Pierre Bourgeade,
Warum,
éd. Tristram, 237 pages


e sens ses fesses serrer ma queue, je sens la crispation intérieure de ses fesses, non seulement je suis en elle, je suis elle.
Je me lançais alors dans mon sport favori qui était d'écrire la première phrase inoubliable d'un roman... d'un poème... mots qui s'inscriraient à jamais dans la mémoire des hommes et pour cause... puisqu'ils auraient pris naissance au plus profond de l'être... au plus creux... au plus chaud... comme si le sexe avait été
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le seul moyen de connaissance... et le seul moyen de l'exprimer!...
Parfois... de l'index sur ce dos assez long (...) il m'arrivait de tracer... du bout de l'ongle... comme je l'aurais fait sur une cire... un mot-clé que j'aurais eu peur d'oublier... un peu plus tard... cela dans ma tête devenue confuse... parce que je sentais que les choses étaient en train de m'échapper... que j'étais sur le point de perdre conscience... et que dans un instant... très vite... maintenant... ce ne serait plus moi... mais uniquement ce qui allait se passer... ce qui se passait entre mon sexe et le sien qui compterait... qui comptait... qui remplaçait tout... qui occupait tout... qui emportait tout..."

Pierre Bourgeade, Warum , pages 122 et 123.

Au cœur de l'être, à la frontière des mots... N'allez pas croire que Pierre Bourgeade manie l'anacoluthe ou l'ellipse à tour de plume. Ce passage, extrait du
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milieu de Warum - son dernier roman -, n'illustre guère la clarté et la concision de son style. Mais il reflète la volonté de l'écrivain d'embrasser la nature humaine au plus intime de son sexe, de nommer la sensation qui déjà se dérobe, de rhabiller le fugace par les représentations changeantes de la mémoire. Warum est un tourbillon où les corps de femmes valsent, sans lyrisme affecté, avec les interrogations métaphysiques; où le mystère se fait chair, jusqu'à la viande crue.
Warum ? Pourquoi ? Qu'est-ce qu'un roman ? Qu'est-ce que l'amour, le plaisir, le mal? Qu'est-ce l'homme? La conception de Warum, son agencement, ses thèmes sont autant de métaphores de la quête d'un écrivain réputé sulfureux et dont la"pire"provocation ne tient peut-être qu'à son refus de s'aveugler. Esprit curieux sans cesse en mouvement, homme sensible et délicat qui flirte avec les limites et ses limites, Pierre Bourgeade mêle au romanesque pur l'émotion biographique.
Son dernier roman est si riche, qu'une approche thématique me semblait plus judicieuse après cet avant-propos. J'ai choisi un ordonnancement
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entre les"métaphores de la quête"et l'entretien que j'ai eu avec Pierre Bourgeade. Mais lire la suite dans le désordre, selon l'intérêt du moment, est également possible.
Marie Gauthier

Argument-résumé
"Pierre se rend en voiture dans le nord de l'Europe pour retrouver une femme qu'il n'a pas revue depuis des années.
Aux rencontres qui émaillent son périple se superposent souvenirs, rêveries, fantasmes. L'action se déplace de Hanovre à Rome, du Massachusetts au Kenya. Les récits, les personnages naissent les uns des autres, ramènent les uns aux autres, au fil d'une construction aussi imprévue que limpide.
De page en page, chacun est montré ou métamorphosé dans ce qu'il possède de plus intime, son corps, sa vie sexuelle, un simple incident biographique - tout ce qui
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oblige l'individu à sortir de lui-même, parfois sans espoir de retour".
Warum, quatrième de couverture

La genèse d'un roman mouvant
"Elle s'appelait Karin Wartz, mais je l'appelais Warum car, à la manière des enfants dont elle avait les yeux interrogateurs et le front têtu, elle ne cessait de répéter "Warum ?" sitôt qu'on parlait de littérature. Warum ? ... Pourquoi ?... Pourquoi le roman change-t-il ? Et en quoi change-t-il ? Et pourquoi ne sait-on jamais en quoi il va changer ? ... Ni pour quelles raisons... ni dans quel sens... Excellentes questions qui rongent le sommeil de l'écrivain, de leurs dents petites et brillantes". Karin Wartz, étudiante allemande, achevait une thèse sur l'évolution du roman lorsque Pierre, le narrateur, l'a rencontrée. "La littérature française est extrêmement complexe. Les auteurs ont porté le livre dans toutes les directions. Dans les pays anglo-saxons, le flot est plus continu. En France, depuis un siècle, les ruptures sont
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ininterrompues", expliquait dernièrement Pierre Bourgeade au micro d'Alain Veinstein, sur France Culture. Qu'a pensé Warum du roman homonyme, si elle l'a lu ? J'ai oublié de le demander à l'écrivain.
Par son histoire, sa construction et sa matière, l'ouvrage paru chez Tristram est pour le moins foisonnant et atypique, dans l'œuvre même de Pierre Bourgeade. Au romanesque plus classique de l'Empire des livres, par exemple, des recueils de nouvelles comme Eros mécanique ou l'Argent ou encore des structures policières des récents Pitbull ou Téléphone rose, Warum ajoute, outre une approche réflexive sur l'écriture, une dimension autobiographique plus directe."Warum est un roman intérieur qui s'étale sur trente ans, m'explique l'écrivain. Je n'ai jamais tenu de journal intime. Mais j'ai toujours écrit sur des bouts de papier, des feuilles volantes."Un premier état de Warum avait été publié en 1993 au Terrain vague, chez Jean-Jacques Pauvert, sous le titre La nature du roman. Peu diffusé,"nettoyé de ses scories"anthropophagiques (lire"L'objet humain"), le livre était resté entre
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parenthèses jusqu'au moment où Jean-Hubert Gailliot et Sylvie Martigny des éditions Tristram ont poussé Pierre Bourgeade à leur confier le roman. Il raconte :"Je n'avais pas cessé d'y travailler depuis. L'écriture de Warum s'est, en fait, étalée sur dix ans. Ils m'ont dit :"Il faut qu'on lise le tout."Ils ont collationné, retapé les textes, supprimé les doublons. Sans eux, Warum ne serait pas paru. Ça partait dans tous les sens. Les éléments étaient séparés mais il y avait des lignes de force pour un ordonnancement dans le désordre."Un désordre inhérent au principe même de ce roman : saisir le travail du temps et de la mémoire. Il poursuit :"Si on écrit, c'est pour essayer d'approcher une certaine réalité et autant ne pas se masquer. Mais on n'est jamais soi-même. On rencontre des personnes qui ne savent pas elles-mêmes qui elles sont exactement. Un fantasme est vrai, mais dix ans après, le désir a changé, les personnes aussi. Et si le fantasme est vivace, le corps, lui, ne suit plus toujours. J'ai failli appeler ce roman"Magma"ou encore"Décomposition", décomposition de lasociété, de la relation amoureuse, décomposition de la
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personne aussi. Mes éditeurs - et je suis d'accord avec eux- ont trouvé ce titre trop connoté."Ainsi retrouve-t-on , réduite à deux pages dans Warum, une nouvelle qui était déjà parue, l'an passé dans L'argent, sous le titre Au Bois. L'histoire (trivialement : le narrateur accompagne en voiture une femme au bois de Boulogne, où elle s'exhibe devant des hommes excités et tout aussi démonstratifs) n'est plus tout à fait la même, élaguée mais toujours aussi interrogative sur les mystères du sexe."Je pourrais écrire trente versions différentes de ce texte, toujours un peu décalées, en fonction de mes expériences, du travail de ma mémoire."Roman analogique, Warum ressemble à la vie même. Pierre Bourgeade et les éditeurs n'en ont fixé qu'un état possible, travaillant, en vue de la publication, concordance des temps romanesques et vraisemblance du récit. Mais virtuellement, il est infini dans son principe d'élaboration."La nature du roman est la guerre entre le désir et la mémoire, entre l'écriture et le temps. La nature du roman est l'impossible".


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Les deux Paolo et la comtesse aux seins nus.
Fluctuant dans sa conception, Warum est un roman savamment élaboré. Polyphonique, il s'apparente à L'Aurore boréale, bien que l'écriture de cet ouvrage, paru en 1973, tienne davantage du poème, dans le travail des mots et leur fulgurance. Mais, l'histoire d'Hermine des Oublis et du jockey était, elle aussi, ponctuée d'épisodes autobiographiques plus ramassés -comme la visite chez le peintre et photographe Pierre Molinier. Et les aventures vécues, rapportées ou imaginées de Warum se juxtaposent pour mieux s'entrecroiser avec un certain culot à la fin du roman. Les personnages des contrées les plus éloignées, des milieux les plus divers finissent par entrer en relation, par les biais les plus décousus... Un mouchoir trouvé dans un hôtel parisien de rendez-vous galants est rendu à sa propriétaire lors d'une audience de cour d'assises. Laquelle propriétaire de cette fine pièce de tissu brodée à ses initiales, Anglaise d'origine, a croisé d'autres personnages dans des orgies à Rome... Chez tout autre écrivain, on trouverait
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le ressort romanesque trop cousu de fil blanc, d'un surréalisme à la Fantomas d'Allain et Souvestre, drôle à force de n'être pas crédible. Mais Pierre Bourgeade ravit, enchante et embobine en un tournemain, en romancier mais aussi dans la veine des conteurs-fabulistes du dix-huitième siècle.
Ainsi, l'histoire des deux Paolo et de la comtesse Cipriatti qui débute au premier tiers de Warum et se poursuit jusqu'à la fin, entrecoupée d'épisodes plus"réels"ou tout aussi imaginaires. Pizzaiolo, piazza Navona à Rome, Paolo le jeune, un beau garçon vaillant porté sur la bagatelle, voit arriver au bras de Paolo Frolani, soixante-quinze ans, critique littéraire à L'Espresso, Fulvia Cipriatti - la Comtesse dans l'intimité -, "célébrissime animatrice de Canale Oscuro, la chaîne des nuits amoureuses, comme on dit". "M'avez-vous regardée le soir où j'ai présenté ce reportage sur les boat people ? demanda l'animatrice (à Paolo le pizzaiolo) Je m'étais peinturluré le bout des seins au rouge à lèvres pour mieux dénoncer la tragédie."Au cuisinier qui demande à son homonyme ce qu'une telle femme peut
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bien faire avec un "vieux débris", le journaliste répond, vivement mais sans animosité :"Vieillesse et beauté sont deux tragédies qui prennent en chargent, à elles seules, la fugacité du monde, ce qu'ignorent les crétins de ton espèce". Emmenant le premier dans des orgies romaines, visitant l'autre dans son cabinet très particulier, la jeune femme décide d'organiser une soirée masquée où chacun, grâce aux prodiges des costumiers de cinéma, viendra avec son visage d'adolescent... Masques vénitiens et frôlements d'alcôve, la fable, enlevée comme la musique de Mozart, nous entraîne dans l'Italie de Casanova ou de Don Giovanni...

"Mille e tre, mille e tre"
Don Giovanni, Air du catalogue, livret de Da Ponte.
"D'un coup, les trois cents femmes se remirent à jacasser. Au milieu du premier rang, les épaules creusées en avant et soulevant du bras droit ses énormes seins, Marta Rimini parut les offrir de loin à Fellini. Du bout des doigts, elle lui envoya un
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baiser. Fellini ne le vit pas. Il avait enlevé ses lunettes, sur lesquelles il y avait de la buée, et il les essuyait machinalement au revers de sa veste (...)" Federico Fellini archivait par taille ou par forme des photos de centaines de seins, prises lors des castings ou postées par des admiratrices du monde entier... Pierre Bourgeade accumule dans Warum les figures de femmes. L'Italie, c'est bien connu, est la patrie de Casanova, et l'écrivain, joue (ce qu'il revendique) avec le lieu commun en évoquant la Cinecitta et le tournage de Mamma mia ! .
Mrs Barbara Hoolingwer, directrice d'une agence artistique de la côte Est des Etats-Unis, en pince pour les hommes jeunes et beaux. Avant de prétendues rencontres professionnelles, elle prépare ses caméras dans son bureau. Sitôt le mâle dans ses filets, action ! A l'insu de son partenaire, elle devient la vedette d'une vidéo porno qu'elle se réjouit de visionner le soir, seule devant sa télé... Une serveuse de restaurant d'autoroute arrondit de galanteries ses fins de mois et rêve d'une autre vie... Lucienne fréquente le Paris libertin et échangiste... N. "sue du con"
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dans la chaleur d'un été à San Giminiano... II y a aussi Eva, la Suédoise, rencontrée lors d'un après-midi libertin chez un ami-peintre : "Ce baiser, qu'Eva devait me donner tant de fois par la suite, n'était pas un baiser voluptueux. Ce n'était pas quelque chose d'érotique. C'était quelque chose de cru, de bestial, un bouche à bouche par lequel on n'aurait pas cherché à faire plaisir à quelqu'un mais bien à lui redonner un aliment épais -la chaire, la viande, la vie même". Héloïse, la religieuse, fugue avec un prêtre et sombre dans les hôtels de la gare du Nord. Harriet, l'amie américaine du narrateur se rend régulièrement au Kenya : "Je reste chaste six mois, puis mille hommes. Puis encore chaste six mois, puis mille hommes". Dans les villages reculés de la brousse, elle se nettoie de l'american way of life, puisant dans ce qu'elle estime être -elle en sera détrompée- les racines de notre humanité. "Deux cents, trois cents femmes ?" s'interroge le narrateur.
Qu'elle soit composée de femmes réelles ou de fiction, la collection de Pierre Bourgeade n'est pas un catalogue des bizarreries physiques (hirsutisme, lèvres
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disproportionnées...) comme le sont dans certains passages les Dames Galantes de Brantôme. Pas davantage qu'une somme de formes généreuses de matrones ou de beautés diaphanes des Ophélie de Fellini. Mais il s'agit de saisir les comportements de femmes dans l'amour, d'accumuler les expériences pour approcher, par leur chair et leurs fantasmes, en tournant autour du sexe, leur être et celui des hommes. Dans Au Bois, l'héroïne de la nouvelle déclare au narrateur : "Je vais finir par croire que les femmes connaissent mieux les hommes qu'ils ne se connaissent eux-mêmes". Pour Pierre Bourgeade, le corps est bien plus sûr qu'une âme. Visible, il est directement perceptible, palpable et malléable. Il réagit au plaisir, à la douleur. Dans sa jouissance, il est le témoin muet de l'infini.

"L'objet humain"
"Ce corps, ce petit morceau de matière qui nous est propre": pour éclairer son propos, l'écrivain aime citer cette phrase de Pascal. Warum est humain, trop
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humain. Humain jusqu'à la chair, jusqu'à la viande". Lorsque j'écris, expliquait Pierre Bourgeade à Jean-Hubert Gailliot dans un entretien paru dans les Inrockuptibles en 1996, la description est une façon de sortir du réel, une ouverture vers l'hallucination, une sorte d'animalisation ou d'érotisation du monde, qui est une possession du monde, non plus par la raison mais par le sexe et le fantasme. "Ici, l'animalisation et la possession vont au-delà de l'hallucination descriptive. Elles deviennent ingestion. Frôlant les limites, sur les traces transgressives de Georges Bataille, l'écrivain distille, tout au long du roman, des métaphores ou des scènes de cannibalisme. Dents carnassières, plats africains "au goût de sang et de terre", "arbre anthropophage" ou encore le baiser d'Eva s'insinuent sans crier gare au côté de passages immédiatement explicites. Alors que l'Art corporel bat son plein, Michel Journiac, l'un de ses fondateurs, organise un repas à base de boudin fabriqué avec son propre sang. Un homme est en prison pour avoir dévorer un sein. Deschamps, le curé défroqué, consomme Héloïse, la femme aimée, après son suicide. Il l'a
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tronçonnée puis a réparti les morceaux dans des Tupperware, comme l'a fait un Japonais qui a défrayé la chronique des faits divers et dont s'est inspiré le romancier, etc. "Guerres, exterminations, génocides, la Shoah, les camps.... Le siècle nous aura montré le fond de l'homme. L'humanité a été retournée comme le doigt d'un gant. On a vu ce que sont les viscères de l'esprit !", expliquait-il à Jean-Hubert Gailliot, dans un entretien paru dans L'Infini cette année. L'Art corporel c'est bien peu comparé aux produits que les Nazis tiraient du corps, de "l'objet humain", comme Pierre Bourgeade le surnomme...

Les limites de la langue française...
Vertige de l'extrême, l'anthropophagie à la limite de l'humain est aussi la position la plus avancée vers l'innommable de Warum. S'agissant de sexe, Pierre Bourgeade n'est nullement un écrivain de la pornographie, galvaudée ou non. Il s'inscrit au seuil. "La langue française ne permet pas d'exprimer le cru comme le latin ou
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l'occitan. Le français de Montaigne le permettait encore. Mais depuis Malherbe, le spectre de la langue est devenu étroit. Il faut qu'elle avance cette langue, en allant le plus loin possible sans tomber le plus bas possible. Quelques rares écrivains la travaillent dans ce sens, comme Medhi Behlaj Kacem ou Pierre Guyotat", m'explique-t-il.
Il poursuit :"Cependant depuis la publication des Immortelles -mon premier ouvrage- en 1966, la langue a évolué, au seuil d'une écriture pornographique. Ainsi, il y a vingt ans, l'éditeur aurait mis des points de suspension dans l'histoire des deux jeunes filles et de l'anguille qui a également été publiée dans Cybersex et autres nouvelles. Moi-même je n'étais pas certain de devoir inclure ce texte dans Warum : mes éditeurs ont insisté."Cette scène zoophile s'achève par le dépiautage de la bête encore vivante avant sa cuisson et son ingestion par les deux femmes.


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... et de la photographie.
"Ce que je ne peux pas dire avec les mots, je le photographie", me dit Pierre Bourgeade en me tendant un exemplaire de Fantômes et fantasmes, qui vient juste de paraître dans la toute récente maison d'édition Ornicar. J'y ai écrit une nouvelle sur la disparition du crâne du marquis Sade qui court tout au long des photos ou plutôt des photocopies de photos."Autoportraits déformés, oeil de voyeur, dos de femmes, sexes béants..."En couleur, ce cliché serait vulgaire et intolérable. Là, j'ai joué avec le noir et le blanc des photocopies de photocopies. Les photos deviennent abstraites, comme si un travail de la mémoire s'était déjà effectué."Dans Warum, la photographie est un thème récurrent. Ainsi, Karin Wartz, l'étudiante allemande, envoie à Pierre une photo d'elle "assise à la renverse sur un grand fauteuil, les reins calés par un dictionnaire, les mains où vous savez (...)" "J'ai beaucoup à apprendre de l'image que représente ce polaroïd", poursuit-elle dans sa lettre.
En exergue, l'écrivain cite Ezra Pound : "Que dit Tsin-Tsu ?/ Seuls les petits
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chiens/ Et les petits enfants/ Savent observer/ Avec minutie". Le narrateur examine un autre cliché de Warum : "La photo était prise à contre-jour. Le visage était noyé d'ombre. Vu de face, il semblait caché. Je le regardais de tout près, avec une loupe, les traits s'estompaient, se défaisaient, se dissolvaient en une mosaïque d'infimes formes géométriques. Une femme, cela?..." Si la photographie permet davantage de crudité, elle n'en est pas moins mouvante. Elle se fragmente à l'examen attentif, elle se"pixellise"et ne représente plus que l'absence.

En vivant, en écrivant
"J'habite pourtant le Pays Basque dont c'est l'une des spécialités culinaires, mais je déteste les anguilles. J'aime surtout les aliments doux comme les laitages"précise Pierre Bourgeade alors que nous conversons dans le calme de la pénombre de son"studio"de l'Odéon - un deux pièces parisien plutôt spacieux. Il m'y avait donné rendez-vous pour que nous puissions parler de Warum.
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A onze heures tapantes, je composais le digicode. La porte de son appartement était entrebâillée. A l'approche de mes pas, elle s'ouvrit. L'écrivain guettait mon arrivée, soucieux de m'éviter des errements dans les couloirs d'un bel immeuble ancien. En face de moi, je reconnaissais le ventre cousu et les lèvres closes de la Grande gaine de Maccheroni, un des dessins qui illustrent L1Aurore boréale. Je n'étais pas en territoire inconnu. Je la contemplais assise dans un canapé de cuir noir, seule. Il préparait du café. Après quelques phrases échangées sur le tableau, nos premières timidités estompées, je reconnaissais l'écrivain mais aussi l'homme avec qui j'avais cheminé dans Warum, bien sûr, mais aussi dans l'Aurore boréale, L'empire des livres, Les âmes juives, L'argent, Eros mécanique... Un homme pressé par l'envie de vivre, par l'envie d'écrire encore et encore. Un homme-tourbillon.
"Je me suis couché tard hier soir. J'étais au vernissage d'une exposition d'Orlan à la Maison européenne de la photographie. J'ai écrit le catalogue", me dit-il en me tendant Self-Hybridations, paru aux éditions Al Dante de Laurent Cauwet."Les
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femmes en ont assez de subir les pressions des hommes pour les critères esthétiques. Orlan, que je connaissais sans l'avoir rencontrée, était dans la mouvance de l'Art corporel dont je parle dans Warum . Elle préfère à présent le terme d'Art charnel qui prend en compte la dimension du plaisir. Là, elle s'est inspirée des critères de beauté aztèques, mayas ou olmèques. Dans ces traditions précolombiennes, on déformait le crâne pour permettre au cerveau se s'étendre et de se rapprocher du divin. Elle s'était déjà fait implanter deux bosses permanentes."Un peu plus tard : "Demain, je pars chez moi à Biarritz voir ma femme et mes enfants. Le semaine prochaine, je serai à Berlin. A l'occasion du dixième anniversaire de la chute du Mur, une de mes pièces de théâtre 9. November Berlin y sera interprétée par le Berliner Ensemble", me dit Pierre Bourgeade, à la fois dans le cadre de cet entretien, mais également pour s'excuser de me servir du café lyophilisé."Je n'ai pas eu le temps de faire les courses."Neuf livres publiés en 1999, trois romans policiers en cours et de front actuellement... Même si ce sont parfois
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des textes plus brefs, comme celui consacré à Orlan par exemple, et qui n'ont pas l'étoffe de Warum, c'est beaucoup. Pour autant, l'écrivain ne reste pas cloîtré des mois à son bureau. A propos de journal intime, il disait au micro d'Alain Veinstein :"Il me semble que si on vit sa journée, puis qu'après il faille passer plusieurs heures à écrire ce que l'on a vécu, on perd un temps extrême. J'ai toujours admiré des personnes tellement différentes comme Leiris, Green, Kafka qui ont écrit de grands journaux, mais qui ont passé une partie de leur vie non pas à vivre mais à écrire le journal. Alain Veinstein : C'est à dire à l'inventer... Pierre Bourgeade : Et ça, par conséquent, je n'ai jamais pu le faire."Ne pourriez-vous pas ralentir la cadence, avançais-je. Le non fut catégorique : "Plus je vieillis, plus le mouvement et l'écriture sont nécessaires à ma survie". "La nature du roman, c'est la survie".

Warum, dernière phrase.

Autres œuvres citées : Les Immortelles, Gallimard, collection Le Chemin (1966) - L'Aurore boréale, Le Chemin (1973) - Eros mécanique, Gallimard, collection L'Infini (1995) - Cybersex et autres nouvelles, éd. Blanche (1997) - Pitbull, Série noire, Gallimard (1998) - Les âmes juives, Tristram (1998) - L'argent, L'Infini (1998) - Téléphone rose, Série noire (1999) - Self-hybridations (avec Orlan), Al Dante (1999) - Fantômes et fantasmes, Ornicar (1999)
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