Comme Svetlana Alexievitch, qui donne la parole dans ses livres (La Supplication, Cercueils de zinc) à des survivants de Tchernobyl ou à des appelés soviétiques d'Afghanistan et même s'il intervient davantage qu'elle dans le texte, pour planter le décor, pour raconter ses rencontres, pour commenter ce qu'il rapporte , Hatzfeld écrit des «livres de voix». «La connaissance historique est contenue dans chacun d'entre nous, dit Alexievitch à propos de son propre travail. Obtenir, entendre, extraire du néant ces quelques pages ou quelques lignes qui parfois dépassent Dostoïevski est à la fois un travail artistique et un travail de mineur de fond. Mes livres parlent de ceux qui n'écriront jamais eux-mêmes et je les définirais comme de la prose qui prend la forme de la vie elle-même. Ces livres de voix se trouvent dans la rue Par centaines Mais comment les entendre ? En secouant le chaos » Comme elle, Hatzfeld invente un genre, à la croisée du journalisme et de la littérature, où l'implication personnelle la plus viscérale permet de ménager la plus grande place à la parole de l'autre, de l'accueillir et de la transmettre avec un impact inégalé. Comme elle, ce qu'il rapporte est inouï.. Avec leur conscience à vif, les rescapés de Dans le nu de la vie parlaient une langue de génie. Force est de reconnaître que les tueurs, dans leur inconscience d'une étanchéité terrifiante, parlent eux aussi, à leur insu, une langue de génie. Leur absence quasi totale de remords, et même de trouble, glace le sang ; mais, en levant l'autocensure qu'impliquerait forcément le remords, elle est aussi ce qui fait de cette Saison de machettes un document unique, un coup de sonde dans l'insondable. Elle permet de grappiller des indices, tout en gardant à l'esprit que, comme le disait la rescapée Claudine Kayitesi dans le livre précédent, «toute explication sur ce qui s'est passé faillira d'un côté ou d'un autre, pareille à une table bancale». Le travail mené par Jean Hatzfeld initie la nécessaire réflexion sur le génocide rwandais, presque dix ans après, et la relie à l'étude des génocides précédents il raconte d'ailleurs combien les rescapés tutsis, qui ignoraient tout du génocide des juifs, sont bouleversés, dans leur isolement, d'apprendre qu'un autre peuple a été victime de cela avant eux. Qu'est-ce
qu'un génocide ? À en croire les dix tueurs qui parlent
dans ces pages, la réponse est simple : un travail. Ils disent
tous : «le boulot». Un boulot qualifié tour
à tour de «salissant», d'«agité»,
mais un boulot. Un boulot avec des horaires : le matin, vers neuf heures,
tous les hommes se rassemblent sur le terrain de football, puis ils
descendent dans les marais traquer et tuer à la machette tous
les Tutsis, hommes, femmes et enfants, qui y sont terrés, «jusqu'au
sifflet de fin de travail». Un boulot avec une hiérarchie
: les miliciens hutus, les interahamwe, qu'ils appellent leurs «encadreurs»,
et qui assurent la formation : «Ils étaient plus habiles,
ils étaient plus imperturbables, explique Pancrace Hakizamungili.
Ils se montraient plus spécialisés. Ils donnaient des
conseils sur les chemins à prendre et les techniques de coups.
Ils passaient à côté de nous et criaient : "Fais
comme moi, si tu te sens cafouilleux, demande de l'aide." Ils profitaient
de leur temps libre pour initier ceux qui ne se montraient pas à
l'aise avec ce travail de tuerie.» Les «encadreurs»
attribuent aussi «des compliments ou des réprimandes»
: «Le puni devait reprendre le boulot jusqu'à la fin.
Le pire était d'être obligé de le faire devant ses
propres collègues», précise Fulgence Bunani.
Pour manquer le travail, il faut une bonne excuse : «Si tu
étais souffrant», «si tu demandais ta journée»,
«tu devais fermement t'expliquer». «Tu n'étais
pas d'humeur travailleuse, tu devais y aller», renchérit
Alphonse Hitiyaremye. Ou alors, il fallait «remplacer la tuerie
par d'autres utilités», comme la préparation
des repas. Un boulot avec des «collègues»,
parmi lesquels les inévitables tire-au-flanc : ceux qui «salopaient
le boulot», ou «qui cognaient vite, pour terminer le
programme et pour rentrer plus tôt, à cause d'une autre activité»
(Ignace Rukiramacumu) ; ou encore celui qui «baissait sa machette»
parce qu'il se retrouvait soudain en face d'une connaissance tutsie, et
qui ainsi «gâchait la bonne volonté de ses collègues»
en «retardant le boulot» (Elie Mizinge). Un boulot
avec des heures supplémentaires : «On devait faire vite,
on n'avait pas droit aux congés, surtout pas les dimanches, on
devait terminer», dit Elie. Et Ignace raconte : «Un
soir des premiers rudiments, on rentrait tard. On avait passé la
journée à courir derrière les fuyards. On était
fatigués. Mais chemin faisant du retour, on a déniché
encore un groupe de filles et de garçons. On les a poussés
comme prisonniers chez le conseiller. Il a ordonné qu'ils soient
tranchés sur-le-champ dans la nuit. Personne n'a rouspété
malgré la lassitude d'une échinante journée.»
Après le labeur, vient enfin le moment du repos et du loisir, en
famille ou entre amis : «Le soir après les tueries, les
retrouvailles nous proposaient de la joyeuseté, le temps nous accordait
de l'amitié.. On se racontait notre journée, on partageait
les boissons, on mangeait», se souvient Elie. Alphonse : «On
conversait de notre bonne fortune, on savonnait nos salissures de sang
dans la cuvette, on se réjouissait les narines devant les marmites.
(
) On se chauffait la nuit sur nos épouses et on sermonnait
les enfants turbulents.» Il précise encore : «On
dormait confortablement grâce à la bonne alimentation et
la fatigue de la journée.» Grâce à ce travail
providentiel et abondant, le pays lutte efficacement contre l'exclusion
et frise le plein emploi : «Il y a même des vagabonds qui
abandonnaient leur vagabondage. Leurs bras se montraient soudainement
tout aussi capables que d'autres. Ils devenaient riches avant de savoir
le faire.»
Spontanément,
ces hommes évaluent les avantages et les inconvénients
de leur «nouveau boulot» à l'aune de celui
auquel il s'est substitué : le travail aux champs. Vers 15 heures,
ils cessent de pourchasser les fuyards pour se consacrer aux pillages,
ce qui fait dire à Léopord Twagirayesu que «tuer
était moins échinant que cultiver», tandis que
pour Alphonse, au contraire, «cette période de tueries
était plus éreintante que la période de la houe»
: «Plus que tout, ça nous manquait de rentrer manger
à midi.» Tous tombent d'accord sur un point : les tueries
pouvaient bien être «assoiffantes, éreintantes
et souvent dégoûtantes», elles étaient,
grâce aux pillages, «plus fructifiantes que les cultures»
: «Les femmes étaient satisfaites de tout ce que ça
rapportait» (Ignace). Adalbert Munzigura a ce raisonnement
imparable : «L'agriculture, rien ne sert de l'accélérer,
elle a ses saisons. Les tueries au contraire, elles se plient à
nos caprices. Tu veux plus, tu cognes plus, tu saignes plus, tu prends
plus.» Le soir, ce sont des beuveries et des festins au milieu
du butin accumulé ; les villageois font bombance en rôtissant
les vaches des éleveurs tutsis assassinés. Les témoins
racontent le vacarme des transistors que l'on fait marcher tous en même
temps, les femmes qui changent de toilette plusieurs fois au cours de
la soirée
«C'était plus bruyant que des
mariages», commente amèrement Clémentine Murebwayre,
Hutue mariée à un Tutsi. «Il se disait, rapporte
Alphonse, que c'était une saison chanceuse et qu'il n'y en
aurait pas deux.» Il ajoute ailleurs : «La saison
des tueries se finissait. (
) On savait que pour la saison
prochaine, on devrait reprendre les machettes pour d'autres boulots
plus traditionnels.» L'instrument utilisé est en effet
le même pour les massacres et pour les cultures. «Le
fer, quand tu t'en sers pour couper la branche, l'animal ou l'homme,
il ne dit pas son mot», fait valoir Elie. Et Léopord
: «Pour celui qui est habile au maniement d'un outil, c'est
facile de l'utiliser pour toutes les activités ; tailler les
plantations ou tuer dans les marais.» Un génocide,
fait remarquer Jean Hatzfeld, calque ses méthodes sur les mécanismes
de production de la société où il a lieu : «Cette
société paysanne, qui ignore l'agriculture mécanisée
et la technologie agronomique, n'a rien entrepris pour moderniser l'efficacité
des tueries. Pas de techniques industrielles telles que les chambres
à gaz (
). Dans les champs, la main-d'uvre
était manuelle. Les tueries dans les marais étaient donc
à l'avenant.» Accomplir
une tâche, sans examiner son contenu, sans s'interroger sur sa
moralité. L'accomplir parce qu'on en a reçu l'ordre, parce
qu'on en retire un bénéfice matériel et peut-être
surtout le vif soulagement de pouvoir déléguer à
la fois sa responsabilité individuelle et l'organisation de son
temps. S'attacher à la seule forme, en se lavant les mains du
fond, du sens de ses actes, en ne les voyant même pas
La mentalité sur laquelle se greffe idéalement un génocide
pourrait bien être celle de l'employé modèle. «On
accomplissait un boulot de commande», se dédouane Ignace.
Et Léopord ne craint pas de reconnaître : «Je
m'adaptais sans problème. Je partais le matin sans gêne,
j'étais pressé d'y aller, je voyais que le travail et
le résultat étaient bénéfiques pour moi,
c'est tout.» Les tortures auxquelles s'adonnent certains avant
d'achever leurs victimes, les autres les voient comme «une
récréation au milieu d'un long labeur». Ils
en parlent comme d'un jeu innocent ; ils utilisent cette expression
atroce : «blaguer une victime». Mais la plupart s'attellent
à ces «corvées de sang» (Adalbert)
sans y prendre de plaisir particulier : «On terminait le boulot
seulement comme il faut», dit Fulgence. Ils le font avec une
véritable passion de l'obéissance : «Tuer, assure
Pancrace, c'est très décourageant si tu dois prendre toi-même
la décision de le faire, même un animal. Mais si tu dois
obéir à des consignes des autorités, (
)
si tu vois que la tuerie sera totale et sans conséquences
néfastes dans l'avenir, tu te sens apaisé et rasséréné.»
«Si les autorités ont opté pour ce choix, il
n'y a pas de raison de tergiverser», estime lui aussi Joseph-Désiré
Bitero. Ignace affirme : «On obéissait de tous côtés
et on s'en trouvait satisfaits.» Les tueurs manifestent, à
l'encontre de leurs «encadreurs», une gratitude confiante
et docile, celle des animaux domestiques vis-à-vis de leur maître
ou des vacanciers vis-à-vis de leurs moniteurs. «Le
premier soir, en revenant du massacre de l'église, la réception
était très bien organisée par les encadreurs»,
s'ébaubit Alphonse. Et Ignace raconte qu'après les avoir
contraints, malgré leur fatigue, à exécuter immédiatement
les prisonniers qu'ils ramenaient, le conseiller leur a proposé
«de simples programmes champêtres pour lesquels on était
accommodés de longue date. Ça nous a soulagés».
On est
frappé par la récurrence, dans leur bouche, de ce terme
de «soulagement» ; par l'insistance obsessionnelle
avec laquelle ils vantent la «simplicité»
radicale du programme génocidaire, qui les dispense de penser
: c'était «simplement dit, simple à comprendre»,
une «organisation sans complications», qui pouvait
être mise en uvre «sans plus s'attarder derrière
des questions» (Pancrace) ; une «entente sans difficulté»
(Pio Mutungirehe) ; «il suffisait de fouiller et tuer jusqu'au
coup de sifflet final» (Ignace) ; «impossible de
cafouiller» (Jean-Baptiste Murangira) ; «on n'avait
gardé qu'une seule idée dans le pot» (Ignace)
; «les soucis nous avaient délaissés»
(Adalbert) ; on était «débarrassés de
questions personnelles» (Léopord). Joseph-Désiré
résume : «Ce programme répété nous
dispensait de réfléchir à ce qu'on faisait. On
allait et on revenait, sans croiser une idée.» Et Adalbert
exprime ainsi cette espèce d'ivresse éprouvée à
se mettre sur des rails : «On tuait pour continuer le boulot.» Quant aux
femmes, qui ne participent pas aux tueries, elles les acceptent : tout
ce qu'elles demandent aux hommes, c'est de faire «leurs saletés
de sexe» avec leurs captives tutsies à l'écart
des habitations. Elles prennent part aux pillages et vont parfois détrousser
les cadavres dans les marais, quitte à achever les blessés
s'il le faut. Seul Alphonse raconte que son épouse, vers la fin
des massacres, refusait de partager son lit et dormait par terre («tu
deviens une bête, je ne couche pas avec une bête»).
Le meurtre est devenu la norme. «Un génocide, ça
se montre bien extraordinaire pour celui qui arrive par après
comme vous, lance Pio à Jean Hatzfeld ; mais pour celui qui s'est
fait embrouiller des grands mots des intimidateurs et des cris de joie
des collègues, ça se présentait comme une activité
habituelle.» Hatzfeld insiste sur «la puissance du
conformisme social» : «À ne pas confondre
avec une situation de guerre, qui elle, à certains moments, peut
au contraire faire éclater ce conformisme.» Les «encadreurs»
sont les garants de ce conformisme. Et tout semble se jouer autour de
la notion de cadre, en effet ; c'est pire que s'il éclatait :
il reste en place, mais il change de contenu, si bien que des atrocités
peuvent s'accomplir quasiment par inadvertance, en offrant à
chacun la possibilité, sinon d'y prendre part, du moins de ne
rien voir - ou de faire comme si. Parallèlement, toutes les instances
qui auraient pu représenter une alternative à l'autorité
des miliciens hutus, et faire valoir une norme concurrente, ont disparu.
L'un des rescapés, Innocent Rwililiza, se souvient du passage
de trois blindés remplis de casques bleus qui, au début
des massacres, sont venus ramasser en toute hâte les derniers
Blancs, avant de disparaître sur la route dans un nuage de poussière.
Il se souvient de l'allégresse des miliciens à ce moment
: «Ils se sont félicité avec des Primus [la
bière locale] et ont claqué les cartouches de leurs
fusils en signe de soulagement. Ça se voyait qu'ils se sentaient
délivrés. Ils étaient débarrassés
des derniers gêneurs, si je puis dire.» Ce que confirme
le tueur Adalbert :«Nos oreilles n'entendaient plus de petites
voix reprochantes. Pour la première fois de l'existence, on ne
se sentait plus sous la mauvaise surveillance des Blancs.»
Aucune «petite voix reprochante» ne viendra plus
ni de la terre, ni du ciel. Ignace explique candidement comment il a
bien fallu, «pour une petite période», mettre
Dieu entre parenthèses : «Il nous fallait d'abord obéir
aux chefs. Et à Dieu seulement par la suite, très longtemps
après, pour se confesser et faire pénitence ; quand le
boulot serait terminé.» Le génocide
apparaît comme un système clos, un événement
hermétique, qui ne présente aucune brèche par laquelle
une prise de conscience pourrait s'engouffrer. Les tueurs se savent
coupables, puisqu'on les a emprisonnés, mais ils se sentent très
peu coupables. Quand ils demandent pardon aux familles de leurs victimes,
ils le font «comme l'on dit pardon à celui que l'on
vient de bousculer sur un trottoir», écrit Hatzfeld.
Ils se montrent «plus pensionnaires que prisonniers»,
remarque Innocent, qui l'accompagne dans ses entretiens au pénitencier.
Pio veut croire qu'à sa libération, la vie en commun dans
les collines sera encore possible malgré «ces bêtises
de tueries». Hatzfeld avance cette hypothèse : «C'est
le caractère absolu de leur projet qui leur permettait de l'accomplir
hier, avec une certaine tranquillité ; c'est son caractère
absolu qui leur permet aujourd'hui d'éviter d'en prendre conscience,
et de s'en trouver d'une certaine façon troublés.»
Il constate : «De tous les criminels de guerre, le tueur d'un
génocide est celui qui en sort le moins tourmenté.»
Les nuits des exterminateurs sont paisibles. Ce sont les rescapés
qui font des cauchemars : «Ils se sentent blâmables d'une
autre façon, dit Clémentine. Ils se sentent plus blâmables
d'une certaine manière d'une faute qui leur échappe pour
toujours.»
Le génocide
ne subvertit pas l'ordre social : il le pervertit. Il ne rompt pas avec
lui : il le porte à son paroxysme. C'est donc celui qui s'y oppose
qui apparaît comme un paria, comme une menace pour la communauté..
Dans ces conditions, on mesure l'ingénuité dérisoire
de la question souvent posée face à l'horreur : «Comment
des hommes ordinaires peuvent-ils se transformer en monstres ?»
Ce qu'il y aurait d'étonnant, au contraire, ce serait qu'ils
ne se transforment pas en monstres. La société humaine
où cela arriverait reste à inventer. En attendant, l'aptitude
à invoquer une loi dissidente, une loi d'ordre supérieur,
ne peut être qu'exceptionnelle : elle nécessite une force
de caractère peu commune, et un courage phénoménal,
puisque, comme le rappelle Pio, «dire son désaccord
à voix haute était fatal sur-le-champ». Jean
Hatzfeld a eu connaissance de quelques cas où c'est arrivé
dans la région de Nyamata. Les noms de ces «Justes»
valent d'être recopiés : Isidore Mahandago, qui tente de
raisonner les jeunes tueurs et se fait assassiner à coups de
machette, sous le regard impassible, dit-on, de son fils ; mais aussi
Marcel Sengali, Martienne Niyiragashoki, François Kalinganiré
Et d'autres, encore, dont les rescapés parlent, mais dont ils
ignoraient le nom. Pour les autres, il n'y a pas eu de miracle : rien,
chez eux, ne débordait du cadre. «On avait plus peur
de la colère des autorités que du sang qu'on faisait couler»,
dit Pancrace. Le plus simple était encore d'«imiter
les collègues et [de] penser aux avantages» (Pio).
Une saison de machettes confirme en tous points les thèses
de Hannah Arendt sur la «banalité du mal»..
Adalbert, qui a été chef interahamwe pour les habitants
de Kibungo, légitime ainsi cette ascension sociale : «Auparavant
j'étais chef de la chorale de l'église.» Quant
à Joseph-Désiré, le plus élevé dans
la hiérarchie au sein de la bande, et le seul à être
condamné à mort (il restera plus vraisemblablement emprisonné
à perpétuité), il déclare : «J'avais
le privilège d'être un chef, je devais montrer le bon exemple.
Je voulais être félicité.» En prison,
observe Jean Hatzfeld, il reste toujours aussi assoiffé de reconnaissance
: traversant le jardin du pénitencier pour se rendre aux entretiens,
il «lance des boutades, des illades, s'enquiert des uns
et des autres, teste sa popularité en même temps qu'il
essaie de renouer des liens d'amitié». Ces hommes
n'ont pas d'existence individuelle : ils ne sont capables que d'être
les membres d'un groupe. Et c'est seulement en tant que tels, d'ailleurs,
qu'ils peuvent parler : «Face à la réalité
du génocide, le premier choix d'un tueur est de se taire, le
second de mentir. (
) Seul, il ne prend aucun risque, comme
il n'en prenait aucun pendant les massacres. (
) D'où
mon projet, mûri au fil des échecs, des rencontres ratées
ou des discussions insipides, de m'adresser non pas à une suite
d'individus, mais à un groupe d'individus qui se sentent ainsi
protégés des dangers de la vérité par leur
amitié et leur complicité. Des copains tranquillisés
par un esprit de bande né avant le génocide (
).»
Des hommes dont le comportement, les perceptions, les raisonnements,
sont intégralement régis par le contexte social, et se
règlent automatiquement sur le comportement, les perceptions
et les raisonnements majoritaires ; ces derniers pouvant varier avec
le temps, cela les expose fatalement à quelques déconvenues.
Ils semblent ainsi considérer leur incarcération comme
une inconséquence révoltante ; ils se lamentent sur leur
sort et «n'éprouvent essentiellement de compassion que
pour eux-mêmes», constate Hatzfeld. Quand ils se repentent,
c'est encore par suivisme, par opportunisme, pour continuer à
«en être». Léopord maugrée contre ceux
qui, par une piété démonstrative, «essaient
de resquiller devant leurs collègues dans la file du repentir».
Mais là encore, ils sont dépités du résultat
: «En prison, le grand nombre rejette le pardon, rapporte
Joseph-Désiré. Ils disent : "J'ai demandé
pardon et je suis toujours en prison. À quoi ça sert (
)
?"» Plus inquiétant encore : «En prison et
sur les collines, tout le monde regrette évidemment, affirme
Elie. Mais le grand nombre des tueurs regrettent de ne pas avoir bouclé
le boulot. Ils s'accusent de négligence plus que de méchanceté.» Bien sûr,
on pourra objecter que l'on parle de tout cela à son aise : comment
savoir ce que l'on aurait fait dans ces circonstances, à la place
de ces hommes, confronté comme eux à cette alternative
infernale : tuer ou être tué ?
Mais ce qui frappe,
c'est que pour eux, comme pour l'ensemble de la population, il semble
qu'il n'y ait même pas eu d'alternative. Ils semblent n'avoir
même pas imaginé qu'ils pourraient, sinon s'opposer à
la barbarie, du moins s'abstenir autant que possible d'y participer.
On parle par exemple de ce conseiller de Kibungo qui s'était
toujours distingué par sa volonté de conciliation et ses
efforts pour maintenir de bonnes relations entre Hutus et Tutsis. Aux
premiers jours des tueries, il ordonne à ses administrés
de rester chez eux pendant qu'il va aux nouvelles. À son retour,
il confie à ses concitoyens hutus : «Bon, c'est déjà
bien décidé. Ils ont déjà commencé.
Il nous faut tous les tuer.» Et il devient l'un des organisateurs
les plus zélés de l'extermination. Il aurait pourtant
pu traîner les pieds, ou prétexter des affaires de famille
et partir en voyage
«À son procès, il a
dit qu'il n'y avait pas pensé.» Innocent évoque
aussi cet ami hutu qui lui a refusé sa porte au début
des massacres ; lors de ses visites en prison, il le retrouve. L'homme
le salue chaleureusement et lui déclare : «Innocent,
tu es un petit frère pour moi. Tu as préservé ta
vie et j'en suis heureux. Mais si la situation revenait, je ferais pareillement.»
Dans les collines, dit Clémentine, les femmes parlent du génocide
et de ses conséquences comme de «calamités naturelles».
Hatzfeld souligne combien sont rares les «historiettes sympathiques»
qui pourraient rassurer un tant soit peu sur la nature humaine : non,
on n'a pas eu pitié du voisin, de l'ami ou de l'enfant tutsi
; on n'a rien tenté pour les cacher, pour organiser leur fuite
Visiblement, tout le monde considère que ça n'aurait servi
à rien, que de toute façon, ça n'aurait rien changé,
qu'ils auraient fini par être pris quand même, et qu'il
valait donc mieux abréger leurs souffrances en les dénonçant
tout de suite. La notion de libre arbitre, l'idée que l'individu
peut peser sur le cours des choses, n'existent pas dans leur esprit.
Joseph-Désiré a cette formule vertigineuse : «On
s'est retrouvés devant le fait accompli qu'il nous fallait accomplir,
si je puis dire.» Une explication
facile et un rien raciste consisterait à tout mettre
sur le compte de l'ethnie, de la haine ethnique. Sauf que ça
ne marche pas. En Afrique noire, de toute façon, fait remarquer
Jean Hatzfeld, l'ethnie «n'est pas la source de l'incompréhension
et des violences mais plutôt un mode de rassemblement défensif».
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, tous les tueurs
ne sont pas particulièrement animés par la haine des Tutsis.
«La détestation s'est présentée comme
ça au moment des tueries, je l'ai saisie par imitation et par
convenance», dit Pio. Le génocide rwandais, rappelle
Hatzfeld, est un «génocide de proximité»
: des voisins ont tué leurs voisins, des collègues, leurs
collègues ; les joueurs de football hutus de l'équipe
locale ont tué leurs coéquipiers tutsis. Chacun avait
des connaissances tutsies parfois même un mari ou une femme
, et les relations, quoique distantes, étaient plutôt
cordiales. Les cultivateurs hutus s'irritaient tout au plus de voir
les troupeaux des éleveurs tutsis piétiner leurs champs.
Et pourtant, la propagande antitutsie incessante (à la radio,
essentiellement), même si rien ne venait la confirmer dans la
vie quotidienne, a été la plus forte : «Ils
[les Tutsis] étaient devenus une menace supérieure
à tout ce qu'on avait vécu ensemble», déclare
Léopord. Mais «si l'antitutsisme était l'un des
moteurs du génocide, il n'était pas le seul»,
écrit Hatzfeld. «Je ne vois aucune haine dans tout ça»,
assure même Pancrace. Il décrit ainsi l'état d'esprit
des tueurs au début des massacres, après la chute de l'avion
du président hutu Habyarimana : «On n'était pas
si fâchés, on était surtout soulagés.»
Le «soulagement», encore et on y entend cette
fois comme un écho à la «solution finale»
fomentée par les nazis («c'était une intention
finale», dit d'ailleurs une rescapée, Christine Nyiransabimana).
«On entrevoyait ce soulagement sans aucune indisposition»,
se souvient lui aussi Ignace à propos du projet génocidaire.
Tout se passe comme si l'ethnie, montée en épingle par
un endoctrinement habile, n'avait fait que fournir le prétexte
nécessaire à l'assouvissement d'une pulsion obscure, à
une bouffée de folie sanguinaire perçue comme un rituel
de purification définitive : «Il fallait les débroussailler
de chez nous», affirme Pio. Dans Composants,
de Thierry Beinstingel, le narrateur, s'interrogeant sur la signification
profonde de l'amour du travail bien fait pour le travail bien fait,
y discerne «la phase terminale d'un cancer de l'ordonnancement
du monde» : cela pourrait bien participer aussi de la définition
d'un génocide. Mais les tueries permettent également à
ces hommes de vivre dans une sorte de temps suspendu, et de nourrir
l'illusion d'une libération des contraintes de leur vie quotidienne
: «C'était comme une distraction imprévue»,
dit Léopord. «Quand nos défilés de fuyards
hutus ont quitté vers le Congo, raconte Clémentine,
ils ont laissé derrière eux des parcelles négligées,
où la brousse avait déjà mangé plusieurs
saisons de labeur du cultivateur.» Fulgence semble se réveiller
d'une absence : «Le plus étonnant est que le pourquoi
de nos tueries, personne n'avait jamais pensé nous l'expliquer
convenablement auparavant, et personne ne va le faire dorénavant.» Oui, il y a peu de haine dans ces récits. Moins
que prévu, en tout cas. Et c'est une mauvaise surprise. En un sens,
on aurait préféré qu'il y en ait davantage. Car au
lieu de cela, ces hommes nous parlent un langage terriblement familier.
Ils nous parlent routine, zèle, horaires, petites habitudes, bonne
conscience, employabilité, adaptabilité, docilité,
rendement, organisation, efficacité, pragmatisme, bon sens, intérêt
bien compris. Ce langage a pour caractéristique d'anesthésier
toute sensibilité, de faire perdre de vue la réalité
de ce dont on parle, de ce dont il s'agit vraiment : la mise à
mort sadique et impitoyable de milliers et de milliers de personnes. Au
fil de la lecture, on a ainsi l'impression de glisser inexorablement,
sans trouver aucune aspérité à laquelle se raccrocher.
Il faut sans cesse lutter pour ne pas se laisser contaminer par la légèreté
irréelle de ces «pensionnaires» placides, que
l'on voit à la fin du livre photographiés sous l'acacia
du jardin de la prison, dans leurs uniformes immaculés (la photo
est en noir et blanc, mais Hatzfeld nous apprend que ces uniformes, distribués
par la Croix-Rouge, sont d'un rose incongru). Il faudrait presque relire
Dans le nu de la vie après avoir refermé Une saison
de machettes, pour retrouver l'empathie avec les victimes. Une fois,
seulement, les victimes font irruption dans le livre. Le récit
de leur bourreau Léopord laisse entrevoir la solitude inhumaine
qui fut la leur, lorsqu'il raconte que beaucoup de Tutsis, lorsqu'ils
étaient découverts, mouraient sans proférer un mot,
un son : «Ils se sentaient abandonnés de tout, même
de ce qu'ils pouvaient dire.»
"Corvées de sang",
une lecture de Une saison de machettes, de Jean Hatzfeld
Svetlana Alexievitch,
Aller là où il ne faut pas aller :
Mona Chollet, "Corvées de sang". une lecture de Une saison de machettes de Jean Hatzfeld © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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