Jean-Hubert Gailliot,

Les contrebandiers
,
éd. de l'Olivier,
189 pages, 16.77 euros


" Le roman d'aventures (...) ne se propose pas comme une transcription de la réalité. Il est un ouvrage artificiel dont aucune partie ne souffre d'être sans justification. "
Jorge Luis Borges, 1940, préface à L'invention de Morel d'Adolfo Bioy Casarès
" Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. "
Guy Debord, La Société du Spectacle

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" Ce qui m'attirait dans les romans d'aventures, c'était déjà, davantage que les aventures elles-mêmes, ces personnages fuyants, contrebandiers ou autres, dont il n'était jamais possible d'avoir une vision nette, toujours à cheval entre deux mondes, passant et repassant subrepticement la ligne qui sépare l'honnête homme du hors-la-loi (...) J'avais donc décidé, je m'en souvenais maintenant, à l'époque où je lisais avant de m'endormir des histoires de contrebandiers, de devenir plus tard moi aussi l'un de ces personnages fuyants, entraînant les autres dans une poursuite sans fin, dont l'objet aurait disparu depuis longtemps, quand, profondément endormi dans une chambre d'hôtel anonyme, je continuerais de tout détruire dans mon sillage, à l'autre bout de la planète. "
Jean-Hubert Gailliot, Les contrebandiers, page 64

Le second livre de Jean-Hubert Gailliot, Les Contrebandiers, pourrait être l'aboutissement enlevé d'une application des règles du Nouveau Roman... Nulle chronologie linéaire, nul récit continu ne permettent au lecteur paresseux de se lover confortablement dans des turbulences psychologiques courues d'avance. Le " naturel "
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est devenu suspect. Signes, échos et thèmes récurrents s'entrecroisent avec la légèreté -et souvent l'humour- d'un artifice culotté mais bien tempéré. Michael Jackson et ses clones tiennent lieu de fil rouge, dans un univers mouvant et comateux habité, entre autres, par L'Invention de Morel d'Adolfo Bioy Casarès, Cocaïne Nights du romancier anglais James Graham Ballard (l'auteur de Crash) ou Le soleil se lève aussi d'Ernest Hemingway ou encore, en filigrane, par Thomas de Quincey ou Guy Debord.

Résumé d'histoires louches. Le jour de la Saint Sylvestre à Malaga, un homme, abruti par l'alcool et l'abus de médicaments, fracasse au volant d'une voiture la vitrine d'une cafétéria où les clients réveillonnent. Juste avant l'accident, il avait aperçu des personnes attablées : " un type avec un masque de Michael Jackson remonté sur le crâne, une fille en tee-shirt moulant militaire... ", une jeune femme qui ressemble à l'une de ses petites amies du lycée, un homme qui tombe sur un trottoir et se blesse à la tête... Le narrateur songeait en roulant au but de son voyage sur la Costa del Sol : rencontrer des " producteurs " de cinéma " issus des écoles d'art, férus de l'histoire des
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avant-gardes, dépolitisés mais ultraviolents et fascinés par les justifications politiques du recours à la violence ". Une rumeur circulait en France à ce sujet : on disait que ces artistes, entichés des années soixante-dix, attendaient à leur sortie de prison des criminels qui avaient commis leurs forfaits durant cette période et leur proposaient des contrats " sur lesquels apparaissaient, murmurait-on, des sommes à six et même sept chiffres " pour réaliser des films sur leur vie.
Comme l'éclatement du pare-brise et des vitres, telle une " pluie de javelots argentés ", ces éléments disparates sont éparpillés dans tout le roman. Jean-Hubert, le narrateur de la première et de la dernière partie (le roman compte plusieurs narrateurs différents), se retrouve lui-même en miettes dans la clinique d'un certain docteur Sanger (" Vous tomberiez en morceaux ", répond ce dernier quand le patient lui demande s'il peut se lever). Dans son lit d'hôpital, Jean-Hubert est sous le choc. Semi-conscient, il délire en mêlant les souvenirs du choc à la présence (aperçue ou rapportée par les infirmières) de jeunes filles dans les chambres voisines et s'immerge dans une vue aérienne de Séville accrochée au mur, avec l'espoir de retrouver, parmi les passants
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photographiés, Thomas Angel aussi surnommé Tom, un copain de lycée, déjà présent dans La vie magnétique (le premier roman de Gailliot publié en 1997, également aux éditions de l'Olivier). La projection dans le poster mural réussit tant et si bien que Jean-Hubert, devient, dans le second chapitre, ce Tom qui, adolescent, rêvait de châteaux en Espagne.
Dans la troisième partie, Flashy Love, une patiente du docteur Sanger supposée ou rêvée, dira " je ", prenant ainsi la narration en charge. Modèle dans un peep-show puis star porno shootée, elle se voit proposer par le médecin, un rôle d'actrice dans La mort par métal dur, un film sur " l'histoire véridique de Candy et Vince ", alias Claudine Maréchal et Vincent Lefèvre qui viennent de finir de purger vingt ans de prison pour avoir joué les Bonnie and Clyde dans leur jeunesse. " On raconte que nous autres, les personnages, ne serions pas tous des transfuges du monde réel. Des expériences se seraient déroulées, il y a longtemps déjà, avant la guerre, pour donner naissance à des créatures sans origine humaine. Cela aurait commencé, sous couvert de dessins
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animés pour la jeunesse, avec les productions de Walt Disney (...). On dit que le chanteur Michael Jackson serait l'une de leurs créatures. On dit aussi qu'il se serait retourné contre ses maîtres, par amour des hommes, et qu'il chercherait désormais à passer de l'autre côté. Personne ne peut rien prouver, bien entendu ", dit la jeune actrice…

" Bienvenue dans l'intermonde. " Un roman, qui débuterait par cette invite énigmatique et peu rassurante, donnerait d'emblée au lecteur une petite idée de ce qui devrait suivre. Il pourrait déjà frissonner en pressentant un récit d'anticipation troublant et déroutant. Mais ce serait méconnaître le modus operandi des Contrebandiers. " Bienvenue dans l'intermonde " : le livre s'achève par cette phrase, soudain lumineuse, pour qui a été ballotté et surpris au long des cent quatre-vingts pages du livre. Avec les explications de la quatrième partie (les six dernières pages), voilà le lecteur capable de recoller les fragments, de restaurer une logique même onirique et de repartir, en connaissance de cause, vers le prologue et les trois autres parties. Non, le temps n'est pas retrouvé comme dans La recherche de Proust mais un puzzle mental se dessine,
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avec ses arborescences et ses obsessions. A rebours, comme dans les intrigues de Conan Doyle ou d'Ellery Queen.

Digression formelle. " En écrivant Les contrebandiers, explique Jean-Hubert Gailliot alors que je lui téléphone au siège de Tristram, la maison d'édition qu'il a cofondée à Auch avec Sylvie Martigny, je n'ai eu aucune difficulté à écrire cette troisième partie centrée autour Flashy Love, qui est aussi la plus élaborée. J'avais commencé par le récit de Thomas, qui fait suite à la La vie magnétique. Puis j'ai écrit le prologue, qui résume tous les enjeux. J'avais une conscience de plus en plus précise. J'ai poursuivi avec Flashy Love : j'entendais vraiment sa voix susurrer à mon oreille. Par ailleurs, je voulais éviter le déséquilibre d'une première partie époustouflante et d'une fin laborieuse. " L'auteur me dit n'avoir jamais songé au Nouveau Roman, mais que plusieurs personnes lui avaient fait cette réflexion : " En fait, peu de romans échappent à la structure balzacienne ", constate-il. Il précise également que le temps n'a aucune profondeur dans son dernier livre puisqu'il s'agit d'images mentales.
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" Michael Jackson, de plus en plus humain ". Entre pathologie mentale, jeu d'actrice et fascination devant son image, Flashy Love (si elle n'est pas un pur produit de l'imagination) est sans doute le personnage le plus émouvant. Il condense le trouble du vieux couple fiction et réalité. " La fiction est devenue une composante majeure de la réalité. La religion était de l'ordre du dehors, de la projection de soi. La culture l'a remplacée, en annexant de plus en plus de territoires ", poursuit Jean-Hubert Gailliot. Dans cette troisième partie, la productrice et les cinéastes de Montoya 2 Diaz (lire two), ces contrebandiers qui achètent " les droits d¹adaptation de votre vie ", mettent en place une fête où, à l'instar de celle sans cesse réitérée et conçue par l'ingénieur Morel dans le roman d'Adolfo Bioy Casarès cité en exergue, nombre de personnages ne sont que des fantômes. Mais la technologie a évolué et des êtres en chair et en os peuvent s'y glisser, ce qui sera le cas de Flashy Love et de Tom. " Je reste très évasif sur le sujet, indique avec ironie l'écrivain. Je n'emploie aucun terme technique... Ils pourraient très rapidement se périmer. "
Ainsi Michael Jackson multiplie-t-il les sosies pour échapper à ses fans après un
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concert " tandis qu'il se reposait quelque part dans les airs, allongé à l'intérieur de son sarcophage volant à mach 2 au -dessus du Pacifique Nord en provenance de Phoenix, Arizona ". " Petit, je regardais les Jackson 5 à la télé. Il a fallu du temps à mes parents pour me faire admettre que Michael Jackson existait bel et bien. Pour moi, il n'était qu'un toon. Maintenant, il m'apparaît de plus en plus humain ", explique Jean-Hubert Gailliot. Page 54, il écrit : " Toutes ces rumeurs, tous ces scandales, Michael prenant feu pendant le tournage d'une publicité pour Pepsi-Cola, son mariage avec la fille d'Elvis Presley, le mystère autour de la naissance de son enfant : on dirait les étapes d'une incarnation, un nouveau chemin de croix, de la facticité vers le monde des mortels - et il n'y arrive pas. "

Corps humain impossible d'une créature-Messie, corps virtuel fantôme, corps malade altéré par la chimie médicamenteuse, corps dépouillé de son histoire, corps ravi par la société du spectacle : les frontières vacillent. La technique et l'imagination se sont immiscées dans la réalité et la transforment peu à peu. Chair de l'hallucination ou
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mirage incarné ? Gailliot ne tranche pas : " Au moment où nous sommes supposés n'avoir jamais été aussi libres, disparaît le monde dans lequel cette liberté aurait pu s'exercer. Les hommes s'évadaient dans les fictions, ils doivent désormais s'évader de la fiction? Pour aller où? "

Marie Gauthier












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