Will Self,
Ainsi vivent les morts,
traduit de l'anglais par Francis Kerline
éd. de l'Olivier, 380 pages, 21.34 euros

« Une grosse partie de la littérature anglaise est merdique. Par excès de préciosité. La littérature anglaise contemporaine essaie de décrire le monde avec des outils archaïques : la phrase, le chapitre, le paragraphe sont calqués sur des modèles désuets incapables de rendre compte de l'improbable fourmilière qu'est le monde d'aujourd'hui. » Ainsi parlait récemment Will Self dans un entretien accordé au magazine anglais Spike. Will Self, journaliste et écrivain anglais dont l'univers romanesque vacille constamment entre un remake
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sous acide de Trainspotting et une crise de delirium tremens littéraire dont aurait été victime William Burroughs. Will Self dérange, agace, perturbe le milieu littéraire de la Perfide Albion : journaliste à l'Observer, il sniffe un rail de cocaïne dans l'avion qui l'emmène en reportage sur la campagne électorale de John Major. Viré sur le champ, il se console dans une galerie d'Exhibit Art, où des phrases de ses romans sont projetées sur son corps dénudé. Haï par Tony Blair et toute une frange de la gauche travailliste bien pensante, adulé par une poignée d'intellectuels gauchistes pas encore revenus de la contre-culture, Will Self aurait pu devenir un de ces écrivains qu'affectionnent les branchés de Soho, pris au piège d'une gluante mise en scène à laquelle il n'a même pas participé. Mais l'homme compte deux solides références : l'écrivain camé jusqu'à l'os William Burroughs, qui de festin en « festin nu », ne trouvera le repos qu'en perçant la substantifique moëlle de la chair devenue mécanique, et JG Ballard, qui concevait l'écriture comme la continuation logique du chaos social. On pourrait parler aussi du journaliste Gonzo Hunter S. Thompson, dont les reportages déjantés prenaient la forme d'une tablette de LSD. Will Self est un écrivain
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encore jeune (il a trente-neuf ans), ne faisant jamais de la came le moteur de son écriture : d'ailleurs, il ne le crie jamais sur les toits. Il ne parle pas, il inhale. Obsédé par les chairs monstrueuses, l'obstétrique, l'anatomo-pathologie, les ratés organiques, les désordres cellulaires, chacun de ses romans est littéralement avorté. Ecrivant sous péridurale, il expurge chaque chapitre comme un fœtus mort-né. Des fausses couches de paragraphe pourrait-on arguer. Dans l'un de ses romans les plus célèbres, The Great Apes (Les grands singes), le protagoniste Simon Dykes se réveille un jour en constatant avec effroi que tous ses amis, ses proches se sont métamorphosés en chimpanzés. Satire touffue d'une Angleterre moribonde et par trop recroquevillée sur des traditions exsangues, farce kafkaïenne, elle rappelle étrangement The Naked Lunch (Le festin nu) de Burroughs, où le protagoniste est progressivement colonisé par une machine à écrire organique. Angoissé, maniaco-dépressif Will Self paraît souvent destructuré dans son écriture. « J'ai lu cette phrase sur les boites noires enregistreuses dans les avions, et ça me fait très peur. Je ne peux pas voler. Vous savez qu'une communication psychique s'instaure entre le lecteur
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et l'écrivain. Vous n'avez même pas besoin de rencontrer l'auteur. » confiait-il a un journaliste britannique. Paranoïaque comme William Burroughs (persuadé d'être suivi jour et nuit par des agents de la CIA pendant son séjour parisien, il avait même fait l'acquisition d'un revolver qu'il exhibait sous le nez de journalistes interloqués), Self renifle la conspiration. Partout et surtout à Londres. Londres, la ville où se déroule son nouveau roman, Ainsi vivent les morts.
Prenez une vieille juive américaine bouffée par le cancer, sa fille toxicomane qui lui vole ses doses quotidiennes de morphine, son autre fille, décérébrée et bourgeoise jusqu'à la moëlle, un aborigène nommé Phar Lip, un Lithopédion (un genre de bébé fossile) et un gamin mort-vivant et vous aurez une idée (forcément décousue) de la truculence apocalyptique de ce roman. Will Self écrit d'abord le corps. Corps en déliquescence, corps en dégénérescence, corps en mutation. On pourra même faire un parallèle entre les œuvres de Burroughs, du cinéaste canadien David Cronenberg et les obsessions cliniques de Will Self : les personnages sont tous des mutants. Mutations improbables,
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mutations surgies d'amputations, mutations questionnant même toute l'architecture de l'Être. Dans le film Shivers, Cronenberg nous montrait les ravages causés par un parasite développant l'activité sexuelle de façon stupéfiante : ainsi tous les habitants de Montréal sont engagés dans une monstrueuse partouze. Will Self nous montre froidement le corps d'une septuagénaire, bouffie par les sucreries, la graisse britannique et les lésions cellulaires, un corps qui va bientôt cesser de vivre. Paradoxalement, c'est dans la maladie que la libido de Lily Bloom s'exacerbe de manière complètement disproportionnée. Chez Burroughs, le personnage copule avec la machine à écrire organique venue se greffer sur son corps.
Ainsi vivent les morts se divise en trois chapitres : Mourante, Morte, Encore plus morte. Lily Bloom clamse et se retrouve mort-vivante dans un ghetto londonien appelé Dulston. Pour une Américaine qui a toujours vécu dans des quartiers proprets et aseptisés des provinces du Nouveau Monde et d'Angleterre, l'intrusion dans ce faubourg grouillant de mortalité cosmopolite pourrait se comparer à un électrochoc. Alors qu'elle agonise au Royal Ear
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Hospital, le sein ravagée par une tumeur (« Le Royal Ear…Un hôpital pour les oreilles. Admirable, quand on songe que mon audition est ce qui me lâchera en dernier. Mes oreilles…mmm. Si curieusement modelées – Comme tout le reste de l'argile humaine. Mes oreilles – La dernière partie de moi qui sentira la griffe du cancer. »), Will Self en profite pour stigmatiser les hôpitaux anglais, la médecine publique au rabais, les urgences – abattoirs, la mesquinerie du systême. Lily Bloom est transportée comme un morceau de viande, et pendant que le fluide vital s'écoule lentement, les médecins s'entretiennent sur le nombre de lits disponibles dans les hôpitaux. Tout est si mesquin. Comme Natacha qui pique la morphine de sa maman. Natacha une adorable junkie déjà morte en quelque sorte. La métaphore narcotique revient souvent : Natacha conserve des liens tangibles avec le monde et la vie par l'intermédiaire d'une seringue sale et obstruée. Comme sa mère, elle vit sous perfusion. Will Self en sait quelque chose. Les passages où il est question de défonce n'ont rien de glamour : des flashs de fœtus qui rampent à travers le tube de la shooteuse, des doses de cordon ombilical planquées dans des petits képas en alu. Hallucination ou
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Hellucination, jeu de mot intraduisible en français. Si l'enfer se matérialise en faubourg peuplé d'immigrés de Dulston, c'est un enfer sagement bureaucratique où règne la Mortocratie.. Et oui, même dans la mort, il faut trouver du travail. Rémunéré bien sûr. Lily Bloom n'a pas connu une existence des plus extatiques. Marié à un homme terne et pratiquement invisible, elle regrette de ne pas avoir assez forniqué. (« Si j'en parle ici c'est uniquement parce que j'ai toujours faim de sexe – même léchée par la Mort, même papouillée par son squelette. Et, aussi singulier que cela puisse paraître – je le concède –, je suis affreusement jalouse des malades du sida que l'on voit ici. Ils ont baisé plus que moi, franchi plus d'interdits "). Elle aura trois enfants de cette union mortifère, deux filles et un garçon mort à l'âge de neuf ans dans des circonstances aussi comiques que dramatiques. Le gamin (baptisé Rude Boy dans la Mort) s'amusait à se badigeonner de boue et à crier des slogans aussi joyeux et sympathiques que « À mort les négros » avec ses petits camarades. Lily, estomaqué par cet étalage de puérilité raciste, poursuit le marmot jusque dans la rue, une voiture traverse l'avenue à tombeau ouvert et transforme Rude Boy en gelée anglaise. Devenue
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dépressive à la suite de ce déplorable incident, Lily assistera au spectacle de la déchéance du reste de sa progéniture. Natacha vit dans la dépendance de la came et d'un fourgueur, maquereau à ses heures perdues, Russel. Quant à Charlotte, elle mène une existence anesthésiée en compagnie d'un homme d'affaires prospère et anglican, pour qui la vie se gère comme un portefeuille d'action. Deux filles égoïstes qui se foutent éperdument de leurs mamans cancéreuses. Cette même maman américaine qui vécut longtemps, alors qu'était adolescente, dans un environnement blanc et sec, cultivant une abjection monumentale pour toutes les « chairs noires ou métèques ». Ironiquement, quand elle vomit son dernier souffle fétide, c'est un guide aborigène australien qui l'escorte dans le dédale juridique et administratif de la Mort. Phar Lip, mort depuis des lustres, explique à Lily les règles de vie du monde des Morts. Les Morts boivent, fument, mangent (mais recrachent), baisent et se droguent. Dans la Mort, Lily retrouve le petit Rude Boy, à l'état sauvage, effrayant les passants, crachant sur les vieilles dames, invectivant les métèques. Dans le monde des morts, Lily Bloom ne sent plus la pesanteur de ses propres chairs. « La balance
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montait et descendait, le cadran oscillait au fil des semaines, des mois. J'ai calculé que l'un dans l'autre, entre 73 et 79, j'ai dû perdre, puis prendre, puis reperdre et reprendre quelque chose comme trois quintaux, l'équivalent de trois moi obèses. Moi-moi-moi. Finalement, je me suis stabilisée sous la forme d'une vieille grosse poire. Pas obèse, simplement grosse et vieille. J'avais acquis la forme naturelle – en poire – de l'Anglard. Mon pays d'adoption m'avait assimilée par le lard. » L'écriture de Will Self imiterait alors presque une greffe, tant le verbe s'échine à dégouliner comme une sécrétion organique : tandis que le cancer crible la poitrine de décharges métastatiques, c'est toute la prose qui semble crachoter de petits bouts de signifiants sanguinolents. Lily Bloom, la « princesse juive américaine » conspue alors le monde entier : Juifs, Noirs, Arabes, Protestants, Catholiques, Communistes, Agents du fisc, Stars de cinéma déchues, Politiciens véreux, Adventistes du septième jour, en prennent pour leur grade. À travers ce portrait de femme agonisante puis morte, c'est toute l'Angleterre qui est fustigée, semoncée. Les griefs de Lily Bloom à l'encontre de l'environnement petit-bourgeois dans lequel elle a vécu paraissent
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bien cosmiques. Stupeur, stupre, stupéfiants, stupéfaction, et stupidité sont le lot quotidien de la famille Bloom. Dans une espèce de voyage spatio-temporel aux confins de l'onirisme et de la toxicomanie, la petite Natacha erre dans les terres désertiques d'Australie et rencontre Phar Lap, lequel va lui injecter une dose d'expérience mystique, comme des résidus de plénitude psychique au fond d'une shooteuse. L'Angleterre industrieuse et capitalistique devrait son salut à un aborigène australien coiffé d'un Stestson. Voilà en gros ce que dit Will Self. Mais le royaume des morts n'offre pas le repos à ses citoyens trépassés. Ainsi le toxico Bernie continue de vendre de la drogue, continue de se défoncer, ad eternam, ad nauseam. Dans la Mort, on ressasse sa souffrance, on l'étire à l'infini. Et un ennui abyssal s'abat sur Lily Bloom Au moment où Lily est morte, elle a accouché d'un Lithépedion, un genre de bébé fossile calciné qui aime à swinguer et chanter des mélodies de crooner. Les Morts peuvent faire en sorte que les Vivants les voient, situation fort comique puisque immédiatement sont générées psychoses en chaînes, schizophrénies en série, hospitalisations psychiatriques massives. Voilà comment les plus méchants des Morts tuent le
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temps, qui n'existe plus d'ailleurs. Lily passe la majeure partie de son temps inexistant à épier ses deux filles : elle assiste, impuissante, à la pénible dérive de Natacha dans le monde interlope et underground des camés. Elle observe, amusé et horrifié à la fois, les tentatives de Charlotte pour devenir génitrice. Mais justement, des problèmes d'hérédité erratique ont bousillé sa matrice. Paradoxalement son cadavre de mère arrache un bébé fossile de ses entrailles putrides. Utérus pourri, vulve décomposée, ovaires purulents, trompes de Fallope obstruées, l'appareil reproducteur féminin est salement mis à mal par Will Self. Comme si un gynécologue dément avait écrit un manuel d'obstétrique à l'attention d'une nouvelle espèce de mutantes. Le thème de la fécondité revient comme un obsédant leitmotiv. Comme celui du jet : Ça bave, ça crache, ça gicle, ça pisse, ça chie, ça dégouline, ça vomit, ça décharge à plein volume tout au long de ces épuisantes 400 pages. En cela la démarche politique et esthétique de Will Self pourrait être qualifié de Punk. L'antithèse d'une pop anglaise pleurnicharde et faussement décadante. Dans ce roman, le bruit prend une place presque démesurée, le bruit est partout : Urgences Hurlantes, bébés qui
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vagissent, bistouris et écarteurs heurtant le sol dallé, femmes enceintes vociférant des insanités pendant un accouchement cacophonique, choc sous-marin de l'héro qui plonge dans le sang, de la pompe de la seringue, cris et chuchotements dus au manque, tapage nocturne du ghetto pour décédés de Dulston ; l'écriture s'affirme viscérale et bruitiste, comme la fission atomique d'une diphtongue. Will Self use et abuse de la satire, décloisonne les genres, empruntant au conte fantastique, au roman social, à l'étude de mœurs pour irriguer sa veine narrative. Collage de mots, associations d'idées les plus saugrenues, bidouillage lexical, distorsion grammaticale : on imagine l'écrivain anglais terré dans son laboratoire, et tel un chercheur, élaborer de nouvelles formules chimiques ou mathématiques, le tout dans une confusion jouissive. Charlotte et Natacha tombent finalement toutes les deux enceintes, simultanément. Elles accoucheront toutes les deux de fœtus morts nés. Un peu comme leur vie. Cycle dépressif inextinguible pour l'une, re-addiction aux rêveries narcotiques pour l'autre, le roman lui aussi semble perdre les eaux. Et expulse de sa matrice des paragraphes amorphes. Jusqu'à la chute du roman,
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oui c'est bien là une histoire à chute… Libératrice. Lily Bloom accomplira ce que nul autre n'a osé accomplir. Et Will Self d'exulter, de ricaner, de taper du pied. Manipulation littéraire, subterfuge réglé comme une horloge suisse ou alors simple divagation de toxico ?
Une chose est sure : Procurez vous ce guide du routard spécial faubourg londoniens, refuge des Morts et des fossiles. Venez découvrir le quartier de Dulston et l'illustre Phar Lip, les chauffeurs de taxi chypriotes morts depuis soixante cinq ans. Comme son mentor William Burroughs, Will Self a su forger sa propre Interzone, dans laquelle des Hommes Invisibles s'accouplent avec d'étranges organismes ectoplasmiques. La métaphore virale dans toute son horreur. Virus, parasites, drogues, sexe, sang, sueur, organes, décomposition, putréfaction, décibels, cerveaux, formol, prose. Voilà de quoi est faite la poésie punk de Will Self, résolument, ontologiquement anti-establishment.


Interzone / Jimmy Hoffa

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