" Qu'ont-ils à faire de Rimbaud, ces immigrés qui partent à pied prendre le train de Juvisy, à cinq heures du matin ? Rien, bien sûr, sinon que ce n'est pas Rimbaud qui les prive d'autobus ou de bureau de tabac. Je ne peux pas ouvrir un café à la Grande Borne pour que ce soit plus gai.
La seule chose que je puisse faire, c'est, à tout hasard, d'offrir Rimbaud en plus de l'HLM. "

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Emile Aillaud, architecte, Désordre apparent, ordre caché, Fayard, 1975.

Lundi 27 décembre, 17 h. Il fait nuit et il pleut. Nous quittons l'A 6 pour déboucher à Grigny. " Ouvre grands tes yeux, nous y sommes. " Une usine Coca-Cola sur la bretelle. Puis à notre gauche, des bâtiments que je sais être le début de la Grande Borne. A droite, un pont étroit enjambe l'autoroute. Une femme le traverse, courbée, plaquant sa capuche de ses mains. Tu me dis qu'elle doit probablement revenir de la gare. Elle a parcouru près d'un kilomètre et demi à travers champs dans la gadoue. Le bus, c'est 19 francs. Lueur falote de l'éclairage public, empoussiérée par le crachin. Un peu plus loin des épaves de voitures, pare-brise en toile d'araignée et toits défoncés, supportent encore le poids des arbres déracinés par la tempête du dimanche matin : " Il faut toujours que ce soit les plus pauvres qui morflent ", dis-tu. Drôle de journée pour une équipée. Nous ne voulions cependant pas tomber dans les clichés d'un blues banlieusard. Et au retour nous avons ri des

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pignons flamands de Léon de Bruxelles, des colombages alsaciens de Maître Kanter, des colonnades austères et des frontons pompeux néo-greco-classique de l'hôtel-discothèque Le Parthénon à Chilly-Mazarin. " La banlieue parisienne ressemble à un raccourci du pittoresque authentiquement californien. "

Ma première visite à la Grande Borne avec Marc Duval,
urbaniste chargé du projet de centre-ville de Grigny

Autant Marc Duval peut, pendant des heures, disserter sur le saxophoniste de jazz Steve Grosmann, souvent "raide def' (défoncé), plongé dans sa musique, à la limite de la rupture d'anévrisme lorsqu'il joue fort", sur "l'autisme" du trompettiste Tom Harrell, sur les poèmes de Ghérasim Luca, le Discours aux animaux de Valère Novarina ou encore les romans de Pierre Bourgeade, autant, d'emblée, il n'est guère disert sur son métier d'architecte-urbaniste. Je le connais depuis un peu plus d'un an.

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" J'en ai ras-le-bol. Je ne m'occupe plus que de la réhabilitation de Grigny." Au téléphone , il rigole et poursuit, énigmatique : "Grigny, c'est, comme le village d'Astérix, la dernière poche de résistance."
En novembre et décembre 1999, Grigny, commune de 25 000 habitants de l'Essonne, n'a fait que trop parler d'elle. Le 31 octobre, Guillain, 20 ans, est assassiné par balle dans une cave de la cité de la Grande Borne par un voisin de 23 ans. Après le meurtre, des heurts opposent des dizaines de jeunes à une compagnie de CRS. Un poste de police est incendié, des voitures brûlent. Jeudi 9 décembre, le ministre de la Ville, Claude Bartolone, reconduit le Grand Projet Urbain, désormais baptisé Grand Projet de Ville (l'Ile-de-France en compte 17, la France 36) pour la création d'un centre-ville à Grigny-Viry-Châtillon. Une semaine plus tard, le Parisien consacre une page entière à la Grande Borne "qui détient le triste record de cinq cents logements sociaux vacants sur un parc de 3 200 appartements". Même sans avoir d'inclination pour le misérabilisme des magazines à sensations,

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l'occasion est trop belle : mon prochain rendez-vous avec Marc Duval sera professionnel.
"Rouge veut dire beau" ou Marc l'architecte
Marc Duval, un grand gaillard en blouson de cuir et lunettes métalliques design, est assis en face de moi au Sélect, métro Vavin à Paris. "Je ne sais pas ce que c'est qu'un curriculum vitae, dit-il. Je n'en ai jamais fait... " Né il y a 55 ans à Saint-Etienne, il a passé son enfance en Afrique. Son père, polytechnicien, était ingénieur d'une compagnie d'électricité. A 18 ans, il entre aux Beaux-Arts de Paris (une formation spécifique en architecture n'est créée qu'après 1968) et devient simultanément dessinateur dans un cabinet d'architecte. En 1978, il s'installe à son compte à Paris avec un confrère. Il en change au bout d'un an pour s'associer avec Jean-Albert Deroudille. Après Belleville, Vanves et Ivry, ils exercent désormais à Montrouge, juste derrière la Porte-d'Orléans.

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Blanche-Neige à Palaiseau. Outre de nombreuses maisons, des hôtels ou bâtiments divers (le conservatoire de Sèvres, par exemple), Marc Duval fut l'architecte de l'ensemble Vertpantin qui comprend des logements et un centre commercial avec galerie marchande au métro Hoche à Pantin ainsi que le centre-ville de Ris-Orangis. Mais la réalisation qui lui tient le plus à coeur est l'ensemble HLM de la Fosse aux Prêtres, livré en 1980 à Palaiseau. Chaque immeuble est une des maisons de Blanche-Neige. Le poète Mathieu Bénezet était chargé du nom des rues. Jean-Pierre Faye, Hugo Lacroix, Maurice Roche devaient, notamment, marquer de leurs plumes les halls d'entrée. Georges Pérec avait écrit sur un panneau : "Attention, un espace peut en cacher un autre", Philip Goy, physicien et auteur de science-fiction , affirmait : "Rouge veut dire beau (en russe)" ... Mais, ce jeu de piste, verbal et urbain, a déplu aux élus. Les pancartes signalétiques dorment toujours dans un carton, peut-être égaré depuis...
Hormis un café-musique à Grigny, Marc Duval n'envisage peut-être plus de

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concevoir de bâtiment. "En tant qu'architecte, t'es vraiment considéré comme un sous-fifre chez les promoteurs. Il s'agit sans cesse de s'engueuler avec des cons à tous les niveaux. Pour décrocher un marché, il te faut présenter une jolie maquette, avec, par exemple un petit lac, Ça plaît beaucoup, le petit lac. Un prétendu bon goût, conformiste, qui ne rime à rien. Depuis belle lurette, la laideur et la beauté ne sont plus un problème en peinture et la simplification des constructions actuelles conformément au principe de zonage de la Charte d'Athènes (qui préconise la séparation des fonctions : tel quartier n'accueille que des bureaux, tel autre que des logements d'habitation...) n'est pas adaptée à la complexité de la vie. Je lui préfère à présent un système de bastide (lire plus loin). Il faut une unité de base mais les maisons peuvent être bâties au fur et à mesure, selon l'envie et les moyens de chacun. Regarde la diversité de Paris. Autant te dire que ce n'est pas spectaculaire et que les élus locaux, par exemple, sont frustrés : pas de plan d'eau ou autre construction monumentale justement pour se valoriser, pour inscrire sa patte dans

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l'édification de la ville. Beaucoup de confrères cèdent car les affaires se sont raréfiées. Moi-même, je n'arrivais plus à gagner correctement ma vie." Marc Duval poursuit : "Il faut relativiser aussi. Si ça se trouve dans cent ans, les immeubles bourgeois de Neuilly, avec leurs balcons en verre et leur hall en marbre, seront classés monuments historiques et davantage prisés que ceux qui nous semblent actuellement novateurs."
La bastide, graine de ville, ou Marc l'urbaniste
La carrière de Marc l'a conduit à une certaine humilité. Plus proche du quotidien, le métier d'urbaniste est un mélange d'architecture, de géographie, d'ingénierie et d'économie. "En tant qu'urbaniste, tu as affaire à des gens souvent intéressants : d'importants promoteurs, des grands commis de l'Etat ou des associations d'usagers. C'est à la fois un travail humain et intellectuel. Parfois c'est pénible, notamment les grandes réunions publiques : soit les gens sont apathiques, soit ils sont énervés pour peu qu'intervienne une discussion sur les parkings ou les nomades... Ces deux

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thèmes animent les assemblées, à coup sûr..." Plus sérieux, il reprend : "Le hic, c'est de se projeter dans un futur plus ou moins lointain et que la logique du projet soit écrasée par le manque de moyens, qu'elle soit soumise aux échéances politiques, à l'exercice du pouvoir. Si une ville passe à l'autre bord politique, le projet antérieur est souvent mis à bas : ce fut le cas, par exemple à Ris-Orangis, où le centre-ville, presque terminé, a été laissé en plan."

Le centre manquant. Marc Duval dessine schématiquement le plan de la commune : le village avec ses 1 500 habitants et en-dessous Grigny II qui, avec ses 5 000 logements, est l'un des plus gros ensemble de copropriété privée de France. Sur la gauche, il trace l'autoroute A6 et dessine un triangle : la Grande Borne. Au milieu : plus de 60 hectares de no man's land qui isolent les divers quartiers de la commune.
De visu, la carence est bien plus criante. En électron libre sur un plateau, la Grande

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Borne ne semble rattachée à rien. A ses pieds, vers l'est, la fracture bruyante de l'autoroute du Sud l'isole de la commune. D'autant que la seule liaison pour les piétons est un petit pont aux trottoirs étroits qu'il faut franchir pour faire quelques courses au village ou pour se rendre à la gare. Pour peu qu'on soit sujet au vertige, le chemin est une épreuve, surtout par grand vent. L'autoroute enjambée, il faut ensuite parcourir plusieurs centaines de mètres dans les champs et la boue avant de retrouver quelque urbanité. Si le grand ensemble accueillait des équipements, des commerces suffisants et était bien desservi par des transports en commun bon marchés, passe encore. Mais comme ce n'est nullement le cas, la vie quotidienne des habitants de la Grande Borne non motorisés est pour le moins éreintante et peu appropriée à la vie active. Le territoire communal est, par ailleurs, fragmenté par trois autres axes très fréquentés : les nationales 7 et 445 ainsi que la route départementale 310.
Aux saignées qui morcellent Grigny, s'ajoute la juxtaposition de trois quartiers

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totalement différents. La Grande Borne, d'une part (lire plus bas). Le vieux village d'autre part, qui, lui, n'a pas pu renforcer suffisamment son armature commerciale pour s'adapter à l'arrivée massive de population : de 1967 à 1973, la population passe de moins de 3 000 à plus de 27 000 habitants. Avec ses venelles et ses ruelles, il se bat plutôt actuellement pour conserver son charme et son calme, à grands coups de barrières ou de ralentisseurs. Enfin, Grigny II et ses tours de béton et de verre ont été bâtis dans l'urgence : ses bâtiments commerciaux et culturels sont usés.
A présent, "il s'agit de corriger, de réparer, de rectifier l'insupportable : la non-ville. (...) De faire renaître les quartiers autour d'un creuset de vie sociale commun : le centre-ville", écrit Marc, en 1997, dans le dossier de réalisation de la ZAC (zone d'aménagement concerté) de la municipalité de Grigny. Pour lui, aucun des trois quartiers, par trop spécifiques, n'est à même de devenir un centre-ville. "Tu te souviens de la ferme du XVIIIe, avec sa grande cour carrée? Emile Aillaud avait

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construit la place du Damier de la Grande Borne en prenant ses dimensions comme base. Ce que je préconise, c'est que la ferme, qui aura été transformée en lieu d'animations, devienne la mesure-étalon du nouveau centre-ville" , me dit Marc après notre sortie.
De proche en proche. De nombreuses petites villes du Sud-Ouest, notamment Rabastens-de-Bigorre, dans les Hautes-Pyrénées ou Mirande et Pavie dans le Gers, ont été créées ex-nihilo sous forme de bastide : les vues aériennes de ces cités montrent que le carré initial scande tout le tissu urbain : chaque pâté de maisons ou place, chaque îlot reprend les dimensions posées au préalable. Ces communes gasconnes, harmonieuses, n'offrent cependant pas le tristesse monotone de constructions similaires. Chacun selon son gré et son budget, tènement après tènement, construit un local commercial ou son logement. A Grigny, il suffirait donc que "de proche en proche", se rejoignent la ferme et, son pendant de l'autre côté de l'autoroute : la place du Damier. Au moment de la rédaction de ce travail

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pour la mairie, il y a trois ans, Marc Duval envisageait une double dynamique. Du futur centre, de la "graine de ville" (la ferme) devait naître un coeur de ville puis un centre-ville. De la périphérie, chacun des trois quartiers allait s'étendre sur le modèle de base, et fournir au centre-ville, un lieu possible de greffe, de transition. Ce système a l'avantage d'être modulable. Marc écrit à ce propos : "L'urbanisme de contact de la bastide contient dans sa définition la progressivité de la croissance urbaine et l'évolution correspondant de la convivialité, des proximités urbaines, des voisinages. Les plans de masse, hérités des glorieuses années de croissance et de certitudes, ont perdu toute leur pertinence. Il ne s'agit plus de prévoir les tranches opérationnelles d'un plan général mais de concevoir des processus souples, dans le temps et l'espace, capables de gérer par avance les temps d'arrêt."
Grigny exsangue. Encore heureux que le projet soit aménageable... La construction du centre-ville de Grigny était inscrite dans les grands projets urbains de l'Etat en 1994 mais la municipalité n'a pu, durant quatre ans, fournir sa

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quote-part. Faute de taxes professionnelles importantes, hébergeant de surcroît des personnes qui ont largement besoin de l'aide sociale, la ville, dirigée par le maire communiste Claude Vazquez, est exsangue et ne peut pas même subvenir aux carences, pourtant vitales, des transports en communs et notamment d'une liaison bon marché entre la Grande-Borne et la gare. Une partie de la mairie est installée depuis des lustres dans des préfabriqués qui ne devaient être qu'éphémères... "Les plus pauvres des pauvres échouent ici. Et les communistes ne détiennent plus que trois villes dans cette partie de l'Essonne (avec Fleury-Mérogis et Morsang-sur-Orge, juste à côté). C'est un de nos derniers bastions dans cette zone convoitée par le député socialiste Julien Dray, Il faut de la ténacité pour lutter. Je te disais, un vrai village d'Astérix", expliquait Marc au volant de sa Twingo moutarde alors que nous approchions de la ville.
En 1998, le nouveau ministère de la Ville débloque de l'argent. Mais pour l'instant, il n'est guère question de cultiver la "graine" centrale. Le projet d'ici 2008 est plutôt

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de réduire le vide, de mordre sur ces terrains libres, en installant notamment, conformément à l'étalonnage, de petites entreprises. Au-delà du financement, d'autres problèmes se posent. Les supermarchés de la périphérie verraient d'un sale oeil l'installation de grandes ou moyennes surfaces au centre. Evry, en voisine, redouterait la création d'une second pôle commercial sur l'autoroute du Sud... L'unification de Grigny, Marc Duval ne l'envisage pas avant 2020. Il faut vraiment être résistant de la première heure pour s'investir autant et traverser allégrement tous ces aléas et voilà déjà onze ans que l'urbaniste travaille au chantier...
Dans l'ombre d'Emile Aillaud
Lors de nos rencontres au bistro, Marc avait évoqué, sans s'attarder, Emile Aillaud, l'architecte de la Grande Borne. Née au milieu des années soixante, j'étais trop petite au début des années soixante-dix, pour me souvenir de ce concepteur qui alors, soutenu par les Pompidou, avait droit aux honneurs des journaux. Je n'avais à l'esprit que sa cité des Courtillières à Pantin (lire dans les archives l'article sur

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Faïza Guene) et son ruban d'un bleu moyen écaillé. J'avais certes éprouvé la sensation d'un lieu à part, soumis à une autre logique que la majeure partie des cités. Au début, je me perdais, ce qui, en général, ne m'arrive que très rarement. Je n'y avais cependant guère prêté attention.

Le Labyrinthe d'un Dédale. "La Grande Borne est un ensemble bien plus abouti que les Courtillières, que les tours du quartier Picasso à Nanterre ou que la cité de la Noé, à Chanteloup-les-Vignes", commentait Marc alors que nous arrivions sur la place du Damier. Sa vocation commerciale s'est effilochée au rythme de l'enflure de la mauvaise réputation, laissant les locaux aveugles et vacants, en dessous des quatre étages de logements. Rue des Petits-Pas, rues Dédale, du Minotaure, de l'Ellipse : les noms éveillaient ma curiosité. Sinueuses, elles invitaient à aller voir ce qu'il y a après le tournant. "Comme le triangle de plaine à betteraves, où a été construit l'ensemble, ne s'insère pas dans un paysage remarquable, Emile Aillaud a

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préféré limiter l'horizon aux immeubles, aux mosaïques, à la plaine centrale, à des places agrémentées de sculptures qui tiennent lieu de jeux pour les enfants, à des obélisques qui scandent les heures, les saisons, comme des cadrans solaires" : si la Grande Borne ignore ce coin d'Ile-de-France, elle s'ouvre sur les mystères de l'univers. J'étais enchantée.
"Tu peux remarquer que les façades des immeubles qui donnent vers l'extérieur ont des couleurs minérales tandis que vers la pelouse centrale, elles sont plus chaudes. Les murs n'étaient pas mouchetés ainsi au départ. Des pâtes de verre d'une quarantaine de nuances les recouvraient, oeuvre du coloriste Fabio Rieti, gendre de l'architecte. Emile Aillaud a lui-même réhabilité les façades. J'ai parfois l'impression qu'il a voulu saccager lui-même sa construction." Des paquets d'eau tombaient de plus en plus drus et nous avons rebroussé chemin assez rapidement : "Je vais te prêter deux bouquins sur lui, tu te rendras mieux compte et tu comprendras ainsi sa démarche." Avant de partir, nous fîmes halte devant le grand

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portrait en mosaïque d'Arthur Rimbaud, oeuvre de Fabio Rieti. Quand j'étais collégienne, il illustrait un manuel de français post-soixante-huitard qui se voulait résolument dans le coup.

3, rue des Trois-Arbres. Quelques jours plus tard, nous dînions dans un resto indien près de La Chapelle. Marc a rapporté un ouvrage du critique Gérald Gassiot-Talabot sur la Grande Borne : "C'est dans une maison comme celle-ci que j'ai habité durant dix ans", me dit-il en me tendant le livre ouvert sur une photographie de maison basse, déclinant quatre nuances d'orange. Je le regarde, interloquée. "Voilà quatre ou cinq fois que nous nous sommes vus pour parler de ton métier et de Grigny et tu ne m'avais pas dit que tu y résidais..". Etait-ce pour Marc à ce point évident ou trop intime ? Il poursuivit : "J'ai habité de 1968 à 1978 au 3, rue des Trois-Arbres dans la Ville-Basse. Mon fils Alex, qui était tout petit, pouvait faire du vélo en toute sécurité dans le quartier, les voitures sont interdites

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dans la cité, des parkings sont prévus à l'extérieur et dans des culs-de-sacs, ce qui a été fortement reproché à Aillaud. C'était une maison basse, fermée sur l'extérieur hormis une fenêtre et une bulle en verre dépoli qui donnait dans la salle de bains. Toutes les pièces ouvraient sur jardin clos par des murs assez hauts. Tu pouvais bronzer à poil, personne ne te voyait. Tout l'inverse d'un pavillon à la française où t'es en représentation dans ton maigre carré de pelouse. A l'époque pas mal d'artistes et d'architectes y habitaient. Je me baladais souvent dans la Grande-Borne. Je m'y sentais bien. Emile Aillaud, c'est lui, dit Marc en me tendant l'ouvrage de Jean-François Dhuys qui lui est consacré aux éditions Dunod. C'était un type qui portait toujours une lavallière, avec un regard clair et étrange. Une gueule vraiment médiatique. Il est mort à présent. Je ne l'ai jamais rencontré."
Habitant et usager, Marc Duval connaissait intimement la Grande Borne, dont il avait pu éprouver tant la luminosité au fil des saisons que la fonctionnalité. Architecte lui-même et plasticien, il a pu analyser la pertinence des trouvailles et

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des structures. L'admiration qu'il vouait à Emile Aillaud m'intimait de plonger dare-dare dans la lecture des deux ouvrages. (Lire Les axiomes poétiques d'Emile Aillaud.)

Réintroduire la mixité sociale. Après m'être repue des deux livres, je téléphonais à Marc pour lui dire mon enthousiasme. Mais que faire pour qu'elle n'ait plus cette réputation coupe-gorge. "La Grande Borne a été envisagée au départ pour le relogement des ouvriers de chez Panhart au début des années soixante-dix qui habitaient du côté de la rue de Choisy où furent édifiées les tours de l'actuelle Chinatown. Les problèmes de violence se sont posés cruellement lorsqu'il n'y eut plus de mixité sociale dans l'ensemble et que se retrouvaient là des personnes en situation difficile, souvent en dessous du seuil de pauvreté. Je ne peux faire qu'une femme ne trompe pas son mari ou que celui-ci trouve un emploi", disait Aillaud à Jean-François Dhuys. Pour la réhabilitation de la Grande Borne elle-même, hormis

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l'entretien et les réparations nécessaires, Marc Duval n'envisage que l'afflux de personnes moins pauvres.
"J'ai une peur, me confie-t-il. Dès qu'on parle de rénovation, les gens entendent souvent destruction. C'est facile de dynamiter des bâtiments, ça donne de surcroît aux élus l'impression d'agir. Qu'on fasse sauter une tour banale, ne me gêne nullement mais pas un ensemble comme la Grande Borne où ce n'est justement pas du n'importe quoi. (...) Tu sais, je crois que je vais fonder une association pour défendre ses constructions et promouvoir son oeuvre. Tu penses bien qu'avec les problèmes à Chanteloup ou ici, Aillaud n'a guère la cote en ce moment. Et les gens ne font souvent pas la différence entre le n'importe quoi et ici, entre les immeubles de Sarcelles et ceux de la Grande Borne. C'est plus l'époque des expositions sur cet architecte à Beaubourg. Ses maquettes doivent toujours traîner en vrac dans un grenier de l'Institut français d'architecture. (...) Ouais, je vais créer une assoc' . Les Verts ont bien compris ça. Quand t'es membre d'une association, t'es toujours invité

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aux réunions et tu peux faire capoter ou du moins faire ralentir des projets. (...) La Grande-Borne, c'est comme si le Mont-Saint-Michel était devenu un lieu d'hébergement pour résidents de foyer Sonacotra et qu'on décide de raser le Mont-Saint-Michel pour réduire les problèmes, et qu'il n'y ait pas un architecte dans le tas pour dire halte là !"
Epilogue
Si le projet de Grigny le motive encore, Marc Duval est las d'un métier qui, de surcroît, ne nourrit plus son homme : il a été obligé de vendre un grand loft près de Ménilmontant où il a longtemps habité. "Maintenant, je suis branché Jean-Pierre Gaillard", explique Marc, rigolard, qui "joue en bourse" une partie de la somme. " Je me doutais que c'était juteux mais à ce point. Les mecs qui ont du blé, ils s'en foutent dans les fouilles bien plus que ce que j'imaginais. C'est vraiment dégueulasse. Moi je fais déjà des profits importants, juste avec un conseiller de ma banque et en m'informant. T'imagine les délits d'initiés de personnes qui sont au

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sommet... C'est de la folie... Le capitalisme, je vais le ronger de l'intérieur, comme un termite." Depuis l'âge de 15 ans, Marc Duval est communiste : "Malgré toutes les vicissitudes du PCF, je n'ai jamais rien trouvé de mieux que cette tendance-là."
Outre France Info et l'Internet, il lit désormais les journaux ad hoc et regarde les chaînes télé spécialisées. "Il y a une de ces gloses. Tous les baratins sont a posteriori, tout au plus dans l'instant. Tandis que des chiffres s'affichent sur la bas de l'écran, le type cause. Si la tendance s'inverse brusquement, ne s'en étant pas encore aperçu, le commentateur poursuit dans sa lignée... Les cours de la Bourse sont aussi insaisissables que la météo, avec des discours qui se prétendent scientifiques. En fait c'est de la sorcellerie.
"C'est tout nouveau tout beau mais il n'entend pas se lancer à plein temps dans la spéculation boursière. Le rêve c'est un Rover tout aménagé pour voyager, ce qu'il ne faisait plus guère ces dernières années. Il a vu des modèles qui lui conviendraient à Valence, où il s'était rendu pour assister à un concert du pianiste de jazz, Siegfried

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Kessler. "J'aurais aussi envie de m'atteler à un ouvrage sur les jargons. Proposer à chaque page, un texte absolument incompréhensible dans un registre différent avec le vocabulaire des architectes, par exemple, celui des imprimeurs, des médecins spécialistes... Ou bien encore enregistrer tous les accents des provinces françaises." Aux dernières nouvelles, Marc préparait un concert de jazz. Il devait jouer du saxophone avec son fils et deux potes, dans un bar d'Ivry-sur-Seine. "J'ai une putain d'angoisse quand je dois monter sur scène. Faut que je te laisse. Je dois répéter comme un malade."

Paris, février 2000

Marie Gauthier

 

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évelopper la conception de l'architecture d'Emile Aillaud m'obligerait à écrire un autre article. Je vous livre ici des citations de l'architecte recueillies par Jean-François Dhuys qui me semblent d'assez bons raccourcis pour appréhender sa réflexion. Lecteur de Rilke, Kafka, Kierkegaard, Hölderlin, Nerval, Baudelaire, Rimbaud ou Bachelard, Aillaud maniait élégamment la plume.
Angle droit : "L'antipoème."
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Architecte : "Son rôle est de modeler des lieux et de construire des bâtiments dans un crédit très précis, mais il ne détermine ni le programme, ni la situation de cet ensemble." Pour Aillaud, l'acceptation des contraintes, c'est la chance d'être inventif. Sans elles, il n'y a qu'architecture gratuite, l'invention pour l'invention.
Espace clos : un espace sacré est forcément clos. Aillaud est influencé par le complexe de Jonas dans ventre de la baleine, tel qu'il est repris par Bachelard dans La terre et les rêveries du repos.
Fonctionnalisme : "Toute forme dont il est impossible d'exprimer la raison ne saurait être belle." "La fonction, c'est l'art de vivre et le véritable fonctionnalisme, la poésie même."
Gabarit : "Il faut que la mère qui habite au dernier étage puisse voir son enfant jouer dans la rue et l'appeler pour qu'il vienne faire ses devoirs." Les immeubles d'Aillaud ne dépassent pas les 25 mètres sauf à Nanterre où les tours font écho à la Tête Défense.
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Le Corbusier : "Le Corbusier a inventé un univers que je désapprouve mais il a inventé un univers. Imaginez un ensemble de paquebots ancrés dans les feuillages, quel génie! Son monde naturiste, communautaire et égalitaire n'était pas sans beauté. Mais de l'utopie de Le Corbusier, on a compris et on n'a copié que la forme. La termitière est devenue un clapier. Le progrès technique, à l'Est comme à l'Ouest, s'est ainsi donné une apparence mais inhabitable."
Perspective : "Mieux vaut compliquer le cheminement que de dessécher la psychologie de l'habitant." A Paris, Emile Aillaud préfère ainsi la rue du Cherche-Midi à la rue Lafayette.
Poétique : "Palladio m'a fait découvrir que le poétique, c'était l'habitable."
Solitude : "Le jeu de l'enfant comme le travail de l'architecte est une solitude qui se raconte des histoires." "La collectivité urbaine est une des conditions essentielles de la solitude."
Temps : "Ce qui importe dans un lieu, c'est que le temps ait été." La Noé à
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Chanteloup-les-Vignes s'inspire de la place Navone à Rome. Les mythes grecs habitent la Grande Borne.
Ville : "J'ai construit des villes; et ces villes sont elles-mêmes un opéra, une histoire racontée : elles sont un grand récit dans lequel on peut vivre, un récit habitable." "Vivre dans une ville, c'est habiter dans des cicatrices."
A lire pour en savoir plus : L'architecture selon Emile AIllaud, de Jean-François Dhuys, Dunod 1983.
La Grande Borne à Grigny, ville d'Emile Aillaud, introduction de Gérald Gassiot-Talabot et commentaire d'Alain Devy, Hachette 1972.

 

 

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