Les deux premières pages prêtent à penser que l'ouvrage
est une analyse de l'étranger dans la société.
Jean-Luc Nancy y explique que même si l'intrus, après avoir
franchi la frontière, demeure longuement dans ce nouveau territoire,
son étrangeté est intacte, pareille à celle du
premier jour. Cette impossible assimilation peut déranger notre
"correction morale" dont le politiquement correct serait
la parodique quintessence. "Pourtant, il (l'intrus) est
indissociable de la vérité de l'étranger. Cette
correction morale suppose qu'on reçoit l'étranger en effaçant
sur le seuil son étrangeté : elle veut donc qu'on ne l'ait
point reçu. Mais l'étranger insiste et fait intrusion.
C'est cela qui n'est pas facile à recevoir, ni peut-être
à concevoir... " En quelques lignes, Jean-Luc Nancy pose
une problématique qui met mal à l'aise, la laissant dans
la béance de trois points de suspension. L'Intrus est
déjà paru en 1999 dans le numéro 9-10 que la revue
Dédale a consacré à "la venue de l'étranger",
ce qui explique sans doute cette mise en parallèle avec ce qui
suit. Car dès le second chapitre, la figure de l'étranger
prend une tout autre consistance,
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surprenante, saisissante. Si elle demeure un concept et une composante
du corps social, elle est d'abord ce cur de chair que les médecins
vont greffer à Jean-Luc Nancy en 1991.
Neuf ans après, le philosophe revient sur sa transplantation
cardiaque et ses suites. Nulle circonlocution ou rhétorique de
l'approche dont il est familier, mais des phrases concises et percutantes.
Les mots ont le tranchant de la précision, ce qui rend le vertige
encore plus abyssal. "Quel vide soudain dans ma poitrine ou dans
l'âme -c'est la même chose- lorsqu'on me dit : il faudra
une transplantation... Ici, l'esprit se heurte à un objet
nul : rien à savoir, rien à comprendre, rien à
sentir. Ce blanc me restera comme la pensée même et son
contraire en même temps. "Vertige également car il
est très concrètement question de (sa) vie, de (sa) mort,
de s'interroger sur la nature humaine modifiée par les techniques
qu'elle a inventées et sur sa propre identité.
Pour Jean-Luc Nancy, le "je" déjà est incertain
("quel est ce sujet de l'énonciation,
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toujours étranger au sujet de son énoncé").
En vingt-cinq ans de réflexions et de publications, ce professeur
de philosophie de l'université de Strasbourg n'a cessé
de vouloir éclaircir les rapports entre le corps et l'âme,
dont il dit ici que c'est "la même chose". Pudique quant
à sa vie privée (nous saurons que seul un cur O+
est compatible, qu'il est père, grand-père, mari et ami),
Jean-Luc Nancy livre son intimité de malade et d'humain.
De ce corps, tout ou presque lui échappe. Dès l'annonce
de la défaillance, bien avant la greffe de l'organe, l'intrus
a commencé à s'insinuer. Ainsi le "propre" cur
de Nancy lui "devenait étranger. Il faisait intrusion par
défection : presque par réjection, sinon par déjection.
J'avais ce cur au bord des lèvres, comme une nourriture
impropre. Quelque chose d'un haut-le-cur, mais en douceur. Un
doux glissement me séparait de moi-même. "Les brèches
se succèdent. Pourquoi lui et non un autre a-t-il bénéficié
de ce cur, alors que la demande est largement supérieure
à l'offre ? Sa survie dépend de contingences temporelles
: il y a vingt
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ans, il serait mort et dans 20 ans, les conditions seront différentes.
Mourir à 50 ans, n'avait rien de scandaleux voilà quelques
dizaines de décennies, alors qu'à présent cela
paraît injuste. Vivre avec le cur d'une personne décédée
("sans limites sexuelles et ethniques", tient à préciser
le philosophe pour contrer toute théorie raciale) signifie "une
possibilité d'un réseau où la vie/mort est partagée,
où la vie se connecte avec la mort où l'incommunicable
communique."Si celui qui a donné son cur - "
Et nul peut douter que ce don (d'organes) soit devenu une obligation
élémentaire de l'humanité
" - , ne se
manifeste plus par sa pensée, sa présence, elle, est bien
réelle, douloureusement réelle, puisque le corps la rejette.
La description des thérapies et des effets (peut-on les appeler
secondaires ? ) est terrible : pour éviter le rejet, il faut
prendre ce que biologistes et médecins nomment "l'anti-humain"
("cela se fait avec une immunoglobuline issue du lapin").
Il s'agit ni plus ni moins tuer sa "propre" résistance,
son identité immunitaire pour tolérer l'organe étranger.
S'en suivent des maladies virales par contagion ou
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jusqu'ici tapies en soi, et même un cancer provoqué par
la ciclosporine anti-rejet... Perception des organes internes, localisation
du siège de la pensée, possibilité de kit de rechange
: "le corps, ce petit bout de matière qui nous est propre",
comme le définissait Pascal, qu'on aurait pu croire plus familier,
est, en fait, un territoire mystérieux, dont nous ne connaissons
que très peu de choses.
"L'intrus n'est pas un autre que moi-même et l'homme lui-même.
Pas un autre que le même qui n'en finit pas de s'altérer,
à la fois aiguisé et épuisé, dénudé
et suréquipé, intrus dans le monde aussi bien qu'en soi-même,
inquiétante poussée de l'étrange, conatus
(1) d'une infinité excroissante. " A la fin de quarante
pages troublantes, Jean-Luc Nancy met son expérience en perspective.
Depuis Descartes, l'homme entend maîtriser la nature. Il est celui
"qui dénature et refait la nature, qui recrée la
création, qui la ressort de rien et qui, peut-être, la
reconduit à rien. Celui qui est capable de l'origine et de la
fin. " Il est infini, attribut qui était, par excellence,
celui de la divinité (et c'est cela que signifie "la mort
de Dieu"). A présent démiurge,
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l'homme peut devenir un "mort-vivant", comme a dit de son
père le dernier fils de Jean-Luc Nancy.
La lecture de L'Intrus ne peut que faire songer aux manipulations
génétiques, aux androïdes qui risquent de ne plus
être confinés aux livres et aux films de science-fiction.
Interrogé récemment par Jean-Baptiste Marongiu de Libération
sur la frontière entre nature et technique, Nancy répondait
: "Je vis parce que j'ai rencontré un certain état
des techniques. Pourquoi on prolonge la vie ? Pourquoi augmente-t-on
la vitesse de circulation de l'information avec l'informatique ? Pourquoi
la mondialité ? Etc. On peut se poser des questions sur le clonage
humain, mais c'est l'homme qui a rendu tout cela possible, et, à
travers l'homme, la nature. Si la technique, sortie de la nature, se
retourne sur la nature pour la transformer et risque même de la
détruire complètement, elle peut aussi produire une autre
nature, un autre état des choses de la nature. Tout cela est
porteur des chances et d'interrogations qui sont au cur de la
philosophie. " Mais l'homme saura-t-il user
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au mieux de sa création et de ses créatures...
Mars 2000
Marie Gauthier
1. Conatus : poussée instinctive,
impulsion.
Viennent également de paraître aux éditions Galilée
: Le regard du portrait de Jean-Luc Nancy, 96 pages, 125 F et
Le Toucher, Jean-Luc Nancy de Jacques Derrida, 352 pages, 265
F.
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