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l est certain que la prison, en plus d'être une école
du crime, est une école de l'écriture. Les taulards
écrivains se comptent par dizaines et leurs diplômes
ressemblent étrangement à des hématomes. De
Chester Himes à Albert Londres en passant par Edward Bunker,
on se rappelle toutes ces mélodies en sous-sol sifflotées
par des bouches édentées. Et puis l'institution carcérale
n'a-t-elle pas pour vocation première d'écraser l'individu
tant physiquement que
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psychologiquement ? Vivre dans un espace réduit à sa portion
incongrue, pisser et chier devant ses codétenus, voilà qui
rappelle étrangement des pratiques animalières. On comprend
aisément que la plume devienne une arme contre le néant
environnant, l'encre pouvant symboliquement dissoudre les barreaux. Mais
cela reste de l'ordre du symbole.
Abdel-Hafed Benotman est l'un de ces prisonniers dont
l'identité n'est qu'une simple succession de numéros. L'homme
n'a rien d'un apôtre, plutôt un délinquant récidiviste
qui a choisi la voie du crime comme d'autres optent pour le monastère.
J'aurais aimé pouvoir lui parler de son recueil Les forcenés
mais je n'ai pas pu le joindre. Dommage. Rendre compte d'un livre à
partir de son bureau, c'est une chose mais regarder un homme dans les
yeux et percevoir l'écho d'une lourde porte qui se referme en est
une autre. Benotman n'écrit pas un livre de prison (un genre au
même titre que le roman noir) puisque la plupart des nouvelles ont
pour cadre le dehors. Toutefois la psychose et l'enfermement sont aussi
présents dehors que dedans.
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2/7 |
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Benotman est un pénitencier
ambulant. Même dans l'intimité d'une chambre d'enfant les
cerveaux sont striés de barreaux. Imaginez un paysage mental ou
des personnages difformes de Bacon parlant l'argot carcéral.
La première nouvelle est assez terrifiante
puisque le thème principal en est la dentition. Le taulard se réveille
un matin et perd sa sixième dent. Le monologue de la dent est obsédant.
Les dentistes de la prison sortent tout droit d'une séquence de
Marathon man, et l'atmosphère vire au médiéval.
Il aura fallu des années, des politiciens incarcérés
et des rapports de médecin de prison pour donner une idée
finalement assez vague des conditions de détention en France. Benotman,
en un paragraphe, attaque sérieusement vos molaires et vous fait
comprendre que tout cela est bien réel. La centrale de Clairvaux
et 2000 balles pour rémunérer des ouvriers dentistes qui
charcutent des bouches à la chaîne. Benotman plante là
le décor. Hardcore. Voire, quelques pages plus loin, carrément
gore. Benotman est le genre de type à cracher à la gueule
d'un juge lors d'une audience. On voit bien que
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3/7 |
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dans Les bras cassés,
c'est la vie criminelle qui permet aux protagonistes d'exprimer leur écurement
d'un système jugé hypocrite et corrompu.
Benotman est un écrivain qui photographie le monde avec un appareil
insolite. On nage dans la grisaille de l'Hexagone et dans un supermarché
on croise une caissière obèse cannibale et autres figures
étrangement inquiétantes. Le récit d'une audience
d'assises est percutant : le hors-la-loi dissèque minutieusement
la conscience des bons jurés bien-pensants, invective le juge et
prend 20 ans dans la face sans broncher. Le hors-la-loi de Benotman assume
ses actes dans un jusqu'au-boutisme sidérant. Prendre en otage
un mari et sa femme et faire pleurer le mari sous les yeux de sa femme,
voilà le hors-la-loi qui ressent de la honte. Pour la première
fois.
L'anti-héros de Benotman possède son
propre code de l'honneur, une déontologie souvent entamée
par les risques du métier. Les bras cassés est finalement
l'une de mes nouvelles préférées, parce qu'elle ne
cherche pas à tromper
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4/7 |
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de lecteur. Tout amateur de film noir sait que le gangster perd toujours
à la fin et c'est dommage, car entre nous, les autres personnages
de l'histoire ( flics, avocats, jurés, magistrats) ne sont pas
vraiment des modèles d'intégrité et de rectitude.
Les trouvailles linguistiques de Benotman sont généralement
de bonne facture parce que sa prose travaille l'idée au corps.
C'est un boulot de chirurgien où on a parfois besoin d'un écarteur
pour ouvrir un paragraphe, où l'on utilise un marteau pour défoncer
l'os d'une métaphore. Des lambeaux de verbe sanguinolent, des gants
sales, des masques fatigués. L'auteur a exploré les chiottes
de la société. Son personnage de braqueur n'est en aucun
cas empreint de romantisme à la Bonnie and Clyde : face à
un système impitoyable, le gangster redouble de férocité.
Constat accablant et somme toute consternant. Ne cherchez surtout pas
de morale là-dedans. C'est un rapport clinique.
Benotman est donc le suspect usuel dans une société
où l'argent est une valeur dominante. Les personnages du recueil
quant ils ne commettent pas de hold up,
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5/7 |
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violent des jeunes filles trisomiques ou scalpent des étudiantes.
Les nouvelles mettant en scène des serial-killers sont assez éprouvantes
: l'escalade d'une violence nauséeuse saoule vite le lecteur. Dans
ce domaine les Américains et notamment James Ellroy ou Thomas B.
Harris maîtrisent mieux les données psychologiques et pathologiques
qui régissent le comportement des tueurs séquentiels. Dans
la nouvelle de Benotman, l'assassin n'a pas le potentiel d'un Hannibal
Lektor et on est vite épuisé par sa folie meurtrière.
Benotman est une machine à faire des cauchemars : chaque nouvelle
est d'ailleurs la matérialisation de ces carnages nocturnes qui
perturbent le sommeil des personnages.
L'enfant malade est une nouvelle qui donne
le ton général : horreur absolue. Pour échapper à
des parents bourreaux, deux enfants développent un système
de défense hallucinant. Le garçon saigne lorsqu'il le désire
et la fille se masturbe cinquante fois par jour, jusqu'à l'épuisement
total. Dans cette nouvelle suicidaire, le désespoir plante sa machette
dans nos cerveaux. Suffoquant, déprimant !
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6/7 |
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Interrompre la lecture de l'ouvrage serait la solution
idéale pour préserver la salubrité de nos esprits.
Mais ce serait fuir la réalité, comme un politicien vendeur
d'Airbus à une dictature refuserait de voir la vidéo d'une
séquence de torture exhibée par un opposant. Benotman vomit
ses récits. L'un des plus pénibles est celui relatant le
viol d'une jeune handicapée mentale par l'un de ses voisins d'immeuble.
Le type en question affirme bander quand il entend le mot trisomique.
Quand Benotman nous narre les aventures de hors-la-loi
sur la corde raide, on est aisément convaincu. Quand il se complait
dans des descriptions de sang, de merde, de sperme et d'urine, de meurtres
répugnants et grotesques, ça devient poussif et pénible.
En effet les histoires d'horreur à base de handicapés
et d'animaux ne peuvent intéresser qu'un public assez réduit.
Renifler les poubelles de la société pour mieux en démonter
les mécanismes d'accord. Mais prendre du plaisir à renifler
et à en redemander ; je trouve cela plutôt malsain.
Karim Madani
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7/7 |
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