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on pas la contemplation nostalgique et satisfaite d'un éternel
masculin, non pas un don juanisme conjugué au féminin
et qui serait tout aussi narcissique et répétitif
que son mâle vis-à-vis, non pas une fille-à-son-papa
qui tenterait de reproduire l'idylle dipienne ad vitam,
mais la figure sincère, inachevée et attachante d'une
femme qui sait la disharmonie fondamentale des relations entre humains,
entre sexes notamment, et qui en jouit, c'est-à-dire
s'y perd
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corporellement, émotionnellement, linguistiquement, entre orgasmes
et mélancolie toujours maintenue à distance. C'est de cette
triple tension, surplombant à la fois la dépression de l'isolement
et la naïveté de la fusion, qu'est fait le dernier roman de
Camille Laurens : salutaire jouissance de la différence
-c'est-à-dire, ainsi, conscience sans pathos de la précarité,
de la fragilité, de l'impossibilité en définitive,
d'une communion pure et parfaite entre les êtres -a fortiori
entre les sexes, les mots, et les choses.
Une femme voit un homme dans un café. Il lui
plaît. Elle le suit dans la rue, jusque dans un bel immeuble bourgeois.
C'est un psychanalyste. A qui elle se met bientôt à parler
professionnellement, en cure de rien, ni de son divorce, ni du fils qu'elle
a perdu à la naissance, ni de son enfance entre parents qui s'ignorent.
Elle est écrivain en plein travail sur un livre. Elle s'appelle
Camille. Elle parle à l'homme psychanalyste en ne regrettant rien
(cette absence de ressentiment et de culpabilité, si rare dans
l'époque et ne se confondant pas avec du contentement de soi, est
un
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charme très puissant dans l'écriture de Laurens), toute
en envie de lui. Elle parle pour s'en rapprocher, le gagner -elle parle
pour l'avoir et non pour se préserver. Schéhérazade
à l'envers, se découvrant, se dévoilant pour obtenir.
Et à cet homme qu'elle désire, à ce «c'est
lui»
d'aujourd'hui, elle parle de lui en ne parlant que d'eux, ses semblables,
tous les hommes qu'elle a connus : son père, son fils, son mari,
ses amoureux, ses amants, son éditeur, ses lecteurs, son élève,
ses hommes. Des hommes. Abstraits à force de présence
concrète. Non pas stéréotypes : impersonnels, généraux.
C'est là que tient l'intensité et la valeur littéraire
de ce livre vrai : à ce qu'une femme s'y emploie à séduire
un homme par des hommes, un homme par de l'homme, son présent
d'hommes par son passé d'hommes, ce qu'elle fait avec eux, ce qu'ils
ont fait en elle. Un homme par les hommes via les hommes dans les
hommes. Et cela porte, parce que le désir a toujours été
comme ça, tautologique. C'est son propre. En définitive
sans référent, sans cause, sans sens. De cette tautologie
naissent souvent toutes sortes de névroses et de douleurs
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-lorsqu'elle est subie, inconsciente, empoisonnante. Mais, et c'est là
la légèreté du roman de Camille Laurens, la tautologie,
via l'écriture, y est liberté, puissance -ce qui
ne veut évidemment pas dire éternelle rigolade ébahie.
Au contraire : chez elle, l'aptitude et l'excitation joyeuses devant le
sexuellement différent apparaissent depuis une conscience, parfois
mélancolique, du séparé plutôt que dans
sa négation ou son déni, ce qui produit ce style d'une blanche
et sourde intensité, jamais froide. Simultanément dans l'intelligence
et l'oubli de cette réalité fondamentale qu'il n'y a pas
de fusion, telle est Camille, à la fois dans cette légèreté,
cette immédiateté à soi-même, et ce retrait
contemplatif, introspectif -et dans ce perpétuel milieu, jouir,
jouir de fait comme on jouit d'un fait, d'un homme, d'un corps d'homme,
d'une occasion d'homme. «Et
puis c'est un homme»,
là, devant moi : ce fait m'excite, m'appelle. Mais cette faculté
à savoir être appelée, à se laisser happer,
n'est pas immédiate : elle s'extrait d'une suffocation, elle s'abstrait
en écriture d'une vie bourgeoise frappée par le drame (la
mort d'un enfant) puis l'ennui (devant son mari).
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L'écriture : une distance, synonyme de vie, de respiration, liée
en cela à cette asymptote qu'est le corps des hommes, donc leur
langage -et ce depuis ceux du père, que la narratrice arrache magistralement
à elle-même, à ses affects, sa mémoire, en
leur évitant ainsi de ne devenir qu'un caillot qui lui tiendrait
à la gorge comme un cliché au langage.
Les inventions prosodiques de répétitions,
d'incantations, de déclinaison de mots, de dialogues à une
voix, dont plusieurs ne départiraient pas d'une certaine poésie
contemporaine, font cela. Le langage de Laurens, curseur de la subjectivité
fluide et du désir non durci mais poreux de Camille, se défait
et se refait, se ressasse en une sobriété remarquable, qui
la plupart du temps ne fait pas de phrases, qui fait mine d'avancer chronologiquement
(dans le récit que la femme fait au psychanalyste en commençant
par le commencement : l'enfance et papa), mais qui en fait s'enfonce tel
une vrille dans un temps proprement romanesque, proustien même,
où les choses se défigurent pour se figurer autrement. La
table en fin de
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volume, indiquant des noms de chapitres qui se suivent et se ressemblent
(dix chapitres intitulés «Le
Père»,
autant «Le
Mari»,
etc.), se répètent comme bégayant obstinément
dans l'opacité de ce qui est pourtant à dire, est à
cet égard entière partie prenante du roman, comme son ultime
chapitre. On pense à Duras, bien sûr, et aussi à Alina
Reyes. Chez Laurens comme chez ces dernières, c'est de cette expérience
du clivé, de ce vécu de l'inconciliable, que vient, en définitive,
la distance de l'auteur à son sujet -elle s'y meut d'autant plus
intimement que l'acte même d'écriture l'en départit,
l'en sépare : cette distance comme condition sine qua non
à la production d'une écriture, à la création
d'une uvre -pour peu qu'il y ait talent, savoir-faire, courage face
au risque. Et talent il y a. Et donc uvre il y a. Dire ainsi, à
propos du dernier livre de Camille Laurens, la joie que procure cette
aptitude, la sensation de légèreté, c'est-à-dire
la sensation jouissive précisément, de se trouver
en face d'un écrivain qui façonne, qui produit -et ce, évidemment,
d'autant plus que ce dont elle parle est l'immédiateté de
la sensation physique, du désir, de
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ses affres. Beaucoup d'ouvrage, du métier, littéralement,
mais en même temps ce risque entier, cette mise en danger du soi
dans et par la langue qui subsume le prosaïque labeur et la non moins
prosaïque biographie, les deux sueurs comme qui dirait, celle du
travail et celle du vécu, complètement idiotes et inutiles
prises séparément, qui les subsume, donc, en uvre.
Pourquoi rappeler ici ce laborieux truisme sur l'art et la manière
romanesques ? Car ce livre est un coup d'air frais dans les ornières
de la grande majorité de la production contemporaine, bien coincée
lorsqu'il s'agit du corps - et du cul de l'homme, en particulier-, coincée
dans le «désir
de l'autre»
(l'homme, précisément, ou la femme telle qu'elle se suppose
depuis l'image qu'elle se fait de ce désir). Chez Laurens, que
l'engagement du désir, de la jouissance des corps, et de ce qui
en advient, soit inextricablement liée à une problématique
formelle d'invention d'un style et d'une composition romanesque très
élaborée n'étonne pas : ces problématiques
sont la même, c'est la problématique littéraire par
excellence. Pas de névrose là-bas, pas de névrose
ici. Pouvoir dire «Je
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veux ces corps, ce sont des hommes ; cela ne va pas de soi, certes ; et
c'est intéressant à penser ; mais je les veux ici et maintenant»,
c'est pouvoir réinventer le langage à chaque phrase, à
chaque page. C'est le même (en)jeu.
D'où vient pourtant ce sentiment d'une disparité, d'une
baisse de tension entre les nombreux et parfois très courts petits
chapitres qui se succèdent à rythme rapide ? Comme si
le talent de l'auteur, de l'invention d'un style neuf, précis,
sachant prendre le lecteur par le ventre et la tête d'un même
geste, se rabattait ça et là brusquement sur le commun,
des phrases convenues, des images attendues, toute une machinerie déjà
lue et qui sent trop le métier.
Demeure un livre le plus souvent beau et fort, où
de la différence existe et persiste, c'est-à-dire où
une rencontre est possible, être affecté - par un corps,
un langage.
Jérôme Game
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