Christophe Tarkos,
Pan,
éd. P.O.L., coll. Poésie
253 pages, 21.34 euros


n fil de mots qui progresse comme un têtard sur la page, par bonds alignés, statiques et silencieux ; une pensée-style qui se projette en glissant par contamination, sans cri, monocorde même, mais simultanément des plus intense et hypnotique : telle est l'écriture, non-surréaliste et monologique qu'en apparence, en réalité éminemment originale et moderne, Christophe Tarkos porte à l'éclat dans PAN, son avant-dernier livre. En un régime
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hétéroclite à la palette très variée, avec plusieurs rythmes différents, ainsi que des régimes de présentation, d'élocution et d'inventions lexicales, un langage se crée, véritable morphing verbal sur la page ou in vivo (la dimension de la performance est essentielle au travail de Tarkos, qui en est l'un des plus éminents praticiens de sa génération, celle qui a commencé à publier dans les années 1990). Comme celle des ouvrages précédents, la lecture de PAN fait ainsi venir à l'esprit plusieurs couples de mots, et tout l'intérêt du livre est de découvrir, à contre-courant des habitudes, la mesure dans laquelle ces derniers sont à plusieurs égards synonymes l'un de l'autre : inertie-matière, devenir-flux, impersonnalité-événement, cartographie-agencement.

Le volume est organisé en recueil comportant un texte inédit, Les Nuages, et reprenant des textes publiés auparavant en revue (Poézi prolétèr, Java, Action poétique, Facial, Doc(k)s, Quaderno, etc.) et dans un petit livre au tirage confidentiel, Le Train. Caractéristique de l'écriture de Tarkos, PAN s'articule
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autour d'une série d'objets plus prosaïques les uns que les autres (le son, le bruit, la nappe, le tuba, un truc, un doigt dans l'eau, le souffle, la promenade, etc.), et tisse à leur occasion des textes sans sujet, sans décor, sans objet, mais de pure matière, de purs affects, et dont l'existence se confond avec celle de l'expression qui les porte : Christophe Tarkos est un magnifique poète de l'immanence. D'un mot à l'autre via leur forme/son/rythme, en une déclinaison littérale dont la signification est plus à trouver dans l'absence de contrôle sur la glotte (donc sur le sens) qu'elle révèle qu'en une quelconque herméneutique systématique ("la nappe est nappante toutes les bulles des boules ont des sens sont nappées maintenant"), l'ouvrage est composé de longs blocs de textes qui semblent autant de carrés, de pâtés même, où la question de la présence propre du locuteur comme de ses interlocuteurs devient complètement superflue: il n'y a aucun 'message' dans cette poésie, aucun 'contenu' à 'faire passer'. Plutôt : une énergie primaire dans le débit des mots et que façonne la voix. Au lieu d'un contenu, c'est cette ligne même qui affecte le lecteur grâce à
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ses changements de rythme oscillant entre l'inertie, l'opaque, le pâteux, le compact, d'une part, et le cristallin, le fluide, le dégagé, d'autre part : "la littérature tient le coup. Dans la trituration de les ses mouvements illisibles par les ses propres carrés soutenus forme s'assoit en tenant pour tenir à ses propres tiraillements". A l'échelle du volume, ce jeu schizophrène donne l'impressionnante sensation que Christophe Tarkos est parvenu à inventer en mots une pâte à modeler fluide, quelque chose qui à la fois résiste par son coffre et sa masse, tout en étant mobile par son débit -autrement dit, qui a une très vive pertinence politique : "Nous sommes sur un extrémisme radical large, un extrémisme large composé de milliers de petites utopies qui forment une surface extrémiste tant elles sont extrêmement nombreuses, un extrémisme de surface". Il a lui même précisé cette détermination de son travail dans un manifeste, Le Signe =, où il forme le concept de pâte-mot, qui est "la substance, est la substance de mots assez englués pour vouloir dire, on peut se déplacer dans pâte-mot comme dans une compote, pâte-mot est une
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substance dont on peut mettre à plat la substance". Le sens est une matière, il est malléable. On le construit, on le déconstruit, comme des esquisses de pâte à modeler. PAN révèle ainsi l'immanence du sens au langage, c'est-à-dire au corps parlant, au corps bougeant (fût-ce imperceptiblement), au corps inscrit politiquement : "Tant mieux que, tant à aller au flair, en allant de faire attention, si c'est pour pouvoir continuer tant à n'aller qu'avec. Aller est aller à l'aventure". En cela, le monisme matérialiste de Tarkos (l'esprit est un flot de sang se reconfigurant sans cesse et prenant forme en un corps et les mots qu'il produit) le rend proche de toute la poésie contemporaine qui fait de l'indéterminé linguistique et littéraire une manifestation parmi d'autres (celle du corps justement, celle du sens, du politique, etc.) de l'indétermination fondamentale du vivant. Dans ce qu'elle signifie, cette poésie n'a ainsi rien en propre : elle est une fenêtre particulière sur un monde et un sens toujours à reconstruire, éternellement à reformer, qui n'ont pour ainsi dire jamais d'antériorité sur eux-mêmes (c'est une poésie dont le sérieux
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étymologique est si littéral qu'il en manifeste l'ironie constitutive), et qui, d'une certaine façon, n'ont ni mémoire ni passé (ce que d'aucuns décrient violemment sans y déceler ce qui seul autorise la création du nouveau). Autrement dit, loin d'être 'linguistique', la poésie de PAN rappelle à l'aide des puissances propres aux mots, non seulement que Dieu est mort mais qu'en plus, l'humain et ce qui se glorifie comme sa plus belle prouesse, son plus propre exploit -le langage- est de la matière comme le reste: il n'est pas habité; c'est de la chose -que de la chose, c'est-à-dire exactement ce qu'il faut pour que tout soit possible: "je suis tout à fait élastique par la pensée". Loin d'être anti-humaniste et de 'désespérer' tout le monde (comme une même nostalgie de prêtres le reprocha en leur temps aux généalogies d'un Foucault et aux dé-territorialisations d'un Deleuze...), une telle œuvre engage au contraire le monde à intensifier ses (auto)créations, fût-ce dans une pratique du moi, de l'époque, et du langage comme expériences de la dépossession de soi. Ces dernières s'opèrent concrètement via la dissolution et la reconfiguration des choses
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et événements les plus triviaux, eux-mêmes ponctionnés dans le roulé du monde, déjà faits pâtes comme qui dirait. Et à lire PAN, l'on est en effet physiquement affecté par cette propriété hypnotique : l'on se concentre pour suivre mais bientôt, le texte nous happe complètement, nous aspire, nous mange, telle une pâte à brique que notre propre lecture ou audition est en train de malaxer, rouler, compresser -on se retrouve dedans, ingéré par cette masse sans visage, sans nom, sans identité, qui ne s'arrête pas, n'en finit jamais. On sombre alors pendant quelques paragraphes, puis se reprend -mais justement, pas besoin de se crisper : un tel événement -le lâché, le déraillé- est la meilleur marque de la réussite du texte.
Dans PAN, la poésie est comme le je: une natura naturans ouverte en un pur présent, une contingence, un mouvement qui se forme et se déforme, et se reforme et se redéforme, en une perpétuité faite instant -une ligne qui n'en finit pas. Pour le dire autrement: elle est l'acte par lequel un attribut (la pensée) se fait substance (la nature), et une substance, attribut: "je peux, par la pensée, découvrir toute chose
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(...), car c'est bien plus que cela, je ne me fatiguais pas, je transformais par mon métabolisme sa masse inerte en pensée sans la moindre fatigue, sans consommer la moindre énergie". A la relative inertie du monde correspond ainsi avec Christophe Tarkos une pensée comme matière qui parvient pleinement à déjouer les cours déjà joués du monde et à en permettre d'autres -de la poésie.

Jérôme Game

 

 

 
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