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ire définitif bob d'Anne Portugal
est un défi, et un plaisir, neuf, contagieux, excitant, qui
relève de la bouffée d'oxygène, du vagabondage
aléatoire et de la course-poursuite ; difficile en effet
d'arrêter ce texte qui s'envole (gai, désinvolte, et
en même temps d'un mécanisme serré, impeccable),
ces signifiés qui s'enfuient, derrière lesquels on
galope, essoufflé un peu mais ravi aussi par cette revigorante
poursuite, et c'est bien évidemment ce flottement, cette
fuite du sens, cette échappée joyeuse loin devant
qui tient en haleine...
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On a d'abord l'impression, oxygène oblige, de s'ébattre
dans une grande prairie verte : sans doute parce que bob, héros
au format minuscule (pas de majuscule à son nom, c'est important)
fait irrésistiblement penser au lapin Duracel, celui on s'en
souvient de l'antique publicité, porteur d'une petite pile dans
le dos, et qui court plus vite que les autres lapins, forcément
tout comme le vers, évidemment, mais n'anticipons pas.
Pas de prairie pourtant, on est dans une maison, et bob, joker énergique,
est lancé dans son exploration : il y a des portes, des fenêtres,
tout est là mais en kit, à reconstituer, car nous sommes
dans l'espace du jeu. Si nature il y a prairie, forêt,
mer de Chine elle n'apparaît qu'à l'intérieur,
sur de grands panoramiques, des écrans totalement fictifs : «et
le voilà traversant la forêt qui semble l'allée
d'un parc/ une heure au plus le sépare pour arriver en évitant/
l'endroit les champs voici la verte/ allée interrompue».
Nous sommes dans un espace virtuel, «la télé où
il est/ mais dedans à l'envers», puisque le jeu vidéo,
on l'a compris, est le modèle de composition adopté. Et
qu'à l'espace suivant, logiquement on se retrouve dans le labyrinthe,
où bob, nous dit le quatrième de couverture, «enfonce
des portes,
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explore des couloirs cibles, déplace des panneaux
coulissants». Car bob n'est pas un personnage. C'est un opérateur
d'énergie. L'énergie, c'est ici la notion clé,
la question centrale du livre : une certaine dose, donnée au
départ, et qui va, fatalement, s'épuiser même
si la pile Duracel, on le sait, dure plus longtemps. Et même si
l'on peut tout faire avec rien : le vers, mécanisme inépuisable,
toujours relancé, toujours remonté, finit quand même
par trouver sa fin...
En attendant, bob, bille en tête, ouvre des portes «et bob
il peut comme ça/ pousser une porte/ porte simple et non/ porte
pareille», il nomme et décrit son décor «mais
bob il peut comme ça défendre mieux des objets dans/ le
paysage/ le sens du mot ampoule le noir/ c'est le sujet traité
le portant au carré», il se déhanche allègre,
un peu twist un peu mambo, obstiné il trace des plans il explore
les recoins, courageux il accélère dans les virages «il
peut sauter une case/ augmenter sa respiration/ peut-être envisager/
une séquence sportive/ avec le guidon d'or». Et puis, c'est
le plus émouvant, de temps en temps bob à trop gambiller
s'essouffle un peu, fatigué il ralentit, sa batterie sur le dos
bat comme un cur, il s'agit «déjà familier
de dégager du temps libre» puisque dans cette
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«histoire
au devenir irrésistible/ toujours est-il que le temps presse...»
Le temps presse, l'énergie est comptée, sous l'apparence
d'un jeu léger l'enjeu est grave : toutes les questions que se
pose bob sont des questions de poétique, le livre est un traité
, un manuel ; si Le plus simple appareil, le livre précédent
d'Anne Portugal, était une exposition, celui-ci est une installation,
il est programmatique : bob annonce chaque fois ce qu'il va faire, non
seulement il le dit mais il le fait vraiment, et en même temps
c'est aussi une fanfaronnade, il agite les questions plus qu'il ne performe...
Comment régler une fois pour toutes par exemple cette question
brûlante de la beauté, question ancienne de la poésie
même, sans cesse entamée jamais résolue, secret
renouvelé sur lequel bob perplexe aussi s'arrête et se
penche «il peut comme ça surface intentionnelle s'inventer
le secret/ beauté chère bonne vieille/ beauté avait
été un élément de fantaisie». Beauté
par définition toujours fuyante, jamais définitive, car
«fée ne compte que si on les a/ fée or il n'y pensait
pas/ fée masque de sa nécessité/ fée de
par là où elle est».
Le seul item définitif dans définitif bob, c'est
la quantité finie de l'énergie
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allouée au programme.
Au début de chaque chapitre bob procède d'ailleurs à
sa vérification, «et bob il peut comme ça calculer
de mémoire l'approximation du/ stock initial». Le vers
est une mécanique : il faut le lancer et le relancer, machine
fragile et têtue le remonter avec sa petite clé, «bob
il peut comme ça gazelle accélérer dans les derniers
tournants», mais le lapin Duracel trébuche et tangue, la
pile est à plat, et le vers cet enjambement perpétuel
(comme le définit Giorgio Agamben, or la poésie d'Anne
Portugal est une poésie enjambée) file fatal vers son
inévitable achèvement.
Reste un monde tout en vibrations, en bifurcations et télescopages,
lumineux et gai dans ses flashes bousculés et le dérapage
contrôlé de sa syntaxe : Anne Portugal y développe
sa rythmique familière, son jazz si personnel avec ses syncopes
et ses élans imprévisibles, «mais dans l'ensemble
ça fait accord», son petit cinéma qui apparie réalité
virtuelle et observation curieuse du monde, sous l'impulsion de bob
électron fou qui nous chante joyeux sa petite chanson, si simple
en somme, si transparente «si mon désir/ si mon désir/
le ciel est plein/ si mon désir/ si mon désir vraiment
le ciel est plein»
Le lapin Duracel, une lecture de définitif bob,
d'Anne Portugal.
Par Agnès Disson
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5/5 |
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