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Leslie Kaplan,
Le psychanalyste,
éd. P.O.L., Littérature Blanche
458 pages, 19.82 euros
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ous ne savez pas ce que c'est, la malédiction.
C'était une jeune femme assise au premier rang qui se levait
pour parler, très émue. Elle avait des cheveux blonds
très courts, un pull noir à col roulé et un pantalon,
et elle parlait à toute allure comme si elle débitait
un texte, à plusieurs reprises elle se mit à bégayer.
Elle était pâle de rage, livide. - Moi, j'ai lu
La métamorphose et ça m'a changé la vie. |
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Un type qui se réveille le matin transformé en vermine.
Il est devenu une gigantesque vermine. Ca ne vous dit rien ? Vermine !
Racaille ! Ordure ! Vous comprenez ? Ou je vous fais un dessin ? Bien
sûr que vous comprenez. Et je m'appelle Eva, rappelez-vous de ça."
Avec violence, une jeune femme interrompt une conférence sur Franz
Kafka. L'intervenant, Simon Scop, psychanalyste, n'a pas le temps de répondre
qu'Eva, accompagnée d'une amie, "se tire" après
avoir évoqué son univers quotidien de banlieue. Il était
en train de raconter la noyade de Georges, le héros d'une histoire
de l'écrivain praguois. Fils idéal par excellence, promis
à un futur aisé, à un bon mariage, Georges se noie
sur l'injonction-verdict de son père mourant : "Je te condamne
à la noyade."
Peu de temps après, en se promenant, Simon
Scop découvre une photo d'Eva en
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première page des journaux à sensation. "Elle avait
tué un homme. Il semblait que c'était un souteneur, l'ancien
mac de son amie. Il n'était pas armé. Eva l'avait menacé
lui avait montré son revolver, il avait insisté, elle avait
tiré. Elle et son amie avaient réussi à s'échapper.
Des passants l'avaient entendu insulter l'homme : Tu crois que je ne vais
pas tirer parce que je suis une femme."
Comment vaincre, surmonter la malédiction
: la problématique posée d'emblée dans Le Psychanalyste
est au moins aussi vieille que l'Antiquité et ses tragédies,
que le sang des Labdacides. Et le nouveau roman de Leslie Kaplan ravive
et revisite cette thématique, la rendant intimement proche.
Pas besoin de s'appeler dipe ou Antigone
pour être "maudit".
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Au fil des quelques 460 pages, sept analysants essaient d'en découdre
avec leurs problèmes, leur malédiction. Louise est comédienne.
Elle est vive, curieuse mais "jalouse, malade de jalousie"
à cause de son amoureux. Edouard, lui, n'a pas de fiancée
: il est "trop gros" et sa mère (abusive) le gave de
bons petits plats tout en lui disant qu'il ne devrait pas se goinfrer
ainsi. Jérémie n'arrive pas à supporter la rupture
avec son ami. Sylvain met son existence en danger, fréquentant
à cet escient des voyous...
De séance en séance, Leslie Kaplan
rend les lecteurs complices de Simon Scop, un peu analystes aussi. Du
mal-être confus à la prise de conscience de l'élément
inducteur du trouble et à sa formulation en passant par le transfert,
toutes les phases de l'analyse freudienne sont décrites. Et les
"quoi ?", "oui ?" et "bien"
dont Simon scande les séances prennent toute la palette des nuances
possibles, de la stimulation à l'inquisition. Rêves et association
de mots par leur sens ou par ressemblance phonétique ( "Une
porte, une porte... Sylvain se mit brusquement à pleurer.
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Porte-moi. Je suis à bout. Porte-moi." ) sont classiquement
sollicités pour révéler les problématiques inconscientes.
Avec un peu d'intuition (ou d'expérience propre), le lecteur devrait
même pouvoir anticiper les coups de gueule du psychanalyste et c'est
là probablement une des importantes réussites du roman de
Leslie Kaplan : nous faire comprendre, par l'exemple, le travail de l'analyste,
voire y jouer.
Petit à petit, le monde s'ouvre aux analysants de Simon, Edouard
se fiance, regarde les boutiques comme jamais il ne l'avait fait auparavant.
Sylvain, qu'un séjour prolongé à l'hôpital
durant son enfance rendait morbide, renoue avec la biologie comme science
du vivant... Les résultats sont spectaculaires et Simon disparaît
progressivement du récit.
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L'impératif du verbe
A l'appréhension du réel par l'introspection
et la formulation, Leslie Kaplan oppose la démarche d'Eva. En contrepoint
aux logorrhées des séances, la jeune femme, que Simon a
juste entrevue lors de sa conférence, agit. Josée, son amante
dont le père est chauffeur de bus, est obsédée par
les cars fluos pour touristes qui dénaturent et violent l'harmonie
des monuments parisiens ? Eh bien, de la même façon qu'elle
a tué le mac de sa maîtresse, Eva décide de tagger
les véhicules. Comme pour l'héroïne, le mal-être
vient de l'extérieur, des autres, en l'occurrence des hommes, il
convient donc de changer le monde.
Dès l'intervention d'Eva, Simon Scop pressent
son mode opératoire à la Robin des Bois. Le crime ne l'étonne
guère, pas plus que les tags. En écoutant un bulletin d'information
à la radio, il apprend que la mention "Je veille" a été
bombée sur les
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carrosseries. Il y reconnaît la provocation altière de la jeune
femme, la maîtrise qu'elle souhaite exercer sur le réel. Mais,
d'emblée, il sait que ces actes sont vains. Tout au long du roman,
le psychanalyste tente de retrouver Eva pour la convaincre de sa méprise
: si l'on peut contourner la malédiction, impossible d'échapper
aux mots.
Et si le père peut vous envoyer à la noyade, c'est que
le mot père résonne pour vous, résonne et commande.
Tout s'enchaîne, comme dans un rêve, tout peut arriver, même
l'impensable, du moment qu'on le pense" , expliquait le conférencier
à propos de Georges, le personnage de Kafka. Eva a réalisé
"l'impensable", guidée par le "tu crois que je
ne vais pas tirer parce que je suis une femme" qu'elle prononce
sous le coup de la colère et qui l'invite à tirer. Impérativement.
Elle saute ainsi à pieds joints dans la malédiction... La
fin du roman donnera raison au psychanalyste.
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La rébellion du roman
Avec l'histoire d'Eva, Leslie Kaplan démontre, par l'absurde, que
le langage est constitutif non seulement de notre personne mais aussi
de nos actes. La parole en elle-même est déjà une
manière d'agir (Quand dire c'est faire, pour reprendre le titre
d'un ouvrage du linguiste John Langshaw Austin). Afin de ne pas en être
les jouets, il faut comprendre les mots avant de s'en servir.
A l'instar de Simon Scop et des analysants, l'auteur tente, par le verbe,
d'approcher le plus intimement possible le réel. En chef d'orchestre
spécialiste de la polyphonie, la romancière multiplie les
personnages, les voix mais aussi les modes discursifs comme autant de
chemins pour saisir ce qui se dérobe.
Les séances d'analyse, quand bien même
elles relèvent de la fiction, sont
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dénuées de tout commentaire. Le lecteur
pourrait aisément imaginer qu'elles ont été enregistrées
par un magnétophone posé dans le cabinet de Simon, juste
un peu réécrites pour en faciliter la compréhension.
A cette matière "documentaire" se juxtapose le romanesque.
Personnage de tragédie, Eva en est l'épicentre. C'est vers
elle que convergent l'intrigue et les recherches de Simon. Leslie Kaplan
ne cherche pas la vraisemblance au sens propre du mot. Eva est davantage
une allégorie comme Miss Nobody Knows l'était dans le roman
homonyme. Nullement inquiétée par la police après
le meurtre, par exemple, l'héroïne évolue dans un univers
onirique qui cependant s'effrite douloureusement au contact du principe
de réalité.
Mais au-delà des heurs et malheurs de la
jeune meurtrière, les mots sont les véritables héros
du roman. Et Leslie Kaplan, qui pose en postulat le primat du
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langage, introduit dans Le psychanalyste, une dimension réflexive
sur la création. Ainsi le discours de la narratrice, compagne de
Simon Scop et réalisatrice de documentaires, porte notamment sur
la transcription de la réalité dans les films de Charlie Chaplin,
sur la rhétorique de l'image que le metteur en scène utilise,
par exemple, pour sauter de Landru à Monsieur Verdoux. De
même les citations de Kafka, l'écrivain préféré
d'Eva et de Simon, scandent le roman. Louise, une des analysantes, explique
à la fin du Psychanalyste : "Les assassins, contrairement
à ce qu'on pourrait croire, sont ceux qui restent dans le rang, qui
suivent le cours habituel du monde, qui répètent et recommencent
la mauvaise vie telle qu'elle est.
Ils assassinent quoi ? Le possible, tout ce qui pourrait commencer, rompre,
changer.
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Kafka dit qu'écrire, l'acte d'écrire, c'est mettre une
distance avec ce monde habituel, la distance d'un saut."
Et c'est bien là l'ambition de Leslie Kaplan : transgresser la
malédiction par l'écriture. Ses phrases sobres ne cèdent
en rien à la facilité d'une rhétorique emberlificotée,
rigoureuses comme l'architecture de son roman. Son style exigeant invite
le lecteur à l'être aussi pour se départir du cercle
vicieux de sa malédiction et vivre debout, rebelle.
Marie
Gauthier
Leslie
Kaplan a publié auparavant Miss Nobody Knows et Les prostituées
philosophes, premier et deuxième volet de Depuis maintenant,
chez P.O.L.
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