Elsa Osorio,
Luz ou le temps sauvage,
traduit de l'espagnol par François Gaudry
éd. Métaillié,
352 pages, 19.06 euros



est une jeune femme de vingt-deux ans, assise dans un café de Madrid face à un homme d'une cinquantaine d'années, un jour de 1998. La femme s'appelle Luz, et l'homme, Carlos. Ils ne se connaissent pas, c'est la première fois qu'ils se voient : elle a appelé les renseignements téléphoniques pour obtenir son numéro. Elle n'est pas espagnole, mais argentine : elle arrive de Buenos Aires, avec son mari et leur jeune fils. Elle est venue à Madrid pour essayer de le retrouver. Elle va lui parler, des heures durant, et son récit va se confondre avec celui du livre,
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entraînant le lecteur dans des ailleurs d'autres époques, faisant revivre les fantômes. A travers leur conversation, c'est le destin d'une foule de gens, morts ou vivants, qui vient de s'accomplir.

Le roman d'Elsa Osorio ne raconte que cela : ce que peut la parole, ce que des êtres humains sont capables de faire pour donner à la vérité une chance de sortir au grand jour et de s'inscrire sur la physionomie du monde, même et surtout quand cette vérité est niée, travestie, et qu'elle semble devoir rester ensevelie à jamais sous les apparences. La révélation du secret a lieu par les mots échangés entre deux personnes, mais d'autres manifestations, loin en deçà de la parole, peuvent y aider. Ainsi, ce qu'elle raconte aujourd'hui à Carlos, Luz en a eu l'intuition première à travers le contact d'une tétine de biberon en caoutchouc, une nuit, alors qu'elle dormait avec son mari à la clinique, juste après la naissance de leur fils : « Luz s'était réveillée au milieu de la nuit et avait touché par inadvertance la tétine du biberon, et ce contact avec le caoutchouc, comme dans l'après-midi, avait provoqué en elle une terrible
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sensation. Comme si j'avais touché une araignée, ou un scorpion. » Le choc est si violent qu'elle jette au loin le biberon, qui se brise. Quelques heures plus tard, au lever du jour, elle est assise dans le lit, elle n'a pas dormi, et elle réveille son mari pour lui dire : « Ramiro, je suis née le 15 novembre 1976. Tu te rends compte ? Mille neuf cent soixante-seize. »

Mille neuf cent soixante-seize, en Argentine, c'est l'année du coup d'Etat militaire mené par le général Videla. Pendant la dictature, qui a duré jusqu'en 1983, environ 30 000 militants de gauche ont disparu, pour la plupart torturés avant d'être assassinés. Plusieurs centaines d'enfants, nés en captivité de prisonnières exécutées après leur accouchement, ont été volés par des familles de militaires. Au terme de longues recherches qui finiront par confirmer son pressentiment, Luz va comprendre que, si le contact d'une tétine en caoutchouc lui procure une telle sensation d'horreur, c'est parce qu'il fait naître des réminiscences du jour où, après le meurtre de sa mère qui l'allaitait, on s'est mis à la nourrir au biberon.
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Luz ou le temps sauvage a le statut toujours ambigu d'un roman inspiré d'événements réels. Certains épisodes y sont à la fois tragiques, rocambolesques et haletants, là où l'on se doute que, dans la réalité, ils furent le plus souvent simplement tragiques, d'une atroce banalité, comme l'était l'administration du mal dans l'Argentine de ces années-là. Certaines coïncidences, des rencontres fortuites qui vont changer le cours de la vie des protagonistes, semblent un peu trop belles, trop faciles. Le roman procède à cette mise à plat des destins, à cette extraction de leur essence, sans doute inhérentes à toute fiction : une construction et une mise en scène propres à rendre les événements signifiants, et un déroulement du récit tendu vers une résolution de l'énigme, vers un paroxysme narratif. Aussi éprouvante que puisse être la lecture, on serait malvenu de se plaindre ; on sait bien que le roman, jusque dans sa volonté de ne pas nous ménager, est en quelque sorte à notre service : il est conçu de façon à, tour à tour, nous captiver, nous terrifier, nous désespérer, nous tenir en haleine, nous soulager, nous bouleverser. Et, tout cela, il le fait admirablement. Quant à savoir si cette pasteurisation forcément opérée
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par la fiction équivaut à une trahison, c'est impossible à dire, quand le roman d'Elsa Osorio constitue notre principal mode d'accès ou du moins le plus marquant à la réalité argentine de ces années-là. Avec la force propre à la fiction, il nous plonge au cœur d'une situation historique, il nous la fait explorer de l'intérieur, sans qu'on puisse, paradoxalement, se prononcer sur la justesse et la vraisemblance, ou non, de la vision qu'il en donne.

Le jour de la naissance de Luz, une autre femme avait accouché : Mariana, la fille du général Dufau, l'un des principaux instigateurs de la répression (le nom du personnage est bien sûr fictif). L'enfant, un garçon, est mort-né, la mère dans le coma. Le militaire décide alors de remplacer le bébé par celui de la prisonnière, et de faire croire à sa fille, à son réveil, que cette fillette est bien la sienne. « Qu'est-ce qu'il s'imagine, se demande, effaré, son gendre Eduardo ; que sa poupée est cassée et qu'il doit lui en trouver une autre pour qu'elle arrête de pleurer ? » Mais le général, profitant du désarroi d'Eduardo et de la terreur qu'il lui inspire, lui impose sa « solution ». Il lui raconte que la mère
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naturelle de cette enfant l'a abandonnée à la naissance. Au camp de détention, il fait courir la rumeur que c'est la prisonnière qui a accouché d'un garçon mort-né. Cette rumeur parviendra aux oreilles de Carlos, le véritable père de Luz, qui avait échappé à l'arrestation. Il ne cherchera donc pas à retrouver l'enfant dont sa compagne était enceinte, et s'exilera en Espagne.

Assise en face de Carlos, « Luz se demande par où commencer l'histoire ». Il y aurait en effet mille manières de commencer le récit de cet enchevêtrement de destinées qui s'étale sur vingt-deux ans. Beaucoup de personnages se sont penchés sur le berceau de la petite Luz. Beaucoup connaissent la vérité, même s'il leur manque longtemps le désir ou la possibilité de la révéler, le savoir dont ils sont porteurs empêche que le mensonge soit parfaitement colmaté. Il y a Eduardo, le père de substitution de Luz, pris au piège par sa complicité et sa lâcheté premières, mais travaillé par le remords : « Tu ne peux pas t'en empêcher. Tu la regardes dessiner, et quand elle te dit : « Tu aimes, papilou ? », tu sens que tu n'as pas droit à ce papilou, à ce baiser qu'elle te
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donne quand tu lui affirmes que c'est très joli. »

Il y a surtout Miriam, la poule de luxe, à la colle avec un tortionnaire, qui s'est retrouvée malgré elle geôlière de la mère de Luz juste après son accouchement, quelques jours avant qu'elle soit tuée. C'est sur la force du lien qui naît entre ces deux femmes que Luz, et Elsa Osorio avec elle, choisit de commencer son récit. Sa rencontre avec la prisonnière va bouleverser la vie de Miriam. Auparavant, obnubilée par ses rêves naïfs de réussite, elle vivait dans sa bulle, sans soupçonner ce qui se passait dans les camps de détention : « Je lui jure que je ne savais pas, que je ne pouvais même pas imaginer, elle doit me croire, je n'ai rien à voir avec ça, je suis la première étonnée, avec moi il a toujours été tendre, il me raconte qu'ils vont libérer la patrie des idéologies étrangères, des trucs comme ça, mais pas le reste. » Ce que lui confie la jeune captive sur les tortures et les meurtres fait d'elle une enragée. A sa demande, elle lui jure de retrouver un jour, plus tard, celle qui n'est encore qu'un bébé, et de tout lui dire.
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Brève mais forte, l'amitié de la prostituée de haut vol et de la guérillera s'est nouée, alors que tout les séparait, à partir de leur attendrissement commun pour la fillette. Décrivant une société argentine coupée en deux par la dictature, Elsa Osorio montre des personnages qui « basculent », qui passent d'un camp à l'autre, d'un monde à l'autre ; et, pour Miriam comme pour les autres, c'est le choc d'une rencontre, amicale ou amoureuse, qui conduit à la prise de conscience politique. La partie de la population qui soutient la dictature vit repliée sur elle-même, sur ses certitudes et ses mensonges. La recherche de la vérité équivaut à une trahison des siens. Les proches des militaires sont autant d'épouses de Barbe-Bleue : tout va bien aussi longtemps qu'ils ne cherchent pas à pénétrer dans la pièce interdite, qu'ils ne regardent pas là où ils ne doivent pas regarder. S'ils le font, ils en gardent une tache indélébile. Le « basculement », provoqué par l'empathie éprouvée pour quelqu'un de l'autre bord, est irréversible. Il révèle aux protagonistes que l'humanité, contrairement à ce qu'on a voulu leur faire croire, s'étend bien au-delà des limites de leur classe sociale et même, que c'est sans doute cette dernière qui en est la plus dénuée.
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L'intensité du lien qui se noue leur donne la force d'abandonner leurs repères «d'avant », et de devenir des parias pour leur milieu d'origine.

Dans le cas d'Eduardo, ce sont ses retrouvailles avec son premier amour, une femme meurtrie qui lui raconte l'histoire de son frère « disparu », qui vont lui faire quitter définitivement son caractère faible et rêveur. Elles vont aussi et surtout raviver son sentiment de culpabilité, en instillant dans son esprit cette angoisse : et si Luz, elle aussi, était une fille de disparus ?… De personnelle, sa haine pour son beau-père, le général Dufau, va devenir politique. A l'origine, lors de la substitution des deux bébés, il lui en voulait de lui imposer cette comédie monstrueuse : « Tromper les autres avait déjà été difficile, mais tromper ainsi Mariana, lui dire que la petite est adorable, vraiment, qu'elle nous attend à la maison… » Il va comprendre que les mensonges qu'il a entendu raconter, et qu'il a lui-même racontés à Mariana lorsqu'elle est sortie du coma, sont indissociables des mensonges selon lesquels les militants de gauche arrêtés sont de dangereux « subversifs », et les militaires, les courageux gardiens de la
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sécurité du pays. Les vols d'enfants ont placé une bombe au cœur des foyers, au cœur de la vie la plus privée, la plus intime. Ils interdisent définitivement de se laver les mains de la politique.

Eduardo commence alors à s'éloigner inexorablement de Mariana, qui porte à son père une admiration inconditionnelle. « Avant, raconte Luz à Carlos, Eduardo était plutôt du genre à ne pas faire grand cas de ce que disait Mariana et à rechercher toujours la paix. » Mais cette fuite de la réalité, ce refus d'aller au fond des choses, ne sont plus à même désormais de lui apporter la moindre paix bien au contraire. « Quand tu lui as demandé dans la voiture pourquoi elle ne laissait pas chacun libre de penser et de sentir à sa guise, elle est devenue furieuse : alors c'est comme ça que tu veux élever Luz, en lui disant que chacun est libre de penser ce qu'il veut, et si demain elle devient guérillera ou droguée… Et là a commencé cette salade de drogué-guérillero-homosexuel qu'elle place du côté des « méchants », tandis que de l'autre se trouvent les « bons », son papa, par exemple. (…) Parfois,
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l'infantilisme de Mariana t'amuse, mais sur ces questions-là il te rend malade. »

De la même manière, en grandissant, Luz, avant de pressentir qu'elle n'est pas la fille de ses parents, entre dans une révolte confuse contre son milieu étriqué et réactionnaire (Eduardo est décédé lorsqu'elle avait sept ans). Sa rencontre avec son futur mari, Ramiro, un fils de disparu, donne une assise politique à cette hostilité instinctive. En 1983, une commission d'enquête a dressé le bilan de la dictature et permis d'instruire le procès des plus hauts responsables de la répression (les militaires de grade inférieur ont par la suite été protégés par la loi dite « d'obéissance due », au prétexte qu'ils n'avaient fait qu'exécuter les ordres). Dans la famille Dufau, où Luz a grandi, ce procès était considéré comme une honte. Elle découvre brusquement, grâce à Ramiro, l'ampleur des exactions ; elle lit les minutes du procès, ainsi que Nunca Más (Jamais plus), le rapport de la commission d'enquête. L'horreur lui saute au visage. Quand elle interroge Mariana qu'elle croit encore être sa mère sur le
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sujet, celle-ci lui sert la vérité officielle : « Il y a eu une époque où ce pays était ravagé par la subversion, et les militaires l'ont sauvé, c'était une guerre. Une guerre terrible. Papa a combattu dans cette guerre et moi je suis très fière de lui. Il y a peut-être eu quelques excès, mais c'était la guerre et l'important dans une guerre c'est de la gagner, à tout prix. »

Ce milieu, celui des militaires et de ceux qui les soutiennent, se distingue par un certain usage du langage ; un langage qui sert à (se) cacher la vérité, à la dénaturer. Dans un texte du collectif Les mots sont importants, Pierre Tévanian fait remarquer que le discours « a le pouvoir de produire de l'apparition et de la disparition ». Le discours peut faire « apparaître » un péril qu'il construit de toute pièce, produisant l'image d'un corps étranger qui mettrait en péril la société : le juif, l'Arménien, le tutsi, le musulman… Le pendant de cette «apparition» est la « disparition » de la violence infligée à ce groupe ainsi défini et stigmatisé. « Par exemple, écrit Pierre Tévanian, dans un discours sur l'immigration, quand on dit « clandestin » plutôt que « sans-papiers », on
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produit l'image d'un corps menaçant, et lorsqu'on parle d'une « reconduite à la frontière », on fait disparaître une violence : la violence étatique, qui apparaîtrait si l'on parlait plutôt d'« expulsion forcée ». Ces deux opérations se retrouvent dans les structures génocidaires : d'un côté, durant toute la période qui précède et accompagne un génocide, le discours fait apparaître sa cible, le Juif, l'Arménien ou le Tutsi, comme un être menaçant ; de l'autre, on euphémise la violence qu'on inflige, en parlant par exemple de « solution finale » ou de « transfert de population ». »

La différence avec les structures génocidaires, dans la situation argentine, est que le « corps étranger » qui menace la société est défini non par ce qu'il est, par ses origines ou sa religion, mais par ce qu'il pense, par ses convictions politiques. La « menace » existe effectivement, non pour l'ensemble de la société, mais pour les possédants. Mariana traduit bien la peur qui s'est emparée d'eux : « Les pauvres ont toujours été habitués à ne rien avoir, mais quand on a des biens et qu'on voit ses propriétés menacées, son mode de vie, alors c'est
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bien pire », dit-elle à Luz. Il n'empêche qu'on retrouve dans le langage employé ce mécanisme d'apparition/disparition, de diabolisation de l'ennemi pour justifier la férocité de la répression. Un soir, vers la fin de la dictature, lors d'une fête, Mariana répond violemment à une autre invitée, qui raconte l'histoire d'un de ses proches enlevé et tué alors qu'il n'avait que dix-sept ans : « Et alors, tu ne te souviens pas de cette gamine de quinze ans qui est devenue amie avec la fille du commissaire et qui s'est introduite dans la maison pour y poser une bombe ? Quinze ans, elle avait, et elle était déjà une meurtrière. Et ton petit copain ne pouvait rien faire parce qu'il en avait dix-sept ans ? (…) Mais qu'est-ce que tu veux ? Qu'on reste les bras croisés ? Ça t'est égal qu'on pose des bombes, qu'on séquestre des industriels, qu'on soit tous en danger ? » Elle régurgite ainsi un discours qui présente les militants de gauche comme des monstres assoiffés de sang, hors de l'humanité ; la violence est uniquement de leur fait, et celle de la dictature relève de l'autodéfense. Dans le vocabulaire des militaires, on parle de « neutraliser » les « subversifs ». Elsa Osorio écrit du général Dufau : « Il était fier que ses camps de détention aient le pourcentage
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le plus élevé de « transferts ». » L'euphémisation qui fait « disparaître » la violence d'Etat est bien là, elle aussi.

« … Enfin, ajoutait Pierre Tévanian dans le texte cité plus haut, de nombreux auteurs ont montré à quel point, dans l'après-coup, la négation s'inscrit dans la continuité du génocide : après avoir fait disparaître un peuple, on fait disparaître les preuves du crime – on fait même disparaître jusqu'aux traces de l'existence de ce peuple (par exemple, en Turquie, on fait disparaître les croix sur des bâtiments arméniens). » Dans le cas de l'Argentine, il ne s'agit évidemment pas d'un génocide. Le projet des militaires, Elsa Osorio le définit ainsi : « Le général Dufau était de ceux qui pensaient que plus on en liquidait, mieux cela valait, qu'il fallait pour gagner la guerre éliminer toute cette génération d'apatrides, et non pas en faire des partenaires (…). Récupérer les terroristes lui semblait absurde : le seul bon subversif était un subversif mort. » Pour Dufau, ce sont les convictions politiques qui permettent de dénier son humanité à une partie de la population et de justifier
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son éradication, comme la religion ou « l'ethnie » pour les génocideurs. Mariana le dit explicitement, pour elle cela va de soi : on n'est pas libre de penser ce qu'on veut. La confiscation des enfants, le vol de leur identité, s'inscrivent dans la suite logique de la « disparition » des militants de gauche disparition aussi bien physique que symbolique, à travers l'escamotage, dans le langage, de la violence qui leur a été infligée.

Ce rapt inhumain (« un autre objet du pillage », comme le dit amèrement l'un des personnages), le discours le travestit en acte noble. « Cette guerre n'est pas contre les enfants », disent les militaires dans le livre ; la phrase est apparemment authentique. Quand germe l'idée de remplacer l'enfant mort-né de Mariana par « un pauvre petit enfant d'assassins », « le bébé d'une subversive », la femme de Dufau pense : « Ils pourraient ainsi faire une bonne action, son confesseur, le père Juan, l'approuverait. » Et lorsque Luz devenue adulte révèle à Mariana qu'elle sait qu'elle n'est pas sa mère, celle-ci se lamente : « J'ai passé des années à m'occuper de toi, je t'ai tout donné, j'ai dû supporter en
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permanence tes mines renfrognées, ta désobéissance, tes… extravagances, façon de parler, pour rester modérée, et maintenant que tu as tout appris, au lieu de me remercier, tu m'accables. » De son père le général Dufau, elle dit : «Tu devrais lui être infiniment reconnaissante. Grâce à lui, tu as eu une mère, une famille.» Ce que révèle ici Mariana qui parle en toute bonne foi , c'est une vision du monde où les conventions sociales tiennent lieu d'alpha et d'oméga, où les vérités inculquées par le milieu auquel on appartient priment l'expérience propre, éradiquant toute sensibilité. Dans ce milieu, l'individu n'existe que comme membre de son clan, de sa classe sociale. Mariana a fini par apprendre la vérité sur les origines de Luz parce qu'Eduardo, un soir de dispute, la lui a jetée au visage. Il espérait lui ouvrir ainsi les yeux ; mais la première réaction de sa femme le stupéfie et l'épouvante, achevant de le persuader que toute réconciliation, tout retour en arrière, sont impossibles. Mariana, contemplant l'enfant endormie, se fait cette réflexion : « Au moins, elle a la peau claire et les yeux verts. » Elle s'attendrit : « Papa a toujours voulu m'éviter de souffrir. »
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Mariana vit en quelque sorte sous la perfusion idéologique, sensitive, émotionnelle, de son père. Il est une sorte de dieu à ses yeux : c'est lui qui a créé son univers, il lui a donné un enfant comme à une sorte d'anté-Vierge Marie, le malheureux Eduardo faisant office de Saint Joseph , et il est inconcevable qu'il puisse se tromper. C'est la parole du père qui constitue tout l'univers dans lequel elle vit. La parole de l'autorité, la doctrine officielle, dans le monde des Dufau, est la seule vérité ; elle est vraie même quand elle va à l'encontre des sentiments humains les plus légitimes, même quand elle fait subir à la réalité les pires distorsions. C'est une parole qui réifie le monde et les êtres un bébé n'est pas un être humain, mais une « poupée », comme s'en est soudain rendu compte Eduardo à la maternité (« Qu'est-ce qu'il s'imagine, que sa poupée est cassée et qu'il doit lui en trouver une autre pour qu'elle arrête de pleurer ? »).

Les personnages auxquels s'intéresse Elsa Osorio, ceux qui passent dans «l'autre camp», commencent toujours par être choqués dans leur sensibilité par
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cette parole de maîtrise, de toute-puissance, qui ne prétend pas décrire les choses, mais les forger quitte à les violenter s'il le faut. Eux sont incapables de faire taire leurs sentiments profonds, leurs intuitions. Ils semblent pressentir ce qu'écrit le géographe Augustin Berque dans son livre Ecoumène : « Il ne peut y avoir pleinement signification que dans un certain lien avec les sensations de la chair vivante. » Ils font confiance à d'autres modes de perception et de communication : dans le cas de Luz, il y a le choc qu'elle éprouve au contact de la tétine en caoutchouc, mais aussi les circonstances de sa rencontre avec Ramiro. Lors de l'anniversaire d'une amie commune, ils ont dansé ensemble des heures durant avant d'échanger une seule parole, et c'est ainsi qu'ils sont tombés amoureux. Luz a toujours aimé danser, et elle raconte que Mariana, quand elle la voyait danser, entrait dans des crises de rage terribles, inexplicables. Quant à Eduardo, sa recherche de la vérité est étroitement liée à une redécouverte sensuelle, à son nouveau coup de foudre pour Dolores, son amour de jeunesse ce que son beau-père le général résume avec mépris : « Il est tout fou parce qu'il a trouvé une grue qui lui a tourné la tête. » Mariana, elle, jusque dans
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sa vie sexuelle, est littéralement téléguidée par ses parents. Pour dissuader Eduardo de continuer ses recherches sur les véritables origines de Luz, ils lui ont ordonné de l'amadouer, de se réconcilier avec lui : « Plus tard, quand elle s'approche de lui et le caresse, il ne peut s'empêcher de sentir que cela fait partie d'un plan orchestré par les Dufau au grand complet. (…) La main de Mariana te caresse doucement, tu aimerais retrouver ce plaisir des caresses, mais tu ne ressens qu'une horrible méfiance, comment savoir si cette main est mue par son désir ou par un plan destiné à te manipuler ? »

La parole sert à Luz et aux autres à échanger les parts de vérité que chacun détient, et à tenter de résoudre leur malaise. Ils tentent de mettre en accord leurs sentiments, leurs sensations et leurs discours, mais sans donner la primauté aux uns ou aux autres. Comme l'écrit encore Augustin Berque : « La question du sens est inséparable de celle du langage, mais elle ne s'y réduit pas ; c'est au contraire le sens qui englobe le langage, qui le précède et qui subsiste quand il n'y a plus de langage. » L'échange sensuel nourrit l'échange verbal, et vice-
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versa : au début de sa relation avec Ramiro, après leur première très longue conversation (elle lui a avoué être la petite-fille du général Dufau, et ça ne s'est pas passé facilement), Luz raconte : « On a fait l'amour. C'était fantastique, sensationnel, impressionnant, meilleur, meilleur que jamais, parce que j'avais enlevé ce masque, j'en suis sûre, et parce que je suis moi, enfin, j'ai pu lui dire tout ce qui me nouait la gorge et dont je ne me rendais pas compte. »

Les personnages « transfuges » du roman attribuent aux mots leur juste place, leur juste fonction. Et, paradoxalement, c'est seulement à partir du moment où elle est circonscrite que la parole peut donner la pleine mesure de sa puissance. Dans ce café de Madrid, Luz, par son récit, ressuscite réellement des êtres et une époque disparus. Quand elle raconte à Carlos ce qu'il n'a jamais su, c'est-à-dire les circonstances précises de la mort de Liliana sa mère à elle, sa compagne à lui , il lui dit, bouleversé : « Je croyais la douleur anesthésiée, mais ta présence et ton histoire la remettent à vif, comme s'ils venaient de tuer Liliana il y a quelques heures, quand tu m'as parlé de son corps criblé… »
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De même, quelques mois plus tôt, quand Javier, le frère d'Eduardo, a révélé à Luz ce qu'il savait de ses origines, il s'est écroulé après avoir parlé : « Javier pleura son frère comme s'il venait de mourir », écrit Elsa Osorio.

Par son récit, Luz a même le pouvoir de réconcilier symboliquement deux êtres qui semblent faits pour être des ennemis irréductibles : son père biologique et son père de substitution. A la façon dont elle parle d'Eduardo, Carlos sent bien qu'elle garde une immense affection pour cet homme qui a été un père tendre et attentionné, et cela le blesse. Il a le sentiment ô combien légitime d'une usurpation. Alors, Luz décide de lui raconter une histoire qu'Eduardo inventait spécialement pour elle, le soir avant qu'elle s'endorme : « C'était curieux comme le timbre de la voix de Luz et même son visage s'animaient pendant qu'elle racontait à Carlos une aventure de l'extra-terrestre Luz. Lui seul pouvait essayer d'imaginer la fillette de cinq ou six ans derrière cette femme en face de lui, cette fillette qu'il ne pourrait jamais connaître. Il lui fallait chasser ce sentiment de gêne, desserrer l'étau de la rancœur, oublier
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les circonstances, les haines, pour se laisser emporter dans cette atmosphère que Luz était en train de créer, et partager avec elle, même tard, même venant d'un autre, ces histoires qu'il n'avait pas pu lui raconter. C'était Luz qui le lui demandait, sinon pourquoi aurait-elle interrompu le récit dont il ignorait encore tant d'éléments pour lui raconter un conte enfantin ? Et Carlos put rire avec Luz de la fin du conte. Oui, c'était génial, et elle le racontait très bien. »

Plusieurs fois, au cours du récit, Carlos s'est cabré, refusant d'accepter ce que Luz lui révélait. Quand elle lui a parlé de Miriam pour la première fois, par exemple : « Une pute ! Ce n'est pas possible que Liliana se soit confiée à une pute. » Il lui explique qu'eux, les révolutionnaires, condamnaient la prostitution, cette « tolérance de la morale bourgeoise ». A un autre moment, il traite la compagne du tortionnaire de « salope » : « Cette salope, comme tu dis, a risqué sa peau pour me sauver » lui rétorque Luz. Plus tard, à propos d'Eduardo, il lance : « Moi, je n'aurais jamais pu tomber amoureux de la fille
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d'un militaire, d'un sadique. » Et Luz, qui lui reproche de ne l'avoir jamais recherchée, de s'être satisfait un peu trop facilement de cette histoire d'enfant mort-né (« Regarde comme tu t'es trompé : je suis là. Vivante »), lui répond : «Mais cet homme qui a épousé Mariana a risqué sa vie pour retrouver mes origines, et toi, qui ne te serais jamais marié avec la fille d'un militaire, mais qui es de mon sang, qu'est-ce que tu as fait pour moi ?» Si l'intransigeance de Carlos, qui s'est battu contre la dictature, qui y a perdu sa compagne, est compréhensible, sa fille, elle, ne peut pas adopter les mêmes positions. Ballottée entre les deux bords, elle a offert à tous ces personnages que Carlos englobe dans son rejet une chance d'ouvrir les yeux, de reprendre en main le cours de leur vie. A tous, dans son innocence d'enfant, elle a servi de révélateur. Et même quand ils ont refusé de changer, elle ne parvient pas à les haïr. « J'avais… J'ai encore des sentiments très contradictoires à l'égard de Mariana, dit-elle à Carlos. Parfois elle me fait de la peine. Tout comme je lui en fais. Parfois elle me manque (…). Elle ? Je ne sais pas… peut-être, les affections sont si étranges. »
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Le déni croisé d'humanité que s'opposent les différents pans de la société argentine, Luz, l'enfant des deux camps, en est à jamais incapable.


Dans la chambre de Barbe-Bleue / Mona Chollet

Références :

Elsa Osorio, Luz ou le temps sauvage (titre original : A veinte años, Luz), traduit de l'espagnol par François Gaudry, éditions Métailié, 2001.

Pierre Tévanian, " Ce que peut le discours ", in Le génocide arménien et l'enjeu de sa qualification, sur le site du collectif Les mots sont importants :
http://www.ornitho.org/lmsi/lmsi61.html

Augustin Berque, Ecoumène, Belin, 2001.

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