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epuis sa première apparition historique souvent datée
au Don Quichotte de Cervantès, le roman a toujours
été hanté, hypnotisé même, par
le principe de mise en abîme selon lequel l'histoire
du livre est celle de son écriture plus que d'événements
ou de personnages en particulier. Ou plutôt : l'existence
des individus et le sens des situations ne sont pensables ni éprouvables
qu'à raison de l'écriture à laquelle ils donnent
lieu, cette dernière s'imposant irréductiblement comme
suprême clé du
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récit et de la narration. Ce paradigme se retrouve dans les littératures
romanesques les plus divertissantes (sous forme de simple motif) comme
les plus savantes et élaborées (sous forme de principe de
composition), de Tristram Shandy jusque A la Recherche du temps
perdu. Mais c'est bien à la modernité inaugurée
par Baudelaire et canonisée par Barthes que l'on est fondé
à l'associer par priorité en ce que les dix-neuvième
et vingtième siècles l'ont radicalisé dans la littérature
comme jamais auparavant, et étendu aux autres modes de connaissance
(notamment aux sciences sociales). Cette courte digression pour dire qu'en
2000, il y a une sorte de gageure, de panache même - et donc de
risque - à prendre de front, comme explicitement, une telle évidence
de l'écriture romanesque ainsi que le fait Charité,
le dernier roman de Frédéric-Yves Jeannet. Les lignes qui
suivent voudraient voir comment, pour sa part essentielle, ce pari est
réussi.
En un système d'échos au précédent
roman, Cyclone, paru en 1997, et dans lequel Jeannet tentait sans
être dupe de combler la béance inremplissable creusée
par le suicide, à l'âge de trente-cinq ans, de son père,
Charité s'attache à percer
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l'opacité et la violence de la relation hachurée du narrateur
à sa mère, cette dernière étant à la
fois la mère historique et, plus généralement, l'origine
culturelle, l'identité linguistique : "Ecrire la mère,
l'obscure matrice dont on provient". Une telle entreprise impose
alors de reconstituer une existence - celle du narrateur -, littéralement
depuis l'utérus de sa mère et en-deçà ("Je
retourne en arrière & flotte à présent dans une
zone prénatale, constituée de ce que l'on m'a raconté")
: celle, aussi bien, du grand-père paternel, de la mère,
du père, et d'un frère inventé, double, ou plus précisément
hétéronyme de Jeannet à la manière
de Pessoa : Jacob Orféo, Juif errant, écrivain, psychiatre,
et mille choses encore, qui apparaît et disparaît dans le
livre, ombre tour à tour s'évaporant puis se condensant.
Cet Orphé est l'âme du narrateur désemparé,
mais loin de remonter des Enfers, comme son vertical et mythique correspondant,
il arpente la page de Jeannet, horizontalement, figurant ainsi la tentative
d'évasion qu'est Charité : évasion d'un enfer
toujours-déjà en nous, sous forme d'un passé qui
ne passe pas, d'une douleur qui ne s'estompe pas.
Néanmoins, et c'est sa plus grande réussite,
Charité n'est pas une biographie
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(a fortiori une autobiographie) : Jeannet ne recherche pas
une origine dont dériverait logiquement une trajectoire.
A une telle obsession classique se substitue ici celle, plus terrible
encore, de la généalogie : comme si après
avoir opté pour l'horizontalité plutôt que pour la
verticalité, Charité préférait maintenant
la ligne brisée à la ligne droite entre le
passé et le présent. L'être, non seulement du narrateur
et de ses avatars, mais aussi celui de tous ceux qui apparaissent dans
le texte, y est essentiellement fragmenté. L'identité, quant
à elle, est épreuve jamais achevée, toujours
à recommencer, à vérifier par l'écriture,
car on ne peut jamais en être sûr : "Tisser un texte
comme une ample toile d'araignée, un texte pour y vivre, ou à
tout le moins qui aide à survivre, ne fût-ce que pendant
la durée de son tissage ; tisser phrase après phrase, entre
les lieux déchirés où la vie se déroule, dans
l'effroyable effrènement que devient la vie lorsqu'on dépasse
un point intangible de l'âge adulte, dans l'écartèlement
des climats, la dislocation des repères et paysages hantés
par l'exilé".
Une telle déconstruction du moi chronologique
au profit d'un moi en mosaïque, un moi de surface, en puzzle, est
admirablement servi par une
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impressionnante composition en contrepoint entre les voix du narrateur,
celle de Jacob Orféo, celle du journal de voyage du grand-père
paternel du narrateur, contant sa vie de fonctionnaire colonial français
en Asie dans les années 1930, et plusieurs autres encore. L'adjectif
qui convient le mieux est sans conteste celui de roman polyphonique.
Sans aucun chapitre ni paragraphe apparent, le texte est ainsi monté
tel un collage cubiste à la Braque, inventant un système
de calques littéraires produisant un effet de strates et de voix
posées les unes sur les autres plutôt qu'à
côté les unes des autres. Insistante également
est l'impression de work in progress du fait que le livre se réfère
à ses propres pages ou aux circonstances matérielles et
prosaïques de son écriture : telle édition de tel morceau
de musique écoutée par l'auteur à tel moment, etc.
Une telle composition ne va d'ailleurs pas sans de brutaux désenchantements
: "Les raccords et sutures de tous ces textes, que j'avais tenté
de rendre invisibles, ne sont que trop évidents et me procurent
chaque fois que je m'y penche un vertige froid. Tout remonte ce soir dans
un écurement". Au sens propre, la matière
est ici prosaïque : non pas objet ou détail d'un texte
en prose (comme lorsque
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des romanciers 'réalistes' citent des marques de vêtement
ou de kleenex "pour faire vrai"), mais sa substance même,
sa raison d'être - et finalement, son sens, reprenant ainsi la technique
du cut-up chère à William Burroughs ("car tout
n'est décidément que citation de citation").
Même si Charité ne consiste pas en une seule phrase
unique, à la façon du Paradis de Sollers, il rappelle
fortement ce type d'expériences et ce qu'elles devaient à
l'écriture joycienne du pli de l'uvre sur elle-même
(on pense également au Nouveau Roman). Toute cette prodigalité
de contextes produit une densité, une profusion, comme une jungle
stylistique dont la moiteur de phrases, de temps, et de lieux, étourdit
le lecteur et le laissent essoufflé.
Au surplus, chez Jeannet, la langue comme voix vient
de l'exil, du déplacement. Elle est essentiellement celle de la
transhumance - plus encore : elle est péripatéticienne,
et son mérite est de (re)montrer aujourd'hui ce que l'écriture
romanesque comme invention d'une langue doit à la déambulation
entre différentes langues (français, anglais, espagnol),
différents cultures et continents, différentes époques
(passé et présent) formant le substrat biographique de
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l'auteur, de sa vie d'homme né en France, s'étant expatrié
au Mexique à l'âge de dix-huit ans, puis ayant vécu
successivement à Genève, New York, Paris, et de nouveau
au Mexique : "Cette espèce rare d'exaltation lorsqu'à
nouveau les mots coulent et que les phrases semblent naturellement s'enchaîner
comme si l'acte d'écrire n'était pas le plus risqué,
le plus inconfortable (...) je ne l'éprouve plus désormais
que lorsque je voyage, fût-ce immobile, lorsque d'une façon
ou d'une autre je me déplace", et : "réécrivant
à New York ce livre que je croyais avoir finalement achevé
à Cuernavaca, à mon retour de Suède, il y a cinq
ans". On pense au Carlos Fuentès de Terra Nostra, la
fresque historico-politique en moins.
Charité n'est pas le produit, ni même le composé
d'une expérience - il en est l'alambique, le procès qui
lui donne corps et sens. La grande réussite du roman de Jeannet
est ainsi de nous rappeler que le caractère fondamentalement
diffracté de l'expérience et du sens ne peut s'appréhender
que depuis le mouvement intérieur d'une création.
Les toutes premières lignes du roman sont à
cet égard éloquentes : elles sont
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prononcées depuis la cabine d'un jet transatlantique, comme si
les zones d'extraterritorialité étaient la vraie patrie
du narrateur, et le mouvement dans de tels no-man's-land, sa nationalité.
Plutôt que d'aller directement de Mexico à New York ou encore
de 1959 (année de naissance du narrateur) à 2000, Charité
multiplie les allers-retours non seulement géographiques mais aussi
temporels, par cercles concentriques, jusqu'au brouillage complet de l'essence
chronologique des choses et des êtres au profit d'une identité
hélicoïdale et chiasmatique de ces derniers ("de longues
errances centrifuges"). A une existence en segments collables, ou
re-collables les uns après les autres, à la queue leu leu,
le roman de Jeannet substitue une superposition en mille-feuilles dont
chaque strate est identifiée par ce que Gilles Deleuze aurait appelé
une ritournelle : petite phrase (en l'occurrence empruntée
au Messie de Händel et au Stabat Mater de Vivaldi)
et inlassablement répétée en plein milieu des phrases
et de l'"action" pour mieux en rappeler, ou en révéler,
la nature suspendue dans le temps de l'écriture plutôt que
rattachée à la chronologie d'une existence incarnée.
En ce sens, l'écriture de Jeannet n'est pas le comblement d'une
fêlure
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mais au contraire un évidement du traumatisme initial (mort du
père + rupture violente avec la mère) par un tremblement
généralisé de son symptôme : la mère
comme langue - le style.
Les agendas du narrateur ("j'agence mes agendas",
"j'explore mes anciens agendas"), où sont portées
avec exactitude les dates de ses périples à répétition,
comme les angles où prennent forme les rebonds de son mouvement
perpétuel, sont ainsi l'un des tropes les plus récurrents
du récit, comme ce qui permet non pas de le fixer dans la certitude
matérielle d'une série d'échéances qu'on a
réussie à reconstruire, mais plutôt comme ce qui ne
cesse de s'échapper : le récit généalogiste,
archéologue, archiviste de lui-même, ne prend sens qu'en
ce qu'il échoue à se saisir en une complétude. La
substance non-poreuse est un artifice douloureux. L'identité découverte
dans l'écriture ne ressemble à rien. De nombreuses fois,
les mêmes dates et les mêmes événements reviennent
dans le récit, montrant à quel point le temps et l'espace
- ces deux coordonnées de l'identité - ne sont pas objets
d'écriture mais bien l'écriture elle-même, sa dimension
consubstantielle : un "présent immobile malgré le déplacement"
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appelle une écriture du soi comme "nécessité
de traduire afin de pouvoir désigner".
Toute uvre d'importance est une impudeur composée
et intelligente, subtile - ce que Charité est la plupart
du temps. Son sens s'éprouve dans une forme plutôt qu'en
une sorte de dissertation déclarative. D'où vient pourtant
que le roman de Frédéric-Yves Jeannet fasse montre de
certaines de ces facilités-clichés attachées aux
formes canoniques, et notamment au roman de mise en abîme - et
qui sont sans doute dues à la longueur du texte, qui aurait gagné
à être concentré sur moins de pages ? La première
des ces facilités est une pose romantique du pathos et de la
souffrance de, et nécessaire à, l'écriture : "C'est
en touchant le fond, l'extrémité de la souffrance &
du malheur que l'on parvient parfois à récupérer
ce qui a été dérobé
", "l'enfer
de l'écriture ", "L'avenir du monde est entre les mains
des femmes
elles sont généralement plus équilibrées,
moins violentes, plus intelligentes que nous". Il y a aussi des
généralités déclaratives ou des truismes
qui ont l'air naïf : "en outre le monde est en train de devenir
un lieu inhabitable, par notre criminelle négligence, notre
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stupidité, notre soif de pouvoir et de contrôle, notre chauvinisme
et notre machisme, c'est ce que je pensais et pense encore", "Certains
sont plus souvent heureux que d'autres, dont je fais partie, qui voient
plus rarement la lumière". Charité, de par son
prétexte (la douleur de la séparation, de la non-communication,
de l'exil, fût-ce volontaires) comme de par sa structure, suinte
d'une grande angoisse existentielle aussi bien que culturelle - le sentiment
pour le narrateur - et très vite pour le lecteur - d'être
prisonnier, suffoqué. De plus, la fêlure du narrateur semble
constamment aggravée plutôt que soignée par l'époque
- l'exposition romanesque de cette dernière par Jeannet rappelle
d'ailleurs celle, plus sociologique et conceptuelle, de Jean Baudrillard
: souffrance de l'irréel. Mais ce qui surprend ce n'est pas tant
ce constat, somme toute lucide et répandu, que les boulets de culpabilité
qui semblent y être accrochés : "Impossible de creuser
encore, d'écrire encore sur cette zone & cette période
trop douloureuse, et de blesser plus avant que je ne l'ai déjà
fait celle qui m'a porté et m'a fait venir au monde". Comme
si le destin du romancier était de traîner derrière
lui, pendant toute une vie, les brouillons du soi à
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reprendre perpétuellement en un je qui, à force, ne peut
qu'en venir à s'apitoyer sur son sort en une crispation narcissique,
un durcissement égotiste. Comment éviter, dès lors,
que le roman soit parfois un long monologue psychanalytique - réussi
ou pas, là n'est pas la question - ? Charité s'éloigne
alors ici et là de la souveraineté comme légèreté
et dédain envers sa propre production préconisée
par Nietzsche comme condition d'une capacité à produire
de la joie plutôt que du ressentiment ou de la domination dans le
cur des hommes.
On ne saisit pas bien, à cet égard, comment
se fait la résolution finale du conflit entre le narrateur et sa
mère, "l'amour cherché & retrouvé, écrire
dans la nuit pour se réconcilier, lentement, malgré les
obstacles, les chaos, l'inévitable ennui". Comme si le besoin
de réconciliation l'emportait sur l'exigence radicale de vérité
marquant le début du livre. Comme si, surtout, ces deux aspirations
n'étaient pas compatibles. Et tout indique qu'elles ne le sont
pas, en effet - ainsi que le montrent avec force deux autres uvres
dédiées à la mère-langue: celles de Samuel
Beckett et de Christian Prigent.
Au final, demeure pourtant en Charité une remarquable et
originale mise en abîme de l'écriture comme déambulation
sans fin de l'ego scriptor dont parlait Paul Valéry - celui
qui fait des livres.
Les détours du moi / Jérôme
Game
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