Cadillac Jukebox,
de James Lee Burke
éditions Rivages/Thriller
344 pages, 139 F.


ames Lee Burke est l'un de ces écrivains américains qui poursuivent une quête des ténèbres. Ils éclairent leur paysage mental crépusculaire d'une lumière spectrale. Comme un Glock 9 millimètres illumine un désert glacial le temps d'une exécution nocturne. On pourrait citer le génial Edward Bunker, le suicidaire James Crumley. Polar poisseux et polaroïds figeant la scène du crime.
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James Lee Burke, auteur du terrifiant Bagnard nous livre ici les dernières tribulations de Dave Robichaux, un flic basé à la Nouvelle Orléans. Robichaux est un officier de police qui a ramené du Vietnam une sévère addiction au Jim Beam. Ses cauchemars d'alcoolique se noient dans des rizières où des Vietcongs fantômes conversent avec les esprits des morts. Il a aussi rapporté des vestiges de malaria, de microscopiques entités qui tissent un réseau arachnéen dans son métabolisme. Robichaux fréquente assidûment les Alcooliques Anonymes. Il doit rester sobre pour enquêter sur les homicides qui font monter la température dans son secteur. La psyché de ce flic est un cimetière. Sa femme se fait descendre devant lui. Des rivières de whisky traversent son foie pour irradier son cerveau.
James Lee Burke a une façon bien particulière de décrire l'univers du crime à la Nouvelle Orléans. Ses criminels, véritables fosses septiques ambulantes, s'impriment de manière indélébile sur votre rétine: qu'ils soient têtes d'huile (mafia latino-américaine) ou tête de spaghetti (Cosa Nostra), ils laissent de terribles
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séquelles dans les existences qu'ils traversent. Des psychopathes résiduels ou des résidents permanents du Pays de la Psychose, des criminels pervers et sadiques à la cervelle fondue, autant d'incarnations difformes de la maladie américaine. Robichaux, dopé aux substances hallucinogènes sous une pluie de napalm, est happé par des flashs oniriques électrisants. Le matin venu, il doit affronter des affranchis en chair et en os et non plus des ombres mouvantes des marais. Un détenu de la prison d'Angola purge une peine de travaux forcés pour avoir assassiné un Noir, militant des droits civiques. Le tueur en question est un poor white, un petit blanc victime de son environnement. Robichaux refuse de croire que le prisonnier d'Angola est le tueur. Trop simple. Trop évident. Surtout que cette affaire de meurtre raciste sert directement les intérêts d'un libéral candidat au poste de gouverneur. Robichaux hante la brume électrique avec une cohorte de morts confédérés: les vieilles terreurs sudistes ressurgissent. Les politiciens trop polis, aux ongles trop vernis cachent des montagnes de pourriture et de corruption
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derrière des sourires électoraux. Et partout l'emprise des têtes d'huile qui balancent des contrats sur d'autres têtes, gênantes. Un torpédo, tueur à gage de la mafia, débarque à la Nouvelle Orléans et donne un aperçu de ses talents de chirurgien. Emanation cauchemardesque des nuits éthyliques de Robichaux. Les balles désarticulent les squelettes et les poignards entament les chairs. Robichaux fait appel à son pote Clete Purcell, un ex-flic poursuivi pour homicide. Dans cette apocalypse urbaine, les criminels inspirent la terreur et Purcell inspire de la terreur aux criminels. Pathologie policière contre les dysfonctionnements mafieux. Purcell piétine la frontière entre le droit et la totale illégalité sans le moindre remords. Flics suicidaires, homicides, mafiosos dégoulinants d'insalubrités, politiciens accros aux amphétamines : la Nouvelle Orléans brûle, un égout à ciel ouvert. La Ville tumeur. Des avenues cancérigènes. Clete Purcell se repaît de folie. Il aime vivre parmi les morts. Il adore hanter les territoires lunaires des
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lotissements de l'assistance sociale, traquant les violeurs de conditionnelle, les vendeurs de crack, les gosses flingueurs. C'est sa routine quotidienne dans la ville des Déments. Les dialogues de James Lee Burke brûlent comme des giclées d'acide. Langue de rue brutale et imagée, jargon policier émaillé de références médico-légales, verve clinique de criminologue, argot de quartier de haute sécurité. Burke travaille pour la rue et elle le lui rend bien. Sa syntaxe colle au bitume comme du goudron surchauffé un après-midi d'août. Cadillac Juke Box sonne comme un requiem. Celui d'une société en état de décomposition avancée.
Les effluves mortuaires de James Lee Burke flottent dans l'air longtemps après que l'on ait refermé son roman.

Karim Madani

5/5