nous asphyxient, on a donc immanquablement à
s'abstraire, l'on doit coûte que coûte survivre. Et c'est
exactement ce que fait L'Âme : en huit étapes (petit lever,
passage au jardin, un peu de campagne, vue sur la mer, compte tenu des
mots, salut les savants!, tentative d'idylle, tombée du jour) formant
une nouvelle Belle journée (titre du premier recueil de poèmes
de Prigent, paru en 1969), le livre invente une béance constitutive
du réel, un plein rempli de vide, où l'insignifiance règne
et contamine toutes personnes et toutes choses vécues l'espace
d'un jour: corps, paysages, langages.
En une immanence radicale rappelant le
Corps sans Organes d'Artaud
reconceptualisé par Deleuze et Guattari, Prigent fait ainsi surgir
un langage d'outre-langue qu'il identifie à la corporéité
comme masse indéterminée. Le poétique, unifiant ces
deux enjeux -corps et langue-, en opère la déstabilisation
mutuelle: le corporel et le langagier sont respectivement la possibilité
l'un de l'autre.
L'Âme rend ainsi particulièrement
explicite le programme que Prigent a
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assigné à la littérature moderne en général
et à son uvre en particulier, depuis
Ceux qui MerdRent
jusqu'à
Une Erreur de la nature en passant par
A quoi
bon encore des poètes?, et qui est l'incessante subversion
de l'"idylle" de soi à soi et de soi aux autres qui tient
lieu de subjectivité moderne. Ce que dévoile ce livre en
particulier est ce que la décorporalisation comporte d'épreuve
spirituelle -et vice versa : comment le devenir de l'âme en tant
que matière est celui de la chair et de ses agencements toujours
précaires : "car l'âme est la lame/qui cuit la/muqueuse
qui/creuse la vie/est un trou d'âme meulé/dans/la masse du
corps pas". Et cette identification est riche en affres de tous genres
-physiques et linguistiques. L'acte sexuel en particulier, où se
cristallisent les énergies comme les narcissismes les plus vivaces
("ah! fatigue! lumbago!/fardeau d'ego libido zéro!",
"ça gaina de glaire/ma chair/d'amour d'âme d'eau fraîche
ma/chair de gloire libidifère"), ne retranche rien à
l'incroyable difficulté et à la violence impliquées
par un tel programme: l'âme, s'aperçoit Prigent, c'est l'humeur
dans le fond du con qui glisse
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quand on en sort ("car l'âme au fond est le vu/de vide
en tout ou vivre/auprès d'un con"). L'on est ainsi condamné
à prendre les corps et à se prendre soi-même comme
corps dans celui de l'Autre pour "vérifier", sempiternellement,
que l'on n'existe pas -savoir : que
l'on n'existe qu'à
proportion d'un travail de Sisyphe qui nous re-forme sans cesse en puissance
indéterminée ("sois l'insu de toi l'en-soi tu/(...)
le gaz indécis entre ta cervelle/et l'espèce de graisse
que t'as comme cerveau"). Là est toute la puissance de liberté
contenue dans ce lyrisme aux accents tragiques : c'est qu'à cette
viande,
on n'y croit pas, -pouvant ainsi survivre à la prédétermination
qu'elle tente de nous imposer ("sitôt ça dit/m'enlève
à la viande"). Violenter la signifiance despotique des inscriptions
sociales sur le corps, violenter le viol du langage dans la glotte, en
exposer par langage-moudre, poudre, découdre, le tyrannique arbitraire
qui tente à chaque instant de s'imposer en "nature" :
tel est l'enjeu, impérieux, de ce livre : "(...) zéro
dit l'âme ce qui se/mesure périt pas moi je suis/l'informe
la couleur je/coule dans le sans bord si je meurs". Car l'âme
est au
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corps ce que la poésie est à la langue, un devenir brutal
et cassant, une intensification brisant le pré-formé dans
le néant -une défiguration: "l'âme est une phrase
un cordon qui roule/(...) que faire ça boude à peine dans
l'air/défaire dis-je/défaire/et tordre". Autrement
dit: faire valoir coûte que coûte, à chaque instant,
à la dynamite s'il le faut (et il le faut), l'iconoclasme devant
l'image, la figure qui revient -le despote jamais lassé. Avec Prigent,
le corps est dans la langue et combat la langue officielle, et la langue
est le corps explosé qui combat le corps tyrannique. A cet
égard, Prigent est à la littérature moderne ce que
Francis Bacon est à la peinture du même nom, ou Stan Brakhage
au cinéma: mêmes enjeux, mêmes moyens: l'âme
est l'impersonnel, et la poésie consiste à défaire
la figure humaine ("zéro viande hourra/(...) j'entends creuser
l'âme j'entends/rien que sa larme rien en moi/qu'un rien matelassé
de joie/un trou pâmé mouillé"), faire du trou
par une langue schize (Deleuze) qui, en hachurant, mâchant, entrecoupant,
parvient à exprimer en mots ce que la matière des choses
-âmes,
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corps- a de constructiviste, et ce que la forme est l'avenir -transitoire-
de l'âme ("(...) je suis/l'âme la sueur/de l'ombre le/croûton
de chair mangé/d'un moisi de terre").
Invariablement, ce programme sera celui d'une poésie de combat,
ontologiquement militante comme l'ontologie de Deleuze peut être
dite politiquement militante: inscrite, ouverte, mais ayant choisi, ayant
produit une direction (ce qui change tellement des impuissances ambiantes,
innombrables!...: impuissances à penser, impuissances à
faire ligne, voie).
Cela permet aussi de comprendre pourquoi dans ce livre, comme dans tous
ceux de Prigent, suinte une angoisse, un ventre qui fait rage, un trou
qui n'en finit pas, une hystérie se maîtrisant elle-même
en langue -ici sous forme d'une série de petits blocs de vers à
la lisière, souvent, de l'hémistiche. Il y a du
ça
dans ces vers -à tous les sens du terme. Le je, c'est du ça,
qui se déplace, se pourfend, se pique, se reprend. C'est de la
masse qui se masse, qui pète, craquette, n'est pas quiète
-malgré
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parfois quelques encalmées. Et bien sûr, cette défiguration
croisée du corps et de l'âme passe par la voix, la lecture
du texte, que l'auteur performe inlassablement à travers toute
la France et quasiment toute l'année.
Si l'âme est un corps, est un sexe, si elle est langage qui s'entremanche,
se pénètre, s'entr'affecte, alors écrire est difficile,
ne va pas de soi. Et c'est précisément dans sa façon
d'assumer cette épreuve de l'écriture comme insensé
perpétuellement reformé en uvre, c'est-à-dire
dans la lutte que son corps-langage livre sans relâche à
un anthropomorphisme despotique (le corps détruit et est reconstruit
dans l'acte même d'écrire), que l'impressionnante énergie
iconoclaste de Christian Prigent nous est si nécessaire.
Jérôme Game
Jérôme Game est un nouveau collaborateur de la revue. Il
a 28 ans. Auteur, critique et traducteur, il a notamment écrit
pour Art Press et les Temps Modernes
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