Ward J. Littell et Pete Bondurant. A l'instar de l'écrivain russe, Ellroy louvoie dans les eaux troubles du psychisme. Son uvre, nourrie des mythes américains du vingtième siècle, est tellurique comme un opéra, implacable comme une tragédie classique. Une petite centaine de pages d'American death trip avant de dormir serait la posologie idéale pour tisser une intimité suffisante avec les héros sans se réveiller trop angoissé(e) par les cauchemars du Viêt-nam ou du Ku Klux Klan. Car les personnages principaux de James Ellroy, tous psychopathes, sont bougrement attachants... Les "superbes"
années soixante. Suite d'American tabloid, American
death trip est le second volet de Underworld USA, une trilogie
sur l'histoire des Etats-Unis de 1958 à 1972. Dans des entretiens
(1), l'écrivain californien explique
en partie sa prédilection pour les années soixante, qu'il
qualifie de "superbes" parce que "l'on pouvait
faire du chantage sexuel, casser la gueule à de futurs informateurs,
assassiner Jack la belle coupe (ndlr : surnom répandu de John
F. Kennedy).." Ainsi : "aujourd'hui nous avons des accros
au crack de trois ans
qui se shootent au coin des rues de l'Amérique. Nous sommes riches de renifleurs de culottes, de maquereaux et de petits loubards. Tout cela est par trop visible, par trop exposé. Isoler des chaînes de circonstances et d'événements violents dans une autre époque, époque perçue comme plus douce, donne au récit une plus grande validité dramatique et une véritable puissance narrative. " Dans presque tous ses romans (le serial killer Un tueur sur la route
fait exception), l'auteur, âgé de 53 ans, joue de cette
mise à distance temporelle. Mais avec la nouvelle trilogie, l'ancrage
dans le passé prend une ampleur jusqu'ici inédite. Employant
des journalistes pour des recherches chronologiques et historiques,
Ellroy infiltre ses héros dans les événements précis
et réels d'une vie politique et mafieuse qui donne froid dans
le dos. Il ne s'agit plus seulement de romans noirs imbibés de
l'ambiance des années cinquante ou soixante à Los Angeles
et Hollywood, mais d'une fresque, d'une Comédie humaine
un peu à la Balzac avec les Illusions perdues.
Dans la préface du premier tome, les ambitions d'Underworld
USA sont
clairement affichées par leur auteur : "L'Amérique n'a jamais été innocente (...). La nostalgie de masse fait chavirer les têtes et les curs par son apologie d'un passé excitant qui n'a jamais existé. Les hagiographes sanctifient des politiciens fourbes, ils réinventent leur geste opportuniste en autant de moments d'une grande portée morale. (...) La véritable trinité de Camelot était : de la Gueule, de la Poigne et de la Fesse. Jack Kennedy a été l'homme de paille mythologique d'une tranche de notre histoire particulièrement juteuse. Il avait du bagou, et arborait une coupe de cheveux classe internationale. C'était le Bill Clinton de son époque, moins l'il espion des médias envahissants et quelques poignées de lard. Jack s'est fait dessouder au moment propice pour lui assurer sa sainteté. " Jack la belle coupe, Moricaud Lucifer King et
Bobby le justicier. 22 novembre 1963 : John F. Kennedy est assassiné.
9 juin 1968 : Robert F. Kennedy a été abattu quatre jours
plus tôt. La guerre du Viêt-Nam déverse son lot d'atrocités.
Les Noirs s'organisent et manifestent pour leurs droits civiques autour
de Martin Luther King, victime d'un attentat à Memphis, le 4
avril 1968.
Voilà la tranche bien saignante d'American death trip. Dans American tabloid, le personnage de J.F.K.,
alors en pleine ascension, n'avait presque aucune matérialité,
aucune humanité, réduit à une coiffure ou au surnom
de Jack-les-Deux-minutes (durée systématique de ses coïts
quotidiens, parfois enregistrés, à mauvais escient bien
sûr, par le FBI, avec des jeunes femmes et des étudiantes
sans cesse renouvelées). Son frère Bobby est un peu plus
émouvant. Monsieur Propre anti-crime organisé, il se décompose
en apprenant que Kennedy Senior était lié à la Mafia
et tenait sa fortune de sources plus que douteuses. Mais son ébranlement
est de courte durée. Sans vice, sans peur et sans reproche, Ellroy
le dépeint comme un mono-maniaque en croisade contre les Parrains.
Inconsistant aussi, "ce salopard grandiose qui est un bamboula
historique", Martin Luther King ("Moricaud Lucifer King"
pour ses détracteurs) n'est guère mis en scène. Sa
présence dans American death trip se limite à des
surnoms du Ku Klux Klan et à un film, tourné à son
insu, où il est au lit avec une femme blanche. La pellicule est
destinée à exacerber le racisme de Blancs déjà
sympathisants ou membres du Klan : regardez ce noir bien monté
qui nous pique nos femmes et, qui plus est, les fait jouir, thème récurrent dans l'imaginaire de la pire beaufitude... J.F.K, M.L.K., R.F.K, trinité progressiste des années soixante, ne sont que des silhouettes, des cibles de champ de tir. Elles ne survivent pas au détail qui tue. Howard Hugues pour rire, J. Edgar Hoover pour
frémir. Ellroy ne mâche pas ses mots. Ellroy force
le trait. Ellroy a l'humour corrosif et méchant. L'écrivain,
qui raffole de ce type de scansion ternaire basée sur la répétition,
fait aussi le pitre : sa description du milliardaire Howard Hugues,
surnommé "Drac", abréviation de "comte
de Dracula", est hilarante et vaut un petit détour. Ségrégationniste,
le richissime propriétaire d'une compagnie d'aviation rachète,
à prix d'or, tous les casinos de Las Vegas tenus jusqu'ici par
le crime organisé, et impose un personnel uniquement mormon.
Obsédé par les microbes, il vit reclus, se nourrissant
de crème glacée et de sang mormon par perfusion, se droguant
à l'héroïne qu'il s'injecte, notamment dans le sexe.
En guise de pantoufles, il enfile des boîtes de Kleenex et ses
ongles sont tout à fait dignes du nobliau des Carpathes...
Il est un autre personnage historique, bien plus retors,
bien plus puissant aussi : le directeur du Bureau Fédéral
d'Investigation, J. Edgar Hoover. Dans l'ombre, survivant à tous
les présidents, réactionnaire raciste lié à
la Mafia, il tire les ficelles. Dans American death trip, il n'est
qu'une voix, qu'une signature au bas de documents confidentiels qu'Ellroy
recompose avec le jargon ad hoc. Ses subordonnées l'appellent
"Monsieur", lui parlent avec déférence.
Il fait la pluie et le beau temps, fomente, en partie, les trois assassinats.
Il est de tous les mauvais coups. De sa vie privée rien ne filtre.
Sa folie n'a rien de l'entêtement un peu adolescent de R.F.K. Elle
est réfléchie, glacée, inhumaine. "Hoover
prend la place du mal absolu", dit James Ellroy (1).
Le dénonciateur. Dans l'Olympe fangeuse
et triviale d'un âge d'or américain, les personnalités
historiques sont délibérément surnaturelles. Leur
stylisation scie le socle de ces têtes couronnées. Etres
du grand tralala médiatique, elles ne sont rien de plus qu'une
émanation du middle way of life et de l'inconscient collectif.
Nulle idéologie véritable ne les habitent. Seul le combat
de Martin Luther King peut sembler " juste" (mais n'est-ce
pas là simplement une envie
d'accéder au pouvoir et à ses privilèges ? ). Robert F. Kennedy, trop monomaniaque, veut tuer la figure du père mafieux, racheter le clan familial. Hoover profite des moindres tensions pour tirer son épingle du jeu, dans le seul but de perdurer pour perdurer. Son amoralité lui réussit. Si Ellroy croit au rapport de force, le politique n'est que baudruche dans la jungle chaotique de la course à la réussite, dans la démesure des ambitions à laquelle incite (en caricaturant) la société du self-made-man. On peut qualifier le romancier américain de nihiliste douteux, lui qui souligne à l'excès la corruption du pouvoir mais, paradoxalement aussi, de dénonciateur humaniste des rouages d'un système ultra-libéral, miné par les agissements pervers des services secrets, diverti par les ragots vénéneux d'Hollywood. De là à transformer James Ellroy en communiste convaincu. Il y a un fleuve, large comme le Mississippi : l'écrivain ne s'abstient pas et, de surcroît, vote démocrate. Mais, des hommes existent, des vrais.
Le "germe d'humanité".
"Les mensonges continuent à tourbillonner autour de sa
flamme éternelle (ndlr : à propos de J.F.K.). L'heure
est venue de
déloger son urne funéraire de son piédestal et de jeter la lumière sur quelques hommes qui ont accompagné son ascension et facilité sa chute. Il y avait parmi eux des flics pourris, des artistes de l'extorsion et du chantage, des rois du mouchard téléphonique, des soldats de fortune, des amuseurs publics pédés. Une seule seconde de leur existence, eût-elle dévié de son cours, l'Histoire de l'Amérique n'existerait pas telle que nous la connaissons aujourd'hui. L'heure est venue de démythifier toute une époque et de bâtir un nouveau mythe depuis le ruisseau jusqu'aux étoiles. L'heure est venue d'ouvrir grand les bras à des hommes mauvais et au prix qu'ils ont payé pour définir leur époque en secret. A eux. " La préface de la trilogie d'Underworld USA se termine en dédicace à ces inconnus. Le mal c'est donc Hoover et sa psycho-rigidité ("Je n'ai jamais cru ni au diable ni à une quelconque entité satanique. Le mal, ce sont les êtres sans conscience. Ceux qui sont incapables d'éprouver de la sympathie ou de l'empathie pour les autres êtres humains" (1)). Alors que les politiciens, qui ont pourtant réellement existé, sont de fades pantins, les héros imaginés par Ellroy, cousins plus complexes des personnages du cinéaste
Abel Ferrara, sont totalement humains. Ce sont des hommes ou des femmes ordinaires confrontés à des situations extrêmes. Le manichéisme, cette spécialité américaine si pittoresque dans nos représentations européennes, si affichée justement par les hôtes de la Maison-Blanche, est aboli par le romancier. "Mes personnages possèdent tous en eux ce germe d'humanité qui devraient leur permettre d'accéder au rachat. Ils réussissent à faire affleurer cette humanité qui permet leur rédemption, aussi ténue, aussi compromise soit-elle, et c'est ce qui les rend si extraordinairement émouvants. " (1). Une journée particulière.
Dallas, 22 novembre 1963, J.F.K. est assassiné. Les trois premiers
chapitres d'American death trip se déroulent ce jour-là
dans la ville texane. Les trois héros abordent l'événement
différemment. Selon un procédé qui lui est familier,
Ellroy met en place, en quelques phrases télégraphiques,
les problématiques psychiques des personnages. Là se noue
le suspense : confrontés à l'Histoire, comment vont-ils
évoluer ? quels rapports vont-ils entretenir entre eux ?
Envoyé à Dallas par la police de Las Vegas et le Syndicat
des exploitants de
casinos pour, officiellement, abattre un truand noir, Wayne Tedrow Junior débarque dans un aéroport en larmes. Il apprend la mort du président des Etats-Unis par un collègue de la ville, venu l'attendre. Il songe au chagrin que sa femme et sa belle-mère doivent éprouver à l'annonce de la nouvelle. Le policier texan lui est antipathique : un sympathisant du Ku Klux Klan, limité et raciste. L'inimitié et le malaise de Wayne grandit lorsque l'acolyte vante les qualités de propagandiste d'extrême droite de Tedrow Senior, le père, qui dirige un syndicat de commis de cuisine à Vegas, huile chez les mormons, ami de J. Edgar Hoover. En son fort intérieur, il décide de ne pas tuer le joueur et proxénète "bronzé". Déjà personnage central d'American tabloid, Ward J. Littell
est attendu à l'aéroport par une limousine noir FBI où
il retrouve sa carte du Bureau, "son ancien pistolet à
lui". En 1960, Hoover l'avait forcé à démissionner
c'est sur son ordre qu'il est aujourd'hui à Dallas, pour superviser
l'enquête. Si ses objets personnels sont là, c'est que
le directeur avait prévu l'attentat, en déduit-il. Devenu
avocat d'Howard Hugues et des Parrains Jimmy Hoffa et Carlos
Marcello, Ward l'est devenu par dépit. Progressiste, plus communiste que républicain, favorable à davantage de reconnaissance de la population noire, il s'était mis au service de Bobby (R.F.K.) qui l'avait éconduit. Au commissariat de la ville, il fait le ménage dans les dépositions des témoins. Celles qui mentionnaient plusieurs coups de feu sont détruites. Il faut qu'Oswald, ce prétendu militant de la cause castriste, soit le seul et l'unique coupable. Au passage, il libère deux hommes de la CIA déguisés en clochards et laisse partir une jeune femme troublante, une certaine Arden Smith. Ami de Ward J. Littell après bien des péripéties
à lire dans le premier volet de la trilogie, Pete Bondurant convole
en justes noces dans une suite or et rose bonbon du plus grand hôtel
de Dallas. Barb, sa femme, artiste-chanteuse de twist aujourd'hui, maîtresse-chanteuse
dans le passé de Jack-les-Deux-minutes, dort. Il sait ce qui
s'est passé mais retarde le moment de l'annoncer à la
jeune mariée. Il la sait si lasse de sa vie de soldat de fortune
à la solde de la CIA et d'extorqueur de fonds. Il avait volé
de la drogue aux Parrains : descendre J.F.K.annulerait sa dette La mafia
avait soutenu la candidature de Jack. Elle en
voulait au Président pour l'échec de la Baie des Cochons. Elle avait beaucoup investi dans les casinos cubains. La perte était sèche depuis l'avènement du Lider Maximo. Mais Pete, ce géant franco-canadien, ce tueur baroudeur anticastriste primaire, n'était pas seul sur le coup. Des agents de la CIA avaient monté, de bric et de broc, leur propre plan J.F.K. Ils avaient manqué de rigueur : trop de personnes ont eu vent des préparatifs. La CIA appelle, à présent, Pete Bondurant à la rescousse pour une opération d'élimination. Voilà pour nos trois lascars, en cette journée historique.
Pete, le mercenaire trompé et fatigué.
Quel cinéaste hollywoodien à grand budget oserait faire
mâcher des chewing-gums à la nicotine à son héros
aux gros bras, après un infarctus déclenché par
l'apparition inattendue de sa femme sur une scène d'un théâtre
du Viêt-nam réquisitionné pour divertir les GI's
? Pete Bondurant, avant ses ennuis cardiaques, se bourrait d'antalgiques
: des migraines insupportables le saisissaient après des meurtres,
lui, qui dans le passé tuait sans états d'âme. Ses
nuits sont hantées par des cauchemars : l'assaut des Japonais
durant la Seconde Guerre mondiale ; une femme témoin de
l'attentat de Dallas dont il adopte le chat, après l'avoir tuée ; son petit frère médecin qu'il a abattu par erreur. Les affaires et l'argent comptaient plus que tout pour cet homme sans foi ni loi. Il abomine maintenant le Viêt-nam où, en collaboration avec la CIA, il devient exportateur d'héroïne qu'il fourgue à la communauté noire de Las Vegas. Que des blacks soient shootés ne le dérange nullement mais lorsqu'il apprend que des fumeries sont, à son insu, ouvertes par la CIA aux GI's à Saigon, il est ébranlé. Les incursions à Cuba pour scalper des "rouges" le divertissent. Quand il se rend compte que les armes achetées par l'argent de la drogue asiatique ne sont pas livrées aux anticastristes mais aux communistes en échange d'une politique non-interventionniste dans les pays d'Amérique latine que le Crime organisé convoite pour l'implantation de nouveaux casinos, c'est en trop. Barb, sa mauvaise conscience, arrive à l'apaiser et Wayne Tedrow Jr obtient son affranchissement des milieux mafieux. Il se met au vert avec elle dans un trou perdu pour y couler une retraite paisible. Ward J. Littell, Les illusions perdues
et le suicide. Au faîte de sa carrière d'avocat-homme
d'affaires de la Mafia et de sa collaboration avec le FBI au
début du roman, Ward J. Littell continue pourtant à songer aux idéaux de Robert F. Kennedy. Hoover connaît la sympathie de son agent pour le futur candidat à la Maison-Blanche et en use. Puisqu'il soutient, au fond de lui, les droits civiques des Noirs et les actions menées par Martin Luther King, il lui est facile d'infiltrer ce milieu sans mensonges éhontés. Il devient ainsi l'ami d'un militant noir homosexuel, Bayard Rustin. Pour éviter toute méfiance, il verse d'abord les deniers proposés par le FBI, puis les siens propres ou du moins ceux qu'il "écrème" en douce aux Parrains. Il perd peu à peu pied dans son ambivalence, replonge dans l'alcool, se rapproche sentimentalement de Bobby. Hélas, la fameuse Arden Smith du commissariat de Dallas, ancienne comptable de la Mafia, à qui il construit une nouvelle identité, joue aussi double jeu. Contrairement à ce qu'elle prétend, elle est toujours en contact avec le Syndicat et l'espionne de son côté. La mort de R.F.K. l'achèvera. Son ami Bondurant lui laisse à disposition un de ses anciens repaires, de la nourriture et une arme. Quatre jours après l'assassinat de Bobby, Ward met fin à ses jours. Wayne Tedrow Junior ou la mort du père.
Nouvel arrivé dans la saga
ellroyenne, plus jeune que ses deux compagnons héroïques, Wayne Tedrow Junior, pour son initiation, en passe par des vertes et des pas mûres. Par conviction, par haine de son père, il facilite la fuite de Wendell Durfee, ce Noir que la police de Vegas et les Parrains lui avaient demandé d'abattre moyennant une prime substantielle. Plein de bons sentiments, il la verse en intégralité au fuyard. Il assassine son collègue raciste et trop curieux de Dallas, sous les yeux de Pete Bondurant qui pistait ce policier texan, témoin gênant du meurtre de J.F.K. Or Wendell Durfee est la pire des ordures : quelque temps après, il viole et massacre la femme de Wayne. Le jeune homme apprend par Ward J. Littell que son père est à l'origine de son voyage mouvementé à Dallas. Par désir autant que par vengeance, il couche avec sa belle-mère qu'il reluque depuis l'âge de treize ans. Amoureux platonique de Barb (il avait assisté à tous les spectacles de la femme de Pete), il se rapproche du baroudeur qui en sait long. A présent, il le supplie de l'emmener au Viêt-nam, faisant valoir ses diplômes de chimiste. Son traumatisme le pousse à prendre tous les Blacks pour Wendell Durfee et à les tuer dans des moments de crise. Un sacré paradoxe pour un homme qu'on
ne peut à aucun moment qualifier de raciste... Wayne grandit sous la tutelle fraternelle de Bondurant qui essaie de calmer les furies meurtrières de son protégé. "Wayne observe", écrit Ellroy. Que de choses à voir en effet, entre les "feux d'artifices" de Saigon by night, les effets de la dope qu'il teste sur des camés essentiellement asiatiques, la gégène utilisée sur les "Viets" par un ancien de la guerre d'Algérie, un Français du nom de Mesplède (clin d'il à Claude Mesplède, critique de romans policiers), et les virées sanguinaires à Cuba. Rentré à Las Vegas, Wayne devient peu à peu incontournable dans les affaires juteuses de la mafia. Il est solide, malin, sincère avec Ward, Pete et Barb, hypocrite à souhait avec son père qu'il double peu à peu auprès des Parrains. Dans le dernier chapitre, Senior avait rendez-vous avec Nixon pour quelques arrangements concernant la Mafia mais Junior lui apprend que ce sera lui qui ira à la rencontre du futur président. Il laisse son père menotté à la discrétion de sa belle-mère atteinte d'un cancer sans rémission. Elle avait été battue très violemment par son ex-mari après la nuit passée avec Wayne mais elle méditait sa vengeance depuis l'assassinat de son amant noir et musicien de jazz, fomenté
par Senior. " Père " est en de bien mauvaises mains... Le salut par les femmes.
Les lectures psychanalytiques de l'uvre d'Ellroy ont de beaux jours
devant elles. Que Wayne Tedrow Junior soit un nouvel Oedipe paraît
limpide, mais les obsessions d'Ellroy s'en mêlent et compliquent
heureusement tout. La mère du romancier a été assassinée
en 1958 après avoir été violée. La femme du
héros connaît le même sort. Mais mal-aimée de
son mari qui songe à divorcer, Lynette Tedrow n'a guère
l'aura macabre d'Elizabeth Short, l'héroïne du Dahlia noir.
Ma part d'ombre, l'ouvrage autobiographique du romancier et l'enquête
autour de la mort maternelle aux côtés du sergent Bill Stoner
du District de Los Angeles, que l'on retrouve dans Crimes en série
(2), ont peut-être un peu exorcisé
la douleur. Sans s'aventurer dans des méandres psychologiques,
le romancier reste fidèle à la figure de la femme salvatrice
et pacificatrice (Barb, mais aussi Lynette). Si la belle-mère de
Wayne tue, c'est presque pour "un bon motif". Senior a possédé
une jolie femme sportive, ne l'a jamais aimée, l'a malmenée
: ce lui sera fatal.
"Vérité inculpante". Les
hommes, eux, tuent souvent futilement. Abattre des
"Viets", ramener des scalps de Cuba, provoquer des overdoses en ne s'occupant que des rentrées d'argent : les trois personnages principaux ne sont pas en reste de meurtres, et Pete Bondurant en est de loin le collectionneur le plus acharné. Mais le génie d'Ellroy est de rendre compréhensible l'odieux. Là son art relève de la grande tragédie. Leurs forfaits ne sont que des symptômes de leur mal-être et leurs crimes un chemin vers un suicide masqué. Pete est une tête brûlée, Ward finit mélanger ses missions et convictions, Wayne tue des Noirs (ce qui réjouit son père). Tous trois sont dans des situations de confusion, dans un état second. Si l'alcool, thème récurrent dans les précédents romans, est moins présent dans American death trip, un aveuglement aussi flou et vertigineux embrume les consciences. Lucidité et maîtrise sont les premiers pas vers une "rédemption". Bien analyser ses problèmes, regarder le malaise en face, ouvre l'horizon, permet la vie ordinaire. En ce sens, Pete Bondurant est un véritable héros puisqu'il réussit à traverser la culpabilité du meurtre de son frère. "Le héros ellroyen, au contraire du commun des mortels pour lequel la vérité est disculpante, cherche une vérité parce qu'elle est inculpante en soi",
écrivent Freddy Michalski, un des traducteurs d'Ellroy et Jean-Luc André d'Asciano, docteur en lettres (3). Ward a échoué. Wayne semble sur "la bonne voie", après cette longue observation et le meurtre du père. Nous devrions le retrouver dans le dernier volet d'Underworld USA. "BOMBmingham", épilogue.
N'ayez crainte si vous souhaitez lire American death trip, ce
résumé succinct omet une foule de personnages secondaires
croustillants et un éventail inouï de turpitudes. Le thriller
comporte beaucoup d'entrées, d'angles de lecture. Si vous êtes
calé en histoire contemporaine, vous devriez également
vous régaler à isoler la fiction de la réalité.
Le jeudi 3 mai 2001, Libération publiait un long article
sur la condamnation prononcée la veille à quatre peines
cumulées de prison à perpétuité de Thomas
E. Blanton, ex-membre du Ku Klux Klan. En septembre 1963, ce dernier
avait posé une bombe dans une église de Birmingham, en
Alabama. Quatre écolières noires avaient été
tuées. Ellroy fait plusieurs fois mention de cet attentat, dans
les deux tomes publiés de la trilogie. Le Sud cherche depuis
peu à s'amender des crimes racistes.
"L'enquête avait été volontairement enterrée
par le FBI qui estimait que le relations interraciales étaient
trop explosives", écrit Fabrice Rousselot dans le quotidien.
Blanton a été arrêté seulement l'an passé,
des témoins racontent "comment il avait tenté
de reverser un Noir en voiture, comment il versait de l'acide sur les
sièges des automobiles appartenant à des gens de couleur.
" Le journaliste poursuit : "Des documents du FBI tendent
à montrer que des officiers de police ont été impliqués
dans l'attentat. " Un fêlé klanesque s'est vanté,
devant Pete Bondurant d'avoir commis cet attentat dans les dernières
pages d'American tabloid. L'esprit malfaisant d'Hoover planait
sur la conversation... Il aura fallu presque quarante ans pour que l'affaire
soit jugée. L'Histoire, selon Ellroy le politique, est toujours
d'actualité.
Ellroy, l'éloge du ruisseau / Marie Gauthier (1) Extraits d'entretiens publiés, avec notamment François Guérif, Bernard Sichère et Agnès Guéry, publié dans Petite mécanique de James Ellroy, aux Editions de l'oeil d'or, un ouvrage collectif. Retour vers p. 2 / 7 / 9 / 10 (2) Crimes en série, qui vient d'être édité en poche chez Rivages, est un recueil de six textes où l'on trouve, outre des récits autobiographiques, une fine analyse de la très médiatique affaire O. J. Simpson. Retour vers p. 18 (3) Citation extraite d'Alcool, corps et rédemption publié dans Petite mécanique de James Ellroy. Retour vers p. 20
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