Lieve Joris

Les portes de Damas

éd. Actes Sud/Babel Noir,
320 pages, 9 euros


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uand, en 1991, juste après la guerre du Golfe, l'écrivain néerlandaise Lieve Joris décide d'aller passer plusieurs mois en Syrie, ses amis se montrent sceptiques : « Le monde arabe ! Pourquoi ne retournes-tu pas en Europe de l'Est ? lui suggère l'un. C'est tellement plus près de nous. Ça restera le sujet dans les années à venir. » Un autre fait la moue : « La Syrie ! Va au moins en Irak ! » « Je ne vais pas en Syrie, rétorque Lieve. Je vais voir Hala. »
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Elle a rencontré Hala une douzaine d'années auparavant, à Bagdad où elles assistaient toutes deux à une conférence. Liées par une entente immédiate, elles avaient bientôt déserté le palais des congrès pour déambuler dans le souk et partager de longues conversations au bord du Tigre. Elles avaient le même âge : vingt-six ans. Les mêmes idéaux, la même curiosité.

Lorsque Lieve investit avec armes et bagages la petite maison de Hala, dans un faubourg populaire de Damas, la vie de son amie, entre-temps, a pris un tour plutôt malheureux. Professeur de sociologie à l'université, cette femme menue et décidée a épousé un communiste, Ahmed, incarcéré depuis onze ans – soit l'âge de la petite Asma. Au début, incapable de faire face à sa nouvelle situation, elle a dû retourner vivre chez sa mère, la tyrannique Tété. Elle a vu sa vie sociale réduite à néant : toute nouvelle personne qui l'approche s'expose à subir un interrogatoire du mukhabarat, l'omniprésente police secrète de Hafez al-Assad. « Depuis que le régime s'était ingéré dans sa vie privée, toutes les routes s'étaient fermées devant elle », écrit Lieve. Hala redoute par-dessus tout le jour

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où son mari sortira de prison. Elle ne l'aime plus ; elle ne peut concevoir qu'il revienne, comme s'il avait été arrêté la veille, et qu'il se comporte en maître de maison. Mais si elle le quitte, elle craint qu'on lui retire sa fille : la loi syrienne stipule qu'en cas de divorce, un enfant de plus de neuf ans est automatiquement attribué au père. Et déjà, sa belle-famille bruisse de réprobation : la turbulente Asma est un vrai garçon manqué, elle passe son temps à jouer dans la rue avec ses camarades, vêtue d'un tee-shirt où sa mère a transféré au fer à repasser le numéro de son footballeur préféré. « Et s'il arrivait quelque chose ?… » Bientôt, il faudra y mettre bon ordre…

« Sais-tu ce qu'a dit mon père sur son lit de mort ? Qu'il ne m'a pas élevée pour me voir esclave d'un prisonnier », murmure sombrement Hala un soir de confidences. Amoureuse d'un autre homme, elle est obligée de se cacher. « Ici, l'amour est une infamie », assène-t-elle – et on constate tout au long du livre à quel point c'est vrai. Mais ses angoisses ne l'empêchent pas, la majeure partie du temps, de faire front avec bravoure et chaleur. Hala sortant de la salle de

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bains dans un nuage de vapeur, radieuse, une serviette nouée autour de la tête : « Le premier jour, Dieu créa le monde, et le deuxième jour il créa le bain. » Hala faisant le clown, imitant le barbon qui courtise sa sœur – si bien que Lieve, mise en présence de l'original, réprime difficilement son fou rire. Hala chuchotant et pouffant avec Asma, la nuit venue, dans le salon où elles se sont installées pour laisser l'unique chambre à leur invitée… Ensemble, les trois femmes partent même camper au bord de la mer en empruntant le car de liaison, le redoutable hob-hob. Hala ironise sur les différentes statues d'Assad qui se dressent dans toutes les villes du pays : « Ici sa veste est ouverte, parce qu'il fait plus chaud. » Lieve rencontre la famille, la belle-famille, les connaissances ; elle assiste au retour de Salim, le frère, qui gagne beaucoup d'argent au Qatar et charge sa mère de lui trouver une épouse pendant son mois de vacances… Elle sera encore là pour le mariage, et verra aussi celui de l'une des sœurs : le fiancé mufle et bon à rien qu'elle s'est dégotté est un Alaouite, comme Assad et son clan, ce qui révulse Hala.

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Avec précision, Lieve rapporte les conversations, décrit les scènes parfois insolites qu'elle observe. Elle se montre très sensible aux détails, au concret de la vie. Elle énumère les possessions d'Asma : « le jeu Atari, la longue-vue, le baladeur, les cassettes de Madonna et George Michael, la timbale américaine qui joue un refrain de Noël, les autocollants de Rambo et Batman, sa famille de poupées ». Elle raconte le feuilleton égyptien que tout le quartier suit à la télévision – « résumé de l'épisode précédent : Ali, le sympathique héros de Layali al-Hilmiyyeh, est devenu Frère Musulman en prison… ». Elle rend par petites touches l'intimité d'un moment, la magie d'une atmosphère : « Asma est couchée sur le canapé du salon, elle regarde un dessin animé, son sachet de bizr [des graines de tournesol grillées] sur les genoux. Et nous, allongées sur le grand lit de la chambre à coucher, nous écoutons la dernière cassette de Fayruz, la chanteuse libanaise. De temps à autre, dans la cour intérieure, une figue tombe de l'arbre avec un doux plof, ou un pleur d'enfant se fait entendre chez les voisins. » Une visite au marché, au crépuscule, fait resurgir un souvenir exemplaire de son mode d'appréhension des pays arabes :

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« Nous nous promenions ainsi autrefois, Hala et moi, sur le marché de Bagdad, quand mon regard était tombé sur un salon de coiffure minuscule, guère plus large que la porte. De la lumière rouge, des décorations murales étincelantes – la frivolité d'un bordel –, et au milieu de tout cela, réfléchi dans un miroir brisé, le visage d'un homme qui se faisait savonner voluptueusement. Le barbier racontait quelque chose, à en juger par ses lèvres qui remuaient ; les deux hommes qui attendaient dans des fauteuils élimés riaient de bon cœur. Toute la violence de la guerre du Golfe n'a pas pu brûler cette scène de ma mémoire. Durant le jour, les banderoles avec des slogans vides de sens, les immenses portraits du président al-Bakr et son bras droit Saddam Hussein, et le soir, ces quatre hommes, réunis en un rituel tellement intime que j'avais détourné la tête, gênée, quand ils avaient remarqué ma présence. »

Sous sa plume, c'est tout un monde, souvent réduit en Occident à une seule image – tantôt celle de l'obscurantisme et du fanatisme, tantôt celle de

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l'exotisme, de la sensualité – qui se déploie, respire, et révèle sa diversité, sa complexité. On sait que les clichés sont une partie de la vérité, mais pas toute la vérité : ainsi, son récit confirme la plupart de ceux qui circulent sur les Arabes, mais il restitue aussi les nuances et les paradoxes déroutants qui seuls permettent de dresser un portrait juste de la société. Politisée, volontiers intransigeante, elle n'en est pas pour autant une idéologue. Les gens qu'elle rencontre ne sont pas à ses yeux des stéréotypes dont tout le comportement s'expliquerait par leur culture ou leur religion, mais des êtres de chair et de sang, ses semblables : elle peut les aimer ou les détester, il ne lui vient jamais à l'idée de se sentir supérieure à eux. Aujourd'hui, alors que les derniers interdits moraux semblent avoir sauté, au point qu'un « intellectuel » peut évoquer dans un grand quotidien, sans susciter de tollé particulier, les « masses musulmanes dont on s'acharne obstinément à ignorer le projet » et la « paralysie de l'intelligence que l'islam installe au plus intime de chaque croyant » (Robert Redeker dans Le Monde du 22 novembre 2001), son approche paraît plus exemplaire que jamais.

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Elle ne se pose pas en spectatrice, en référence omnisciente, mais décrit l'interaction – malaises, malentendus, incompréhensions, séduction – qui se produit entre elle, l'étrangère, et ses hôtes : les femmes de la famille d'Ahmed qui se pressent autour d'elle en l'interrogeant sur ses enfants, et à qui elle est obligée de dire qu'elle est stérile, parce que personne ne comprendrait qu'elle et son mari préfèrent ne pas en avoir. La sœur de Hala qu'elle offense en refusant qu'on lui remplisse une nouvelle fois son assiette (« mais tu dois prendre du poids ; au moins dix kilos, tu es bien trop maigre ! », s'entend-elle répondre avec indignation). Le regard réprobateur de Tété sur le livre dans lequel elle est plongée : « Farcir des feuilles de vigne, voilà une occupation utile, à son idée… » Le marchand de cigarettes en blouson de cuir, au coin de la rue, beau et insolent, qui crie des compliments en français sur son passage, et qui la fait se sentir comme une midinette… jusqu'à ce qu'elle se demande, contaminée par la paranoïa – souvent justifiée – de Hala, s'il n'est pas un agent du mukhabarat !

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« Sur tout ce que je voyais, elle mettait un sens », écrit Lieve, évoquant sa première visite à Damas, des années plus tôt. Cette fois encore, le simple fait de rester dans le sillage de Hala, de partager son quotidien, de l'écouter, lui offre un poste d'observation imprenable. Pour ramasser la substance de son livre, elle n'a en quelque sorte qu'à se baisser. Mais par moments, elle étouffe. « C'est comme si j'avais endossé une partie des peines qui accablent Hala », note-t-elle un jour de lassitude. Alors, elle reprend son indépendance. Ses escapades lui permettent de changer d'angle, de compléter sa perception du pays, dans une démarche quasi journalistique. Tirant sur les fils qui se présentent à elle pour dérouler la pelote, elle s'inscrit par exemple à une marche dans le désert organisée par et pour la communauté chrétienne. Comme toute minorité, celle-ci se vit comme une citadelle assiégée. La jeune femme moderne et charismatique avec qui elle sympathise lui confie, le soir au bivouac, ce qui se cache derrière son insouciance : elle aime un musulman, mais il est inimaginable qu'elle l'épouse. Il y a quelques années, sa sœur est morte dans des circonstances tragiques ; elle ne peut infliger à ses parents ce coup supplémentaire… A Alep,

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ville opulente et cosmopolite où elle est invitée à séjourner plus tard, un notable chrétien lui assène que « les musulmans ont au moins dix enfants ». Elle proteste, songeant aux voisins de Hala qui en ont rarement plus de deux – en vain. Quelque temps auparavant, apprenant qu'elle était allée en Afrique, la sœur de Hala avait gloussé : « Ils mangent les Blancs, là-bas, non ? » En perpétuel déplacement, naviguant d'un pays et d'un milieu à l'autre, Lieve se heurte partout à la même ignorance, aux mêmes préjugés des uns sur les autres. Les transitions ne sont pas toujours faciles : après une nuit passée dans la luxueuse villa d'un couple d'amis, au retour de son excursion, le nid de Hala, qui était un peu devenu le sien, lui semble ridiculement petit et misérable. Pendant le temps de leur séparation, les deux femmes se sont éloignées ; elles ne partagent plus les mêmes préoccupations immédiates.

Leurs relations sont de toute façon tumultueuses, à la fois fusionnelles et conflictuelles. « Loin de chez moi, dans un pays réputé pour être tellement fermé, j'avais trouvé une âme parente », écrit Lieve à propos de leur rencontre.

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Rentrée perplexe de sa plongée dans la communauté chrétienne, elle demande à Hala : « Tu trouves que je suis une chrétienne typique ? Tu penses à moi de cette manière ? » Son amie rit : « Non, comment es-tu arrivée à cette idée ? » Entre elles, l'amitié et la confiance relèguent à l'arrière-plan les clivages culturels. Zahra, la sœur un peu simple d'esprit de Hala, rappelle à Lieve Hildeke sa petite sœur trisomique. Le spectacle des démêlés familiaux de son amie la renvoie de manière douloureuse à sa propre histoire : elle a échappé à la tyrannie de ses proches en prenant son envol très tôt, mais elle n'en est pas moins déchirée par le souvenir de ceux qu'elle a laissés derrière elle. Elle songe aux adieux faits à sa grand-mère, avant son départ pour les Etats-Unis, dans un couloir d'hôpital ; à leurs larmes, aux pastilles de réglisses que la vieille femme lui avait glissées pour le voyage : « Quel moment aveugle, écervelé. Je pensais qu'elle allait m'attendre ; je savais encore si peu de la fugacité des choses. Elle est morte neuf mois plus tard. Quand la nouvelle m'est parvenue en Amérique, elle était enterrée. »

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Pendant que Lieve séjourne à Alep, Hala lui raconte timidement, au téléphone, qu'elle est en train d'écrire une histoire. « Il s'agit d'une rencontre entre deux femmes. La première agit et pense de travers, l'autre est bien plus audacieuse, elle… Mais je suis aussi cette autre femme, seulement… » En se retrouvant après tant d'années, c'est comme si elles se tendaient mutuellement un miroir pour mesurer leur évolution. Et Lieve ne peut que constater à quel point celle de son amie a été entravée. Hala conserve religieusement sur une étagère les livres qui l'avaient enthousiasmée dans sa jeunesse – Sartre, Camus, Pascal, Descartes : « Elle en parle comme si rien de nouveau n'avait été écrit depuis, comme si, après eux, le monde extérieur avait cessé d'envoyer des signaux. Ces livres appartiennent à une période de sa vie à laquelle le mukhabarat a mis fin brutalement en faisant irruption chez elle. » Mais plus largement, c'est le climat de fermeture et de pénurie culturelle régnant dans le pays qui est responsable de cet engourdissement intellectuel. Quand elles vont au cinéma voir Cinéma Paradiso, et que Hala, à la sortie, dit ne pas comprendre pourquoi Le Dernier Empereur a reçu tant de prix, alors que ce film-là est tellement

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meilleur, Lieve se sent gênée : « Ce sont deux films radicalement différents, dis-je avec hésitation, on ne peut vraiment pas les comparer l'un à l'autre. Mais comment pourrait-elle savoir cela ? Ce sont les deux seuls films de valeur qui ont été à l'affiche ces derniers mois à Damas. »

Elle se heurte aussi à la censure : ayant déniché Le Monde, dont la Une annonce en page six un article sur les négociations israélo-palestiniennes de Madrid, elle découvre, une fois à la maison, que la page six a été proprement découpée. Devant sa mine dépitée, Hala rit : « Le président pense pour nous. Nous avons l'habitude. » Plus tard, parties toutes deux au bord de la mer avec Les Sept piliers de la sagesse, de T. E. Lawrence, l'une en arabe, l'autre en anglais, elles découvrent vite, quand Lieve veut discuter d'un passage qui ne dit rien à Hala, que l'édition syrienne est expurgée de près de cinq cents pages. Hala hausse alors les épaules et court piquer une tête dans la mer : « Dans ce pays, l'envie de lire vous passe forcément », commente Lieve. Une amie lui raconte qu'elle avait commandé le Larousse. Elle a bien reçu le premier et le

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troisième volumes, mais le deuxième n'est jamais arrivé, parce qu'il contenait la lettre « I » d'« Israël »… Elle rencontre aussi l'un des intellectuels syriens qui ont signé une pétition en faveur de Salman Rushdie : le document n'a jamais été publié, mais tous les signataires ont fait l'objet d'une enquête. Enfin, on lui raconte que, quelques années auparavant, des gens avaient organisé des soirées mensuelles où chacun faisait un exposé sur un sujet dans lequel il était spécialisé. D'un commun accord, pour éviter tout problème, la politique avait été bannie. « À la troisième rencontre, il y avait deux inconnus parmi les auditeurs. Tout le monde s'est regardé : d'où venaient-ils, ces deux-là, qui les avait amenés ? » Le groupe s'est aussitôt dissous. « Les gens vont à la mosquée parce que c'est la seule assemblée qui ne soit pas interdite », lance Hala.

Pourtant les choses ne sont pas aussi simples. En écoutant son amie, Lieve se met parfois en colère. « Elle ne situe jamais l'ennemi dans le camp arabe. L'Amérique, Israël, ce sont eux les malfaiteurs, ils veulent à tout prix liquider

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le monde arabe. Et pourtant, à travers les histoires qu'elle raconte, il s'avère que l'ennemi est beaucoup plus proche et que les problèmes résident aussi dans cette société même. » Hala, qui dit avoir eu aussi honte, quand Sadate a signé les accords de Camp David, que s'il avait « couché en public avec une femme », désapprouve aussi les négociations de Madrid : « Ils nous ont remontés contre Israël pendant des années, et maintenant, quelque chose de très différent se trame au-dessus de nos têtes ! Personne ne nous demande jamais rien, ils font ce qui leur plaît. » Longtemps les contacts avec des juifs ont été interdits. A l'aéroport, une hôtesse au sol avait raconté à Lieve qu'un jour, des bagages égarés avaient atterri en Israël. Un matin, elle avait reçu un télex : « Good morning, this is Tel Aviv… » Affolée, elle avait aussitôt alerté sa hiérarchie, qui lui avait ordonné de faire la morte. « Les télex en provenance d'Israël continuèrent à arriver, mais elle ne réagit pas. Elle m'avait raconté cela sur un ton triomphal, comme si elle avait accompli un exploit. » Malgré le conditionnement social, Lieve en veut à Hala d'être aussi butée. Ne serait-ce que dans son propre intérêt. Voyant son amie soumise à la tyrannie des liens

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familiaux, par exemple, elle se remémore un passage du livre Arabesques, de l'écrivain palestinien Anton Shammas :

« Le narrateur a neuf ans quand il doit aller nettoyer le fond du puits derrière la maison de ses parents. Il frissonne en se laissant glisser le long de la paroi froide et visqueuse, mort de peur à l'idée de l'obscurité qui l'attend. Mais quand ses pieds ont pris appui sur le sol bourbeux, sa peur disparaît : pour la première fois de sa vie il est seul, et de cette solitude émane une sorte d'enchantement. C'est une scène brève, innocente, mais la symbolique en est d'une grande force : au fond du puits, le jeune garçon découvre qu'il y a un monde en dehors de sa famille, un univers où il peut être seul et édicter ses propres lois. Mais comment Hala pourrait-elle comprendre cette symbolique ? Shammas a écrit son livre en hébreu ; cela ne suscite en elle que des associations négatives. »

Dans ces moments-là, Hala se ferme comme une huître : « Je ne la

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comprends pas parce que je ne suis pas arabe. Pour elle, les Israéliens n'ont pas de visage et elle veut que les choses restent telles. » Ensemble, vers la fin du séjour de Lieve, elles assistent au Festival du film. Un réalisateur palestinien s'attire les critiques du public, après la projection, à cause d'une scène de sexe : on lui reproche de « faire des films pour les Européens ». Il s'étrangle à moitié. « Tous les Arabes qui viennent en Europe veulent voir des films pornographiques occidentaux : pourquoi ne pourrais-je pas tourner une scène de nu ? » Mais la salle murmure encore : pour son film, il aurait reçu, dit-on, un financement de Canon, une « firme sioniste ». Lieve rentre à la maison écœurée. Mais Hala se range du côté du public. A son amie qui la houspille, elle finit par lâcher : « J'ai peur de perdre mon identité arabe. » Lieve, hors d'elle, lui rétorque : « Que veux-tu dire au juste ? Veux-tu parler de la misère à laquelle j'ai part ici depuis des mois ? Ton homme en prison, ta famille qui ne te laisse pas un instant de répit, pas de mazout, pas d'eau, pas d'électricité : est-ce à cela que tu tiens tant ? C'est ça que tu nommes la liberté de choisir ? » Dans les rares moments où ses défenses tombent, Hala se montre pourtant

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d'une lucidité presque lugubre. « Le grand monstre qui nous gouverne fait de chacun de nous un petit monstre », lâche-t-elle un jour, découragée. Avant d'être saisie par le doute : « Ma vision est peut-être fausse, ce sont peut-être tous ces petits monstres qui ont engendré le grand monstre ? »

Au début du livre, Lieve Joris raconte comment s'est imposée l'idée de ce voyage. La guerre du Golfe l'avait d'abord laissée indifférente. Elle s'était lassée des Arabes, de leur obsession du « complot sioniste », de leur paranoïa, de leur creuse rhétorique pro-palestinienne. Du reste, elle estimait que Saddam Hussein méritait une bonne leçon. Et puis, elle avait été sidérée par la « campagne de haine qui allait de pair avec cette guerre ». Elle avait un jour découvert son père rivé au poste de télévision : « Saddam Hussein, il l'appelait Hitler, et les Américains étaient de grands héros. » Même ses amis, pourtant mieux informés, lui lançaient : « Et toi, tu oses encore défendre ces démagogues, ces fanatiques de la religion ? » C'est à ce moment-là qu'elle avait « mis de nouveau des noms et des visages sur ses amis arabes », et qu'elle avait cessé

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d'être indifférente « au désarroi qui devait régner parmi eux ». Le dilemme auquel elle a été confrontée, on en trouvait un écho parfait le 8 janvier 2002 dans une interview d'Abdallah Hammoudi, professeur d'anthropologie à l'université de Princeton, parue dans Le Monde :

« Je passe mon temps à dire que nous, Arabes, ou musulmans, devons d'abord balayer devant notre propre porte. Malheureusement, chaque fois qu'un intellectuel comme moi analyse les responsabilités premières que portent les siens quant à leur malheur historique, son discours est immédiatement utilisé par les milieux et les médias anti-arabes. Il leur sert à nier toute responsabilité des Etats-Unis dans les problèmes des sociétés arabes. (…) Le gros problème des sociétés arabo-musulmanes est qu'elles font face à des grandes puissances, à commencer par l'Amérique, qui les emprisonnent dans des stéréotypes. D'où la frustration, due au sentiment d'être prisonnier de la représentation de l'autre. Plus ils se sentiront diabolisés, plus ils tendront à démoniser l'autre. (…) J'impute en premier lieu

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le déficit démocratique dans le monde arabo-musulman à la dynamique interne des forces de nos propres pays. Mais quand des universitaires américains me disent que mes analyses sont très importantes, c'est qu'à leurs yeux elles viennent renforcer leur conviction : « Les Arabes n'ont personne d'autre à blâmer qu'eux-mêmes. » C'est inacceptable. (…) Je souffre du déficit démocratique des sociétés arabes et musulmanes, et simultanément de l'incompréhension dont ces sociétés font l'objet en Occident, principalement aux Etats-Unis. J'admire les réalisations occidentales en matière de libertés, dans la science et la culture. C'est pour nous, Arabes, une source d'inspiration, pourvu qu'on nous laisse y travailler à notre propre rythme et selon nos moyens, et que nos failles cessent de justifier des croisades contre nos sociétés. »

Est-ce donc si difficile à comprendre ?

Les âmes parentes / Mona Chollet

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