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est une jeune femme de vingt-deux ans, assise dans un café
de Madrid face à un homme d'une cinquantaine d'années,
un jour de 1998. La femme s'appelle Luz, et l'homme, Carlos. Ils
ne se connaissent pas, c'est la première fois qu'ils se voient
: elle a appelé les renseignements téléphoniques
pour obtenir son numéro. Elle n'est pas espagnole, mais argentine
: elle arrive de Buenos Aires, avec son mari et leur jeune fils.
Elle est venue à Madrid pour essayer de le retrouver. Elle
va lui parler, des heures durant, et son récit va se confondre
avec celui du livre,
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entraînant le lecteur dans des ailleurs d'autres époques,
faisant revivre les fantômes. A travers leur conversation, c'est
le destin d'une foule de gens, morts ou vivants, qui vient de s'accomplir.
Le roman d'Elsa Osorio ne raconte que cela : ce que
peut la parole, ce que des êtres humains sont capables de faire
pour donner à la vérité une chance de sortir au grand
jour et de s'inscrire sur la physionomie du monde, même et surtout
quand cette vérité est niée, travestie, et qu'elle
semble devoir rester ensevelie à jamais sous les apparences. La
révélation du secret a lieu par les mots échangés
entre deux personnes, mais d'autres manifestations, loin en deçà
de la parole, peuvent y aider. Ainsi, ce qu'elle raconte aujourd'hui à
Carlos, Luz en a eu l'intuition première à travers le contact
d'une tétine de biberon en caoutchouc, une nuit, alors qu'elle
dormait avec son mari à la clinique, juste après la naissance
de leur fils : « Luz s'était réveillée au
milieu de la nuit et avait touché par inadvertance la tétine
du biberon, et ce contact avec le caoutchouc, comme dans l'après-midi,
avait provoqué en elle une terrible
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sensation. Comme si j'avais touché une araignée,
ou un scorpion. » Le choc est si violent qu'elle jette au loin
le biberon, qui se brise. Quelques heures plus tard, au lever du jour,
elle est assise dans le lit, elle n'a pas dormi, et elle réveille
son mari pour lui dire : « Ramiro, je suis née le 15 novembre
1976. Tu te rends compte ? Mille neuf cent soixante-seize. »
Mille neuf cent soixante-seize, en Argentine, c'est l'année
du coup d'Etat militaire mené par le général Videla.
Pendant la dictature, qui a duré jusqu'en 1983, environ 30 000
militants de gauche ont disparu, pour la plupart torturés avant
d'être assassinés. Plusieurs centaines d'enfants, nés
en captivité de prisonnières exécutées après
leur accouchement, ont été volés par des familles
de militaires. Au terme de longues recherches qui finiront par confirmer
son pressentiment, Luz va comprendre que, si le contact d'une tétine
en caoutchouc lui procure une telle sensation d'horreur, c'est parce
qu'il fait naître des réminiscences du jour où,
après le meurtre de sa mère qui l'allaitait, on s'est
mis à la nourrir au biberon.
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Luz ou le temps sauvage a le statut toujours ambigu d'un roman
inspiré d'événements réels. Certains épisodes
y sont à la fois tragiques, rocambolesques et haletants, là
où l'on se doute que, dans la réalité, ils furent
le plus souvent simplement tragiques, d'une atroce banalité,
comme l'était l'administration du mal dans l'Argentine de ces
années-là. Certaines coïncidences, des rencontres
fortuites qui vont changer le cours de la vie des protagonistes, semblent
un peu trop belles, trop faciles. Le roman procède à cette
mise à plat des destins, à cette extraction de leur essence,
sans doute inhérentes à toute fiction : une construction
et une mise en scène propres à rendre les événements
signifiants, et un déroulement du récit tendu vers une
résolution de l'énigme, vers un paroxysme narratif. Aussi
éprouvante que puisse être la lecture, on serait malvenu
de se plaindre ; on sait bien que le roman, jusque dans sa volonté
de ne pas nous ménager, est en quelque sorte à notre service
: il est conçu de façon à, tour à tour,
nous captiver, nous terrifier, nous désespérer, nous tenir
en haleine, nous soulager, nous bouleverser. Et, tout cela, il le fait
admirablement. Quant à savoir si cette pasteurisation forcément
opérée
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par la fiction équivaut à une trahison,
c'est impossible à dire, quand le roman d'Elsa Osorio constitue
notre principal mode d'accès ou du moins le plus
marquant à la réalité argentine de
ces années-là. Avec la force propre à la fiction,
il nous plonge au cur d'une situation historique, il nous la fait
explorer de l'intérieur, sans qu'on puisse, paradoxalement, se
prononcer sur la justesse et la vraisemblance, ou non, de la vision
qu'il en donne.
Le jour de la naissance de Luz, une autre femme avait accouché
: Mariana, la fille du général Dufau, l'un des principaux
instigateurs de la répression (le nom du personnage est bien
sûr fictif). L'enfant, un garçon, est mort-né, la
mère dans le coma. Le militaire décide alors de remplacer
le bébé par celui de la prisonnière, et de faire
croire à sa fille, à son réveil, que cette fillette
est bien la sienne. « Qu'est-ce qu'il s'imagine, se demande,
effaré, son gendre Eduardo ; que sa poupée est cassée
et qu'il doit lui en trouver une autre pour qu'elle arrête de
pleurer ? » Mais le général, profitant du désarroi
d'Eduardo et de la terreur qu'il lui inspire, lui impose sa «
solution ». Il lui raconte que la mère
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naturelle
de cette enfant l'a abandonnée à la naissance. Au camp
de détention, il fait courir la rumeur que c'est la prisonnière
qui a accouché d'un garçon mort-né. Cette rumeur
parviendra aux oreilles de Carlos, le véritable père de
Luz, qui avait échappé à l'arrestation. Il ne cherchera
donc pas à retrouver l'enfant dont sa compagne était enceinte,
et s'exilera en Espagne.
Assise en face de Carlos, « Luz se demande par où commencer
l'histoire ». Il y aurait en effet mille manières de
commencer le récit de cet enchevêtrement de destinées
qui s'étale sur vingt-deux ans. Beaucoup de personnages se sont
penchés sur le berceau de la petite Luz. Beaucoup connaissent
la vérité, même s'il leur manque longtemps le désir
ou la possibilité de la révéler, le savoir dont
ils sont porteurs empêche que le mensonge soit parfaitement colmaté.
Il y a Eduardo, le père de substitution de Luz, pris au piège
par sa complicité et sa lâcheté premières,
mais travaillé par le remords : « Tu ne peux pas t'en
empêcher. Tu la regardes dessiner, et quand elle te dit : «
Tu aimes, papilou ? », tu sens que tu n'as pas droit à
ce papilou, à ce baiser qu'elle te
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donne quand tu lui affirmes
que c'est très joli. »
Il y a surtout Miriam, la poule de luxe, à la colle avec un
tortionnaire, qui s'est retrouvée malgré elle geôlière
de la mère de Luz juste après son accouchement, quelques
jours avant qu'elle soit tuée. C'est sur la force du lien qui
naît entre ces deux femmes que Luz, et Elsa Osorio avec elle,
choisit de commencer son récit. Sa rencontre avec la prisonnière
va bouleverser la vie de Miriam. Auparavant, obnubilée par ses
rêves naïfs de réussite, elle vivait dans sa bulle,
sans soupçonner ce qui se passait dans les camps de détention
: « Je lui jure que je ne savais pas, que je ne pouvais même
pas imaginer, elle doit me croire, je n'ai rien à voir avec ça,
je suis la première étonnée, avec moi il a toujours
été tendre, il me raconte qu'ils vont libérer la
patrie des idéologies étrangères, des trucs comme
ça, mais pas le reste. » Ce que lui confie la jeune
captive sur les tortures et les meurtres fait d'elle une enragée.
A sa demande, elle lui jure de retrouver un jour, plus tard, celle qui
n'est encore qu'un bébé, et de tout lui dire.
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Brève mais forte, l'amitié de la prostituée
de haut vol et de la guérillera s'est nouée, alors que tout
les séparait, à partir de leur attendrissement commun pour
la fillette. Décrivant une société argentine coupée
en deux par la dictature, Elsa Osorio montre des personnages qui «
basculent », qui passent d'un camp à l'autre, d'un
monde à l'autre ; et, pour Miriam comme pour les autres, c'est
le choc d'une rencontre, amicale ou amoureuse, qui conduit à la
prise de conscience politique. La partie de la population qui soutient
la dictature vit repliée sur elle-même, sur ses certitudes
et ses mensonges. La recherche de la vérité équivaut
à une trahison des siens. Les proches des militaires sont autant
d'épouses de Barbe-Bleue : tout va bien aussi longtemps qu'ils
ne cherchent pas à pénétrer dans la pièce
interdite, qu'ils ne regardent pas là où ils ne doivent
pas regarder. S'ils le font, ils en gardent une tache indélébile.
Le « basculement », provoqué par l'empathie
éprouvée pour quelqu'un de l'autre bord, est irréversible.
Il révèle aux protagonistes que l'humanité, contrairement
à ce qu'on a voulu leur faire croire, s'étend bien au-delà
des limites de leur classe sociale et même, que c'est
sans doute cette dernière qui en est la plus dénuée.
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L'intensité du lien qui se noue leur donne la force d'abandonner
leurs repères «d'avant », et de devenir des
parias pour leur milieu d'origine.
Dans le cas d'Eduardo, ce sont ses retrouvailles avec son premier amour,
une femme meurtrie qui lui raconte l'histoire de son frère «
disparu », qui vont lui faire quitter définitivement
son caractère faible et rêveur. Elles vont aussi et surtout
raviver son sentiment de culpabilité, en instillant dans son
esprit cette angoisse : et si Luz, elle aussi, était une fille
de disparus ?
De personnelle, sa haine pour son beau-père,
le général Dufau, va devenir politique. A l'origine, lors
de la substitution des deux bébés, il lui en voulait de
lui imposer cette comédie monstrueuse : « Tromper les
autres avait déjà été difficile, mais tromper
ainsi Mariana, lui dire que la petite est adorable, vraiment, qu'elle
nous attend à la maison
» Il va comprendre que
les mensonges qu'il a entendu raconter, et qu'il a lui-même racontés
à Mariana lorsqu'elle est sortie du coma, sont indissociables
des mensonges selon lesquels les militants de gauche arrêtés
sont de dangereux « subversifs », et les
militaires, les courageux gardiens de la
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sécurité du pays.
Les vols d'enfants ont placé une bombe au cur des foyers,
au cur de la vie la plus privée, la plus intime. Ils interdisent
définitivement de se laver les mains de la politique.
Eduardo commence alors à s'éloigner inexorablement de
Mariana, qui porte à son père une admiration inconditionnelle.
« Avant, raconte Luz à Carlos, Eduardo était
plutôt du genre à ne pas faire grand cas de ce que disait
Mariana et à rechercher toujours la paix. »
Mais cette fuite de la réalité, ce refus d'aller au fond
des choses, ne sont plus à même désormais de lui
apporter la moindre paix bien au contraire. « Quand
tu lui as demandé dans la voiture pourquoi elle ne laissait pas
chacun libre de penser et de sentir à sa guise, elle est devenue
furieuse : alors c'est comme ça que tu veux élever Luz,
en lui disant que chacun est libre de penser ce qu'il veut, et si demain
elle devient guérillera ou droguée
Et là
a commencé cette salade de drogué-guérillero-homosexuel
qu'elle place du côté des « méchants »,
tandis que de l'autre se trouvent les « bons », son papa,
par exemple. (
) Parfois,
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l'infantilisme de Mariana t'amuse,
mais sur ces questions-là il te rend malade. »
De la même manière, en grandissant, Luz, avant de pressentir
qu'elle n'est pas la fille de ses parents, entre dans une révolte
confuse contre son milieu étriqué et réactionnaire
(Eduardo est décédé lorsqu'elle avait sept ans).
Sa rencontre avec son futur mari, Ramiro, un fils de disparu, donne
une assise politique à cette hostilité instinctive. En
1983, une commission d'enquête a dressé le bilan de la
dictature et permis d'instruire le procès des plus hauts responsables
de la répression (les militaires de grade inférieur ont
par la suite été protégés par la loi dite
« d'obéissance due », au prétexte qu'ils
n'avaient fait qu'exécuter les ordres). Dans la famille Dufau,
où Luz a grandi, ce procès était considéré
comme une honte. Elle découvre brusquement, grâce à
Ramiro, l'ampleur des exactions ; elle lit les minutes du procès,
ainsi que Nunca Más (Jamais plus), le rapport de
la commission d'enquête. L'horreur lui saute au visage. Quand
elle interroge Mariana qu'elle croit encore être
sa mère sur le
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sujet, celle-ci lui sert la vérité
officielle : « Il y a eu une époque où ce pays
était ravagé par la subversion, et les militaires l'ont
sauvé, c'était une guerre. Une guerre terrible. Papa a
combattu dans cette guerre et moi je suis très fière de
lui. Il y a peut-être eu quelques excès, mais c'était
la guerre et l'important dans une guerre c'est de la gagner, à
tout prix. »
Ce milieu, celui des militaires et de ceux qui les
soutiennent, se distingue par un certain usage du langage ; un langage
qui sert à (se) cacher la vérité, à la dénaturer.
Dans un texte du collectif Les mots sont importants, Pierre Tévanian
fait remarquer que le discours « a le pouvoir de produire de
l'apparition et de la disparition ». Le discours peut faire
« apparaître » un péril qu'il construit
de toute pièce, produisant l'image d'un corps étranger qui
mettrait en péril la société : le juif, l'Arménien,
le tutsi, le musulman
Le pendant de cette «apparition»
est la « disparition » de la violence infligée
à ce groupe ainsi défini et stigmatisé. « Par
exemple, écrit Pierre Tévanian, dans un discours
sur l'immigration, quand on dit « clandestin »
plutôt que « sans-papiers », on
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produit
l'image d'un corps menaçant, et lorsqu'on parle d'une «
reconduite à la frontière », on
fait disparaître une violence : la violence étatique, qui
apparaîtrait si l'on parlait plutôt d'« expulsion
forcée ». Ces deux opérations se retrouvent
dans les structures génocidaires : d'un côté, durant
toute la période qui précède et accompagne un génocide,
le discours fait apparaître sa cible, le Juif, l'Arménien
ou le Tutsi, comme un être menaçant ; de l'autre, on euphémise
la violence qu'on inflige, en parlant par exemple de «
solution finale » ou de « transfert de
population ». »
La différence avec les structures génocidaires, dans
la situation argentine, est que le « corps étranger
» qui menace la société est défini
non par ce qu'il est, par ses origines ou sa religion, mais par
ce qu'il pense, par ses convictions politiques. La « menace
» existe effectivement, non pour l'ensemble de la société,
mais pour les possédants. Mariana traduit bien la peur qui s'est
emparée d'eux : « Les pauvres ont toujours été
habitués à ne rien avoir, mais quand on a des biens et
qu'on voit ses propriétés menacées, son mode de
vie, alors c'est
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bien pire », dit-elle à Luz.
Il n'empêche qu'on retrouve dans le langage employé ce
mécanisme d'apparition/disparition, de diabolisation de l'ennemi
pour justifier la férocité de la répression. Un
soir, vers la fin de la dictature, lors d'une fête, Mariana répond
violemment à une autre invitée, qui raconte l'histoire
d'un de ses proches enlevé et tué alors qu'il n'avait
que dix-sept ans : « Et alors, tu ne te souviens pas de cette
gamine de quinze ans qui est devenue amie avec la fille du commissaire
et qui s'est introduite dans la maison pour y poser une bombe ? Quinze
ans, elle avait, et elle était déjà une meurtrière.
Et ton petit copain ne pouvait rien faire parce qu'il en avait dix-sept
ans ? (
) Mais qu'est-ce que tu veux ? Qu'on reste les bras
croisés ? Ça t'est égal qu'on pose des bombes,
qu'on séquestre des industriels, qu'on soit tous en danger ?
» Elle régurgite ainsi un discours qui présente
les militants de gauche comme des monstres assoiffés de sang,
hors de l'humanité ; la violence est uniquement de leur fait,
et celle de la dictature relève de l'autodéfense. Dans
le vocabulaire des militaires, on parle de « neutraliser
» les « subversifs ». Elsa Osorio
écrit du général Dufau : « Il était
fier que ses camps de détention aient le pourcentage
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le plus
élevé de « transferts ». » L'euphémisation
qui fait « disparaître » la violence
d'Etat est bien là, elle aussi.
«
Enfin, ajoutait Pierre Tévanian dans le
texte cité plus haut, de nombreux auteurs ont montré
à quel point, dans l'après-coup, la négation s'inscrit
dans la continuité du génocide : après avoir fait
disparaître un peuple, on fait disparaître les preuves du
crime on fait même disparaître jusqu'aux traces de
l'existence de ce peuple (par exemple, en Turquie, on fait disparaître
les croix sur des bâtiments arméniens). » Dans
le cas de l'Argentine, il ne s'agit évidemment pas d'un génocide.
Le projet des militaires, Elsa Osorio le définit ainsi : «
Le général Dufau était de ceux qui pensaient
que plus on en liquidait, mieux cela valait, qu'il fallait pour gagner
la guerre éliminer toute cette génération d'apatrides,
et non pas en faire des partenaires (
). Récupérer
les terroristes lui semblait absurde : le seul bon subversif était
un subversif mort. » Pour Dufau, ce sont les convictions politiques
qui permettent de dénier son humanité à une partie
de la population et de justifier
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son éradication, comme la religion
ou « l'ethnie » pour les génocideurs. Mariana
le dit explicitement, pour elle cela va de soi : on n'est pas libre
de penser ce qu'on veut. La confiscation des enfants, le vol de
leur identité, s'inscrivent dans la suite logique de la «
disparition » des militants de gauche disparition
aussi bien physique que symbolique, à travers l'escamotage, dans
le langage, de la violence qui leur a été infligée.
Ce rapt inhumain (« un autre objet du pillage »,
comme le dit amèrement l'un des personnages), le discours le
travestit en acte noble. « Cette guerre n'est pas contre les
enfants », disent les militaires dans le livre ; la phrase
est apparemment authentique. Quand germe l'idée de remplacer
l'enfant mort-né de Mariana par « un pauvre petit enfant
d'assassins », « le bébé d'une subversive
», la femme de Dufau pense : « Ils pourraient ainsi faire
une bonne action, son confesseur, le père Juan, l'approuverait.
» Et lorsque Luz devenue adulte révèle à
Mariana qu'elle sait qu'elle n'est pas sa mère, celle-ci se lamente
: « J'ai passé des années à m'occuper
de toi, je t'ai tout donné, j'ai dû supporter en
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permanence tes mines renfrognées, ta désobéissance,
tes
extravagances, façon de parler, pour rester modérée,
et maintenant que tu as tout appris, au lieu de me remercier, tu m'accables.
» De son père le général Dufau, elle dit
: «Tu devrais lui être infiniment reconnaissante. Grâce
à lui, tu as eu une mère, une famille.» Ce que
révèle ici Mariana qui parle en toute bonne
foi , c'est une vision du monde où les conventions
sociales tiennent lieu d'alpha et d'oméga, où les vérités
inculquées par le milieu auquel on appartient priment l'expérience
propre, éradiquant toute sensibilité. Dans ce milieu, l'individu
n'existe que comme membre de son clan, de sa classe sociale. Mariana a
fini par apprendre la vérité sur les origines de Luz parce
qu'Eduardo, un soir de dispute, la lui a jetée au visage. Il espérait
lui ouvrir ainsi les yeux ; mais la première réaction de
sa femme le stupéfie et l'épouvante, achevant
de le persuader que toute réconciliation, tout retour en arrière,
sont impossibles. Mariana, contemplant l'enfant endormie, se fait cette
réflexion : « Au moins, elle a la peau claire et les yeux
verts. » Elle s'attendrit : « Papa a toujours voulu
m'éviter de souffrir. »
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Mariana vit en quelque sorte sous la perfusion idéologique,
sensitive, émotionnelle, de son père. Il est une sorte
de dieu à ses yeux : c'est lui qui a créé son univers,
il lui a donné un enfant comme à une sorte
d'anté-Vierge Marie, le malheureux Eduardo faisant office de
Saint Joseph , et il est inconcevable qu'il puisse se tromper.
C'est la parole du père qui constitue tout l'univers dans lequel
elle vit. La parole de l'autorité, la doctrine officielle, dans
le monde des Dufau, est la seule vérité ; elle est vraie
même quand elle va à l'encontre des sentiments humains
les plus légitimes, même quand elle fait subir à
la réalité les pires distorsions. C'est une parole qui
réifie le monde et les êtres un bébé
n'est pas un être humain, mais une « poupée
», comme s'en est soudain rendu compte Eduardo à la maternité
(« Qu'est-ce qu'il s'imagine, que sa poupée est cassée
et qu'il doit lui en trouver une autre pour qu'elle arrête de
pleurer ? »).
Les personnages auxquels s'intéresse Elsa Osorio,
ceux qui passent dans «l'autre camp», commencent toujours
par être choqués dans leur sensibilité par
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cette parole de maîtrise, de toute-puissance, qui ne prétend
pas décrire les choses, mais les forger quitte à
les violenter s'il le faut. Eux sont incapables de faire taire leurs sentiments
profonds, leurs intuitions. Ils semblent pressentir ce qu'écrit
le géographe Augustin Berque dans son livre Ecoumène
: « Il ne peut y avoir pleinement signification que dans un certain
lien avec les sensations de la chair vivante. » Ils font confiance
à d'autres modes de perception et de communication : dans le cas
de Luz, il y a le choc qu'elle éprouve au contact de la tétine
en caoutchouc, mais aussi les circonstances de sa rencontre avec Ramiro.
Lors de l'anniversaire d'une amie commune, ils ont dansé ensemble
des heures durant avant d'échanger une seule parole, et c'est ainsi
qu'ils sont tombés amoureux. Luz a toujours aimé danser,
et elle raconte que Mariana, quand elle la voyait danser, entrait dans
des crises de rage terribles, inexplicables. Quant à Eduardo, sa
recherche de la vérité est étroitement liée
à une redécouverte sensuelle, à son nouveau coup
de foudre pour Dolores, son amour de jeunesse ce que son
beau-père le général résume avec mépris
: « Il est tout fou parce qu'il a trouvé une grue qui
lui a tourné la tête. » Mariana, elle, jusque dans
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sa vie sexuelle, est littéralement téléguidée
par ses parents. Pour dissuader Eduardo de continuer ses recherches sur
les véritables origines de Luz, ils lui ont ordonné de l'amadouer,
de se réconcilier avec lui : « Plus tard, quand elle s'approche
de lui et le caresse, il ne peut s'empêcher de sentir que cela fait
partie d'un plan orchestré par les Dufau au grand complet. (
)
La main de Mariana te caresse doucement, tu aimerais retrouver ce plaisir
des caresses, mais tu ne ressens qu'une horrible méfiance, comment
savoir si cette main est mue par son désir ou par un plan destiné
à te manipuler ? »
La parole sert à Luz et aux autres à échanger
les parts de vérité que chacun détient, et à
tenter de résoudre leur malaise. Ils tentent de mettre en accord
leurs sentiments, leurs sensations et leurs discours, mais sans donner
la primauté aux uns ou aux autres. Comme l'écrit encore
Augustin Berque : « La question du sens est inséparable
de celle du langage, mais elle ne s'y réduit pas ; c'est au contraire
le sens qui englobe le langage, qui le précède et qui
subsiste quand il n'y a plus de langage. » L'échange
sensuel nourrit l'échange verbal, et vice-
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versa : au début
de sa relation avec Ramiro, après leur première très
longue conversation (elle lui a avoué être la petite-fille
du général Dufau, et ça ne s'est pas passé
facilement), Luz raconte : « On a fait l'amour. C'était
fantastique, sensationnel, impressionnant, meilleur, meilleur que jamais,
parce que j'avais enlevé ce masque, j'en suis sûre, et
parce que je suis moi, enfin, j'ai pu lui dire tout ce qui me nouait
la gorge et dont je ne me rendais pas compte. »
Les personnages « transfuges »
du roman attribuent aux mots leur juste place, leur juste fonction. Et,
paradoxalement, c'est seulement à partir du moment où elle
est circonscrite que la parole peut donner la pleine mesure de sa puissance.
Dans ce café de Madrid, Luz, par son récit, ressuscite réellement
des êtres et une époque disparus. Quand elle raconte à
Carlos ce qu'il n'a jamais su, c'est-à-dire les circonstances précises
de la mort de Liliana sa mère à elle, sa compagne
à lui , il lui dit, bouleversé : «
Je croyais la douleur anesthésiée, mais ta présence
et ton histoire la remettent à vif, comme s'ils venaient de tuer
Liliana il y a quelques heures, quand tu m'as parlé de son corps
criblé
»
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De même, quelques mois plus tôt,
quand Javier, le frère d'Eduardo, a révélé
à Luz ce qu'il savait de ses origines, il s'est écroulé
après avoir parlé : « Javier pleura son frère
comme s'il venait de mourir », écrit Elsa Osorio.
Par son récit, Luz a même le pouvoir de réconcilier
symboliquement deux êtres qui semblent faits pour être des
ennemis irréductibles : son père biologique et son père
de substitution. A la façon dont elle parle d'Eduardo, Carlos
sent bien qu'elle garde une immense affection pour cet homme qui a été
un père tendre et attentionné, et cela le blesse. Il a
le sentiment ô combien légitime
d'une usurpation. Alors, Luz décide de lui raconter une histoire
qu'Eduardo inventait spécialement pour elle, le soir avant qu'elle
s'endorme : « C'était curieux comme le timbre de la
voix de Luz et même son visage s'animaient pendant qu'elle racontait
à Carlos une aventure de l'extra-terrestre Luz. Lui seul pouvait
essayer d'imaginer la fillette de cinq ou six ans derrière cette
femme en face de lui, cette fillette qu'il ne pourrait jamais connaître.
Il lui fallait chasser ce sentiment de gêne, desserrer l'étau
de la rancur, oublier
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les circonstances, les haines, pour se laisser
emporter dans cette atmosphère que Luz était en train
de créer, et partager avec elle, même tard, même
venant d'un autre, ces histoires qu'il n'avait pas pu lui raconter.
C'était Luz qui le lui demandait, sinon pourquoi aurait-elle
interrompu le récit dont il ignorait encore tant d'éléments
pour lui raconter un conte enfantin ? Et Carlos put rire avec Luz de
la fin du conte. Oui, c'était génial, et elle le racontait
très bien. »
Plusieurs fois, au cours du récit, Carlos s'est cabré,
refusant d'accepter ce que Luz lui révélait. Quand elle
lui a parlé de Miriam pour la première fois, par exemple
: « Une pute ! Ce n'est pas possible que Liliana se soit confiée
à une pute. » Il lui explique qu'eux, les révolutionnaires,
condamnaient la prostitution, cette « tolérance de la
morale bourgeoise ». A un autre moment, il traite la compagne
du tortionnaire de « salope » : « Cette
salope, comme tu dis, a risqué sa peau pour me sauver »
lui rétorque Luz. Plus tard, à propos d'Eduardo, il lance
: « Moi, je n'aurais jamais pu tomber amoureux de la fille
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d'un militaire, d'un sadique. » Et Luz, qui lui reproche
de ne l'avoir jamais recherchée, de s'être satisfait un peu
trop facilement de cette histoire d'enfant mort-né (« Regarde
comme tu t'es trompé : je suis là. Vivante »),
lui répond : «Mais cet homme qui a épousé
Mariana a risqué sa vie pour retrouver mes origines, et toi, qui
ne te serais jamais marié avec la fille d'un militaire, mais qui
es de mon sang, qu'est-ce que tu as fait pour moi ?» Si l'intransigeance
de Carlos, qui s'est battu contre la dictature, qui y a perdu sa compagne,
est compréhensible, sa fille, elle, ne peut pas adopter les mêmes
positions. Ballottée entre les deux bords, elle a offert à
tous ces personnages que Carlos englobe dans son rejet une chance d'ouvrir
les yeux, de reprendre en main le cours de leur vie. A tous, dans son
innocence d'enfant, elle a servi de révélateur. Et même
quand ils ont refusé de changer, elle ne parvient pas à
les haïr. « J'avais
J'ai encore des sentiments très
contradictoires à l'égard de Mariana, dit-elle à
Carlos. Parfois elle me fait de la peine. Tout comme je lui en fais.
Parfois elle me manque (
). Elle ? Je ne sais pas
peut-être,
les affections sont si étranges. »
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Le déni croisé d'humanité que s'opposent les différents
pans de la société argentine, Luz, l'enfant des deux camps,
en est à jamais incapable.
Dans la chambre de Barbe-Bleue / Mona Chollet
Références :
Elsa Osorio, Luz ou le temps sauvage (titre original : A
veinte años, Luz), traduit de l'espagnol par François
Gaudry, éditions Métailié, 2001.
Pierre Tévanian, " Ce que peut le discours ",
in Le génocide arménien et l'enjeu de sa qualification,
sur le site du collectif Les mots sont importants :
http://www.ornitho.org/lmsi/lmsi61.html
Augustin Berque, Ecoumène, Belin, 2001.
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