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n fil de mots qui progresse comme un têtard sur la page, par
bonds alignés, statiques et silencieux ; une pensée-style
qui se projette en glissant par contamination, sans cri, monocorde
même, mais simultanément des plus intense et hypnotique
: telle est l'écriture, non-surréaliste et monologique
qu'en apparence, en réalité éminemment originale
et moderne, Christophe Tarkos porte à l'éclat dans
PAN, son avant-dernier livre. En un régime
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hétéroclite à la palette très variée,
avec plusieurs rythmes différents, ainsi que des régimes
de présentation, d'élocution et d'inventions lexicales,
un langage se crée, véritable morphing verbal sur la page
ou in vivo (la dimension de la performance est essentielle au travail
de Tarkos, qui en est l'un des plus éminents praticiens de sa
génération, celle qui a commencé à publier
dans les années 1990). Comme celle des ouvrages précédents,
la lecture de PAN fait ainsi venir à l'esprit plusieurs couples
de mots, et tout l'intérêt du livre est de découvrir,
à contre-courant des habitudes, la mesure dans laquelle ces derniers
sont à plusieurs égards synonymes l'un de l'autre : inertie-matière,
devenir-flux, impersonnalité-événement, cartographie-agencement.
Le volume est organisé en recueil comportant
un texte inédit, Les Nuages, et reprenant des textes publiés
auparavant en revue (Poézi prolétèr, Java, Action
poétique, Facial, Doc(k)s, Quaderno, etc.) et dans un petit livre
au tirage confidentiel, Le Train. Caractéristique de l'écriture
de Tarkos, PAN s'articule
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autour d'une série d'objets plus prosaïques les uns que
les autres (le son, le bruit, la nappe, le tuba, un truc, un doigt dans
l'eau, le souffle, la promenade, etc.), et tisse à leur occasion
des textes sans sujet, sans décor, sans objet, mais de pure matière,
de purs affects, et dont l'existence se confond avec celle de l'expression
qui les porte : Christophe Tarkos est un magnifique poète de
l'immanence. D'un mot à l'autre via leur forme/son/rythme, en
une déclinaison littérale dont la signification est plus
à trouver dans l'absence de contrôle sur la glotte (donc
sur le sens) qu'elle révèle qu'en une quelconque herméneutique
systématique ("la nappe est nappante toutes les bulles des
boules ont des sens sont nappées maintenant"), l'ouvrage
est composé de longs blocs de textes qui semblent autant de carrés,
de pâtés même, où la question de la présence
propre du locuteur comme de ses interlocuteurs devient complètement
superflue: il n'y a aucun 'message' dans cette poésie, aucun
'contenu' à 'faire passer'. Plutôt : une énergie
primaire dans le débit des mots et que façonne la voix.
Au lieu d'un contenu, c'est cette ligne même qui affecte le lecteur
grâce à
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ses changements de rythme oscillant entre l'inertie, l'opaque, le
pâteux, le compact, d'une part, et le cristallin, le fluide,
le dégagé, d'autre part : "la littérature
tient le coup. Dans la trituration de les ses mouvements illisibles
par les ses propres carrés soutenus forme s'assoit en tenant
pour tenir à ses propres tiraillements". A l'échelle
du volume, ce jeu schizophrène donne l'impressionnante sensation
que Christophe Tarkos est parvenu à inventer en mots une pâte
à modeler fluide, quelque chose qui à la fois résiste
par son coffre et sa masse, tout en étant mobile par son débit
-autrement dit, qui a une très vive pertinence politique :
"Nous sommes sur un extrémisme radical large, un extrémisme
large composé de milliers de petites utopies qui forment une
surface extrémiste tant elles sont extrêmement nombreuses,
un extrémisme de surface". Il a lui même précisé
cette détermination de son travail dans un manifeste, Le Signe
=, où il forme le concept de pâte-mot, qui est "la
substance, est la substance de mots assez englués pour vouloir
dire, on peut se déplacer dans pâte-mot comme dans une
compote, pâte-mot est une
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substance dont on peut mettre à plat la substance". Le
sens est une matière, il est malléable. On le construit,
on le déconstruit, comme des esquisses de pâte à
modeler. PAN révèle ainsi l'immanence du sens au langage,
c'est-à-dire au corps parlant, au corps bougeant (fût-ce
imperceptiblement), au corps inscrit politiquement : "Tant mieux
que, tant à aller au flair, en allant de faire attention, si
c'est pour pouvoir continuer tant à n'aller qu'avec. Aller
est aller à l'aventure". En cela, le monisme matérialiste
de Tarkos (l'esprit est un flot de sang se reconfigurant sans cesse
et prenant forme en un corps et les mots qu'il produit) le rend proche
de toute la poésie contemporaine qui fait de l'indéterminé
linguistique et littéraire une manifestation parmi d'autres
(celle du corps justement, celle du sens, du politique, etc.) de l'indétermination
fondamentale du vivant. Dans ce qu'elle signifie, cette poésie
n'a ainsi rien en propre : elle est une fenêtre particulière
sur un monde et un sens toujours à reconstruire, éternellement
à reformer, qui n'ont pour ainsi dire jamais d'antériorité
sur eux-mêmes (c'est une poésie dont le sérieux
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étymologique est si littéral qu'il en manifeste l'ironie
constitutive), et qui, d'une certaine façon, n'ont ni mémoire
ni passé (ce que d'aucuns décrient violemment sans y
déceler ce qui seul autorise la création du nouveau).
Autrement dit, loin d'être 'linguistique', la poésie
de PAN rappelle à l'aide des puissances propres aux mots, non
seulement que Dieu est mort mais qu'en plus, l'humain et ce qui se
glorifie comme sa plus belle prouesse, son plus propre exploit -le
langage- est de la matière comme le reste: il n'est pas habité;
c'est de la chose -que de la chose, c'est-à-dire exactement
ce qu'il faut pour que tout soit possible: "je suis tout à
fait élastique par la pensée". Loin d'être
anti-humaniste et de 'désespérer' tout le monde (comme
une même nostalgie de prêtres le reprocha en leur temps
aux généalogies d'un Foucault et aux dé-territorialisations
d'un Deleuze...), une telle uvre engage au contraire le monde
à intensifier ses (auto)créations, fût-ce dans
une pratique du moi, de l'époque, et du langage comme expériences
de la dépossession de soi. Ces dernières s'opèrent
concrètement via la dissolution et la reconfiguration des choses
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et événements les plus triviaux, eux-mêmes ponctionnés
dans le roulé du monde, déjà faits pâtes
comme qui dirait. Et à lire PAN, l'on est en effet physiquement
affecté par cette propriété hypnotique : l'on
se concentre pour suivre mais bientôt, le texte nous happe
complètement, nous aspire, nous mange, telle une pâte
à brique que notre propre lecture ou audition est en train
de malaxer, rouler, compresser -on se retrouve dedans, ingéré
par cette masse sans visage, sans nom, sans identité, qui
ne s'arrête pas, n'en finit jamais. On sombre alors pendant
quelques paragraphes, puis se reprend -mais justement, pas besoin
de se crisper : un tel événement -le lâché,
le déraillé- est la meilleur marque de la réussite
du texte.
Dans PAN, la poésie est comme le je: une
natura naturans ouverte en un pur présent, une contingence,
un mouvement qui se forme et se déforme, et se reforme et se
redéforme, en une perpétuité faite instant -une
ligne qui n'en finit pas. Pour le dire autrement: elle est l'acte
par lequel un attribut (la pensée) se fait substance (la nature),
et une substance, attribut: "je peux, par la pensée, découvrir
toute chose
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(...), car c'est bien plus que cela, je ne me fatiguais pas, je
transformais par mon métabolisme sa masse inerte en pensée
sans la moindre fatigue, sans consommer la moindre énergie".
A la relative inertie du monde correspond ainsi avec Christophe
Tarkos une pensée comme matière qui parvient pleinement
à déjouer les cours déjà joués
du monde et à en permettre d'autres -de la poésie.
Jérôme Game
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