Christian Prigent,
L'Âme,
éd. P.O.L., coll. Poésie,
119 pages, 19.82 euros


'M

on nom est Confusion' nous dit magnifiquement le dernier livre de Christian Prigent. Mon corps, mon âme, sont accélération centripète et dissémination de l'un dans l'autre, perpétuel hoquet tressé, convulsion qui n'en finit pas, métamorphose constante de l'agencement écrivant -ce corps, comme bout de négatif pur. Car la subjectivité, tout comme la langue, n'existent pas -ou uniquement comme tyrans. De ces dispositifs, de ces fausses "natures" qui
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nous asphyxient, on a donc immanquablement à s'abstraire, l'on doit coûte que coûte survivre. Et c'est exactement ce que fait L'Âme : en huit étapes (petit lever, passage au jardin, un peu de campagne, vue sur la mer, compte tenu des mots, salut les savants!, tentative d'idylle, tombée du jour) formant une nouvelle Belle journée (titre du premier recueil de poèmes de Prigent, paru en 1969), le livre invente une béance constitutive du réel, un plein rempli de vide, où l'insignifiance règne et contamine toutes personnes et toutes choses vécues l'espace d'un jour: corps, paysages, langages.
En une immanence radicale rappelant le Corps sans Organes d'Artaud reconceptualisé par Deleuze et Guattari, Prigent fait ainsi surgir un langage d'outre-langue qu'il identifie à la corporéité comme masse indéterminée. Le poétique, unifiant ces deux enjeux -corps et langue-, en opère la déstabilisation mutuelle: le corporel et le langagier sont respectivement la possibilité l'un de l'autre. L'Âme rend ainsi particulièrement explicite le programme que Prigent a

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assigné à la littérature moderne en général et à son œuvre en particulier, depuis Ceux qui MerdRent jusqu'à Une Erreur de la nature en passant par A quoi bon encore des poètes?, et qui est l'incessante subversion de l'"idylle" de soi à soi et de soi aux autres qui tient lieu de subjectivité moderne. Ce que dévoile ce livre en particulier est ce que la décorporalisation comporte d'épreuve spirituelle -et vice versa : comment le devenir de l'âme en tant que matière est celui de la chair et de ses agencements toujours précaires : "car l'âme est la lame/qui cuit la/muqueuse qui/creuse la vie/est un trou d'âme meulé/dans/la masse du corps pas". Et cette identification est riche en affres de tous genres -physiques et linguistiques. L'acte sexuel en particulier, où se cristallisent les énergies comme les narcissismes les plus vivaces ("ah! fatigue! lumbago!/fardeau d'ego libido zéro!", "ça gaina de glaire/ma chair/d'amour d'âme d'eau fraîche ma/chair de gloire libidifère"), ne retranche rien à l'incroyable difficulté et à la violence impliquées par un tel programme: l'âme, s'aperçoit Prigent, c'est l'humeur dans le fond du con qui glisse

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quand on en sort ("car l'âme au fond est le vœu/de vide en tout ou vivre/auprès d'un con"). L'on est ainsi condamné à prendre les corps et à se prendre soi-même comme corps dans celui de l'Autre pour "vérifier", sempiternellement, que l'on n'existe pas -savoir : que l'on n'existe qu'à proportion d'un travail de Sisyphe qui nous re-forme sans cesse en puissance indéterminée ("sois l'insu de toi l'en-soi tu/(...) le gaz indécis entre ta cervelle/et l'espèce de graisse que t'as comme cerveau"). Là est toute la puissance de liberté contenue dans ce lyrisme aux accents tragiques : c'est qu'à cette viande, on n'y croit pas, -pouvant ainsi survivre à la prédétermination qu'elle tente de nous imposer ("sitôt ça dit/m'enlève à la viande"). Violenter la signifiance despotique des inscriptions sociales sur le corps, violenter le viol du langage dans la glotte, en exposer par langage-moudre, poudre, découdre, le tyrannique arbitraire qui tente à chaque instant de s'imposer en "nature" : tel est l'enjeu, impérieux, de ce livre : "(...) zéro dit l'âme ce qui se/mesure périt pas moi je suis/l'informe la couleur je/coule dans le sans bord si je meurs". Car l'âme est au

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corps ce que la poésie est à la langue, un devenir brutal et cassant, une intensification brisant le pré-formé dans le néant -une défiguration: "l'âme est une phrase un cordon qui roule/(...) que faire ça boude à peine dans l'air/défaire dis-je/défaire/et tordre". Autrement dit: faire valoir coûte que coûte, à chaque instant, à la dynamite s'il le faut (et il le faut), l'iconoclasme devant l'image, la figure qui revient -le despote jamais lassé. Avec Prigent, le corps est dans la langue et combat la langue officielle, et la langue est le corps explosé qui combat le corps tyrannique. A cet égard, Prigent est à la littérature moderne ce que Francis Bacon est à la peinture du même nom, ou Stan Brakhage au cinéma: mêmes enjeux, mêmes moyens: l'âme est l'impersonnel, et la poésie consiste à défaire la figure humaine ("zéro viande hourra/(...) j'entends creuser l'âme j'entends/rien que sa larme rien en moi/qu'un rien matelassé de joie/un trou pâmé mouillé"), faire du trou par une langue schize (Deleuze) qui, en hachurant, mâchant, entrecoupant, parvient à exprimer en mots ce que la matière des choses -âmes,

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corps- a de constructiviste, et ce que la forme est l'avenir -transitoire- de l'âme ("(...) je suis/l'âme la sueur/de l'ombre le/croûton de chair mangé/d'un moisi de terre").
Invariablement, ce programme sera celui d'une poésie de combat, ontologiquement militante comme l'ontologie de Deleuze peut être dite politiquement militante: inscrite, ouverte, mais ayant choisi, ayant produit une direction (ce qui change tellement des impuissances ambiantes, innombrables!...: impuissances à penser, impuissances à faire ligne, voie).
Cela permet aussi de comprendre pourquoi dans ce livre, comme dans tous ceux de Prigent, suinte une angoisse, un ventre qui fait rage, un trou qui n'en finit pas, une hystérie se maîtrisant elle-même en langue -ici sous forme d'une série de petits blocs de vers à la lisière, souvent, de l'hémistiche. Il y a du ça dans ces vers -à tous les sens du terme. Le je, c'est du ça, qui se déplace, se pourfend, se pique, se reprend. C'est de la masse qui se masse, qui pète, craquette, n'est pas quiète -malgré

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parfois quelques encalmées. Et bien sûr, cette défiguration croisée du corps et de l'âme passe par la voix, la lecture du texte, que l'auteur performe inlassablement à travers toute la France et quasiment toute l'année.

Si l'âme est un corps, est un sexe, si elle est langage qui s'entremanche, se pénètre, s'entr'affecte, alors écrire est difficile, ne va pas de soi. Et c'est précisément dans sa façon d'assumer cette épreuve de l'écriture comme insensé perpétuellement reformé en œuvre, c'est-à-dire dans la lutte que son corps-langage livre sans relâche à un anthropomorphisme despotique (le corps détruit et est reconstruit dans l'acte même d'écrire), que l'impressionnante énergie iconoclaste de Christian Prigent nous est si nécessaire.

Jérôme Game


Jérôme Game est un nouveau collaborateur de la revue. Il a 28 ans. Auteur, critique et traducteur, il a notamment écrit pour Art Press et les Temps Modernes
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