'ai pu lire beaucoup d'autres écrits de Chomsky qui a su intelligemment investir l'univers d'Internet. « Internet est extrêmement précieux pour se tenir informé en dehors du système. Si vous voulez des informations sur les traités de commerce, ce n'est pas dans les journaux que vous allez les trouver mais sur Internet. En fait, il s'est révélé un instrument crucial dans la lutte contre L'Accord Multilatéral sur l'Investissement. Même chose pour le Timor Oriental : c'est grâce à Internet que les organisations ont pu se mobiliser. Le mouvement démocratique qui a fini par renverser Suharto en Indonésie s'en est servi avec succès pour échapper à la surveillance des autorités. On pourrait citer bien d'autres actions de pédagogie et de mobilisation qui n'auraient pas abouti ou n'auraient pas existé si elles n'avaient disposé que de moyens conventionnels. » Voilà pourquoi il faut absolument lire ces entretiens (et aussi l'ensemble de l'œuvre de ce penseur original), histoire de ne pas être avalé par la « machine à fabriquer du consentement », le pire cauchemar de Chomsky.

Le devoir d'insoumission / Karim Madani

15/15