Yves Pagès,
Petites natures mortes au travail,
éd. Verticales,
123 pages, 12.96 euros


ous les trois portent un costume trois-pièces gris anthracite de chez Lanvin. Les jours ouvrés, ils se mêlent, chacun de son côté, aux huit cents salariés qui déjeunent au self-service de l'entreprise. Il y a Jean-Louis, le Belge taciturne et frais émoulu d'études d'économie ; Fabricio, l'Italien volubile et séducteur aux "gaffes" soigneusement préparées, et Thomas, l'Allemand de l'ex-RDA,
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végétarien qui a "toujours un petit mot gentil pour les malchanceux de la réunification". Ce ne sont pas les maigres recettes de la cantine que ces hommes un peu trop élégants convoitent, mais les têtes de leurs voisins de table. A coup d'observations, de fausses rumeurs et de calculette, ils dégraissent. Fabricio et Thomas, entrent consciemment dans le restaurant comme dans un saloon, mercenaires ou tueurs à gages d'une "opération Jivaro", comme ils qualifient eux-mêmes ce que Jean-Louis nomme encore "un plan social". Ils parlent "de chaise musicale. Lui de médiation. Eux de bullshit. Lui de rumeurs infondées de licenciement. Eux de radio-macoute. Lui de susceptibilité personnelle (...). Bref, Jean-Louis se voudrait docteur en économie. Eux se savent black-ties - entendez : croque-mort." Dans Il était une fois l'aliénation, l'un des vingt-trois récits qui composent Petites natures mortes au travail, Yves Pagès provoque une collusion entre réel et fiction, entre le cynisme d'un plan de licenciement et le scénario d'un western spaghetti. Jean-Louis, le blanc-bec provincial, plus scrupuleux que ses deux
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compères, ne possède ni la morgue d'un acteur du far-west ni le vocabulaire. Il sera congédié prématurément. A la fin de la nouvelle, la mélodie d'un film de Sergio Leone lui trotte dans la tête mais il en a oublié le titre...
Parler de psychopathologie du travail relevait, il y a trois ans encore, quasiment du tabou. En janvier 1998, paraît Souffrance en France, la banalisation de l'injustice sociale, de Christophe Dejours, directeur du Laboratoire de psychologie du travail. En septembre, de la même année, l'ouvrage de la psychiatre Marie-France Hirigoyen, Le harcèlement moral ou la violence perverse au quotidien, fait un tabac. Ce succès de librairie inattendu a de quoi inquiéter : nombreux sont les lecteurs qui s'y reconnaissent ou retrouvent les maux de leurs proches. Les vingt-trois croquis, qu'Yves Pagès a publiés cette année aux éditions Verticales, participent de cette dénonciation du malaise dans le travail, mais d'une toute autre manière.

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Vrais-faux boulots et authentiques jeux de mots
Si, comme les médecins et sociologues, l'auteur part d'exemples , de "bribes de réalité" vécues ou "rapportées par des proches" (lire l'entretien de l'auteur avec Bernard Wallet, dans nos archives), c'est à coup de mots, de figures de style qu'il souligne les absurdités et les douleurs du monde laborieux. Quoi de plus normal pour un écrivain, pourriez-vous objecter... Oui, mais Yves Pagès, outre un amour immodéré des mots et de leurs combinaisons possibles, semble avoir une foi tout aussi immense dans le pouvoir du verbe. Pseudo, le premier texte de Petites natures mortes au travail, n'est pas un récit comme les vingt-trois qui suivront mais une accumulation de vraies-fausses professions ("En dépit des apparences, ceci n'est pas une pétition. Juste le contraire, la liste des signataires tenant lieu de mot d'ordre", note en bas de page l'auteur) et d'authentiques jeux de mots : "... shampouineuse de la main à la main, rempileurs éphémères de têtes de gondole, jeunes hommes-sandwichs sur roulettes, flasheur de mariages en blanc, petites mains
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dégriffées du prêt-à-porter, taulards corvéable à mi-temps..." Par son habileté, même si elle est parfois un tantinet tirée par les cheveux, l'écrivain réussit tout à fait, à mettre en lumière, à donner corps à ce qu'il nomme, dans l'entretien cité précédemment "les concepts barbares de réification, chosification", " Tout le monde, poursuit-il, a déjà été un pot de fleur au boulot, ou un regard cadré par des ¦illières, ou des petites mains coupées du reste du corps.... Il suffit de prendre la vie quotidienne au pied de la lettre. Je crois beaucoup aux évidences du premier degré." Par la suite, l'écrivain de 37 ans, ne cesse d'acèrer sa plume sur les nouveaux métiers de ces temps de précarité : sondeuse d'opinion pour statistiques hétéroclites, homme déguisé en chien Pluto à Euro-Disney à moins qu'ils ne soient "camelots du moi" dans le métro (entendez SDF en quête d'une petite pièce ou d'un ticket-restaurant...). Ironiques sous une froideur purement factuelle, les Petites natures mortes au travail sont saisissantes de concision, figeant le détail le plus banal, pour lui donner un éclat jusqu'ici inconnu. Ainsi, Promotion ethnique, en
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deux toutes petites pages, signale avec une justesse acide que "le vigile dernier cri doit être (..) black. (...) Et la moindre boutique à la mode d'arborer son afro-fétiche à l'entrée, du bon prétexte humaniste en vitrine. Il suffit que j'aperçoive un de ces gorilles en blazer bleu marine pour que je baisse les yeux de peur d'avoir honte et inversement. Sur leur écusson réglementaire, une seule marque déposée : Nègre ©."
Cette dureté du quotidien ne renvoie pas à pour autant aux Trente Glorieuses, cet âge d'or du plein emploi. Yves Pagès dans Cure à Durée Indéterminée n'est guère tendre avec les beatniks qui "se sont sentis pousser des racines paysannes (...). Aux plus moutonniers, un destin de valet de ferme ; aux moins bêtes, une ascèse mûrement réfléchie." Dans Fin de carrières, un texte qui met en scène un mineur recyclé en guide touristique sur son ancien lieu de travail après la fermeture du carreau, l'auteur ironise sur un visiteur "intello à binocle" qui vanterait "le patrimoine industriel national ou la rentabilité du charbon franco-français",
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alors que la famille de l'ex-gueule noire a été décimée par la silicose et que son frère ne survit que sous bonbonne d'oxygène.

La déroute du sens
Seule nostalgie, celle des dactylos des sixties, avec lunettes et mini-jupes... Non, Pagès n'est pas un affreux macho. La compression des personnels de bureaux a généré des secrétariats "délocalisés aux confins d'un arrière-monde en développement : de Madagascar au Maroc, en passant par l'Ile Maurice. Quand on a pas choisi de confier la tâche aux innombrables détenues de Chine populaire ou de Corée du Nord." Sous le titre de Harcèlement textuel, il explique avec cynisme que ces femmes ne sont pas sujettes à commettre des lapsus puisqu'elles ne comprennent pas notre langue, saisissant "machinalement ce que leur conscience, les yeux comme bandés, n'aura jamais à saisir." Un travail dénué de sens, alors même qu'il s'agit de mots : là est le comble de l'abomination, pour un écrivain de
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surcroît qui accorde tant d'importance aux mots . Le syndrome delphinien, récit, un peu plus long et plus émouvant aussi que les autres, aborde directement la perte du signifié. Un correcteur perd peu à peu la raison. Il traque à merveille les signifiants mal orthographiés et la direction d'un journal lui laisse le soin de la titraille. Obsédé par les noms propres, comme le sont la plupart de ses collègues (c'est là que les rédacteurs commettent le plus de fautes), il finit par concevoir, involontairement, un numéro de contre-publicité. "Ainsi la pige sur un défunt surfeur hors-piste était-elle chapeautée d'un seul mot : ROSSIGNOL. Celle rapportant le décès par asphyxie d'un sans-papier : AIR-FRANCE..."
Jobs absurdes non qualifiés ou méprises sur les qualificatifs du boulot, les Petites natures mortes au travail parlent ni plus ni moins de l'aliénation, telle que l'entendait Karl Marx, camouflée sous des tenues plus sophistiquées mais changeantes, au gré des modes et des mots qu'Yves Pagès décrypte avec style.

Marie Gauthier

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