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a commence avec la rigueur et la sécheresse d'une dépêche
d'agence de presse. "En 1994, entre le lundi 11 avril
à 11 heures et le samedi 14 mai à 14 heures, environ
50 000 Tutsis, sur une population d'environ 59 000, ont été
massacrés à la machette, tous les jours de la semaine,
de 9 h 30 à 16 heures, par des miliciens et voisins hutus,
sur les collines de la commune de Nyamata, au Rwanda."
Ce qui frappe d'emblée, c'est ce "de 9 h 30 à
16 heures", cette sauvagerie inscrite dans
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le cadre strict d'un horaire de fonctionnaires. Encore sous l'empire
de l'une des nombreuses idées reçues dont, à la lecture,
on va se dépouiller, on croirait presque, d'abord, à un
trait d'ironie macabre. Et pourtant
Claudine Kayitesi, l'une des
rescapés qu'a rencontrés Jean Hatzfeld, le formule ainsi,
plus tard dans le livre : "A entendre les Blancs, le génocide
est soi-disant une folie, mais ce n'est pas si vrai. C'était un
travail minutieusement préparé et proprement accompli."
Innocent Rwililiza, l'un des quelque vingt survivants sur les cinq ou
six mille personnes qui s'étaient réfugiées dans
une forêt d'eucalyptus, sur la colline de Kayumba, apporte lui aussi
une rectification : "Beaucoup de journalistes étrangers
ont raconté que les bières et consorts avaient joué
un rôle décisif dans les tueries. C'est exact, mais un rôle
inverse à celui qu'ils ont imaginé. (
) Les
tueurs se présentaient sobres le matin pour commencer à
tuer. Mais, le soir, ils vidaient plus de Primus [la bière locale]
que d'ordinaire, pour se récompenser, et ça les amollissait
le lendemain. (
) Plus ils coupaient, plus ils buvaient le
soir, plus ils accumulaient du retard sur leur programme. Ce sont ces
bagatelles de pillages et de saouleries, sans aucun
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doute, qui nous ont sauvés."
Le génocide rwandais, on le sait, a été déclenché
après l'explosion de l'avion du président Juvénal
Habyarimana, le 6 avril 1994. Dans la bourgade de Nyamata, ainsi que
dans le hameau voisin de N'tarama, les tueries commencent par le massacre
de dix mille Tutsis dans les églises où ils s'étaient
réfugiés. Les autres s'enfuient dans les collines et les
marais environnants. "On connaissait les marais de réputation,
raconte Claudine Kayitesi. On ne s'en était jamais approché
auparavant, à cause des moustiques, des serpents et de la méfiance
qu'ils répandaient à perte de vue. Ce jour-là,
sans ralentir la course d'un pas, on a plongé à plat dans
la vase." Pendant plus d'un mois, les interahamwe - les miliciens
hutus -, armés de machettes, de lances et de massues, traquent
les fugitifs dans les marais. Ceux qui se font prendre sont le plus
souvent laissés agonisants, bras et jambes coupés. Leurs
cadavres pourrissent sur place. Les miliciens sont trop occupés
à tuer pour prendre le temps de faire disparaître les corps,
et les fuyards ne peuvent ni enterrer les leurs, ni les réconforter
durant
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leur agonie sans courir le risque d'être eux aussi découverts
et tués. A la nuit tombée, quand les tueurs ont tourné
les talons, ceux qui ont survécu à la journée sortent
de leur cachette. Ils se réfugient dans une école isolée,
à flanc de colline. Ils tentent de se reposer, mangent toute
la nourriture qu'ils ont pu trouver, manioc, bananes, patates douces,
afin de prendre le plus de forces possible pour le lendemain. Durant
le jour, ils ne peuvent que boire l'eau des marais : "Elle était
vitaminée, excusez-moi l'expression, du sang des cadavres."
A l'aube, il faut redescendre. Les adultes cachent d'abord les enfants,
en les disséminant le plus possible afin de multiplier leurs
chances d'échapper aux tueurs. Puis ils vont eux-mêmes
se dissimuler sous les papyrus. Là, ils attendent l'arrivée
des interahamwe. Ceux-ci s'annoncent par des chants, des sifflements,
des coups de fusil tirés en l'air - alors même qu'ils refusent
le luxe d'une balle à ceux qui les supplient, en leur proposant
de l'argent, de les tuer sans les faire souffrir.
Ainsi se met en place ce que Claudine Kayitesi appelle de ce terme
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effrayant : "Notre emploi du temps de survie". Tous
les jours. Pendant un mois et trois jours. Certains, à bout de
forces, tentent de gagner un cours d'eau, préférant mourir
noyés plutôt que de risquer plus longtemps, à chaque
seconde, un sort atroce. D'autres songent à sortir spontanément
de leur cachette, à se livrer ; mais, au dernier instant, leurs
muscles refusent de leur obéir. "Une seule fois,
raconte Innocent Rwililiza, un jour de tristesse, j'avais décidé
d'en finir et d'aller me jeter dans le fleuve Nyabarongo. Chemin faisant,
une équipe d'interahamwe a surgi et a détourné
mon itinéraire ; en quelque sorte je lui dois la vie."
Beaucoup le disent : si les inkotanyi, les rebelles du Front
patriotique rwandais, avaient tardé une semaine supplémentaire
dans leur avancée, il n'y aurait pas eu de survivants.
Grand reporter à Libération, Jean Hatzfeld a passé
plusieurs mois dans la région de Nyamata, où il a recueilli
les témoignages de quatorze rescapés du génocide.
Ce qui distingue son livre d'un reportage télévisé
ou d'un article de journal, c'est exactement ce qui sépare la
transmission de la médiatisation.
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Inévitablement, la médiatisation
d'un événement est source de distorsions ; par ses formats
limités, entravés, par son caractère le plus souvent
unanime - tout le monde s'accorde en même temps sur une même
analyse -, elle grave dans le marbre malentendus et idées fausses.
Elle interdit toute réelle compréhension d'une situation
et creuse un peu plus le fossé eux/nous : ceux qui meurent, et
ceux qui regardent. Avec Dans le nu de la vie, c'est comme si
Jean Hatzfeld s'était livré à un patient et amoureux
- amoureux, tant les rencontres, pour lui, semblent avoir été
décisives - travail de réparation, afin de remettre en
état, en les rafistolant partout où elles sont rompues,
les voies de la transmission. Il décrit avec une grande précision
la région dans laquelle il arrive, six ans après le génocide
: les paysages, les techniques de construction des maisons, l'agencement
des agglomérations, les moyens de transport, l'ambiance des différents
cabarets, la façon dont, spontanément, s'organise la vie
sociale
Il nomme les variétés d'arbres - acacias,
bananiers, manguiers, hévéas, papayers, umuniyinya
("arbres à palabres")
-, les animaux -
tomakos à gros bec, couroucous vert tilleul, ibis sacrés,
gangas noirs à queue ronde, macaques,
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talapoins noirs, antilopes.
Il raconte les jours de marché à Nyamata, énumère
ce qu'on y vend : des cruches de lait caillé, de la tourbe et
du fumier, des poules, des sacs de haricots, des cassettes d'airs folkloriques
des Grands Lacs, de Julio Iglesias ou de Céline Dion ; ce qu'on
sert à boire et à manger : la bière Primus, l'alcool
de banane, le vin de sorgho, les brochettes de chèvre. Au lecteur,
il fait partager les perceptions de tous ses sens, il donne à
sentir tout ce qui fait la chair de la réalité, là
où un envoyé spécial s'en tiendrait à l'os
de l'événement.
Cependant, cette minutieuse reconstitution ne serait rien, tout au
plus quelques touches de pittoresque ou de couleur locale, si elle ne
restituait pas avant tout quelque chose qui la transcende : la pulsation
de cette réalité, sa respiration, la texture du temps,
son étirement, son rythme. Quelque chose que l'on ne peut espérer
saisir que si on l'a soi-même éprouvé dans sa durée
et sa répétition, si on est resté dans un lieu
suffisamment longtemps pour y prendre des habitudes, pour y nouer des
amitiés, pour harmoniser ses propres occupations avec la vie
commune. Il arrive que ces évocations, très belles,
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confinent
à la grâce. On emprunte une suite de mots comme on emprunte
un sentier, et soudain, au détour d'une phrase, on y est.
" Les étoiles dans un ciel limpide sont les seules lumières
sur le hameau. Sur le chemin qui descend de Nyarumazi vers la grande
piste, des silhouettes silencieuses défilent en petits groupes.
Parfois elles discutent à voix très basse, comme si elles
craignaient de troubler le sommeil des bananiers. (
) Entre
les tio ooo stridents de gonoleks noctambules et le beuglement du bétail
s'immiscent les appels lancinants des coucous. Beaucoup de villageois
âgés, lents, s'appuyant sur un bâton, la femme derrière
l'homme, marchent depuis le début de l'après-midi. D'autres
partent déjà dans la nuit pour attraper à l'aube
un camion à destination de Kigali. "
Au terme d'une de ces déambulations de mots, voilà qu'on
arrive auprès de quelqu'un, que Hatzfeld décrit et présente,
dans ses occupations quotidiennes, sa manière d'être, sa
façon de parler. Le chapitre s'arrête là. On tourne
la page, et on découvre la photo - prise par Raymond Depardon
- de cette personne. En
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haut de la page d'en face, s'inscrivent son
nom, son âge, son métier et son lieu de vie. En dessous,
on ouvre les guillemets, et elle prend la parole. Le récit du
génocide commence. Au début du livre, Hatzfeld a bien
pris soin de préciser les différentes langues dans lesquelles
se sont faits ces récits, et l'attention qu'il a portée
à la retranscription du français rwandais, "dont
l'appropriation du vocabulaire français est magnifique".
Il témoigne ainsi du même respect envers le témoin
interrogé, à qui il conserve l'intégrité
de son expression, et envers le lecteur, qu'il prépare à
recevoir un discours parfois déroutant - du moins au premier
abord. S'intercalent donc quatorze chapitres dans lesquels il sert de
guide au lecteur, et quatorze autres où il laisse la parole aux
rescapés. C'est lui qui amène ces récits, qui prépare
le terrain pour s'assurer que leur réception, leur compréhension,
seront aussi justes que possible. Il fait en sorte que la rencontre
ait lieu pour le lecteur comme elle a eu lieu pour lui, ou du moins
qu'elle s'en approche autant que possible. Ses abondantes notations
descriptives créent l'effet inverse à celui produit par
le pittoresque : en assurant la cohésion de l'ensemble, au lieu
de souligner l'étrangeté, elles réduisent et
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annulent
la distance. Elles la rendent insignifiante. Dans le nu de la vie
met en échec le fameux principe journalistique du "mort
kilométrique", selon lequel un mort dans notre rue nous
concerne davantage que plusieurs milliers - ou dizaines, ou centaines
de milliers - à l'autre bout du monde.
C'est donc la volonté passionnée de médiation
de Jean Hatzfeld, ce grand écart permanent entre le témoin
rencontré et le lecteur, qui permet que la transmission se fasse.
La première personne dont il a fait la connaissance à Nyamata,
c'est Sylvie Umubyeyi, une assistante sociale qui parcourt la région
à la recherche des orphelins du génocide vivant seuls dans
les collines. A son propos, il écrit : "Elle est captivante,
ainsi naît le choix des collines de Nyamata." Seule cette
subjectivité assumée, et son engagement personnel dans ce
travail, pouvaient lui faire espérer réussir dans son entreprise.
Car bien sûr, la difficulté à transmettre une réalité
éloignée est décuplée par la nature de l'événement
qu'il s'agit de relater ici : c'est d'un génocide que l'on parle.
C'est-à-dire de ce qu'il y a, par essence, de moins communicable.
"Après le passage du
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génocide, il subsiste, enfouie dans l'esprit du rescapé,
une blessure qui ne pourra jamais se montrer en plein jour, aux yeux des
autres, dit Sylvie Umubyeyi. Nous, nous ne connaissons pas exactement
la nature de la blessure cachée, mais au moins nous savons qu'elle
existe. Ceux qui n'ont pas vécu le génocide, ils ne voient
rien. S'ils montrent beaucoup de volonté, ils pourront un jour
admettre le mal secret que nous éprouvons." Les survivants
parlent beaucoup entre eux, mais hésitent à s'ouvrir à
un étranger. Le récit de Marie-Louise Kagoyire se termine
d'ailleurs en ces termes : "Montrer notre cur à un
étranger, parler de ce que nous ressentons, mettre à nu
nos sentiments de rescapés, ça nous choque au-delà
d'une limite. Quand l'échange des mots devient trop carré,
comme en ce moment avec vous, il faut marquer un point final."
Edith Uwanyiligira, elle, déclare : "J'ai uniquement accepté
de parler du génocide aujourd'hui avec vous parce que vous avez
fait un long voyage pour venir jusqu'à Nyamata, parce que j'ai
compris votre besoin d'entendre ce que nous avons vécu pendant
tout ce temps, votre désir de savoir comment je devrais survivre
à ces peines."
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Cette confiance est d'autant plus difficile à
instaurer que c'est précisément cela qui a été
brisé à jamais chez tous ceux qui ont été
témoins du génocide. Lors de l'arrivée des troupes
du FPR dans la région, les soldats sont descendus au bord des marais
pour délivrer ceux qui s'y cachaient encore. Ils ont longtemps
appelé en vain : sous les papyrus, personne ne bougeait, craignant
une ruse des tueurs. "Les inkotanyi s'époumonaient
à crier des paroles rassurantes ; et nous, on restait sous les
feuillages, sans prononcer un mot, se souvient Francine Niyitegeka.
Moi, je pense que pendant ce moment, nous, les rescapés, nous nous
méfiions de tous les humains de la terre." Tous ont vu
de leurs yeux leurs voisins, leurs familiers, leurs collègues,
embrigadés par les interahamwe, se muer en assassins. Le
meurtre est devenu, un mois durant, une norme sociale. La seule Hutue
à avoir accepté de parler dans le livre, Christine Nyiransabimana,
raconte les vantardises des tueurs, les soirs de festin et de pillages,
et le silence terrorisé de ceux qui restaient en retrait. "Dans
la foule autour de l'église, ceux qui n'étaient pas excités
étaient très apeurés", dit-elle, évoquant
les premiers massacres. " Il y a des Hutus qui ont coupé
la gorge de
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leur épouse tutsie et de leurs enfants qui n'étaient
qu'à moitié tutsis, rapporte Berthe Mwanankabandi. Maintenant,
je sais que même la personne avec qui tu as trempé les mains
dans le plat du manger, ou avec qui tu as dormi, il peut te tuer sans
gêne. Une mauvaise personne peut te tuer de ses dents, voilà
ce que j'ai appris depuis, et mes yeux ne se posent plus pareil sur la
physionomie du monde." Edith Uwanyiligira, qui a perdu ses parents
et a vu emmené sur un camion, pour ne jamais revenir, son mari
qu'elle aimait depuis l'enfance, n'a trouvé d'issue que dans la
prière : "Pendant le génocide, le rescapé
a perdu sa confiance en même temps que le reste, et ça l'embrouille
plus qu'il ne le sait. Il peut douter de tout, des inconnus, des collègues,
même de ses avoisinants rescapés. Seul, il va trop peiner
à retrouver assez de cette confiance pour revenir au milieu des
autres, mais heureusement Dieu l'aide à cela." Christine
Nyiransabimana avait un père tutsi, qui a été tué.
Elle raconte : " Un jour, maman va au procès d'un des assassins
de papa, un avoisinant. Il croise maman dans le couloir du tribunal, il
lui dit bonjour gentiment, il demande des nouvelles de la famille, des
pluies, de la parcelle, il dit au revoir et
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retourne en prison comme s'il rentrait chez lui. Maman est restée
bouche-bée avant de pleurer."
Outre le fait que les survivants ont du mal à
évoquer ce qu'ils ont vécu, l'attitude de leurs interlocuteurs
ne les y aide pas toujours. "Un Rwandais extérieur au génocide,
résume Innocent Rwililiza, il pense que tout ce que le rescapé
dit est vrai ; mais que tout de même il exagère un peu."
Cette gêne et cette suspicion trouvent d'autant plus de prises que
la parole des survivants est soumise à des fluctuations, à
l'évolution de leur traumatisme. Il faudra par exemple à
Jean Hatzfeld deux visites à Odette Mukamusoni pour connaître
la véritable version, qu'elle n'avait encore dite à personne,
de ce qu'elle a vécu : elle avait honte de devoir sa survie à
la protection d'un milicien hutu qui avait fait d'elle sa femme. D'autres
jeunes filles n'osent révéler qu'elles ont été
violées que quand d'autres en parlent devant elles. Beaucoup de
rescapés sont aussi meurtris par l'idée de n'avoir rien
pu faire pour leurs proches. Comme l'explique Jean-Baptiste Munyankore
: " Il faut comprendre que nous autres, fuyards, si
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le soir au bivouac on vivait le "tous pour tous", dans la
fuite des marais on était obligés de retrouver le "chacun
pour soi" ." La nuit, Claudine Kayitesi revoit en rêve
le visage de ceux qui sont morts autour d'elle : "Quand je me
réveille, je sens un malaise entre moi et eux, qui ont été
coupés. Non, je ne me sens pas blâmable. Je ne suis pas fautive,
parce que je pouvais rien faire pour eux. Toutefois, je ne me sens pas
bienheureuse de la chance que j'ai eue." A l'origine de son trouble,
elle parle d'une "relation très intime entre moi et des
gens qui ne sont plus vivants". C'est aussi ce que formule Innocent
Rwililiza : "Certains jours, je me dis que si les hommes et les
femmes vivaient sur la terre, bienveillants entre eux comme nous l'avons
été à Kayumba, le monde serait tellement plus clément
qu'il ne l'est. Mais tous ces gens solidaires sont morts, et ils ne sont
même pas inhumés." Il rapporte comment, dans ces
circonstances inhumaines, ils trouvaient parfois encore la force surhumaine
de faire preuve d'humour : "Une maman s'asseyait à côté
de toi, elle t'épouillait et te disait : "Ah, tu es si
sale qu'on ne peut plus être certain que tu es noir", ou
quelque blague pareille."
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Comme tout génocide, celui des Tutsis avait
été préparé par une dénégation
de leur humanité. Durant les mois qui ont précédé,
alors qu'auparavant, sans se fréquenter beaucoup, Hutus et Tutsis
entretenaient des relations pacifiques, les menaces et les injures s'étaient
mises à fuser sur les chemins. Beaucoup disent avoir entendu :
"Ces Tutsis, ce sont des cancrelats" ; ou : "Ce
sont des serpents". C'est Innocent Rwililiza qui identifie le
plus clairement ce processus de bestialisation : "On fuyait sans
répit au moindre bruit, on fouinait la terre à plat ventre
en quête de manioc, on était bouffé de poux, on mourait
coupés à la machette comme des chèvres au marché.
On ressemblait à des animaux, puisqu'on ne ressemblait plus aux
humains qu'on était auparavant, et eux, ils avaient pris l'habitude
de nous voir comme des animaux. En vérité, ce sont eux qui
étaient devenus des animaux." Francine Niyitegeka raconte,
en des termes qui rappellent la libération des camps, la stupeur
qui frappe les soldats du FPR descendus au bord des marais, à leur
arrivée dans la région : "Les inkotanyi, quand
ils nous ont vus enfin sortir, pareils à des vagabonds de boue,
ils paraissaient incommodés à notre passage. Ils semblaient
surtout très
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étonnés ; comme s'ils se demandaient si on était
restés quand même des humains, pendant tout ce temps dans
les marais. Ils étaient plus que gênés de nos apparences
de maigreur et de puanteur. Malgré le dégoût de la
situation, ils voulaient nous montrer un grand respect. Certains choisissaient
de se tenir raides dans leur uniforme, en rangs derrière ; leurs
regards immobiles sur nous. D'autres décidaient de s'approcher
de près pour soutenir les plus mal portants. Ça se voyait
qu'ils y croyaient péniblement."
C'est ce projet génocidaire que met en évidence
Jean Hatzfeld. Auparavant, rappelle-t-il, cela avait peu été
fait. Les journalistes étrangers sont arrivés massivement
au Rwanda après le génocide, lors des "épisodes
télégéniques" qui lui ont succédé
: l'exode spectaculaire vers le Congo de deux millions de Hutus fuyant
les représailles, encadrés par les interahamwe, puis
leur retour forcé, en 1996, provoqué par les raids meurtriers
du FPR sur les camps. Ce "déséquilibre de l'information",
écrit Hatzfeld, a "engendré une confusion dans nos
esprits occidentaux, au point d'oublier quasiment les rescapés
du
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génocide, encore hagards dans la brousse, pour n'identifier
comme victimes que les fuyards hutus de cet exode sur les routes et dans
les camps du Congo". C'est pourquoi il a simplement voulu, dans
ce livre, donner la parole à ces rescapés murés dans
leur silence, menacés d'"effacement". Ce qui implique
quelques mises au point. Au moment du génocide, s'affirmait ou
affleurait toujours en Occident la tentation raciste de le réduire
à une "guerre ethnique", ou de l'attribuer à
une sauvagerie "tribale" ; une thèse que l'insistance
des rescapés sur l'organisation froide et méthodique des
massacres, on l'a vu, suffit à infirmer. Innocent Rwililiza lie
même la barbarie à l'instruction : "Je suis enseignant,
donc je pense que l'instruction est nécessaire pour nous éclairer
sur le monde. Mais elle ne rend pas l'homme meilleur, elle le rend plus
efficace. (
) En 1959, les Hutus avaient tué, chassé,
pillé sans relâche les Tutsis, mais ils n'avaient pas imaginé
un seul jour les exterminer. Ce sont les intellectuels qui les ont émancipés,
si je puis dire, en leur inculquant l'idée de génocide et
en les débarrassant de leurs hésitations." Pour
Jean Hatzfeld, qui a déjà vu à l'uvre, en Bosnie,
le sinistre psychiatre Radovan Karadzic, il doit y
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avoir de l'écho
Cependant, à l'époque du génocide, certains Occidentaux
étaient déjà conscients de ces tragiques erreurs
d'appréciation. Ils les contraient en réfutant l'idée
d'une différence notable entre Hutus et Tutsis - les clichés
voulaient que les Tutsis, se consacrant traditionnellement à
l'élevage, soient plus grands, plus élancés, de
manières plus policées, alors que les Hutus cultivaient
la terre et étaient en quelque sorte des paysans mal dégrossis.
Mais là aussi, Hatzfeld s'inscrit en porte-à-faux. Evoquant
l'importance qu'attachent les Tutsis à leurs vaches, il écrit
: "Beaucoup d'ethnologues, coopérants, journalistes,
bien intentionnés, amoindrissent les signes distinctifs entre
les ethnies hutues et tutsies. Mais les campagnards n'aiment rien tant
que de ressembler à l'image caricaturale que les étrangers
ont d'eux. Il en est ainsi du gaucho argentin, du mareyeur provençal
ou de la vahiné tahitienne ; l'éleveur tutsi n'échappe
pas à la règle." Les colons belges sont sans
doute responsables de cette classification perverse ; mais le mal est
fait, et la boîte de Pandore semble
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impossible à refermer. Innocent Rwililiza, lui, affirme que "l'ethnicité
c'est comme le sida, moins tu oses en parler, plus elle cause de ravages"
: "Sur un marché, un Hutu reconnaît un Tutsi à
cinquante mètres, et vice versa, mais admettre qu'il y a une différence
est un sujet tabou, même entre nous." Beaucoup de rescapés
disent la commotion effroyable qui est la leur devant l'impossibilité
d'expliquer le génocide : "Je ressens une sorte de honte
de me sentir ainsi poursuivie toute une vie, simplement pour ce que je
suis, dit Francine Niyitegeka. Dès que je ferme les paupières
sur ça, je pleure en moi-même, de chagrin et d'humiliation."
Sylvie Umubyeyi, l'assistante sociale, relaie les interrogations des adolescents
qu'elle rencontre dans les collines : " Qu'est-ce que ma physionomie
présente sans savoir, qu'est-ce que je porte sur moi que les Hutus
ne supportent pas, puisque je ne leur ai rien fait? Pourquoi fallait-il
massacrer mes parents qui cultivaient tout tranquillement? Comment je
vais vivre à proximité de gens qui ne pensent qu'à
me tuer sans explication?"
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De fait, la plupart des rescapés ont une vie
comme suspendue. Beaucoup sont désormais enchaînés
par les nécessités de la survie à une parcelle de
terre à cultiver, à un gagne-pain. Les grandes surs
doivent nourrir leurs frères et leurs surs orphelins. Elles
ont renoncé à leurs études, alors qu'elles rêvaient
de devenir infirmières, enseignantes, "d'accrocher un beau
métier". Beaucoup "attrapent un enfant d'un homme
de passage". Au-delà des nécessités matérielles,
un ressort s'est brisé. "Je ne me sens pas très
à l'aise avec la vie, répond Jeannette Ayinkamiye quand
on lui demande si elle songe à se marier un jour, en constatant
qu'elle ne s'est encore jamais posé la question. Je n'arrive plus
à réfléchir au-delà du présent."
Marie-Louise Kagoyire dit qu'à Nyamata, au lendemain de la guerre,
"le temps semblait cassé". Les survivants ont
été, selon l'expression de Sylvie Umubyeyi, "coupés
dans leur existence". Tous cherchent à comprendre, tout
en sachant que c'est impossible : "Toute explication sur ce qui
s'est passé faillira d'un côté ou d'un autre, pareille
à une table bancale", dit Claudine Kayitesi. Mais pour
Sylvie Umubyeyi, là n'est pas le plus important. Quand un enfant
ou un adolescent " se perd dans une
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crise", elle songe avant tout à lui apporter du réconfort
: "Tant pis si je ne peux pas lui expliquer pourquoi c'est arrivé,
l'essentiel est toujours qu'il se sente moins seul d'être rescapé."
Elle-même est une miraculée, et elle semble irradier de
la volonté de saisir cette chance à bras-le-corps, sans
culpabilité - au contraire. Originaire de Butare, elle s'était
enfuie, enceinte, avec son mari et ses enfants, vers le Burundi voisin,
au début de la guerre. Arrivée tout près de la
douane, elle s'est retrouvée face aux interahamwe massacrant
ceux qui essayaient de passer la frontière. Soudain envahie par
un calme étrange, elle se résignait à mourir, quand
une fusillade a éclaté, créant une diversion. "J'ai
senti le bébé dans mon ventre, j'ai pensé aux futures
mamans qu'on ouvrait à la machette, j'ai saisi un enfant par
la main, mon mari a levé le deuxième sur son dos, j'ai
couru sans plus penser à rien dans la folie du carnage et je
me suis heurtée dans les bras d'un douanier burundais. Il a prononcé
à peu près ces paroles : "Bon, c'est bien fini
pour vous, madame, maintenant vous devez prendre du repos." Un
moment
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plus tard, j'ai vu une grande foule gisant au loin derrière
la barrière." Par la suite, le hasard l'a conduite à
Nyamata, où elle s'est installée avec sa famille et a décidé
de refaire sa vie. Elle fait preuve à la fois d'une étonnante
capacité d'adaptation aux circonstances et d'une volonté
de fer : "Ma vie a été déviée, les
gens du voisinage ne sont plus les mêmes, mon travail n'est plus
celui que j'avais préparé, mais je veux être la même
personne." Sans cesser de penser à eux avec chagrin, elle
s'arrache à l'emprise des morts qu'elle a laissés derrière
elle. Parce que "si la vie continue, elle doit continuer absolument".
"Le mal secret que nous éprouvons"
/ Mona Chollet
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