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Michal Hardt et Toni Negri,
L'Empire,
éd. Exil,
559 pages, 24.39 euros
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n un vaste ouvrage à la fois large et précis, théorique
et concret, deux philosophes, l'un universitaire américain
(Michael Hardt), l'autre italien et en prison pour cause d'activités
révolutionnaires gauchistes dans les années 70 (Toni
Negri), réfléchissent au passage de l'impérialisme
du dix-neuvième siècle à l'Empire du vingt-et-unième
siècle, ainsi qu'à la résistance à ce
passage c'est-à-dire la transformation de la notion
même
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de résistance à laquelle ce passage historique donne lieu.
Le résultat est un livre qui est simultanément une étude
et un programme, un diagnostique et une feuille de route. Et c'est cela
qui le rend remarquable et pertinent dans l'époque celle
de Seattle, de Gêne et du G9, celle de José Bové,
du sous-commandant Marcos et des contre-sommets de Porto Alegre. C'est
cela qui fait de lui une conceptualisation rigoureuse et ouverte sans
pour autant jamais chercher à tirer la couverture à elle,
à rabattre le champ social actif et né spontanément,
au niveau mondial, au début des années 1990, sur un quelconque
corpus théorique (on sent là l'expérience d'acteur
politique de Negri, tout autant que celle du penseur). Portant sur la
forme contemporaine (« extrêmement moderne »
ou « post-moderne » comme Hardt et Negri l'appellent) du pouvoir,
l'ouvrage dépasse de facto le cadre de l'analyse philosophique
pour relever tout à la fois de l'étude historique, culturelle,
économique, politique, ou anthropologique. Mais portant également
sur la résistance au pouvoir, c'est aussi toute pseudo-neutralité
scientifique que le livre outrepasse joyeusement pour se situer de plein
pied dans le cadre de l'action, de l'appel à l'action, et
de l'organisation théorique
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de cette action. Ainsi, les deux moments qui articulent cette ambitieuse
entreprise intellectuelle théorisation lucide de faits complexes
/ suspension relative de l'effort critique au profit de l'établissement
militant d'une stratégie concrète n'en font en réalité
qu'un seul : celui d'une conscience prétendant faire du couplage
réflexion / prise de position le moteur de l'histoire. L'archétype
de cette posture Karl Marx et le marxisme est d'ailleurs
explicitement et amplement revendiqué comme une source et une inspiration
constantes. Un autre antécédent dont l'ombre plane très
fortement sur L'Empire est le Mille Plateaux de Gilles Deleuze
et Félix Guattari, publié en 1980, composé à
quatre mains également, et fortement interdisciplinaire, faisant
du mélange des savoirs l'une des conditions pour qu'une pensée
puisse prétendre influer sur le réel. La dernière
référence majeure de L'Empire enfin, est Michel Foucault
et son concept de société disciplinaire dans laquelle «
la maîtrise sociale est construite à travers un réseau
ramifié de dispositifs ou d'appareils qui produisent et régissent
coutumes, habitudes et pratiques productives » via une série
d'institutions : la prison, l'usine, l'asile, l'hôpital, l'université,
l'école, etc.
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Ce que Hardt et Negri désignent avec leur concept
d'Empire c'est un « sujet politique qui règle effectivement
les échanges mondiaux », autrement dit : « le pouvoir
souverain qui gouverne le monde ». Leur usage du mot Empire (avec
une majuscule) n'est pas une métonymie qui servirait à personnifier
le vieil impérialisme traditionnel, celui qui naît dans l'Antiquité
(Grèce, Rome notamment) et s'épanouit avec la reine Victoria
d'Angleterre, en passant par la Chine, le Grand Turc ou Charles Quint.
Cet impérialisme-là n'était « que » l'extension
de la souveraineté d'un Etat-nation hors de ses frontière
d'origine. L'Empire nouvelle manière, lui, n'a pas de centre territorial
ni de frontières fixes ; ses déterminations géographiques
et culturelles concrètes sont beaucoup plus mouvantes, fluides.
Dans les mots de Hardt et de Negri, il est un « appareil décentralisé
et déterritorialisé de gouvernement, qui intègre
progressivement l'espace du monde entier à l'intérieur de
ses frontières ouvertes et en perpétuelle expansion. L'Empire
gère des « identités hybrides, des hiérarchies
flexibles et des échanges pluriels en modulant ses réseaux
de commandement ». Ni unifié, ni univoque, il n'est pas le
produit d'une tête pensante ni n'est incarné en un
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corps unique, comme jadis le corps du roi ou du tyran. Il n'est pas le
fait d'une seule classe sociale (comme une certaine théorie du
complot voudrait le faire accroire). Plus fondamentalement, il est le
fruit d'un système complexe de pouvoirs (c'est-à-dire, en
grande partie, d'avidité) : « la souveraineté a pris
une forme nouvelle [car mondiale, globale], composée d'une série
d'organisations nationales et supranationales unies sous une logique unique
de gouvernement ».
Pour étayer leur propos, Hardt et Negri reprennent
le concept de biopolitique d'abord développé par Michel
Foucault dans ses études sur les univers carcéral et médical
du dix-neuvième siècle. La biopolitique, c'est la production
de vie sociale plutôt que de normes. C'est ainsi un critère
beaucoup plus large et englobant que ne l'est le critère du politique
dans la théorie classique puisqu'il concerne non seulement le bien
et le mal, le légal et l'illégal, mais aussi le sain et
le malsain (dans les pulsions comme dans les agissements), la raison et
la folie, etc. La biopolitique détermine ainsi la sphère
d'exercice d'un biopouvoir à qui quasiment rien n'échappe
(plus de distinction public / privé et donc de sanctuarisation
d'une sphère privée), fonctionnant à tous les niveaux
et
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toutes les profondeurs du corps social, son objet étant la vie
sociale et le vivant eux-mêmes, dans leur totalité. Le biopouvoir
régit la vie sociale de l'intérieur, en la prédéterminant
pour l'administrer, la canaliser, la modeler : « ce qui est directement
en jeu dans le pouvoir est la production et la reproduction de la vie
elle-même ».
Hardt et Negri appellent « société
de contrôle » cette situation historique qui fait suite à
la société disciplinaire, et en localisent l'apparition
à la fin du vingtième siècle, avec l'avènement
de la post-modernité dans laquelle « les mécanismes
de maîtrise se font toujours plus « démocratiques »,
toujours plus immanents au champ social, diffusés dans le cerveau
et le corps des citoyens ». On y assiste à une intériorisation
des règles et impératifs par les sujets eux-mêmes
via des machines culturelles et informationnelles toujours plus élaborées
organisant les corps en un paradoxe qui fait froid dans le dos : un «
état d'aliénation autonome » par lequel le sujet a
été miné de l'intérieur, structurellement,
via une pseudo-« culture » qui n'est en fait qu'un catalogue
de prescriptions, de mots d'ordre prédéterminant tout :
désirs, représentations,
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expressions, etc. En une radicalisation du projet foucaldien, Hardt et
Negri parlent d'une « intensification et [d']une généralisation
des appareils normalisant de la disciplinarité ». Mais maintenant,
le contrôle « s'étend bien au-delà des sites
structurés des institutions sociales, par le biais de réseaux
souples, modulables et fluctuants » que sont les biens dits «
culturels » et leurs supports : télévision, cinéma,
internet, jeux vidéos, etc. C'est ce que l'on pourrait appeler
de l'anti-matière politique, une fonction-estomac,
une fonction digère-tout, récupère-tout
d'autant plus pervers et efficace, et qui appelle corrélativement
une mutation de la résistance.
Cependant (et c'est tant mieux !), pour aussi lucides
qu'ils soient, Hardt et Negri sont le contraire de deux cassandres. Leur
lucidité n'est pas une complaisance névrotique mais un moyen
pour l'action. Leur livre se veut une résistance théorique
: « un cadre théorique général et une boîte
à outils de concepts pour théoriser et agir à la
fois dans et contre l'Empire ». Leur conviction est
que rien n'est jamais joué à l'avance et pour toujours
et ce d'autant moins que les forces qui soutiennent la répression
de l'Empire sont
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ambivalentes, elles sont « tout aussi capables de construire de
façon autonome un contre-Empire, c'est-à-dire une organisation
politique de rechange des échanges et des flux mondiaux ».
Ce que Hardt et Negri proposent n'est ainsi pas la
fin de la « mondialisation des relations en tant que telles (..)
L'ennemi, au contraire, est un régime spécifique de relations
mondiales que nous appelons l'Empire ». En une approche critique,
ils se réfèrent d'abord aux théoriciens de l'école
de Francfort (Horkheimer, Adorno) puis à Lénine et à
Debord, pour mettre en lumière les contradictions, déconstruire
la grande variétés des discours et structures auto-légitimant
et auto-fécondant de l'Empire ce que Debord a appelé
le spectacle. En une seconde approche, constructive et éthico-politique,
les deux auteurs s'efforcent de proposer un « horizon d'activités,
de résistances, de volontés et de désirs qui refusent
l'ordre hégémonique, proposent des lignes de fuite et forment
des parcours de rechange constitutifs ». Cette approche ne relève
néanmoins pas de la philosophie de l'histoire en ce qu'elle refuse
toute conception déterministe de l'évolution historique
et « toute célébration »
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rationnelle « du résultat ». Elle se concentre sur
l'événement historique comme potentialité : l'aujourd'hui,
le maintenant, comme résistance pure (il y a là de fortes
connexions entre leur pensée et la « pensée-68 »
ou un certain type d'anarchisme autonomiste italien). Plutôt que
de contre-carrer frontalement l'Empire, la lutte qu'ils préconisent
est essentiellement une résistance, et cette résistance
est une subversion, de l'intérieur puis vient le temps des
propositions de remplacement généralisé lorsque la
« multitude [c'est-à-dire le peuple dans ses réseaux
immanents, dans sa connectivité imprévisible] aura à
inventer de nouvelles formes démocratiques et un nouveau pouvoir
constituant qui, un jour, nous emporteront à travers et au-delà
de l'Empire ».
En effet, l'expérience mondiale la plus concrète
est la lutte, le refus devant l'asservissement, l'exploitation ou la misère.
Le projet de Hardt et de Negri est alors d'autonomiser cette puissance
du refus de ses occurrences concrètes et de la radicaliser en une
arme générique contre l'Empire. Si ce qui caractérise
la post-modernité est la fonte implacable, sous l'effet radioactif
du spectacle, de toute position d'extériorité depuis laquelle
une tyrannie pourrait être combattue,
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alors il convient d' « être-contre en tout lieu », comme
autistiquement : « Cet être-contre devient la clé essentielle
de toute position politique active dans le monde, de chaque désir
effectif (...) l'être-contre généralisé de
la multitude doit reconnaître la souveraineté impériale
comme l'ennemi et découvrir les moyens de subvertir son pouvoir
». Plutôt que de sabotage précisent les deux auteurs,
il s'agit de désertion, de fuite : « Les batailles
contre l'Empire pourraient être gagnées par soustraction,
dérobade ou défection. Cette désertion n'a pas de
lieu : c'est l'évacuation des lieux de pouvoir ». Un être-contre
générique, rappelant le « Je préfèrerais
ne-pas » (« I'd rather not to ») du personnage de Bartleby
inventé par Melville et étudié par Deleuze, Agamben
ou encore Rancière. En tout lieu et en toute manière, il
s'agit de lutter, à la fois à l'intérieur et
contre, un contre interne : être dissident entre, être
subversif de dedans, sur des terrains et avec des moyens « hybrides
et fluctuant » (dont l'internet est l'un des paradigmes). Traverser,
aller au-delà de l'Empire (c'est le projet) mais grâce à
lui (c'est le moyen concret et paradoxal). Car c'est l'Empire lui-même
qui nous fournit plusieurs des outils de résistance : comme en
aïkido ou au judo, c'est la
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propre énergie cinétique de l'adversaire dont on se sert
à son avantage.
Au final, cet ouvrage n'invente pas une problématique ex-nihilo
(ses emprunts sont au contraire balisés) mais il coordonne et affûte
plusieurs pensées pour aujourd'hui. Ainsi, il fait uvre utile,
concrète, de contextualisation intellectuelle pour le mouvement
social contemporain. La seule vraie critique qu'on peut lui porter est
l'absence de toute réflexion profonde sur ce que la littérature,
l'art et le cinéma contemporains peut faire (font !) contre l'Empire.
Car le combat contre ce dernier est plus souvent qu'à son tour
un combat par les formes, par les symboles, par les langages. Ces terrains-là
sont éminents et pas du tout périphériques (comme
ce fut le cas dans les révolutions marxistes, où arts et
littératures étaient stupidement instrumentalisés
et relégués au rang de simple et vide moyen).
À un moment, Hardt et Negri parlent de la nécessité
d'une expérience collective énorme pour « faire le
saut et concevoir » un après en termes concrets (ils
citent l'exemple de l'effet qu'eut la Commue sur la maturité de
Marx et le programme concret du communisme). Ce qui s'est passé
le 11 septembre 2001,
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et surtout l'affligeant emballement de l'imperium américain
sur le monde qui s'en est suivi sont là pour nous faire réfléchir
sur la nécessité d'une résistance neuve et efficace,
non pas comme un « espoir » optimiste et naïf (le type
d'espoir qui fait survivre les croyants), mais comme une ouverture, une
conception non téléologique de l'avenir en un horizon dans
lequel s'inscrit toute pratique (a fortiori révolutionnaire).
Il n'y a qu'une chose aussi bête que l'optimisme naïf, c'est
le défaitisme stylisé (la faiblesse se donnant un genre).
Comment se tenir non pas au milieu mais par-delà ces positions,
en un présent pur jamais prédéterminé. Tel
est l'enjeu très pratique, et ô combien actuel, soulevé
par l'important livre de Hardt et de Negri.
L'anti-matière politique ou la fonction estomac
du capitalisme postmoderne et comment y résister /
Jérôme Game
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