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n post-monde bloqué à la case barbarie, une
modernité fondue, irrémédiablement irradiée
par des guerres interminables où grouille une humanité
physiquement, moralement et oniriquement éreintée
: tel est le cauchemar éveillé auquel nous convie
le dernier roman d'Antoine Volodine.
À une époque imprécise
un futur simultanément antérieur et immédiat,
qui ressemble au passé (le vingtième siècle)
mais où le présent se traîne, n'en finit pas
, dans un théâtre qui semble être l'Europe
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l'Asie tout entières, un carnage parfaitement
généralisé a lieu par lequel les peuples sont «destinés
à fusionner (
) à bientôt se rejoindre en une
seule boue hurlante, gorgée de sang». Au commencement fut
une révolution mondiale et prolétarienne qui
donna vite lieu à des exterminations ethniques notamment,
et à deux reprises, des Ybürs et à la prolifération
d'un immense univers concentrationnaire, sorte d'archipel du goulag champignonneux
qui recouvrit de son délire meurtrier et disciplinaire la majeure
partie des territoires. Cet aspect du récit pourrait former une
parabole des deux derniers siècles en Occident : à la fois
le dix-neuvième, nationaliste et encore techniquement rudimentaire
(des obusiers, des régiments de cavalerie, des dirigeables, des
charrettes à yaks s'agitent dans le roman), et le vingtième,
plus rationalisé dans la psychose en masse (le goulag, les interrogatoires
en série par des «sections de la Légalité révolutionnaire»,
l'anonymat industrialisé de l'assassinat prenant le pas sur le
pogrom traditionnel). Comme dans 1984 de Georges Orwell, ou La
Jetée de Chris Marker, il n'y a aucune rédemption globale
à attendre pour l'humanité, définitivement assujettie
qu'elle est à une spirale de mort. L'Histoire même se
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résume à un «entre-guerres» qui, tel un cancer,
mange toute la chair du vivant, accapare tout l'oxygène de la planète,
s'épanche à l'infini tel un gaz écurant
prend toute la place. La chronologie, et les espoirs même
abstraits de futurs meilleurs qu'elle porte, s'est affaissée
en un présent à l'obèse morbidité dont on
ne sort pas. Volodine précise qu'on ne prend même plus la
peine de replâtrer les éclats de balles sur les murs entre
deux guerres. Comme si la lie de cinquante siècles d'histoire (en
Europe, en Asie, en Afrique) était concaténée et
purifiée des moindres moments de paix ou de civilisation.
Mais la forte novation du roman de Volodine tient
à la façon dont il figure cet affligeant paysage, ce Waste
Land paroxystique, par deux éléments symboliquement
et sensuellement très puissants : d'une part l'existence post-mortem
et chamane du héros éponyme Dondog ; et d'autre
part la naturalisation organique de la guerre, c'est-à-dire la
manière qu'elle a de devenir, de par son ubiquité et sa
permanence, une nouvelle forme de la nature elle-même. Dondog d'abord.
C'est un Ybür pris dans le destin tragique de son
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peuple exterminé et qui, dès son jeune âge, tente
de survivre. Il y parvient plus ou moins mal en ce que son être
corporel est bientôt offert à l'âme de l'un de ses
compagnons de combat, Schlumm, par la mère chaman et mourante de
ce dernier. Schlumm va vivre en Dondog, hébergé par lui.
Individu plutôt moyen, Dondog survit alors à près
de cinquante ans de camps, à moitié fou, oubliant sa vie
à mesure qu'elle a lieu, passivement chamanisé. C'est au
moment où il sort des camps que commence le récit. Un récit
schizophrène où Dondog, en train de mourir et de se transformer
en esprit chaman, tente de se venger de plusieurs personnes qui l'ont,
pense-t-il, trahi. Sa remémoration hétéronymique
autant qu'amnésique de cette trahison forme le récit. Au
moment où ce dernier a lieu, son narrateur et principal protagoniste
est dans un entre-deux-mondes : plus tout à fait humain, pas encore
complètement esprit. Son univers, son identité, ses souvenirs
se délitent. Il mute. Et sa mutation est l'instance de toutes les
lucidités paradoxales celles de l'amnésique racontant
ce dont il ne se souvient pas, ce qu'il n'a jamais su ou compris
sur l'histoire de cette humanité-là. Se forme ainsi au sein
du roman une forte conception aussi classiquement
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moderne soit-elle : de Musil à Kafka de l'écriture
et de la littérature comme retour à ce qui se dérobe,
ce qui ne fut jamais possédé l'identité, le
devenir historique, le langage : «Sur le noir qui a subsisté
au point de tout envahir, je peux greffer à peu près n'importe
quelle histoire (
) J'en parlerai quand je l'aurai totalement oublié,
pas avant, dit-il». Dans cette structure hélicoïdale
temporelle comme narrative, des personnages-calque interviennent en sur-imposition
à eux-mêmes tandis que Dondog performe le récit
plus qu'il ne le narre, car plutôt que d'être simplement schizophrène,
il se dédouble chamanistiquement : non seulement il abrite d'autres
âmes mais, individu post-mortem, il se dissocie de lui-même
en un rythme lent, assistant réellement aux événements,
comme télé-transporté en eux. Ainsi évoluent
Gabriella Bruna, Gulmuz Korsakov, Jessie Loo, Tony Bronx, dont Dondog
essaie de tirer au clair le rôle qu'ils jouèrent dans sa
vie.
La mue de Dondog est d'autant plus frappante qu'elle
est en symbiose avec un monde traumatisé par la barbarie déchaînée
et qui se meurt en une «détresse organique généralisée»,
elle-même à l'origine d'une politique minérale, physique.
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C'est l'autre grande invention de cette écriture que de figurer
une nature de l'histoire une histoire proprement naturelle, naturalisée
par le biais d'un listage très visuel du dépérissement,
du pourrissement du réel concret sous l'effet de l'interminable
guerre. Les êtres, les immeubles, les téléphériques,
les miradors, les routes, les objets : tout est si bien laissé
à l'abandon par l'impérieux et paradoxal effort de mort
qu'un lichen organique recouvre littéralement le réel comme
le vivant. Les pages où Volodine décrit la rencontre muette
et au ralenti entre Dondog et l'un des fantômes vivants de son passé
dans un appartement entièrement recouvert de mousse et d'insectes
sont à cet égard d'une force impressionnante, et resteront
comme une occurrence majeure de la figuration littéraire d'un univers
politique submergé par le fascisme et l'autisme morbide. À
la suite d'une incantation ratée, l'interlocuteur de Dondog est
affligé d'un plumage qui surgit sur sa peau, puis se rétracte,
à brefs intervalles, tandis qu'il devise dans un décor littéralement
mousseux, sur la brutalité inertielle et contingente de l'histoire
humaine. Une minéralisation du réel et, via le récit,
de l'historique, a ainsi lieu sous les yeux abasourdis du lecteur. La
puissance
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visuelle de l'écriture de Volodine est à cet égard
manifeste. Un organisme politique, fait de putréfaction contingente,
surnaturelle, et barbare est figuré par une écriture méticuleuse,
métallique et souverainement ironique c'est-à-dire
non pas cynique mais portée par les visions qui l'animent, jusque
dans ce qu'elles peuvent avoir de proprement délirant.
La nature de métastase des camps est elle-aussi
rendue de manière remarquable : les camps ont bientôt mangé
le non-camp du territoire ; ils s'avèrent en outre plus sûrs
et confortables que leur relatif et provisoire extérieur.
Ils filtrent. Ils sont l'estomac, ou plutôt le foie qui a métabolisé
le reste du corps politique et tout digéré dans la grande
décomposition du réel historique. Un sanctuaire barbelé
aux frontières indéfinies et mouvantes : «Lorsque
le système des camps se fut universalisé, l'aspiration à
fuir cessa de nous obséder. L'extérieur était devenu
un espace improbable, même les blattes les plus instables avaient
cessé d'en rêver ; les tentatives d'évasion s'effectuaient
à contrecur, dans des minutes d'égarement, elles ne
menaient jamais nulle part». Le territoire est de toute les manières
impraticable : «Dix-neuf jours de
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téléphérique, trente jours dans des péniches
et des trains, quinze semaines de marche». Dans les camps, tout
le monde semble condamné pour les mêmes motifs, douteux,
et les peines s'additionnent pour former une gigantesque peine interchangeable.
Les prisonniers deviennent des insectes, ils se nomment des "blattes",
roulent des cigarettes de lichen dans du papier arraché aux livres
de bibliothèques (notamment dans les Contes des Mille et une
nuits), tandis que le «temps légendaire de la révolution
mondiale» s'écoule paisiblement et que «l'univers radieux
du travail et des collectifs fraternels s'était étendu à
toute la surface du globe, sans exception ou presque».
L'amnésie comme antidote à trop d'absurdité.
Cette stratégie, qui n'est pas sans rappeler celle des protagonistes
des romans et des pièces de Beckett, ouvre ce livre vers une vie
qui résiste, malgré tout. Reste que l'intensification du
pire en politique devient concrète dans Dondog, se fait
organique plutôt que métaphorique ou symbolique. Ce qui en
rend la lecture suffocante, et si précieuse. Ce n'est pas,
me semble-t-il, un roman de surnaturel ou de science-fiction, ni une simple
parabole sur le fascisme, mais une très originale figuration
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de la nature proprement physique que peut prendre la psychose généralisée.
Un roman proprement visionnaire : non pas pré-figurant quoi que
ce soit, mais inventant des devenirs concrets aux calamités politiques
du siècle passé, et donnant ainsi forme à la luxuriance
délirante, tragique et absurde de l'histoire.
Une vie de chien, ou une vision organique de la violence politique,
une lecture de Dondog, d'Antoine Volodine.
Par Jérôme Game
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