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Jean Rolin
Chrétiens,
éd. P.O.L.
224 pages, 18 euros



 

 


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À la fin de l'année 2002, Jean Rolin séjourne en Israël, dans les territoires occupés, pour essayer de faire dire aux chrétiens palestiniens qu'ils sont opprimés par les méchants musulmans. Ces derniers les empêchent en effet de fêter Nouvel An, ou se postent devant leurs maisons pour tirer sur les colonies juives de la colline d'en face, les exposant ainsi aux représailles de l'armée. Le problème, c'est que ses interlocuteurs n'ont aucune envie de lui dire ce qu'il veut leur entendre dire. Pour justifier leur refus de tenir des propos alarmistes, ils avancent des arguments parfois très pertinents, comme celui-ci : «À quoi sert de venir nous dire : "L'islam est un danger, ils vont vous faire disparaître" ? À supposer même que cela soit vrai, est-ce utile de me faire peur ? La peur me rendra plus faible.» Pourquoi ne pas admettre, en effet, que la façon dont on commente une situation influe sur son évolution future ? Rolin reconnaît lui-même qu'il n'y a dans cette option «rien de méprisable ou d'odieux». Pour autant, il n'en démord pas : avec une certaine condescendance, il s'obstine à mettre les réticences ou les minimisations de ceux qu'il rencontre sur le compte du refoulement de la réalité ou de la peur des représailles, prenant un malin plaisir à souligner leurs contradictions lorsqu'ils laissent échapper, au cours de la conversation, un élément qui tend davantage à corroborer la thèse des persécutions. Leur sagesse et leur modération lui inspirent des commentaires gentiment ironiques, comme lorsqu'il écrit, à propos de Tania B., professeur de littérature étrangère à l'université de Bethléem : «Il était assez facile d'imaginer Tania chantant dans la fosse aux lions, aimant les lions et leur pardonnant.»

Au début de son séjour, il fait la connaissance d'un musulman qui a eu autrefois des sympathies communistes. Parce que cet homme sait se définir autrement que par un critère inerte tel que l'appartenance religieuse, il est aussi capable de définir les autres de manière plus fine : Rolin se souvient qu'«à l'inverse de beaucoup de gens, dans ce pays, musulmans ou chrétiens, il n'incriminait jamais "les juifs" en général, ni même les Israéliens dans leur ensemble, et qu'il fondait par exemple sur les travaillistes des espoirs électoraux qui devaient malheureusement être déçus par la suite». C'est évidemment de ce genre de manière de penser qu'a besoin la région, pour tenter d'inverser la calamiteuse «ethnicisation» du conflit à l'œuvre depuis l'éclatement de la deuxième Intifada. Pourtant, à aucun moment Rolin ne se demande si lui-même, en abordant les gens sur la base de leur appartenance confessionnelle, ne contribue pas à remuer le couteau dans la plaie, et à envenimer une situation qui n'en a guère besoin. Il fait valoir que, si ses interlocuteurs répugnent à mettre en avant leur identité chrétienne, les musulmans, eux, ne manquent ou ne manqueront pas un jour ou l'autre de la leur renvoyer à la figure ; peut-être, mais est-ce une raison pour jeter de l'huile sur le feu ?

Avec l'amertume du dynamiteur de tabous solitaire et incompris, il qualifie sa propre démarche d'«inconvenante et hors d'échelle». On ne le contredira pas forcément. On ne peut s'empêcher de rattacher son livre à une tendance de fond du moment : quand on parle du conflit israélo-palestinien, désormais, l'occupation n'est plus un sujet. On peut parler en long et en large des conséquences du conflit pour les juifs de France ou – donc – pour les chrétiens de Palestine, bref, pour les gens qui comptent vraiment ; mais l'occupation… Après la diffusion récente sur Arte du documentaire de Michel Khleifi et Eyal Sivan, Route 181, un lecteur de Télérama (10 décembre 2003) faisait part de son irritation devant les faits d'une affligeante banalité qui y étaient rapportés : «Israël a commis des exactions hier et aujourd'hui, mais ce n'est pas un scoop, c'est une triste réalité connue de longue date.» Voilà : l'occupation, la répression, les violations des droits de l'homme, ne font plus débat. Il est fini, le temps où on s'émouvait pour si peu. Il s'agit de musulmans, après tout, et l'on sait bien que ces gens-là sont davantage menaçants que menacés… De même, dans Chrétiens, colonies, check-points et couvre-feu sont des éléments de décor et d'ambiance – que Rolin, par ailleurs, décrit toujours avec le talent et le style remarquable qu'on lui connaît en la matière. Mais rien de plus. Ils ne sauraient être un sujet.

C'est le droit de l'auteur, après tout. Sauf qu'il prend le risque, en effet, de commettre des erreurs d'échelle. Ainsi, dans une rue de Ramallah, il remarque un graffiti en anglais tracé par des militants internationaux : «Un colon par jour, c'est la santé». Ce slogan, commente-t-il, qui «appelle en toute innocence au meurtre des colons juifs», témoigne des «limites de la non-violence supposée» des militants en question. Etonnant, combien on trouve de gens de nos jours pour souligner à quel point les victimes sont mal élevées, mais jamais pour rappeler qu'elles sont victimes. Ce que Rolin néglige, c'est que la violence des colons et de la colonisation (réelle, actuelle, même si on peut facilement l'oublier ou se lasser de la dénoncer quand on ne la subit pas quotidiennement), est loin, elle, d'être une violence purement verbale. Quant au procès qu'il fait aux internationaux, il est d'autant plus odieux que deux d'entre eux ont été tués par les Israéliens au printemps dernier : l'une, Rachel Corrie, écrasée par un bulldozer alors qu'elle s'opposait pacifiquement à la destruction d'une maison palestinienne, et l'autre, Tom Hurndall, laissé en état de mort cérébrale par une balle en pleine tête alors qu'il tentait de mettre un enfant à l'abri des tirs et que sa veste orange fluorescente le rendait clairement identifiable comme membre de l'International Solidarity Movement. Des broutilles, par rapport au crime insupportable que représente le fait d'écrire des méchantes choses contre les colons sur les murs, bien évidemment.

Au final, le livre laisse une forte impression de malaise. Rolin séjourne chez des bonnes sœurs, passe son temps avec des curés, relit les Evangiles même s'il n'est pas croyant, mais clame son agacement, voire son exaspération, lorsque, au café ou dans un taxi, il entend réciter à la radio des versets du Coran. C'est drôle, quand même, tous ces athées de gauche qui le sont tellement plus rageusement lorsqu'il s'agit de l'islam que du christianisme… «Ayant mis sa ferveur chrétienne au service de la cause palestinienne», raconte-t-il à propos d'une «Anglaise azimutée» qu'il rencontre, «elle venait de séjourner plusieurs semaines dans un camp de réfugiés proche de Gaza, où sa présence n'avait pas empêché un de ses voisins d'assassiner sa fille pour manquement à l'honneur, péripétie déplaisante dont il n'est pas avéré qu'elle mesurait toutes les implications». Jean Rolin, lui, les mesure, croyez-le bien. Il semble s'être donné pour mission d'alerter monde sur le péril musulman (ça tombe bien, on manquait d'effectifs) et d'ouvrir les yeux à tous ces naïfs de babas attardés angélistes de militants propalestiniens pour qui «l'opprimé est exempt par définition de toute imperfection». Il nous révèle donc que non, l'opprimé n'est pas un ange. Selon ses sources, il serait humain. Sans blague. En voilà un scoop. Tout cela pour en venir où, exactement ? Pour suggérer que ces gens ne méritent pas qu'on se fatigue tant à soutenir leurs revendications nationales ? Est-ce lui faire un faux procès que de présumer qu'il y a un peu de sa propre pensée dans l'appréciation, qu'il rapporte, de cette chrétienne se demandant «si les musulmans, ayant obtenu gain de cause, ne se révéleraient pas encore pires que les juifs»? Faut-il qu'un peuple soit constitué d'anges pour mériter la liberté ? Et, dans ce cas, les Français massivement pétainistes, collabos et antisémites de 1944, dont un certain nombre cognaient probablement leur bonne femme, ou n'auraient rien de plus pressé, à la Libération, que de tondre leur voisine en place publique, méritaient-ils vraiment qu'on leur organise un débarquement allié et tout le tintouin pour venir les libérer ?

«Je passai une bonne partie de la nuit à me demander si je n'avais pas fait fausse route depuis le début», lit-on à la dernière page de Chrétiens. Disons que ça n'est pas complètement à exclure. Et que ça n'est pas sans nous causer une certaine tristesse.

Mona Chollet

 

 

Voir : «Quand tuer devient facile», par John Sweeney
http://www.ism-france.org/...





Mona Chollet,
L'islam, religion la plus con ?, une lecture de Chrétiens, de Jean Rolin
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