Emile Aillaud, architecte, Désordre apparent, ordre caché, Fayard, 1975. Lundi 27 décembre, 17 h. Il fait nuit et il pleut. Nous quittons l'A 6 pour déboucher à Grigny. " Ouvre grands tes yeux, nous y sommes. " Une usine Coca-Cola sur la bretelle. Puis à notre gauche, des bâtiments que je sais être le début de la Grande Borne. A droite, un pont étroit enjambe l'autoroute. Une femme le traverse, courbée, plaquant sa capuche de ses mains. Tu me dis qu'elle doit probablement revenir de la gare. Elle a parcouru près d'un kilomètre et demi à travers champs dans la gadoue. Le bus, c'est 19 francs. Lueur falote de l'éclairage public, empoussiérée par le crachin. Un peu plus loin des épaves de voitures, pare-brise en toile d'araignée et toits défoncés, supportent encore le poids des arbres déracinés par la tempête du dimanche matin : " Il faut toujours que ce soit les plus pauvres qui morflent ", dis-tu. Drôle de journée pour une équipée. Nous ne voulions cependant pas tomber dans les clichés d'un blues banlieusard. Et au retour nous avons ri des
pignons flamands de Léon de Bruxelles, des colombages alsaciens de Maître Kanter, des colonnades austères et des frontons pompeux néo-greco-classique de l'hôtel-discothèque Le Parthénon à Chilly-Mazarin. " La banlieue parisienne ressemble à un raccourci du pittoresque authentiquement californien. " Ma première visite à
la Grande Borne avec Marc Duval, Autant Marc Duval peut, pendant des heures, disserter sur le saxophoniste de jazz Steve Grosmann, souvent "raide def' (défoncé), plongé dans sa musique, à la limite de la rupture d'anévrisme lorsqu'il joue fort", sur "l'autisme" du trompettiste Tom Harrell, sur les poèmes de Ghérasim Luca, le Discours aux animaux de Valère Novarina ou encore les romans de Pierre Bourgeade, autant, d'emblée, il n'est guère disert sur son métier d'architecte-urbaniste. Je le connais depuis un peu plus d'un an.
" J'en ai ras-le-bol. Je ne m'occupe plus que de la réhabilitation
de Grigny." Au téléphone , il rigole et poursuit,
énigmatique : "Grigny, c'est, comme le village d'Astérix,
la dernière poche de résistance."
l'occasion est trop belle : mon prochain rendez-vous avec Marc Duval
sera professionnel.
Blanche-Neige à Palaiseau. Outre de nombreuses maisons,
des hôtels ou bâtiments divers (le conservatoire de Sèvres,
par exemple), Marc Duval fut l'architecte de l'ensemble Vertpantin qui
comprend des logements et un centre commercial avec galerie marchande
au métro Hoche à Pantin ainsi que le centre-ville de Ris-Orangis.
Mais la réalisation qui lui tient le plus à coeur est
l'ensemble HLM de la Fosse aux Prêtres, livré en 1980 à
Palaiseau. Chaque immeuble est une des maisons de Blanche-Neige. Le
poète Mathieu Bénezet était chargé du nom
des rues. Jean-Pierre Faye, Hugo Lacroix, Maurice Roche devaient, notamment,
marquer de leurs plumes les halls d'entrée. Georges Pérec
avait écrit sur un panneau : "Attention, un espace peut
en cacher un autre", Philip Goy, physicien et auteur de science-fiction
, affirmait : "Rouge veut dire beau (en russe)" ... Mais,
ce jeu de piste, verbal et urbain, a déplu aux élus. Les
pancartes signalétiques dorment toujours dans un carton, peut-être
égaré depuis...
concevoir de bâtiment. "En tant qu'architecte, t'es vraiment considéré comme un sous-fifre chez les promoteurs. Il s'agit sans cesse de s'engueuler avec des cons à tous les niveaux. Pour décrocher un marché, il te faut présenter une jolie maquette, avec, par exemple un petit lac, Ça plaît beaucoup, le petit lac. Un prétendu bon goût, conformiste, qui ne rime à rien. Depuis belle lurette, la laideur et la beauté ne sont plus un problème en peinture et la simplification des constructions actuelles conformément au principe de zonage de la Charte d'Athènes (qui préconise la séparation des fonctions : tel quartier n'accueille que des bureaux, tel autre que des logements d'habitation...) n'est pas adaptée à la complexité de la vie. Je lui préfère à présent un système de bastide (lire plus loin). Il faut une unité de base mais les maisons peuvent être bâties au fur et à mesure, selon l'envie et les moyens de chacun. Regarde la diversité de Paris. Autant te dire que ce n'est pas spectaculaire et que les élus locaux, par exemple, sont frustrés : pas de plan d'eau ou autre construction monumentale justement pour se valoriser, pour inscrire sa patte dans
l'édification de la ville. Beaucoup de confrères cèdent
car les affaires se sont raréfiées. Moi-même, je n'arrivais
plus à gagner correctement ma vie." Marc Duval poursuit :
"Il faut relativiser aussi. Si ça se trouve dans cent ans,
les immeubles bourgeois de Neuilly, avec leurs balcons en verre et leur
hall en marbre, seront classés monuments historiques et davantage
prisés que ceux qui nous semblent actuellement novateurs."
thèmes animent les assemblées, à coup sûr..." Plus sérieux, il reprend : "Le hic, c'est de se projeter dans un futur plus ou moins lointain et que la logique du projet soit écrasée par le manque de moyens, qu'elle soit soumise aux échéances politiques, à l'exercice du pouvoir. Si une ville passe à l'autre bord politique, le projet antérieur est souvent mis à bas : ce fut le cas, par exemple à Ris-Orangis, où le centre-ville, presque terminé, a été laissé en plan." Le centre manquant. Marc Duval dessine schématiquement
le plan de la commune : le village avec ses 1 500 habitants et en-dessous
Grigny II qui, avec ses 5 000 logements, est l'un des plus gros ensemble
de copropriété privée de France. Sur la gauche,
il trace l'autoroute A6 et dessine un triangle : la Grande Borne. Au
milieu : plus de 60 hectares de no man's land qui isolent les
divers quartiers de la commune.
Borne ne semble rattachée à rien. A ses pieds, vers l'est,
la fracture bruyante de l'autoroute du Sud l'isole de la commune. D'autant
que la seule liaison pour les piétons est un petit pont aux trottoirs
étroits qu'il faut franchir pour faire quelques courses au village
ou pour se rendre à la gare. Pour peu qu'on soit sujet au vertige,
le chemin est une épreuve, surtout par grand vent. L'autoroute
enjambée, il faut ensuite parcourir plusieurs centaines de mètres
dans les champs et la boue avant de retrouver quelque urbanité.
Si le grand ensemble accueillait des équipements, des commerces
suffisants et était bien desservi par des transports en commun
bon marchés, passe encore. Mais comme ce n'est nullement le cas,
la vie quotidienne des habitants de la Grande Borne non motorisés
est pour le moins éreintante et peu appropriée à
la vie active. Le territoire communal est, par ailleurs, fragmenté
par trois autres axes très fréquentés : les nationales
7 et 445 ainsi que la route départementale 310.
totalement différents. La Grande Borne, d'une part (lire plus
bas). Le vieux village d'autre part, qui, lui, n'a pas pu renforcer
suffisamment son armature commerciale pour s'adapter à l'arrivée
massive de population : de 1967 à 1973, la population passe de
moins de 3 000 à plus de 27 000 habitants. Avec ses venelles
et ses ruelles, il se bat plutôt actuellement pour conserver son
charme et son calme, à grands coups de barrières ou de
ralentisseurs. Enfin, Grigny II et ses tours de béton et de verre
ont été bâtis dans l'urgence : ses bâtiments
commerciaux et culturels sont usés.
construit la place du Damier de la Grande Borne en prenant ses dimensions
comme base. Ce que je préconise, c'est que la ferme, qui aura
été transformée en lieu d'animations, devienne
la mesure-étalon du nouveau centre-ville" , me dit Marc
après notre sortie.
pour la mairie, il y a trois ans, Marc Duval envisageait une double
dynamique. Du futur centre, de la "graine de ville"
(la ferme) devait naître un coeur de ville puis un centre-ville.
De la périphérie, chacun des trois quartiers allait
s'étendre sur le modèle de base, et fournir au centre-ville,
un lieu possible de greffe, de transition. Ce système
a l'avantage d'être modulable. Marc écrit à ce
propos : "L'urbanisme de contact de la bastide contient dans
sa définition la progressivité de la croissance urbaine
et l'évolution correspondant de la convivialité, des
proximités urbaines, des voisinages. Les plans de masse,
hérités des glorieuses années de croissance et
de certitudes, ont perdu toute leur pertinence. Il ne s'agit plus
de prévoir les tranches opérationnelles d'un plan général
mais de concevoir des processus souples, dans le temps et l'espace,
capables de gérer par avance les temps d'arrêt."
quote-part. Faute de taxes professionnelles importantes, hébergeant
de surcroît des personnes qui ont largement besoin de l'aide
sociale, la ville, dirigée par le maire communiste Claude Vazquez,
est exsangue et ne peut pas même subvenir aux carences, pourtant
vitales, des transports en communs et notamment d'une liaison bon
marché entre la Grande-Borne et la gare. Une partie de la mairie
est installée depuis des lustres dans des préfabriqués
qui ne devaient être qu'éphémères... "Les
plus pauvres des pauvres échouent ici. Et les communistes ne
détiennent plus que trois villes dans cette partie de l'Essonne
(avec Fleury-Mérogis et Morsang-sur-Orge, juste à côté).
C'est un de nos derniers bastions dans cette zone convoitée
par le député socialiste Julien Dray, Il faut de la
ténacité pour lutter. Je te disais, un vrai village
d'Astérix", expliquait Marc au volant de sa Twingo moutarde
alors que nous approchions de la ville.
de réduire le vide, de mordre sur ces terrains libres, en installant
notamment, conformément à l'étalonnage, de petites entreprises.
Au-delà du financement, d'autres problèmes se posent.
Les supermarchés de la périphérie verraient d'un
sale oeil l'installation de grandes ou moyennes surfaces au centre.
Evry, en voisine, redouterait la création d'une second pôle
commercial sur l'autoroute du Sud... L'unification de Grigny, Marc Duval
ne l'envisage pas avant 2020. Il faut vraiment être résistant
de la première heure pour s'investir autant et traverser allégrement
tous ces aléas et voilà déjà onze ans que
l'urbaniste travaille au chantier...
Faïza Guene) et son ruban d'un bleu moyen écaillé. J'avais certes éprouvé la sensation d'un lieu à part, soumis à une autre logique que la majeure partie des cités. Au début, je me perdais, ce qui, en général, ne m'arrive que très rarement. Je n'y avais cependant guère prêté attention. Le Labyrinthe d'un Dédale. "La Grande Borne est un ensemble bien plus abouti que les Courtillières, que les tours du quartier Picasso à Nanterre ou que la cité de la Noé, à Chanteloup-les-Vignes", commentait Marc alors que nous arrivions sur la place du Damier. Sa vocation commerciale s'est effilochée au rythme de l'enflure de la mauvaise réputation, laissant les locaux aveugles et vacants, en dessous des quatre étages de logements. Rue des Petits-Pas, rues Dédale, du Minotaure, de l'Ellipse : les noms éveillaient ma curiosité. Sinueuses, elles invitaient à aller voir ce qu'il y a après le tournant. "Comme le triangle de plaine à betteraves, où a été construit l'ensemble, ne s'insère pas dans un paysage remarquable, Emile Aillaud a
préféré limiter l'horizon aux immeubles, aux mosaïques,
à la plaine centrale, à des places agrémentées
de sculptures qui tiennent lieu de jeux pour les enfants, à
des obélisques qui scandent les heures, les saisons, comme
des cadrans solaires" : si la Grande Borne ignore ce coin d'Ile-de-France,
elle s'ouvre sur les mystères de l'univers. J'étais
enchantée.
portrait en mosaïque d'Arthur Rimbaud, oeuvre de Fabio Rieti. Quand j'étais collégienne, il illustrait un manuel de français post-soixante-huitard qui se voulait résolument dans le coup. 3, rue des Trois-Arbres. Quelques jours plus tard, nous dînions dans un resto indien près de La Chapelle. Marc a rapporté un ouvrage du critique Gérald Gassiot-Talabot sur la Grande Borne : "C'est dans une maison comme celle-ci que j'ai habité durant dix ans", me dit-il en me tendant le livre ouvert sur une photographie de maison basse, déclinant quatre nuances d'orange. Je le regarde, interloquée. "Voilà quatre ou cinq fois que nous nous sommes vus pour parler de ton métier et de Grigny et tu ne m'avais pas dit que tu y résidais..". Etait-ce pour Marc à ce point évident ou trop intime ? Il poursuivit : "J'ai habité de 1968 à 1978 au 3, rue des Trois-Arbres dans la Ville-Basse. Mon fils Alex, qui était tout petit, pouvait faire du vélo en toute sécurité dans le quartier, les voitures sont interdites
dans la cité, des parkings sont prévus à l'extérieur
et dans des culs-de-sacs, ce qui a été fortement reproché
à Aillaud. C'était une maison basse, fermée sur
l'extérieur hormis une fenêtre et une bulle en verre
dépoli qui donnait dans la salle de bains. Toutes les pièces
ouvraient sur jardin clos par des murs assez hauts. Tu pouvais bronzer
à poil, personne ne te voyait. Tout l'inverse d'un pavillon
à la française où t'es en représentation
dans ton maigre carré de pelouse. A l'époque pas mal
d'artistes et d'architectes y habitaient. Je me baladais souvent dans
la Grande-Borne. Je m'y sentais bien. Emile Aillaud, c'est lui, dit
Marc en me tendant l'ouvrage de Jean-François Dhuys qui lui
est consacré aux éditions Dunod. C'était un type
qui portait toujours une lavallière, avec un regard clair et
étrange. Une gueule vraiment médiatique. Il est mort
à présent. Je ne l'ai jamais rencontré."
des structures. L'admiration qu'il vouait à Emile Aillaud m'intimait de plonger dare-dare dans la lecture des deux ouvrages. (Lire Les axiomes poétiques d'Emile Aillaud.) Réintroduire la mixité sociale. Après m'être repue des deux livres, je téléphonais à Marc pour lui dire mon enthousiasme. Mais que faire pour qu'elle n'ait plus cette réputation coupe-gorge. "La Grande Borne a été envisagée au départ pour le relogement des ouvriers de chez Panhart au début des années soixante-dix qui habitaient du côté de la rue de Choisy où furent édifiées les tours de l'actuelle Chinatown. Les problèmes de violence se sont posés cruellement lorsqu'il n'y eut plus de mixité sociale dans l'ensemble et que se retrouvaient là des personnes en situation difficile, souvent en dessous du seuil de pauvreté. Je ne peux faire qu'une femme ne trompe pas son mari ou que celui-ci trouve un emploi", disait Aillaud à Jean-François Dhuys. Pour la réhabilitation de la Grande Borne elle-même, hormis
l'entretien et les réparations nécessaires, Marc Duval
n'envisage que l'afflux de personnes moins pauvres.
aux réunions et tu peux faire capoter ou du moins faire ralentir
des projets. (...) La Grande-Borne, c'est comme si le Mont-Saint-Michel
était devenu un lieu d'hébergement pour résidents
de foyer Sonacotra et qu'on décide de raser le Mont-Saint-Michel
pour réduire les problèmes, et qu'il n'y ait pas un
architecte dans le tas pour dire halte là !"
sommet... C'est de la folie... Le capitalisme, je vais le ronger
de l'intérieur, comme un termite." Depuis l'âge
de 15 ans, Marc Duval est communiste : "Malgré toutes
les vicissitudes du PCF, je n'ai jamais rien trouvé de mieux
que cette tendance-là."
Kessler. "J'aurais aussi envie de m'atteler à un ouvrage sur les jargons. Proposer à chaque page, un texte absolument incompréhensible dans un registre différent avec le vocabulaire des architectes, par exemple, celui des imprimeurs, des médecins spécialistes... Ou bien encore enregistrer tous les accents des provinces françaises." Aux dernières nouvelles, Marc préparait un concert de jazz. Il devait jouer du saxophone avec son fils et deux potes, dans un bar d'Ivry-sur-Seine. "J'ai une putain d'angoisse quand je dois monter sur scène. Faut que je te laisse. Je dois répéter comme un malade." Paris, février 2000 Marie Gauthier
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