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Plus encore que pour le prisonnier, le poète ou l'homme sensible éprouvent de l'empathie pour l'évadé. La pire crapule aura notre sympathie du moment qu'elle se rira des murs et des fusils qui respectivement l'enferment et la menacent de mort. On ne s'étonnera donc pas du choix de Charles Pennequin qui contrairement à ce qu'on a pu entendre dire n'a pas rédigé une exaltation du crime ou une ode au criminel (Pennequin n'est pas Genet et il le sait), mais une sorte de manifeste s'appuyant sur une figure à la fois fascinante et douteuse, contradictoire, emblématique d'une soif de révolte et d'une appartenance territoriale, je veux parler de la France et de celui qu'on désigna naguère comme son « ennemi public n° 1 », Jacques Mesrine. Symptomatique d'un changement d'époque l'incapacité dans laquelle se trouve le narrateur de trouver la tombe de son héros ou de sa muse. Le temps de Mesrine n'est plus et ce qu'incarnait son nom, à savoir une menace intérieure, non plus. La France n'a plus d'ennemi n° 1, les modalités de la guerre et de la lutte ont changé. Le terrorisme a supplanté le gangster, à l'auréole du braqueur s'est substitué le martyr du kamikaze de même qu'au nom propre et au territoire se sont substitués l'anonymat et la mondialisation. Mesrine cependant se rappelle à nous à l'instar d'un spectre, ainsi de la France oserais-je dire, ce territoire sur lequel Pennequin tire à boulets rouges sans vouloir reconnaître qu'il tire sur une ambulance (c'en est fini des écrivains qui se réclamaient d'un noble héritage, bizarrement on se sent orphelin, notre terre n'est pas un pays). Certes, il ne faut jamais minimiser le péril nationaliste, mais l'effondrement actuel du FN prouverait au besoin que la menace a changé de visage. Plutôt que de critiquer l'esprit français au risque de le raviver, pour ma part je préfère le considérer comme ayant expiré. Défunte France ouvrant désormais ses frontières non seulement à l'Europe mais au monde, aux autres, n'en déplaise aux politiques protectionnistes et aux méchants décrets administratifs. Reste la figure du rebelle, de l'évadé des hauts quartiers de sécurité en qui on peut bien reconnaître une figure de la liberté, voire de la vérité, vérité traquée, persécutée puis finalement proprement exécutée dans une rue de Paris un certain 2 novembre 1979, 19 balles dans la peau. On peut bien trouver douteuse l'affection d'un poète pour un criminel, bien qu'ici elle semble plus symbolique que réelle, mais quoi, faudrait-il toujours jeter son dévolu sur des figures saintes et pures, droites et exemplaires ? À mes yeux, dans ce pas de tombeau pour mesrine, le nom propre fonctionne comme un moteur ou un carburant, il est ce qui dynamise et dynamite la langue, brouille son sens et fait jouer ses orgues, assonances, allitérations, jeux de mots, glissements, l'écriture de Pennequin si elle véhicule du sens et dit bien quelque chose n'oublie jamais de jouer une musique au-delà des postures et des opinions. Une colère et une négation sont au cœur de ce livre, négation que l'on retrouve dans le titre et qui court d'un bout à l'autre de ce pamphlet anti-conformiste, anti-social, anti-France comme anti-famille, école, usine, prison, né d'une colère saine en dépit de raccourcis de pensée qu'on aurait tort d'isoler de leur contexte d'écriture pour en faire des principes. Disant ceci je ne veux pas dire qu'un écrivain ne pense pas ou qu'on ne puisse pas discuter sa pensée, plus exactement que c'est tuer son mouvement que de privilégier son sens. On trouve de longues phrases chez Pennequin, scandée par des virgules, comme des accès de rage, soudains, irrépressibles, mais somme toute de courte durée. Pensée discontinue et sautes d'humeurs semblent conduire une écriture qui en appelle à sa matière même, au corps et aux sons des mots, pour s'inventer et se ressourcer, se continuer, se briser et se recommencer, se répéter, se creuser et se renouveler. On en oublie Mesrine parfois, pour croiser Derrida ou Flaubert, Spinoza, ou rien que le corps qui éructe et qui souffle, qui peste, vocifère, s'excite et régresse dans son jus, le corps qui écrit quoi, pas comme Mesrine quand il écrit son roman autobiographique L'instinct de mort, car comme dit Pennequin « Mesrine est un cave en chose littéraire, et c'est bien dommage qu'il ait commis ce forfait-là, les autres forfaits ça faisait partie de son boulot de truand, mais celui-là ? Car ça ne dit rien de l'homme en vie, l'homme instinctivement vivant et qui perçoit la mort, tellement en vie c'est-à-dire tellement dans la merde, tellement emmerdé de sa vie, et jusqu'au cou la merde de vivre, à ras la gueule il l'avait Mesrine, jusqu'à en avaler une belle et grande gorgée, jusqu'à s'en étouffer à vie de la merde, la vie la merde, la vie merdique de l'homme en vie, l'homme qui sait ce que c'est que vivre, et vivre c'est être soi, c'est pas errer dans ses talons » etc… Donc Mesrine c'est d'abord un cri, une sorte de hurlement, un NON proféré haut et fort, qui dit le refus de se laisser étouffer, enfermer, asphyxier, qui dit la contestation, l'insubordination et puis ensuite c'est un OUI, ou plutôt la tentative de dire et d'être OUI, qui a sans doute échoué, mais qui, si elle fait encore sens ou a fait sens hier, avait quand même lieu d'être, comme une sorte de révolution individuelle qui n'aurait pas mieux tourné que les révolutions collectives, mais qui n'en demeurerait pas moins une référence pour ceux qui ont cru et ont bougé autrement au moment où ces choses, idée et êtres, étaient et agissaient. Alors pitié, pas de levée de boucliers contre une apologie du crime ou de la violence, il ne s'agit que de convertir la violence sociale en possibilité de vivre mieux, il ne s'agit, comme dit Pennequin, en se souvenant de l'homme criblé de balles, que de rappeler l'injustice à notre mémoire oublieuse, paresseuse et davantage soucieuse de confort, de tranquillité et de jouissance que de lutte et d'émancipation, comment ? et bien par le biais d'une formulation, d'une reformulation, d'une verbalisation, singulière, dérangeante, insistante, mais aussi stimulante, où le poète après avoir dessiné son territoire ou son pays, avec ses maisons et ses rues, ses banques et ses prisons, s'en va, écrit ailleurs, nous quitte, se quitte, et quitte enfin sa langue. Fin de l'homme et fin du pays. Mesrine fut un symbole, comme tel ambigu et ambivalent, ouvrant simultanément sur deux directions, l'une passée, révolue, l'autre à venir et incertaine. Car si d'un côté on sait sur quoi le silence qui succède à sa profération se referme, on ne sait pas sur quoi il ouvre, et c'est pourquoi il y a encore lieu de faire quelque chose à partir de lui, sans savoir quoi exactement et sans savoir au nom de quoi on le fait. Comme dit Pennequin, « c'est rigolo de croire encore en la démocratie », d'agir pour elle, de la défendre ou de chercher à l'imposer. Il semblerait que le poète, tout comme le criminel, ne croie pas au mirage censé guider ses pas (est-ce la même chose pour l'homme ordinaire ? on peut se le demander). De là le mystère et la force de la poésie : elle se fonde sur rien - tout au plus sur une disparition - et à ce titre rien ne saurait avoir raison d'elle. On l'a dit terminée, disparue, abolie ; elle survit, et plutôt bien, même si son lectorat est mince (mais a-t-il été un jour plus important qu'il ne l'est aujourd'hui ? de toute façon l'essentiel ne réside pas dans le nombre de personnes qui se presse devant une œuvre d'art mais dans l'influence qu'une œuvre peut avoir sur tel ou tel, individu ou groupe, action qui ne peut s'exercer à plein que dans la durée, dans les creux et les pleins du temps, des années puis des siècles). En un mot, la poésie n'est pas plus saisissable que Mesrine, car c'est de sa propre fin ou négation qu'émane son chant. Singulière époque (qui en rappelle une autre) où quand le poète croise sa muse il ne la reconnaît pas. C'est que lui non plus il ne l'imaginait pas comme ça !
Pascal Gibourg / Le poète et son territoire © Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2008 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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