« Une grosse partie de la littérature
anglaise est merdique. Par excès de préciosité.
La littérature anglaise contemporaine essaie de décrire
le monde avec des outils archaïques : la phrase, le chapitre,
le paragraphe sont calqués sur des modèles désuets
incapables de rendre compte de l'improbable fourmilière qu'est
le monde d'aujourd'hui. » Ainsi parlait récemment
Will Self dans un entretien accordé au magazine anglais Spike.
Will Self, journaliste et écrivain anglais dont l'univers
romanesque vacille constamment entre un remake
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sous acide de Trainspotting et une crise de delirium tremens littéraire
dont aurait été victime William Burroughs. Will Self dérange,
agace, perturbe le milieu littéraire de la Perfide Albion : journaliste
à l'Observer, il sniffe un rail de cocaïne dans l'avion qui
l'emmène en reportage sur la campagne électorale de John
Major. Viré sur le champ, il se console dans une galerie d'Exhibit
Art, où des phrases de ses romans sont projetées sur son
corps dénudé. Haï par Tony Blair et toute une frange
de la gauche travailliste bien pensante, adulé par une poignée
d'intellectuels gauchistes pas encore revenus de la contre-culture, Will
Self aurait pu devenir un de ces écrivains qu'affectionnent les
branchés de Soho, pris au piège d'une gluante mise en scène
à laquelle il n'a même pas participé. Mais l'homme
compte deux solides références : l'écrivain camé
jusqu'à l'os William Burroughs, qui de festin en « festin
nu », ne trouvera le repos qu'en perçant la substantifique
moëlle de la chair devenue mécanique, et JG Ballard, qui concevait
l'écriture comme la continuation logique du chaos social. On pourrait
parler aussi du journaliste Gonzo Hunter S. Thompson, dont les reportages
déjantés prenaient la forme d'une tablette de LSD. Will
Self est un écrivain
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encore jeune (il a trente-neuf ans), ne faisant
jamais de la came le moteur de son écriture : d'ailleurs, il ne
le crie jamais sur les toits. Il ne parle pas, il inhale. Obsédé
par les chairs monstrueuses, l'obstétrique, l'anatomo-pathologie,
les ratés organiques, les désordres cellulaires, chacun
de ses romans est littéralement avorté. Ecrivant sous péridurale,
il expurge chaque chapitre comme un ftus mort-né. Des fausses
couches de paragraphe pourrait-on arguer. Dans l'un de ses romans les
plus célèbres, The Great Apes (Les grands singes),
le protagoniste Simon Dykes se réveille un jour en constatant avec
effroi que tous ses amis, ses proches se sont métamorphosés
en chimpanzés. Satire touffue d'une Angleterre moribonde et par
trop recroquevillée sur des traditions exsangues, farce kafkaïenne,
elle rappelle étrangement The Naked Lunch (Le festin
nu) de Burroughs, où le protagoniste est progressivement colonisé
par une machine à écrire organique. Angoissé, maniaco-dépressif
Will Self paraît souvent destructuré dans son écriture.
« J'ai lu cette phrase sur les boites noires enregistreuses dans
les avions, et ça me fait très peur. Je ne peux pas voler.
Vous savez qu'une communication psychique s'instaure entre le lecteur
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et l'écrivain. Vous n'avez même pas besoin de rencontrer
l'auteur. » confiait-il a un journaliste britannique. Paranoïaque
comme William Burroughs (persuadé d'être suivi jour et nuit
par des agents de la CIA pendant son séjour parisien, il avait
même fait l'acquisition d'un revolver qu'il exhibait sous le nez
de journalistes interloqués), Self renifle la conspiration. Partout
et surtout à Londres. Londres, la ville où se déroule
son nouveau roman, Ainsi vivent les morts.
Prenez une vieille juive américaine bouffée par le cancer,
sa fille toxicomane qui lui vole ses doses quotidiennes de morphine, son
autre fille, décérébrée et bourgeoise jusqu'à
la moëlle, un aborigène nommé Phar Lip, un Lithopédion
(un genre de bébé fossile) et un gamin mort-vivant et vous
aurez une idée (forcément décousue) de la truculence
apocalyptique de ce roman. Will Self écrit d'abord le corps. Corps
en déliquescence, corps en dégénérescence,
corps en mutation. On pourra même faire un parallèle entre
les uvres de Burroughs, du cinéaste canadien David Cronenberg
et les obsessions cliniques de Will Self : les personnages sont tous des
mutants. Mutations improbables,
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mutations surgies d'amputations, mutations
questionnant même toute l'architecture de l'Être. Dans le
film Shivers, Cronenberg nous montrait les ravages causés
par un parasite développant l'activité sexuelle de façon
stupéfiante : ainsi tous les habitants de Montréal sont
engagés dans une monstrueuse partouze. Will Self nous montre froidement
le corps d'une septuagénaire, bouffie par les sucreries, la graisse
britannique et les lésions cellulaires, un corps qui va bientôt
cesser de vivre. Paradoxalement, c'est dans la maladie que la libido de
Lily Bloom s'exacerbe de manière complètement disproportionnée.
Chez Burroughs, le personnage copule avec la machine à écrire
organique venue se greffer sur son corps.
Ainsi vivent les morts se divise en trois chapitres : Mourante,
Morte, Encore plus morte. Lily Bloom clamse et se retrouve mort-vivante
dans un ghetto londonien appelé Dulston. Pour une Américaine
qui a toujours vécu dans des quartiers proprets et aseptisés
des provinces du Nouveau Monde et d'Angleterre, l'intrusion dans ce faubourg
grouillant de mortalité cosmopolite pourrait se comparer à
un électrochoc. Alors qu'elle agonise au Royal Ear
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Hospital, le
sein ravagée par une tumeur (« Le Royal Ear
Un hôpital
pour les oreilles. Admirable, quand on songe que mon audition est ce qui
me lâchera en dernier. Mes oreilles
mmm. Si curieusement modelées
Comme tout le reste de l'argile humaine. Mes oreilles La
dernière partie de moi qui sentira la griffe du cancer. »),
Will Self en profite pour stigmatiser les hôpitaux anglais, la médecine
publique au rabais, les urgences abattoirs, la mesquinerie du systême.
Lily Bloom est transportée comme un morceau de viande, et pendant
que le fluide vital s'écoule lentement, les médecins s'entretiennent
sur le nombre de lits disponibles dans les hôpitaux. Tout est si
mesquin. Comme Natacha qui pique la morphine de sa maman. Natacha une
adorable junkie déjà morte en quelque sorte. La métaphore
narcotique revient souvent : Natacha conserve des liens tangibles avec
le monde et la vie par l'intermédiaire d'une seringue sale et obstruée.
Comme sa mère, elle vit sous perfusion. Will Self en sait quelque
chose. Les passages où il est question de défonce n'ont
rien de glamour : des flashs de ftus qui rampent à travers
le tube de la shooteuse, des doses de cordon ombilical planquées
dans des petits képas en alu. Hallucination ou
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Hellucination, jeu
de mot intraduisible en français. Si l'enfer se matérialise
en faubourg peuplé d'immigrés de Dulston, c'est un enfer
sagement bureaucratique où règne la Mortocratie.. Et oui,
même dans la mort, il faut trouver du travail. Rémunéré
bien sûr. Lily Bloom n'a pas connu une existence des plus extatiques.
Marié à un homme terne et pratiquement invisible, elle regrette
de ne pas avoir assez forniqué. (« Si j'en parle ici c'est
uniquement parce que j'ai toujours faim de sexe même léchée
par la Mort, même papouillée par son squelette. Et, aussi
singulier que cela puisse paraître je le concède ,
je suis affreusement jalouse des malades du sida que l'on voit ici. Ils
ont baisé plus que moi, franchi plus d'interdits "). Elle
aura trois enfants de cette union mortifère, deux filles et un
garçon mort à l'âge de neuf ans dans des circonstances
aussi comiques que dramatiques. Le gamin (baptisé Rude Boy dans
la Mort) s'amusait à se badigeonner de boue et à crier des
slogans aussi joyeux et sympathiques que « À mort les négros
» avec ses petits camarades. Lily, estomaqué par cet étalage
de puérilité raciste, poursuit le marmot jusque dans la
rue, une voiture traverse l'avenue à tombeau ouvert et transforme
Rude Boy en gelée anglaise. Devenue
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dépressive à
la suite de ce déplorable incident, Lily assistera au spectacle
de la déchéance du reste de sa progéniture. Natacha
vit dans la dépendance de la came et d'un fourgueur, maquereau
à ses heures perdues, Russel. Quant à Charlotte, elle mène
une existence anesthésiée en compagnie d'un homme d'affaires
prospère et anglican, pour qui la vie se gère comme un portefeuille
d'action. Deux filles égoïstes qui se foutent éperdument
de leurs mamans cancéreuses. Cette même maman américaine
qui vécut longtemps, alors qu'était adolescente, dans un
environnement blanc et sec, cultivant une abjection monumentale pour toutes
les « chairs noires ou métèques ». Ironiquement,
quand elle vomit son dernier souffle fétide, c'est un guide aborigène
australien qui l'escorte dans le dédale juridique et administratif
de la Mort. Phar Lip, mort depuis des lustres, explique à Lily
les règles de vie du monde des Morts. Les Morts boivent, fument,
mangent (mais recrachent), baisent et se droguent. Dans la Mort, Lily
retrouve le petit Rude Boy, à l'état sauvage, effrayant
les passants, crachant sur les vieilles dames, invectivant les métèques.
Dans le monde des morts, Lily Bloom ne sent plus la pesanteur de ses propres
chairs. « La balance
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montait et descendait, le cadran oscillait
au fil des semaines, des mois. J'ai calculé que l'un dans l'autre,
entre 73 et 79, j'ai dû perdre, puis prendre, puis reperdre et reprendre
quelque chose comme trois quintaux, l'équivalent de trois moi obèses.
Moi-moi-moi. Finalement, je me suis stabilisée sous la forme d'une
vieille grosse poire. Pas obèse, simplement grosse et vieille.
J'avais acquis la forme naturelle en poire de l'Anglard.
Mon pays d'adoption m'avait assimilée par le lard. » L'écriture
de Will Self imiterait alors presque une greffe, tant le verbe s'échine
à dégouliner comme une sécrétion organique
: tandis que le cancer crible la poitrine de décharges métastatiques,
c'est toute la prose qui semble crachoter de petits bouts de signifiants
sanguinolents. Lily Bloom, la « princesse juive américaine
» conspue alors le monde entier : Juifs, Noirs, Arabes, Protestants,
Catholiques, Communistes, Agents du fisc, Stars de cinéma déchues,
Politiciens véreux, Adventistes du septième jour, en prennent
pour leur grade. À travers ce portrait de femme agonisante puis
morte, c'est toute l'Angleterre qui est fustigée, semoncée.
Les griefs de Lily Bloom à l'encontre de l'environnement petit-bourgeois
dans lequel elle a vécu paraissent
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bien cosmiques. Stupeur, stupre,
stupéfiants, stupéfaction, et stupidité sont le lot
quotidien de la famille Bloom. Dans une espèce de voyage spatio-temporel
aux confins de l'onirisme et de la toxicomanie, la petite Natacha erre
dans les terres désertiques d'Australie et rencontre Phar Lap,
lequel va lui injecter une dose d'expérience mystique, comme des
résidus de plénitude psychique au fond d'une shooteuse.
L'Angleterre industrieuse et capitalistique devrait son salut à
un aborigène australien coiffé d'un Stestson. Voilà
en gros ce que dit Will Self. Mais le royaume des morts n'offre pas le
repos à ses citoyens trépassés. Ainsi le toxico Bernie
continue de vendre de la drogue, continue de se défoncer, ad eternam, ad nauseam. Dans la Mort, on ressasse sa souffrance, on l'étire
à l'infini. Et un ennui abyssal s'abat sur Lily Bloom Au moment
où Lily est morte, elle a accouché d'un Lithépedion,
un genre de bébé fossile calciné qui aime à
swinguer et chanter des mélodies de crooner. Les Morts peuvent
faire en sorte que les Vivants les voient, situation fort comique puisque
immédiatement sont générées psychoses en chaînes,
schizophrénies en série, hospitalisations psychiatriques
massives. Voilà comment les plus méchants des Morts tuent
le
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temps, qui n'existe plus d'ailleurs. Lily passe la majeure partie de
son temps inexistant à épier ses deux filles : elle assiste,
impuissante, à la pénible dérive de Natacha dans
le monde interlope et underground des camés. Elle observe, amusé
et horrifié à la fois, les tentatives de Charlotte pour
devenir génitrice. Mais justement, des problèmes d'hérédité
erratique ont bousillé sa matrice. Paradoxalement son cadavre de
mère arrache un bébé fossile de ses entrailles putrides.
Utérus pourri, vulve décomposée, ovaires purulents,
trompes de Fallope obstruées, l'appareil reproducteur féminin
est salement mis à mal par Will Self. Comme si un gynécologue
dément avait écrit un manuel d'obstétrique à
l'attention d'une nouvelle espèce de mutantes. Le thème
de la fécondité revient comme un obsédant leitmotiv.
Comme celui du jet : Ça bave, ça crache, ça gicle,
ça pisse, ça chie, ça dégouline, ça
vomit, ça décharge à plein volume tout au long de
ces épuisantes 400 pages. En cela la démarche politique
et esthétique de Will Self pourrait être qualifié
de Punk. L'antithèse d'une pop anglaise pleurnicharde et faussement
décadante. Dans ce roman, le bruit prend une place presque démesurée,
le bruit est partout : Urgences Hurlantes, bébés qui
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vagissent,
bistouris et écarteurs heurtant le sol dallé, femmes enceintes
vociférant des insanités pendant un accouchement cacophonique,
choc sous-marin de l'héro qui plonge dans le sang, de la pompe
de la seringue, cris et chuchotements dus au manque, tapage nocturne du
ghetto pour décédés de Dulston ; l'écriture
s'affirme viscérale et bruitiste, comme la fission atomique d'une
diphtongue. Will Self use et abuse de la satire, décloisonne les
genres, empruntant au conte fantastique, au roman social, à l'étude
de murs pour irriguer sa veine narrative. Collage de mots, associations
d'idées les plus saugrenues, bidouillage lexical, distorsion grammaticale
: on imagine l'écrivain anglais terré dans son laboratoire,
et tel un chercheur, élaborer de nouvelles formules chimiques ou
mathématiques, le tout dans une confusion jouissive. Charlotte
et Natacha tombent finalement toutes les deux enceintes, simultanément.
Elles accoucheront toutes les deux de ftus morts nés. Un
peu comme leur vie. Cycle dépressif inextinguible pour l'une, re-addiction
aux rêveries narcotiques pour l'autre, le roman lui aussi semble
perdre les eaux. Et expulse de sa matrice des paragraphes amorphes. Jusqu'à
la chute du roman,
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oui c'est bien là une histoire à chute
Libératrice. Lily Bloom accomplira ce que nul autre n'a osé
accomplir. Et Will Self d'exulter, de ricaner, de taper du pied. Manipulation
littéraire, subterfuge réglé comme une horloge suisse
ou alors simple divagation de toxico ?
Une chose est sure : Procurez vous ce guide du routard spécial
faubourg londoniens, refuge des Morts et des fossiles. Venez découvrir
le quartier de Dulston et l'illustre Phar Lip, les chauffeurs de taxi
chypriotes morts depuis soixante cinq ans. Comme son mentor William Burroughs,
Will Self a su forger sa propre Interzone, dans laquelle des Hommes Invisibles
s'accouplent avec d'étranges organismes ectoplasmiques. La métaphore
virale dans toute son horreur. Virus, parasites, drogues, sexe, sang,
sueur, organes, décomposition, putréfaction, décibels,
cerveaux, formol, prose. Voilà de quoi est faite la poésie
punk de Will Self, résolument, ontologiquement anti-establishment.
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