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Jean Rolin,
La Clôture,
éd. P.O.L.,
246 pages, 16,50 euros
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ue de la Clôture, boulevard Sérurier, avenue Corentin-Cariou,
boulevard Macdonald, portes de la Villette, d'Aubervilliers, de
Pantin, de la Chapelle, canal de l'Ourcq, avenue Edouard-Vaillant,
rue du Chemin-de-Fer
Et aussi : la cité HBM Charles-Hermite,
l'hôtel la Terrasse, le magasin Mondial Moquette, l'école
du cirque, le lycée Utrillo, la tour Daewoo, le café
la Tulipe Noire, l'épicerie Djerba, le club Zeralda
Ces repères géographiques qui abondent dans La
Clôture, le lecteur qui n'a
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pas, comme Jean Rolin, parcouru inlassablement la zone où
ils se répartissent, observant le paysage sous toutes ses coutures,
au ras du trottoir ou depuis la fenêtre d'une chambre d'hôtel,
sous toutes les lumières, à toutes les heures, saison après
saison, ne peut que les restituer dans le désordre. Ils lui parlent,
et, en même temps, ils ne lui disent rien : n'ayant pas forcément
la possibilité ou la curiosité d'aller voir, il se laisse
bercer par leur pouvoir évocateur, renonçant à leur
accoler, comme peut le faire l'auteur, une référence visuelle
familière. Rien de plus impressionnant et de plus excluant à
la fois, pour ceux qui sont étrangers à l'endroit, que la
prolifération des noms de rues et de bâtiments dans un texte
ou une conversation. Elle leur fait mesurer à quel point la personne
qui parle est chez elle, et cette aisance, proportionnelle à
leur propre sentiment de gaucherie, d'inadaptation, leur paraît
soudain la chose la plus enviable du monde. Si un jour l'occasion se présente
de prendre leur revanche, d'étaler leur propre science concernant
un périmètre qu'ils connaissent bien, ils ne se priveront
pas d'une pareille ivresse. Rien ne peut mieux signifier la possession,
le marquage d'un territoire une possession qui donne même
l'illusion d'être
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exclusive. Rien ne peut mieux prouver, aux yeux des autres comme aux siens
propres, l'existence d'un vécu, d'une mémoire, d'une appartenance
: les noms de rues l'évoquent encore mieux que si on en déballait
le contenu exhaustif. Dans Salut cousin, film de Merzak Allouache,
un Algérien immigré en France décrit, les yeux fermés,
le trajet qu'il effectue en songe dans la ville qu'il a quittée
: « Puis je descends la rue Didouche-Mourad
»
Dans la salle, l'un de ses compatriotes, un étudiant, exilé
lui aussi, hochait la tête d'un mouvement lent et profond, un sourire
rêveur aux lèvres : oh oui, lui aussi, il les connaissait,
cette topographie, cet itinéraire
Il les connaissait à
un point impossible à dire, et son mal du pays en était
ravivé. À ses côtés, je l'observais, figée
de respect devant la manifestation de ce savoir mystérieux, inaccessible.
Un savoir clos.
La Clôture porte bien son titre qui est lui-même
un nom de rue. Jean Rolin a délimité une portion de territoire,
autour du boulevard Ney, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, et
il s'y tient ou presque : quand une jeune prostituée bulgare
sera assassinée du côté de la Porte de la Villette,
en novembre 1999, il
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élargira un peu vers l'est le terrain de
ses explorations, afin d'englober la rue de la Clôture, où
a eu lieu le meurtre. Pourquoi choisit-il le boulevard Ney ? Michel
Ney était un maréchal de Napoléon, un héros
de la retraite de Russie qui connut la déroute à Waterloo
et finit devant un peloton d'exécution. L'artère qui lui
est dédiée est une zone interlope et glauque bordée
par le périphérique, traversée par les voies ferrées
des gares de l'Est et du Nord, peuplée de prostituées
africaines et albanaises, de junkies. En alternant les chapitres de
la biographie du maréchal Ney et les descriptions de ce qui se
déroule, aujourd'hui, sur « son » boulevard, en ayant
de temps en temps une pensée pour lui au cours de ses pérégrinations,
Jean Rolin fait entrer en résonance son destin avec celui d'autres
vaincus : Gérard Cerbère, qui habite au creux d'un pilier
du périphérique ; Saïd Ferdi, combattant de la guerre
d'Algérie torturé par l'armée française
et obligé de devenir harki, aujourd'hui gardien de nuit de la
halle aux cuirs ; Monsieur Z., « l'anachorète »,
qui se tient, silencieux, sur le seuil de l'armoire électrique
où il vit ; Lito, ancien commandant des forces armées
zaïroises, vigile au McDonald's de Clignancourt
La périphérie
des villes apparaît alors clairement
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comme un champ de bataille,
un Waterloo contemporain. « Bon, il faut que je retourne à
la guerre », dit Sandra, la prostituée, au terme d'une
conversation avec l'auteur au café Le Royal.
Jean Rolin ne vit pas dans le secteur : il a choisi, entre 1999 et
2001, d'y passer l'essentiel de son temps, et d'observer. Son appropriation
des lieux relève d'une démarche volontariste. Elle n'est
pas la manifestation d'un attachement naturel, mais le drapeau de l'écrivain
planté sur une planète où ses confrères,
en général, ne vivent pas, et où ils s'aventurent
peu. Dédaignant les privilèges même relatifs
inhérents à son statut social, Rolin déjeune
au McDonald's, dort dans un hôtel Formule 1 dont les fenêtres
ne s'ouvrent pas, et son dîner du réveillon marquant le
passage du millénaire consiste en un « sandwich «
Entracte Viennois-Poulet » d'un poids de 160 grammes, à
consommer de préférence avant le 09.01.01. »
acquis dans un distributeur automatique Mini-Casino. La désinvolture
avec laquelle il sautille d'un barreau à l'autre sur l'échelle
sociale est peu courante : il se fond dans le paysage, noue de
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sobres
amitiés, participe aux conversations au comptoir, à
une table, dans le RER, en cheminant , sans pour autant jouer
à être celui qu'il n'est pas. « Les écrivains
boivent pas, ils regardent les autres boire et ils prennent des notes
», grogne Gérard Cerbère un jour où il décline
son offre d'un Ricard. Son écriture est élégante,
jamais maniérée ; ses commentaires, parfois érudits,
jamais pédants. Son style, d'une précision maniaque, est
tout à fait dénué d'indices permettant de le rattacher
à une catégorie sociale particulière. On peut appeler
cela de l'écriture « blanche », à condition
de signaler qu'il s'autorise aussi de temps en temps un mouvement d'humeur.
Tout commentaire sur son attitude implique aussitôt qu'on le modère,
tant l'équilibre atteint est improbable.
Ce qu'il se coltine, c'est le « réel », le terme
étant ici utilisé comme une synecdoque le tout
pour la partie : par « réel » on entend des lieux
sinistres, à l'urbanisme chaotique, où se concentrent
le malheur et la violence. (« C'est le problème avec
vous, les types des villes tristes : un endroit a besoin d'être
misérable, sinistre comme un égout pour que vous le trouviez
réel », lance une
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fillette dans Haroun et la mer
des histoires de Salman Rushdie.) L'effroi ou le désespoir
que l'on peut ressentir aux abords de tels endroits poussent la plupart
des gens, s'ils ne sont pas obligés d'y séjourner, à
fuir. Mais Clément Rosset, dans son livre Le monde et ses
remèdes, avance une autre hypothèse : c'est le réel
dans son ensemble, et pas seulement dans ses aspects les plus durs,
qui effarouche la majorité d'entre nous. Ce qui existe, affirme-t-il,
nous cause une commotion permanente, du seul fait qu'il existe. «
C'est à la vision du réel en soi, au-delà des deuils
et des douleurs, que se heurte toujours, en définitive, l'affectivité
humaine : non pas à un aspect cruel de la réalité,
mais au caractère toujours inextricable du réel, quel
qu'il soit », écrit-il. Ou, dit, autrement : «
Au sortir d'Andromaque, la vue d'un arbre est à elle
seule une nouvelle tragédie. » Selon lui, cet effroi
s'explique par le sentiment justifié d'une impuissance
fondamentale : « Il est toujours trop tard pour prendre un
recul quelconque devant la brutalité de ce qui existe d'emblée
; l'intelligence, qui nous permet de raisonner par causes, a pris là
un mauvais retard - elle ne « rattrapera » jamais l'existence.
» Là où il abuse un peu, c'est lorsqu'il en
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conclut
que toute révolte, toute tentative d'explication d'un événement,
toute dénonciation d'une injustice, n'est rien d'autre qu'une
fuite, un refus d'accepter ce qui est. (Au début du livre, il
précise qu'il s'agit ici de la réédition d'une
uvre de jeunesse, « d'où le simplisme, l'immaturité
et l'imprécision de l'écriture, les formules agressives
et excessives qui y foisonnent », mais sans qu'on sache à
quoi il pense exactement.)
Rosset pourfend la « tentation morale », dont il
affirme que son souci fondamental est de « ne pas voir ce qui
est ». Le choix d'une grille de lecture philosophique ou idéologique,
affirme-t-il, n'est qu'une manière de se voiler la face, de congédier
la réalité. On s'apprête à ergoter, quand,
dans La Clôture, on assiste à l'intrusion incongrue
d'un groupe de militants de Lutte ouvrière, qui paraissent soudain
extraordinairement pathétiques et dérisoires il
faut dire que Rolin ne les rate pas :
« Le samedi 10 juin 2000, dans l'après-midi, c'est
à hauteur de cette
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intersection que les participants à
la fête de Lutte ouvrière ont rendez-vous pour se rendre
à Presles. Des bus les accueillent, alignés le long du
trottoir du boulevard Ney, mais avant de s'y installer et de s'y retrouver
entre eux, dans le confort des certitudes partagées, il leur
faut affronter une poignée de dissidents trotskistes qui compensent
leur petit nombre par la véhémence de leurs clameurs.
La grande affaire de ces dissidents et de leur
organe, Le Bolchevik, ce par quoi ils témoignent de leur sensibilité
aux préoccupations du prolétariat en général
et des riverains de la porte de la Chapelle en particulier, c'est l'adhésion
de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce. Ils sont contre.
Ils veulent que ça se sache. Ils invitent à une réunion
sur ce thème « Défense de l'État
ouvrier déformé chinois contre l'impérialisme et
la contre-révolution intérieure » qui se
tiendra la semaine suivante dans une salle de la rue de la Chapelle. On
espère qu'ils en ont trouvé une assez grande, et que le
pigiste des Renseignements généraux chargé de couvrir
la réunion n'oubliera pas d'apporter des chaussettes à repriser.
»
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Du coup, on prête une oreille attentive à Clément
Rosset : « Le divertissement le plus profond à l'égard
de l'être et de sa réalité tragique n'est pas dans
les jeux du prince ou de l'homme du monde, il est avant tout dans ces
jeux intellectuels et dogmatiques qui dissertent à l'aise sur
un être vis-à-vis duquel ils savent garder une confortable
distance. »
Il parle de la « surprenante indifférence à l'être
» que recouvre en fait l'adhésion à un schéma
explicatif quel qu'il soit « chargé de
l'interpréter et de le « désamorcer »
». On est d'autant plus frappé ici par l'aveuglement des
militants politiques qu'il contraste avec les yeux grands ouverts de
Jean Rolin : à aucun moment la vue de l'écrivain n'est
empêchée ou diminuée par un réflexe idéologique
ou moral. Et tant mieux, car sinon, il ne serait pas écrivain
ou du moins pas selon la définition qu'en donne Clément
Rosset. Le romancier, selon lui, doit renoncer à la «
tentation morale » s'il veut faire une uvre forte ;
mais la plupart, sans même s'en rendre compte, « calent
en route ». S'il n'en reste qu'un, à ses yeux, ce sera
Balzac : « Balzac veut toujours aller « jusqu'au bout
» dans la description pure et simple de l'être. La répudiation de tout souci
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moral, j'entends par là la renonciation à
toute quête plus ou moins avouée d'ordre ou d'explication
(
), est une sorte de sacrifice toujours présent et nécessaire
à l'appréhension du réel. (
) Chez
Balzac, et c'est là ce qui fait l'originalité et la puissance
de son génie, (
) nous ne plaignons jamais le sort
de tel ou tel personnage, mais nous restons anéantis devant le
miracle de son existence. »
Le « souci moral » est absent de La Clôture,
dépourvu de tout le fatras humanitaire et rédempteur,
de toute la vertueuse indignation qui auraient facilement pu l'encombrer
(et le faire ainsi ressembler, par exemple, à un film de Bernard-Henri
Lévy sur la Bosnie). La seule fois où Rolin s'indigne,
c'est pour s'indigner du zèle des autres dans l'indignation :
il fustige deux plasticiennes venues inculquer aux enfants du quartier,
à travers une intervention socio-culturelle la réalisation
d'une fresque , une vision de l'Histoire qu'il juge haineuse et
débile. Autant dire qu'il s'énerve plus qu'il ne s'indigne.
L'indignation est d'ailleurs un sentiment dont il a pu constater les
limites lors du meurtre de la
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jeune prostituée bulgare, rue de
la Clôture. « Pour diverses raisons, parce qu'il s'agit
d'une victime jeune et donc présumée innocente, assassinée
dans un cadre propice au déploiement d'une certaine sensibilité
romanesque, enfin parce que le développement de la prostitution
en provenance d'Europe de l'Est constitue un phénomène
relativement nouveau, l'assassinat de Ginka Trifonova suscite dans les
semaines suivantes un de ces élans de compassion sans lendemain
(et sans obligation de la part de l'acheteur) dont l' « opinion
publique », en France, est coutumière, et qui se traduisent
notamment, dans les médias, par l'usage exclusif du prénom
de la victime. (
) Quelques mois plus tard, une prostituée
albanaise à peine plus âgée que la précédente
devait trouver la mort, près de la porte de Vincennes, dans des
circonstances très voisines, sans que ce nouvel assassinat suscite
la moindre effervescence et sans même que le prénom de
la victime, dans ce cas, soit porté à la connaissance
du public. »
Son approche est réservée, pudique, dénuée
d'a priori. Il ne plaque rien sur
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ses personnages. Il ne les oblige
pas à tenir dans un costume qu'il aurait taillé pour eux,
à l'image de l'employé municipal dépressif qui
lui confie avoir dû, à une époque, aux pompes funèbres,
casser les genoux des cadavres avec des coins « afin de faire
tenir les corps trop grands dans les cercueils de taille standard mis
par la ville à la disposition des « indigents »
». L'écrivain laisse à ses héros les genoux
intacts et les coudées franches, si bien qu'ils apparaissent
avec leurs contradictions, leur incohérences, leurs mystères,
leur génie. Il n'élude rien de la cruauté de la
vie, mais ce n'est pas elle qui occupe le centre de la scène
: c'est l'inattendu, le surprenant, ce qui ne cadre pas avec les grilles
de lecture, justement, et qui ne peut émerger que si on les laisse
de côté. Rien ne témoigne de façon plus éloquente
de ces échappées hors des schémas préconçus
que la geste de Philippe le Belge, le squatter :
« Lorsque sa susceptibilité est piquée au vif,
Philippe le Belge a l'habitude de se planter symboliquement un couteau
dans le bras ou dans la cuisse. Un jour où il gît sur un
banc, près de la Porte de la Villette, son couteau enfoncé
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jusqu'à la garde dans la cuisse gauche, les flics surviennent,
l'interrogent sur les circonstances de cette agression et refusent d'admettre
qu'il puisse s'être infligé lui-même une telle blessure,
jusqu'à ce que Philippe le Belge, exaspéré par
leur incrédulité, se retire le couteau de la cuisse gauche
pour le planter avec la même énergie dans la cuisse droite.
»
Une mise en déroute des attentes qui fait écho à
une autre :
« À la nuit tombée, ayant allumé des
feux comme s'il se disposait à bivouaquer, l'homme à la
redingote, guidé par un officier polonais, conduit sa troupe
d'éclopés vers le Dniepr, le seul endroit où les
Russes ne s'attendent pas à le voir paraître. Sur cette
partie de son cours, en effet, le Dniepr n'est pas guéable, et
un léger redoux rend assez minces les chances de le trouver pris
par les glaces. Toute la beauté de la chose tient à son
caractère aléatoire, illustré par cette réponse
de Ney (sans doute apocryphe) à la question d'un de ses officiers
se demandant si le fleuve serait gelé ou non : « Il le
sera ! » »
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«J'ai a priori plus de sympathie pour les vaincus que pour les
vainqueurs », dit Jean Rolin. Des vaincus, il sait montrer ce
qu'a priori on voit rarement chez eux : leur panache.
Le geste des perdants / Mona Chollet
Jean Rolin, La Clôture, éditions P.O.L., 2002.
Clément Rosset, Le monde et ses remèdes, Puf, 2000
[1964].
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