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Jean Hatzfeld,
Une saison de machettes,
éd. Seuil, Fiction Et Cie
312 pages, 19 euros

 





 

Comme Svetlana Alexievitch, qui donne la parole dans ses livres (La Supplication, Cercueils de zinc) à des survivants de Tchernobyl ou à des appelés soviétiques d'Afghanistan — et même s'il intervient davantage qu'elle dans le texte, pour planter le décor, pour raconter ses rencontres, pour commenter ce qu'il rapporte —, Hatzfeld écrit des «livres de voix». «La connaissance historique est contenue dans chacun d'entre nous, dit Alexievitch à propos de son propre travail. Obtenir, entendre, extraire du néant ces quelques pages ou quelques lignes — qui parfois dépassent Dostoïevski — est à la fois un travail artistique et un travail de mineur de fond. Mes livres parlent de ceux qui n'écriront jamais eux-mêmes et je les définirais comme de la prose qui prend la forme de la vie elle-même. Ces livres de voix se trouvent dans la rue… Par centaines… Mais comment les entendre ? En secouant le chaos…» Comme elle, Hatzfeld invente un genre, à la croisée du journalisme et de la littérature, où l'implication personnelle la plus viscérale permet de ménager la plus grande place à la parole de l'autre, de l'accueillir et de la transmettre avec un impact inégalé. Comme elle, ce qu'il rapporte est inouï.. Avec leur conscience à vif, les rescapés de Dans le nu de la vie parlaient une langue de génie. Force est de reconnaître que les tueurs, dans leur inconscience d'une étanchéité terrifiante, parlent eux aussi, à leur insu, une langue de génie. Leur absence quasi totale de remords, et même de trouble, glace le sang ; mais, en levant l'autocensure qu'impliquerait forcément le remords, elle est aussi ce qui fait de cette Saison de machettes un document unique, un coup de sonde dans l'insondable. Elle permet de grappiller des indices, tout en gardant à l'esprit que, comme le disait la rescapée Claudine Kayitesi dans le livre précédent, «toute explication sur ce qui s'est passé faillira d'un côté ou d'un autre, pareille à une table bancale». Le travail mené par Jean Hatzfeld initie la nécessaire réflexion sur le génocide rwandais, presque dix ans après, et la relie à l'étude des génocides précédents — il raconte d'ailleurs combien les rescapés tutsis, qui ignoraient tout du génocide des juifs, sont bouleversés, dans leur isolement, d'apprendre qu'un autre peuple a été victime de cela avant eux.


Qu'est-ce qu'un génocide ? À en croire les dix tueurs qui parlent dans ces pages, la réponse est simple : un travail. Ils disent tous : «le boulot». Un boulot qualifié tour à tour de «salissant», d'«agité», mais un boulot. Un boulot avec des horaires : le matin, vers neuf heures, tous les hommes se rassemblent sur le terrain de football, puis ils descendent dans les marais traquer et tuer à la machette tous les Tutsis, hommes, femmes et enfants, qui y sont terrés, «jusqu'au sifflet de fin de travail». Un boulot avec une hiérarchie : les miliciens hutus, les interahamwe, qu'ils appellent leurs «encadreurs», et qui assurent la formation : «Ils étaient plus habiles, ils étaient plus imperturbables, explique Pancrace Hakizamungili. Ils se montraient plus spécialisés. Ils donnaient des conseils sur les chemins à prendre et les techniques de coups. Ils passaient à côté de nous et criaient : "Fais comme moi, si tu te sens cafouilleux, demande de l'aide." Ils profitaient de leur temps libre pour initier ceux qui ne se montraient pas à l'aise avec ce travail de tuerie.» Les «encadreurs» attribuent aussi «des compliments ou des réprimandes» : «Le puni devait reprendre le boulot jusqu'à la fin. Le pire était d'être obligé de le faire devant ses propres collègues», précise Fulgence Bunani. Pour manquer le travail, il faut une bonne excuse : «Si tu étais souffrant», «si tu demandais ta journée», «tu devais fermement t'expliquer». «Tu n'étais pas d'humeur travailleuse, tu devais y aller», renchérit Alphonse Hitiyaremye. Ou alors, il fallait «remplacer la tuerie par d'autres utilités», comme la préparation des repas.

Un boulot avec des «collègues», parmi lesquels les inévitables tire-au-flanc : ceux qui «salopaient le boulot», ou «qui cognaient vite, pour terminer le programme et pour rentrer plus tôt, à cause d'une autre activité» (Ignace Rukiramacumu) ; ou encore celui qui «baissait sa machette» parce qu'il se retrouvait soudain en face d'une connaissance tutsie, et qui ainsi «gâchait la bonne volonté de ses collègues» en «retardant le boulot» (Elie Mizinge). Un boulot avec des heures supplémentaires : «On devait faire vite, on n'avait pas droit aux congés, surtout pas les dimanches, on devait terminer», dit Elie. Et Ignace raconte : «Un soir des premiers rudiments, on rentrait tard. On avait passé la journée à courir derrière les fuyards. On était fatigués. Mais chemin faisant du retour, on a déniché encore un groupe de filles et de garçons. On les a poussés comme prisonniers chez le conseiller. Il a ordonné qu'ils soient tranchés sur-le-champ dans la nuit. Personne n'a rouspété malgré la lassitude d'une échinante journée.» Après le labeur, vient enfin le moment du repos et du loisir, en famille ou entre amis : «Le soir après les tueries, les retrouvailles nous proposaient de la joyeuseté, le temps nous accordait de l'amitié.. On se racontait notre journée, on partageait les boissons, on mangeait», se souvient Elie. Alphonse : «On conversait de notre bonne fortune, on savonnait nos salissures de sang dans la cuvette, on se réjouissait les narines devant les marmites. (…) On se chauffait la nuit sur nos épouses et on sermonnait les enfants turbulents.» Il précise encore : «On dormait confortablement grâce à la bonne alimentation et la fatigue de la journée.» Grâce à ce travail providentiel et abondant, le pays lutte efficacement contre l'exclusion et frise le plein emploi : «Il y a même des vagabonds qui abandonnaient leur vagabondage. Leurs bras se montraient soudainement tout aussi capables que d'autres. Ils devenaient riches avant de savoir le faire.»

Spontanément, ces hommes évaluent les avantages et les inconvénients de leur «nouveau boulot» à l'aune de celui auquel il s'est substitué : le travail aux champs. Vers 15 heures, ils cessent de pourchasser les fuyards pour se consacrer aux pillages, ce qui fait dire à Léopord Twagirayesu que «tuer était moins échinant que cultiver», tandis que pour Alphonse, au contraire, «cette période de tueries était plus éreintante que la période de la houe» : «Plus que tout, ça nous manquait de rentrer manger à midi.» Tous tombent d'accord sur un point : les tueries pouvaient bien être «assoiffantes, éreintantes et souvent dégoûtantes», elles étaient, grâce aux pillages, «plus fructifiantes que les cultures» : «Les femmes étaient satisfaites de tout ce que ça rapportait» (Ignace). Adalbert Munzigura a ce raisonnement imparable : «L'agriculture, rien ne sert de l'accélérer, elle a ses saisons. Les tueries au contraire, elles se plient à nos caprices. Tu veux plus, tu cognes plus, tu saignes plus, tu prends plus.» Le soir, ce sont des beuveries et des festins au milieu du butin accumulé ; les villageois font bombance en rôtissant les vaches des éleveurs tutsis assassinés. Les témoins racontent le vacarme des transistors que l'on fait marcher tous en même temps, les femmes qui changent de toilette plusieurs fois au cours de la soirée… «C'était plus bruyant que des mariages», commente amèrement Clémentine Murebwayre, Hutue mariée à un Tutsi. «Il se disait, rapporte Alphonse, que c'était une saison chanceuse et qu'il n'y en aurait pas deux.» Il ajoute ailleurs : «La saison des tueries se finissait. (…) On savait que pour la saison prochaine, on devrait reprendre les machettes pour d'autres boulots plus traditionnels.» L'instrument utilisé est en effet le même pour les massacres et pour les cultures. «Le fer, quand tu t'en sers pour couper la branche, l'animal ou l'homme, il ne dit pas son mot», fait valoir Elie. Et Léopord : «Pour celui qui est habile au maniement d'un outil, c'est facile de l'utiliser pour toutes les activités ; tailler les plantations ou tuer dans les marais.» Un génocide, fait remarquer Jean Hatzfeld, calque ses méthodes sur les mécanismes de production de la société où il a lieu : «Cette société paysanne, qui ignore l'agriculture mécanisée et la technologie agronomique, n'a rien entrepris pour moderniser l'efficacité des tueries. Pas de techniques industrielles telles que les chambres à gaz (…). Dans les champs, la main-d'œuvre était manuelle. Les tueries dans les marais étaient donc à l'avenant.»

Accomplir une tâche, sans examiner son contenu, sans s'interroger sur sa moralité. L'accomplir parce qu'on en a reçu l'ordre, parce qu'on en retire un bénéfice matériel et peut-être surtout le vif soulagement de pouvoir déléguer à la fois sa responsabilité individuelle et l'organisation de son temps. S'attacher à la seule forme, en se lavant les mains du fond, du sens de ses actes, en ne les voyant même pas… La mentalité sur laquelle se greffe idéalement un génocide pourrait bien être celle de l'employé modèle. «On accomplissait un boulot de commande», se dédouane Ignace. Et Léopord ne craint pas de reconnaître : «Je m'adaptais sans problème. Je partais le matin sans gêne, j'étais pressé d'y aller, je voyais que le travail et le résultat étaient bénéfiques pour moi, c'est tout.» Les tortures auxquelles s'adonnent certains avant d'achever leurs victimes, les autres les voient comme «une récréation au milieu d'un long labeur». Ils en parlent comme d'un jeu innocent ; ils utilisent cette expression atroce : «blaguer une victime». Mais la plupart s'attellent à ces «corvées de sang» (Adalbert) sans y prendre de plaisir particulier : «On terminait le boulot seulement comme il faut», dit Fulgence. Ils le font avec une véritable passion de l'obéissance : «Tuer, assure Pancrace, c'est très décourageant si tu dois prendre toi-même la décision de le faire, même un animal. Mais si tu dois obéir à des consignes des autorités, (…) si tu vois que la tuerie sera totale et sans conséquences néfastes dans l'avenir, tu te sens apaisé et rasséréné.» «Si les autorités ont opté pour ce choix, il n'y a pas de raison de tergiverser», estime lui aussi Joseph-Désiré Bitero. Ignace affirme : «On obéissait de tous côtés et on s'en trouvait satisfaits.» Les tueurs manifestent, à l'encontre de leurs «encadreurs», une gratitude confiante et docile, celle des animaux domestiques vis-à-vis de leur maître ou des vacanciers vis-à-vis de leurs moniteurs. «Le premier soir, en revenant du massacre de l'église, la réception était très bien organisée par les encadreurs», s'ébaubit Alphonse. Et Ignace raconte qu'après les avoir contraints, malgré leur fatigue, à exécuter immédiatement les prisonniers qu'ils ramenaient, le conseiller leur a proposé «de simples programmes champêtres pour lesquels on était accommodés de longue date. Ça nous a soulagés».

On est frappé par la récurrence, dans leur bouche, de ce terme de «soulagement» ; par l'insistance obsessionnelle avec laquelle ils vantent la «simplicité» radicale du programme génocidaire, qui les dispense de penser : c'était «simplement dit, simple à comprendre», une «organisation sans complications», qui pouvait être mise en œuvre «sans plus s'attarder derrière des questions» (Pancrace) ; une «entente sans difficulté» (Pio Mutungirehe) ; «il suffisait de fouiller et tuer jusqu'au coup de sifflet final» (Ignace) ; «impossible de cafouiller» (Jean-Baptiste Murangira) ; «on n'avait gardé qu'une seule idée dans le pot» (Ignace) ; «les soucis nous avaient délaissés» (Adalbert) ; on était «débarrassés de questions personnelles» (Léopord). Joseph-Désiré résume : «Ce programme répété nous dispensait de réfléchir à ce qu'on faisait. On allait et on revenait, sans croiser une idée.» Et Adalbert exprime ainsi cette espèce d'ivresse éprouvée à se mettre sur des rails : «On tuait pour continuer le boulot

Quant aux femmes, qui ne participent pas aux tueries, elles les acceptent : tout ce qu'elles demandent aux hommes, c'est de faire «leurs saletés de sexe» avec leurs captives tutsies à l'écart des habitations. Elles prennent part aux pillages et vont parfois détrousser les cadavres dans les marais, quitte à achever les blessés s'il le faut. Seul Alphonse raconte que son épouse, vers la fin des massacres, refusait de partager son lit et dormait par terre («tu deviens une bête, je ne couche pas avec une bête»). Le meurtre est devenu la norme. «Un génocide, ça se montre bien extraordinaire pour celui qui arrive par après comme vous, lance Pio à Jean Hatzfeld ; mais pour celui qui s'est fait embrouiller des grands mots des intimidateurs et des cris de joie des collègues, ça se présentait comme une activité habituelle.» Hatzfeld insiste sur «la puissance du conformisme social» : «À ne pas confondre avec une situation de guerre, qui elle, à certains moments, peut au contraire faire éclater ce conformisme.» Les «encadreurs» sont les garants de ce conformisme. Et tout semble se jouer autour de la notion de cadre, en effet ; c'est pire que s'il éclatait : il reste en place, mais il change de contenu, si bien que des atrocités peuvent s'accomplir quasiment par inadvertance, en offrant à chacun la possibilité, sinon d'y prendre part, du moins de ne rien voir - ou de faire comme si. Parallèlement, toutes les instances qui auraient pu représenter une alternative à l'autorité des miliciens hutus, et faire valoir une norme concurrente, ont disparu. L'un des rescapés, Innocent Rwililiza, se souvient du passage de trois blindés remplis de casques bleus qui, au début des massacres, sont venus ramasser en toute hâte les derniers Blancs, avant de disparaître sur la route dans un nuage de poussière. Il se souvient de l'allégresse des miliciens à ce moment : «Ils se sont félicité avec des Primus [la bière locale] et ont claqué les cartouches de leurs fusils en signe de soulagement. Ça se voyait qu'ils se sentaient délivrés. Ils étaient débarrassés des derniers gêneurs, si je puis dire.» Ce que confirme le tueur Adalbert :«Nos oreilles n'entendaient plus de petites voix reprochantes. Pour la première fois de l'existence, on ne se sentait plus sous la mauvaise surveillance des Blancs.» Aucune «petite voix reprochante» ne viendra plus ni de la terre, ni du ciel. Ignace explique candidement comment il a bien fallu, «pour une petite période», mettre Dieu entre parenthèses : «Il nous fallait d'abord obéir aux chefs. Et à Dieu seulement par la suite, très longtemps après, pour se confesser et faire pénitence ; quand le boulot serait terminé.»

Le génocide apparaît comme un système clos, un événement hermétique, qui ne présente aucune brèche par laquelle une prise de conscience pourrait s'engouffrer. Les tueurs se savent coupables, puisqu'on les a emprisonnés, mais ils se sentent très peu coupables. Quand ils demandent pardon aux familles de leurs victimes, ils le font «comme l'on dit pardon à celui que l'on vient de bousculer sur un trottoir», écrit Hatzfeld. Ils se montrent «plus pensionnaires que prisonniers», remarque Innocent, qui l'accompagne dans ses entretiens au pénitencier. Pio veut croire qu'à sa libération, la vie en commun dans les collines sera encore possible malgré «ces bêtises de tueries». Hatzfeld avance cette hypothèse : «C'est le caractère absolu de leur projet qui leur permettait de l'accomplir hier, avec une certaine tranquillité ; c'est son caractère absolu qui leur permet aujourd'hui d'éviter d'en prendre conscience, et de s'en trouver d'une certaine façon troublés.» Il constate : «De tous les criminels de guerre, le tueur d'un génocide est celui qui en sort le moins tourmenté.» Les nuits des exterminateurs sont paisibles. Ce sont les rescapés qui font des cauchemars : «Ils se sentent blâmables d'une autre façon, dit Clémentine. Ils se sentent plus blâmables d'une certaine manière d'une faute qui leur échappe pour toujours.»
Le génocide ne subvertit pas l'ordre social : il le pervertit. Il ne rompt pas avec lui : il le porte à son paroxysme. C'est donc celui qui s'y oppose qui apparaît comme un paria, comme une menace pour la communauté.. Dans ces conditions, on mesure l'ingénuité dérisoire de la question souvent posée face à l'horreur : «Comment des hommes ordinaires peuvent-ils se transformer en monstres ?» Ce qu'il y aurait d'étonnant, au contraire, ce serait qu'ils ne se transforment pas en monstres. La société humaine où cela arriverait reste à inventer. En attendant, l'aptitude à invoquer une loi dissidente, une loi d'ordre supérieur, ne peut être qu'exceptionnelle : elle nécessite une force de caractère peu commune, et un courage phénoménal, puisque, comme le rappelle Pio, «dire son désaccord à voix haute était fatal sur-le-champ». Jean Hatzfeld a eu connaissance de quelques cas où c'est arrivé dans la région de Nyamata. Les noms de ces «Justes» valent d'être recopiés : Isidore Mahandago, qui tente de raisonner les jeunes tueurs et se fait assassiner à coups de machette, sous le regard impassible, dit-on, de son fils ; mais aussi Marcel Sengali, Martienne Niyiragashoki, François Kalinganiré… Et d'autres, encore, dont les rescapés parlent, mais dont ils ignoraient le nom. Pour les autres, il n'y a pas eu de miracle : rien, chez eux, ne débordait du cadre. «On avait plus peur de la colère des autorités que du sang qu'on faisait couler», dit Pancrace. Le plus simple était encore d'«imiter les collègues et [de] penser aux avantages» (Pio). Une saison de machettes confirme en tous points les thèses de Hannah Arendt sur la «banalité du mal».. Adalbert, qui a été chef interahamwe pour les habitants de Kibungo, légitime ainsi cette ascension sociale : «Auparavant j'étais chef de la chorale de l'église.» Quant à Joseph-Désiré, le plus élevé dans la hiérarchie au sein de la bande, et le seul à être condamné à mort (il restera plus vraisemblablement emprisonné à perpétuité), il déclare : «J'avais le privilège d'être un chef, je devais montrer le bon exemple. Je voulais être félicité.» En prison, observe Jean Hatzfeld, il reste toujours aussi assoiffé de reconnaissance : traversant le jardin du pénitencier pour se rendre aux entretiens, il «lance des boutades, des œillades, s'enquiert des uns et des autres, teste sa popularité en même temps qu'il essaie de renouer des liens d'amitié».

Ces hommes n'ont pas d'existence individuelle : ils ne sont capables que d'être les membres d'un groupe. Et c'est seulement en tant que tels, d'ailleurs, qu'ils peuvent parler : «Face à la réalité du génocide, le premier choix d'un tueur est de se taire, le second de mentir. (…) Seul, il ne prend aucun risque, comme il n'en prenait aucun pendant les massacres. (…) D'où mon projet, mûri au fil des échecs, des rencontres ratées ou des discussions insipides, de m'adresser non pas à une suite d'individus, mais à un groupe d'individus qui se sentent ainsi protégés des dangers de la vérité par leur amitié et leur complicité. Des copains tranquillisés par un esprit de bande né avant le génocide (…).» Des hommes dont le comportement, les perceptions, les raisonnements, sont intégralement régis par le contexte social, et se règlent automatiquement sur le comportement, les perceptions et les raisonnements majoritaires ; ces derniers pouvant varier avec le temps, cela les expose fatalement à quelques déconvenues. Ils semblent ainsi considérer leur incarcération comme une inconséquence révoltante ; ils se lamentent sur leur sort et «n'éprouvent essentiellement de compassion que pour eux-mêmes», constate Hatzfeld. Quand ils se repentent, c'est encore par suivisme, par opportunisme, pour continuer à «en être». Léopord maugrée contre ceux qui, par une piété démonstrative, «essaient de resquiller devant leurs collègues dans la file du repentir». Mais là encore, ils sont dépités du résultat : «En prison, le grand nombre rejette le pardon, rapporte Joseph-Désiré. Ils disent : "J'ai demandé pardon et je suis toujours en prison. À quoi ça sert (…) ?"» Plus inquiétant encore : «En prison et sur les collines, tout le monde regrette évidemment, affirme Elie. Mais le grand nombre des tueurs regrettent de ne pas avoir bouclé le boulot. Ils s'accusent de négligence plus que de méchanceté.»

Bien sûr, on pourra objecter que l'on parle de tout cela à son aise : comment savoir ce que l'on aurait fait dans ces circonstances, à la place de ces hommes, confronté comme eux à cette alternative infernale : tuer ou être tué ?… Mais ce qui frappe, c'est que pour eux, comme pour l'ensemble de la population, il semble qu'il n'y ait même pas eu d'alternative. Ils semblent n'avoir même pas imaginé qu'ils pourraient, sinon s'opposer à la barbarie, du moins s'abstenir autant que possible d'y participer. On parle par exemple de ce conseiller de Kibungo qui s'était toujours distingué par sa volonté de conciliation et ses efforts pour maintenir de bonnes relations entre Hutus et Tutsis. Aux premiers jours des tueries, il ordonne à ses administrés de rester chez eux pendant qu'il va aux nouvelles. À son retour, il confie à ses concitoyens hutus : «Bon, c'est déjà bien décidé. Ils ont déjà commencé. Il nous faut tous les tuer.» Et il devient l'un des organisateurs les plus zélés de l'extermination. Il aurait pourtant pu traîner les pieds, ou prétexter des affaires de famille et partir en voyage… «À son procès, il a dit qu'il n'y avait pas pensé.» Innocent évoque aussi cet ami hutu qui lui a refusé sa porte au début des massacres ; lors de ses visites en prison, il le retrouve. L'homme le salue chaleureusement et lui déclare : «Innocent, tu es un petit frère pour moi. Tu as préservé ta vie et j'en suis heureux. Mais si la situation revenait, je ferais pareillement.» Dans les collines, dit Clémentine, les femmes parlent du génocide et de ses conséquences comme de «calamités naturelles». Hatzfeld souligne combien sont rares les «historiettes sympathiques» qui pourraient rassurer un tant soit peu sur la nature humaine : non, on n'a pas eu pitié du voisin, de l'ami ou de l'enfant tutsi ; on n'a rien tenté pour les cacher, pour organiser leur fuite… Visiblement, tout le monde considère que ça n'aurait servi à rien, que de toute façon, ça n'aurait rien changé, qu'ils auraient fini par être pris quand même, et qu'il valait donc mieux abréger leurs souffrances en les dénonçant tout de suite. La notion de libre arbitre, l'idée que l'individu peut peser sur le cours des choses, n'existent pas dans leur esprit. Joseph-Désiré a cette formule vertigineuse : «On s'est retrouvés devant le fait accompli qu'il nous fallait accomplir, si je puis dire.»

Une explication facile — et un rien raciste — consisterait à tout mettre sur le compte de l'ethnie, de la haine ethnique. Sauf que ça ne marche pas. En Afrique noire, de toute façon, fait remarquer Jean Hatzfeld, l'ethnie «n'est pas la source de l'incompréhension et des violences mais plutôt un mode de rassemblement défensif». Contrairement à ce que l'on pourrait croire, tous les tueurs ne sont pas particulièrement animés par la haine des Tutsis. «La détestation s'est présentée comme ça au moment des tueries, je l'ai saisie par imitation et par convenance», dit Pio. Le génocide rwandais, rappelle Hatzfeld, est un «génocide de proximité» : des voisins ont tué leurs voisins, des collègues, leurs collègues ; les joueurs de football hutus de l'équipe locale ont tué leurs coéquipiers tutsis. Chacun avait des connaissances tutsies — parfois même un mari ou une femme —, et les relations, quoique distantes, étaient plutôt cordiales. Les cultivateurs hutus s'irritaient tout au plus de voir les troupeaux des éleveurs tutsis piétiner leurs champs. Et pourtant, la propagande antitutsie incessante (à la radio, essentiellement), même si rien ne venait la confirmer dans la vie quotidienne, a été la plus forte : «Ils [les Tutsis] étaient devenus une menace supérieure à tout ce qu'on avait vécu ensemble», déclare Léopord. Mais «si l'antitutsisme était l'un des moteurs du génocide, il n'était pas le seul», écrit Hatzfeld. «Je ne vois aucune haine dans tout ça», assure même Pancrace. Il décrit ainsi l'état d'esprit des tueurs au début des massacres, après la chute de l'avion du président hutu Habyarimana : «On n'était pas si fâchés, on était surtout soulagés.» Le «soulagement», encore — et on y entend cette fois comme un écho à la «solution finale» fomentée par les nazis («c'était une intention finale», dit d'ailleurs une rescapée, Christine Nyiransabimana). «On entrevoyait ce soulagement sans aucune indisposition», se souvient lui aussi Ignace à propos du projet génocidaire. Tout se passe comme si l'ethnie, montée en épingle par un endoctrinement habile, n'avait fait que fournir le prétexte nécessaire à l'assouvissement d'une pulsion obscure, à une bouffée de folie sanguinaire perçue comme un rituel de purification définitive : «Il fallait les débroussailler de chez nous», affirme Pio. Dans Composants, de Thierry Beinstingel, le narrateur, s'interrogeant sur la signification profonde de l'amour du travail bien fait pour le travail bien fait, y discerne «la phase terminale d'un cancer de l'ordonnancement du monde» : cela pourrait bien participer aussi de la définition d'un génocide. Mais les tueries permettent également à ces hommes de vivre dans une sorte de temps suspendu, et de nourrir l'illusion d'une libération des contraintes de leur vie quotidienne : «C'était comme une distraction imprévue», dit Léopord. «Quand nos défilés de fuyards hutus ont quitté vers le Congo, raconte Clémentine, ils ont laissé derrière eux des parcelles négligées, où la brousse avait déjà mangé plusieurs saisons de labeur du cultivateur.» Fulgence semble se réveiller d'une absence : «Le plus étonnant est que le pourquoi de nos tueries, personne n'avait jamais pensé nous l'expliquer convenablement auparavant, et personne ne va le faire dorénavant.»

Oui, il y a peu de haine dans ces récits. Moins que prévu, en tout cas. Et c'est une mauvaise surprise. En un sens, on aurait préféré qu'il y en ait davantage. Car au lieu de cela, ces hommes nous parlent un langage terriblement familier. Ils nous parlent routine, zèle, horaires, petites habitudes, bonne conscience, employabilité, adaptabilité, docilité, rendement, organisation, efficacité, pragmatisme, bon sens, intérêt bien compris. Ce langage a pour caractéristique d'anesthésier toute sensibilité, de faire perdre de vue la réalité de ce dont on parle, de ce dont il s'agit vraiment : la mise à mort sadique et impitoyable de milliers et de milliers de personnes. Au fil de la lecture, on a ainsi l'impression de glisser inexorablement, sans trouver aucune aspérité à laquelle se raccrocher. Il faut sans cesse lutter pour ne pas se laisser contaminer par la légèreté irréelle de ces «pensionnaires» placides, que l'on voit à la fin du livre photographiés sous l'acacia du jardin de la prison, dans leurs uniformes immaculés (la photo est en noir et blanc, mais Hatzfeld nous apprend que ces uniformes, distribués par la Croix-Rouge, sont d'un rose incongru). Il faudrait presque relire Dans le nu de la vie après avoir refermé Une saison de machettes, pour retrouver l'empathie avec les victimes. Une fois, seulement, les victimes font irruption dans le livre. Le récit de leur bourreau Léopord laisse entrevoir la solitude inhumaine qui fut la leur, lorsqu'il raconte que beaucoup de Tutsis, lorsqu'ils étaient découverts, mouraient sans proférer un mot, un son : «Ils se sentaient abandonnés de tout, même de ce qu'ils pouvaient dire.»


"Corvées de sang", une lecture de Une saison de machettes, de Jean Hatzfeld
Par Mona Chollet

Vos réactions

 

Svetlana Alexievitch, Aller là où il ne faut pas aller :
http://www.autodafe.org/fr/autodafe/autodafe_02/art_01.htm




Mona Chollet,
"Corvées de sang". une lecture de Une saison de machettes de Jean Hatzfeld
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