Camille Laurens,
Dans ces bras-là,
éd. P.O.L., coll. Blanche Typo
296 pages, 18.29 euros



on pas la contemplation nostalgique et satisfaite d'un éternel masculin, non pas un don juanisme conjugué au féminin et qui serait tout aussi narcissique et répétitif que son mâle vis-à-vis, non pas une fille-à-son-papa qui tenterait de reproduire l'idylle œdipienne ad vitam, mais la figure sincère, inachevée et attachante d'une femme qui sait la disharmonie fondamentale des relations entre humains, entre sexes notamment, et qui en jouit, c'est-à-dire s'y perd
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corporellement, émotionnellement, linguistiquement, entre orgasmes et mélancolie toujours maintenue à distance. C'est de cette triple tension, surplombant à la fois la dépression de l'isolement et la naïveté de la fusion, qu'est fait le dernier roman de Camille Laurens : salutaire jouissance de la différence -c'est-à-dire, ainsi, conscience sans pathos de la précarité, de la fragilité, de l'impossibilité en définitive, d'une communion pure et parfaite entre les êtres -a fortiori entre les sexes, les mots, et les choses.
Une femme voit un homme dans un café. Il lui plaît. Elle le suit dans la rue, jusque dans un bel immeuble bourgeois. C'est un psychanalyste. A qui elle se met bientôt à parler professionnellement, en cure de rien, ni de son divorce, ni du fils qu'elle a perdu à la naissance, ni de son enfance entre parents qui s'ignorent. Elle est écrivain en plein travail sur un livre. Elle s'appelle Camille. Elle parle à l'homme psychanalyste en ne regrettant rien (cette absence de ressentiment et de culpabilité, si rare dans l'époque et ne se confondant pas avec du contentement de soi, est un
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charme très puissant dans l'écriture de Laurens), toute en envie de lui. Elle parle pour s'en rapprocher, le gagner -elle parle pour l'avoir et non pour se préserver. Schéhérazade à l'envers, se découvrant, se dévoilant pour obtenir. Et à cet homme qu'elle désire, à ce «c'est lui» d'aujourd'hui, elle parle de lui en ne parlant que d'eux, ses semblables, tous les hommes qu'elle a connus : son père, son fils, son mari, ses amoureux, ses amants, son éditeur, ses lecteurs, son élève, ses hommes. Des hommes. Abstraits à force de présence concrète. Non pas stéréotypes : impersonnels, généraux. C'est là que tient l'intensité et la valeur littéraire de ce livre vrai : à ce qu'une femme s'y emploie à séduire un homme par des hommes, un homme par de l'homme, son présent d'hommes par son passé d'hommes, ce qu'elle fait avec eux, ce qu'ils ont fait en elle. Un homme par les hommes via les hommes dans les hommes. Et cela porte, parce que le désir a toujours été comme ça, tautologique. C'est son propre. En définitive sans référent, sans cause, sans sens. De cette tautologie naissent souvent toutes sortes de névroses et de douleurs
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-lorsqu'elle est subie, inconsciente, empoisonnante. Mais, et c'est là la légèreté du roman de Camille Laurens, la tautologie, via l'écriture, y est liberté, puissance -ce qui ne veut évidemment pas dire éternelle rigolade ébahie. Au contraire : chez elle, l'aptitude et l'excitation joyeuses devant le sexuellement différent apparaissent depuis une conscience, parfois mélancolique, du séparé plutôt que dans sa négation ou son déni, ce qui produit ce style d'une blanche et sourde intensité, jamais froide. Simultanément dans l'intelligence et l'oubli de cette réalité fondamentale qu'il n'y a pas de fusion, telle est Camille, à la fois dans cette légèreté, cette immédiateté à soi-même, et ce retrait contemplatif, introspectif -et dans ce perpétuel milieu, jouir, jouir de fait comme on jouit d'un fait, d'un homme, d'un corps d'homme, d'une occasion d'homme. «Et puis c'est un homme», là, devant moi : ce fait m'excite, m'appelle. Mais cette faculté à savoir être appelée, à se laisser happer, n'est pas immédiate : elle s'extrait d'une suffocation, elle s'abstrait en écriture d'une vie bourgeoise frappée par le drame (la mort d'un enfant) puis l'ennui (devant son mari).
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L'écriture : une distance, synonyme de vie, de respiration, liée en cela à cette asymptote qu'est le corps des hommes, donc leur langage -et ce depuis ceux du père, que la narratrice arrache magistralement à elle-même, à ses affects, sa mémoire, en leur évitant ainsi de ne devenir qu'un caillot qui lui tiendrait à la gorge comme un cliché au langage.
Les inventions prosodiques de répétitions, d'incantations, de déclinaison de mots, de dialogues à une voix, dont plusieurs ne départiraient pas d'une certaine poésie contemporaine, font cela. Le langage de Laurens, curseur de la subjectivité fluide et du désir non durci mais poreux de Camille, se défait et se refait, se ressasse en une sobriété remarquable, qui la plupart du temps ne fait pas de phrases, qui fait mine d'avancer chronologiquement (dans le récit que la femme fait au psychanalyste en commençant par le commencement : l'enfance et papa), mais qui en fait s'enfonce tel une vrille dans un temps proprement romanesque, proustien même, où les choses se défigurent pour se figurer autrement. La table en fin de
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volume, indiquant des noms de chapitres qui se suivent et se ressemblent (dix chapitres intitulés «Le Père», autant «Le Mari», etc.), se répètent comme bégayant obstinément dans l'opacité de ce qui est pourtant à dire, est à cet égard entière partie prenante du roman, comme son ultime chapitre. On pense à Duras, bien sûr, et aussi à Alina Reyes. Chez Laurens comme chez ces dernières, c'est de cette expérience du clivé, de ce vécu de l'inconciliable, que vient, en définitive, la distance de l'auteur à son sujet -elle s'y meut d'autant plus intimement que l'acte même d'écriture l'en départit, l'en sépare : cette distance comme condition sine qua non à la production d'une écriture, à la création d'une œuvre -pour peu qu'il y ait talent, savoir-faire, courage face au risque. Et talent il y a. Et donc œuvre il y a. Dire ainsi, à propos du dernier livre de Camille Laurens, la joie que procure cette aptitude, la sensation de légèreté, c'est-à-dire la sensation jouissive précisément, de se trouver en face d'un écrivain qui façonne, qui produit -et ce, évidemment, d'autant plus que ce dont elle parle est l'immédiateté de la sensation physique, du désir, de
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ses affres. Beaucoup d'ouvrage, du métier, littéralement, mais en même temps ce risque entier, cette mise en danger du soi dans et par la langue qui subsume le prosaïque labeur et la non moins prosaïque biographie, les deux sueurs comme qui dirait, celle du travail et celle du vécu, complètement idiotes et inutiles prises séparément, qui les subsume, donc, en œuvre. Pourquoi rappeler ici ce laborieux truisme sur l'art et la manière romanesques ? Car ce livre est un coup d'air frais dans les ornières de la grande majorité de la production contemporaine, bien coincée lorsqu'il s'agit du corps - et du cul de l'homme, en particulier-, coincée dans le «désir de l'autre» (l'homme, précisément, ou la femme telle qu'elle se suppose depuis l'image qu'elle se fait de ce désir). Chez Laurens, que l'engagement du désir, de la jouissance des corps, et de ce qui en advient, soit inextricablement liée à une problématique formelle d'invention d'un style et d'une composition romanesque très élaborée n'étonne pas : ces problématiques sont la même, c'est la problématique littéraire par excellence. Pas de névrose là-bas, pas de névrose ici. Pouvoir dire «Je
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veux ces corps, ce sont des hommes ; cela ne va pas de soi, certes ; et c'est intéressant à penser ; mais je les veux ici et maintenant», c'est pouvoir réinventer le langage à chaque phrase, à chaque page. C'est le même (en)jeu.
D'où vient pourtant ce sentiment d'une disparité, d'une baisse de tension entre les nombreux et parfois très courts petits chapitres qui se succèdent à rythme rapide ? Comme si le talent de l'auteur, de l'invention d'un style neuf, précis, sachant prendre le lecteur par le ventre et la tête d'un même geste, se rabattait ça et là brusquement sur le commun, des phrases convenues, des images attendues, toute une machinerie déjà lue et qui sent trop le métier.
Demeure un livre le plus souvent beau et fort, où de la différence existe et persiste, c'est-à-dire où une rencontre est possible, être affecté - par un corps, un langage.


Jérôme Game

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