Jean-Luc Nancy,

L'Intrus

éd. Galilée, coll. Lignes fictives
45 pages, 13 euros


ne absence. Le vertige. L'Intrus, récit autobiographique du philosophe Jean-Luc Nancy, est l'un de ces rares livres, juste au bord du précipice et de l'indicible, qui laissent totalement pantois, désemparé. (Je songe, entre autres, à Typhon de Joseph Conrad, à quelques romans de Marguerite Duras mais surtout à L'Arrêt de mort de Maurice Blanchot.)

1/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les deux premières pages prêtent à penser que l'ouvrage est une analyse de l'étranger dans la société. Jean-Luc Nancy y explique que même si l'intrus, après avoir franchi la frontière, demeure longuement dans ce nouveau territoire, son étrangeté est intacte, pareille à celle du premier jour. Cette impossible assimilation peut déranger notre "correction morale" dont le politiquement correct serait la parodique quintessence. "Pourtant, il (l'intrus) est indissociable de la vérité de l'étranger. Cette correction morale suppose qu'on reçoit l'étranger en effaçant sur le seuil son étrangeté : elle veut donc qu'on ne l'ait point reçu. Mais l'étranger insiste et fait intrusion. C'est cela qui n'est pas facile à recevoir, ni peut-être à concevoir... " En quelques lignes, Jean-Luc Nancy pose une problématique qui met mal à l'aise, la laissant dans la béance de trois points de suspension. L'Intrus est déjà paru en 1999 dans le numéro 9-10 que la revue Dédale a consacré à "la venue de l'étranger", ce qui explique sans doute cette mise en parallèle avec ce qui suit. Car dès le second chapitre, la figure de l'étranger prend une tout autre consistance,
2/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

surprenante, saisissante. Si elle demeure un concept et une composante du corps social, elle est d'abord ce cœur de chair que les médecins vont greffer à Jean-Luc Nancy en 1991.
Neuf ans après, le philosophe revient sur sa transplantation cardiaque et ses suites. Nulle circonlocution ou rhétorique de l'approche dont il est familier, mais des phrases concises et percutantes. Les mots ont le tranchant de la précision, ce qui rend le vertige encore plus abyssal. "Quel vide soudain dans ma poitrine ou dans l'âme -c'est la même chose- lorsqu'on me dit : il faudra une transplantation... Ici, l'esprit se heurte à un objet nul : rien à savoir, rien à comprendre, rien à sentir. Ce blanc me restera comme la pensée même et son contraire en même temps. "Vertige également car il est très concrètement question de (sa) vie, de (sa) mort, de s'interroger sur la nature humaine modifiée par les techniques qu'elle a inventées et sur sa propre identité.
Pour Jean-Luc Nancy, le "je" déjà est incertain ("quel est ce sujet de l'énonciation,
3/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

toujours étranger au sujet de son énoncé"). En vingt-cinq ans de réflexions et de publications, ce professeur de philosophie de l'université de Strasbourg n'a cessé de vouloir éclaircir les rapports entre le corps et l'âme, dont il dit ici que c'est "la même chose". Pudique quant à sa vie privée (nous saurons que seul un cœur O+ est compatible, qu'il est père, grand-père, mari et ami), Jean-Luc Nancy livre son intimité de malade et d'humain.
De ce corps, tout ou presque lui échappe. Dès l'annonce de la défaillance, bien avant la greffe de l'organe, l'intrus a commencé à s'insinuer. Ainsi le "propre" cœur de Nancy lui "devenait étranger. Il faisait intrusion par défection : presque par réjection, sinon par déjection. J'avais ce cœur au bord des lèvres, comme une nourriture impropre. Quelque chose d'un haut-le-cœur, mais en douceur. Un doux glissement me séparait de moi-même. "Les brèches se succèdent. Pourquoi lui et non un autre a-t-il bénéficié de ce cœur, alors que la demande est largement supérieure à l'offre ? Sa survie dépend de contingences temporelles : il y a vingt
4/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ans, il serait mort et dans 20 ans, les conditions seront différentes. Mourir à 50 ans, n'avait rien de scandaleux voilà quelques dizaines de décennies, alors qu'à présent cela paraît injuste. Vivre avec le cœur d'une personne décédée ("sans limites sexuelles et ethniques", tient à préciser le philosophe pour contrer toute théorie raciale) signifie "une possibilité d'un réseau où la vie/mort est partagée, où la vie se connecte avec la mort où l'incommunicable communique."Si celui qui a donné son cœur - " Et nul peut douter que ce don (d'organes) soit devenu une obligation élémentaire de l'humanité… " - , ne se manifeste plus par sa pensée, sa présence, elle, est bien réelle, douloureusement réelle, puisque le corps la rejette. La description des thérapies et des effets (peut-on les appeler secondaires ? ) est terrible : pour éviter le rejet, il faut prendre ce que biologistes et médecins nomment "l'anti-humain" ("cela se fait avec une immunoglobuline issue du lapin"). Il s'agit ni plus ni moins tuer sa "propre" résistance, son identité immunitaire pour tolérer l'organe étranger. S'en suivent des maladies virales par contagion ou
5/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jusqu'ici tapies en soi, et même un cancer provoqué par la ciclosporine anti-rejet... Perception des organes internes, localisation du siège de la pensée, possibilité de kit de rechange : "le corps, ce petit bout de matière qui nous est propre", comme le définissait Pascal, qu'on aurait pu croire plus familier, est, en fait, un territoire mystérieux, dont nous ne connaissons que très peu de choses.
"L'intrus n'est pas un autre que moi-même et l'homme lui-même. Pas un autre que le même qui n'en finit pas de s'altérer, à la fois aiguisé et épuisé, dénudé et suréquipé, intrus dans le monde aussi bien qu'en soi-même, inquiétante poussée de l'étrange, conatus (1) d'une infinité excroissante. " A la fin de quarante pages troublantes, Jean-Luc Nancy met son expérience en perspective. Depuis Descartes, l'homme entend maîtriser la nature. Il est celui "qui dénature et refait la nature, qui recrée la création, qui la ressort de rien et qui, peut-être, la reconduit à rien. Celui qui est capable de l'origine et de la fin. " Il est infini, attribut qui était, par excellence, celui de la divinité (et c'est cela que signifie "la mort de Dieu"). A présent démiurge,
6/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

l'homme peut devenir un "mort-vivant", comme a dit de son père le dernier fils de Jean-Luc Nancy.
La lecture de L'Intrus ne peut que faire songer aux manipulations génétiques, aux androïdes qui risquent de ne plus être confinés aux livres et aux films de science-fiction. Interrogé récemment par Jean-Baptiste Marongiu de Libération sur la frontière entre nature et technique, Nancy répondait : "Je vis parce que j'ai rencontré un certain état des techniques. Pourquoi on prolonge la vie ? Pourquoi augmente-t-on la vitesse de circulation de l'information avec l'informatique ? Pourquoi la mondialité ? Etc. On peut se poser des questions sur le clonage humain, mais c'est l'homme qui a rendu tout cela possible, et, à travers l'homme, la nature. Si la technique, sortie de la nature, se retourne sur la nature pour la transformer et risque même de la détruire complètement, elle peut aussi produire une autre nature, un autre état des choses de la nature. Tout cela est porteur des chances et d'interrogations qui sont au cœur de la philosophie. " Mais l'homme saura-t-il user
7/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

au mieux de sa création et de ses créatures...


Mars 2000
Marie Gauthier

1. Conatus : poussée instinctive, impulsion.

Viennent également de paraître aux éditions Galilée : Le regard du portrait de Jean-Luc Nancy, 96 pages, 125 F et Le Toucher, Jean-Luc Nancy de Jacques Derrida, 352 pages, 265 F.



8/8