Jean Hatzfeld,
Dans le nu de la vie,
éd. Seuil,
238 pages, 18 euros

 


a commence avec la rigueur et la sécheresse d'une dépêche d'agence de presse. "En 1994, entre le lundi 11 avril à 11 heures et le samedi 14 mai à 14 heures, environ 50 000 Tutsis, sur une population d'environ 59 000, ont été massacrés à la machette, tous les jours de la semaine, de 9 h 30 à 16 heures, par des miliciens et voisins hutus, sur les collines de la commune de Nyamata, au Rwanda." Ce qui frappe d'emblée, c'est ce "de 9 h 30 à 16 heures", cette sauvagerie inscrite dans

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le cadre strict d'un horaire de fonctionnaires. Encore sous l'empire de l'une des nombreuses idées reçues dont, à la lecture, on va se dépouiller, on croirait presque, d'abord, à un trait d'ironie macabre. Et pourtant… Claudine Kayitesi, l'une des rescapés qu'a rencontrés Jean Hatzfeld, le formule ainsi, plus tard dans le livre : "A entendre les Blancs, le génocide est soi-disant une folie, mais ce n'est pas si vrai. C'était un travail minutieusement préparé et proprement accompli." Innocent Rwililiza, l'un des quelque vingt survivants sur les cinq ou six mille personnes qui s'étaient réfugiées dans une forêt d'eucalyptus, sur la colline de Kayumba, apporte lui aussi une rectification : "Beaucoup de journalistes étrangers ont raconté que les bières et consorts avaient joué un rôle décisif dans les tueries. C'est exact, mais un rôle inverse à celui qu'ils ont imaginé. (…) Les tueurs se présentaient sobres le matin pour commencer à tuer. Mais, le soir, ils vidaient plus de Primus [la bière locale] que d'ordinaire, pour se récompenser, et ça les amollissait le lendemain. (…) Plus ils coupaient, plus ils buvaient le soir, plus ils accumulaient du retard sur leur programme. Ce sont ces bagatelles de pillages et de saouleries, sans aucun
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doute, qui nous ont sauvés."

Le génocide rwandais, on le sait, a été déclenché après l'explosion de l'avion du président Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994. Dans la bourgade de Nyamata, ainsi que dans le hameau voisin de N'tarama, les tueries commencent par le massacre de dix mille Tutsis dans les églises où ils s'étaient réfugiés. Les autres s'enfuient dans les collines et les marais environnants. "On connaissait les marais de réputation, raconte Claudine Kayitesi. On ne s'en était jamais approché auparavant, à cause des moustiques, des serpents et de la méfiance qu'ils répandaient à perte de vue. Ce jour-là, sans ralentir la course d'un pas, on a plongé à plat dans la vase." Pendant plus d'un mois, les interahamwe - les miliciens hutus -, armés de machettes, de lances et de massues, traquent les fugitifs dans les marais. Ceux qui se font prendre sont le plus souvent laissés agonisants, bras et jambes coupés. Leurs cadavres pourrissent sur place. Les miliciens sont trop occupés à tuer pour prendre le temps de faire disparaître les corps, et les fuyards ne peuvent ni enterrer les leurs, ni les réconforter durant
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leur agonie sans courir le risque d'être eux aussi découverts et tués. A la nuit tombée, quand les tueurs ont tourné les talons, ceux qui ont survécu à la journée sortent de leur cachette. Ils se réfugient dans une école isolée, à flanc de colline. Ils tentent de se reposer, mangent toute la nourriture qu'ils ont pu trouver, manioc, bananes, patates douces, afin de prendre le plus de forces possible pour le lendemain. Durant le jour, ils ne peuvent que boire l'eau des marais : "Elle était vitaminée, excusez-moi l'expression, du sang des cadavres." A l'aube, il faut redescendre. Les adultes cachent d'abord les enfants, en les disséminant le plus possible afin de multiplier leurs chances d'échapper aux tueurs. Puis ils vont eux-mêmes se dissimuler sous les papyrus. Là, ils attendent l'arrivée des interahamwe. Ceux-ci s'annoncent par des chants, des sifflements, des coups de fusil tirés en l'air - alors même qu'ils refusent le luxe d'une balle à ceux qui les supplient, en leur proposant de l'argent, de les tuer sans les faire souffrir.

Ainsi se met en place ce que Claudine Kayitesi appelle de ce terme
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effrayant : "Notre emploi du temps de survie". Tous les jours. Pendant un mois et trois jours. Certains, à bout de forces, tentent de gagner un cours d'eau, préférant mourir noyés plutôt que de risquer plus longtemps, à chaque seconde, un sort atroce. D'autres songent à sortir spontanément de leur cachette, à se livrer ; mais, au dernier instant, leurs muscles refusent de leur obéir. "Une seule fois, raconte Innocent Rwililiza, un jour de tristesse, j'avais décidé d'en finir et d'aller me jeter dans le fleuve Nyabarongo. Chemin faisant, une équipe d'interahamwe a surgi et a détourné mon itinéraire ; en quelque sorte je lui dois la vie." Beaucoup le disent : si les inkotanyi, les rebelles du Front patriotique rwandais, avaient tardé une semaine supplémentaire dans leur avancée, il n'y aurait pas eu de survivants.

Grand reporter à Libération, Jean Hatzfeld a passé plusieurs mois dans la région de Nyamata, où il a recueilli les témoignages de quatorze rescapés du génocide. Ce qui distingue son livre d'un reportage télévisé ou d'un article de journal, c'est exactement ce qui sépare la transmission de la médiatisation.
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Inévitablement, la médiatisation d'un événement est source de distorsions ; par ses formats limités, entravés, par son caractère le plus souvent unanime - tout le monde s'accorde en même temps sur une même analyse -, elle grave dans le marbre malentendus et idées fausses. Elle interdit toute réelle compréhension d'une situation et creuse un peu plus le fossé eux/nous : ceux qui meurent, et ceux qui regardent. Avec Dans le nu de la vie, c'est comme si Jean Hatzfeld s'était livré à un patient et amoureux - amoureux, tant les rencontres, pour lui, semblent avoir été décisives - travail de réparation, afin de remettre en état, en les rafistolant partout où elles sont rompues, les voies de la transmission. Il décrit avec une grande précision la région dans laquelle il arrive, six ans après le génocide : les paysages, les techniques de construction des maisons, l'agencement des agglomérations, les moyens de transport, l'ambiance des différents cabarets, la façon dont, spontanément, s'organise la vie sociale… Il nomme les variétés d'arbres - acacias, bananiers, manguiers, hévéas, papayers, umuniyinya ("arbres à palabres")… -, les animaux - tomakos à gros bec, couroucous vert tilleul, ibis sacrés, gangas noirs à queue ronde, macaques,
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talapoins noirs, antilopes. Il raconte les jours de marché à Nyamata, énumère ce qu'on y vend : des cruches de lait caillé, de la tourbe et du fumier, des poules, des sacs de haricots, des cassettes d'airs folkloriques des Grands Lacs, de Julio Iglesias ou de Céline Dion ; ce qu'on sert à boire et à manger : la bière Primus, l'alcool de banane, le vin de sorgho, les brochettes de chèvre. Au lecteur, il fait partager les perceptions de tous ses sens, il donne à sentir tout ce qui fait la chair de la réalité, là où un envoyé spécial s'en tiendrait à l'os de l'événement.

Cependant, cette minutieuse reconstitution ne serait rien, tout au plus quelques touches de pittoresque ou de couleur locale, si elle ne restituait pas avant tout quelque chose qui la transcende : la pulsation de cette réalité, sa respiration, la texture du temps, son étirement, son rythme. Quelque chose que l'on ne peut espérer saisir que si on l'a soi-même éprouvé dans sa durée et sa répétition, si on est resté dans un lieu suffisamment longtemps pour y prendre des habitudes, pour y nouer des amitiés, pour harmoniser ses propres occupations avec la vie commune. Il arrive que ces évocations, très belles,
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confinent à la grâce. On emprunte une suite de mots comme on emprunte un sentier, et soudain, au détour d'une phrase, on y est. " Les étoiles dans un ciel limpide sont les seules lumières sur le hameau. Sur le chemin qui descend de Nyarumazi vers la grande piste, des silhouettes silencieuses défilent en petits groupes. Parfois elles discutent à voix très basse, comme si elles craignaient de troubler le sommeil des bananiers. (…) Entre les tio ooo stridents de gonoleks noctambules et le beuglement du bétail s'immiscent les appels lancinants des coucous. Beaucoup de villageois âgés, lents, s'appuyant sur un bâton, la femme derrière l'homme, marchent depuis le début de l'après-midi. D'autres partent déjà dans la nuit pour attraper à l'aube un camion à destination de Kigali. "

Au terme d'une de ces déambulations de mots, voilà qu'on arrive auprès de quelqu'un, que Hatzfeld décrit et présente, dans ses occupations quotidiennes, sa manière d'être, sa façon de parler. Le chapitre s'arrête là. On tourne la page, et on découvre la photo - prise par Raymond Depardon - de cette personne. En
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haut de la page d'en face, s'inscrivent son nom, son âge, son métier et son lieu de vie. En dessous, on ouvre les guillemets, et elle prend la parole. Le récit du génocide commence. Au début du livre, Hatzfeld a bien pris soin de préciser les différentes langues dans lesquelles se sont faits ces récits, et l'attention qu'il a portée à la retranscription du français rwandais, "dont l'appropriation du vocabulaire français est magnifique". Il témoigne ainsi du même respect envers le témoin interrogé, à qui il conserve l'intégrité de son expression, et envers le lecteur, qu'il prépare à recevoir un discours parfois déroutant - du moins au premier abord. S'intercalent donc quatorze chapitres dans lesquels il sert de guide au lecteur, et quatorze autres où il laisse la parole aux rescapés. C'est lui qui amène ces récits, qui prépare le terrain pour s'assurer que leur réception, leur compréhension, seront aussi justes que possible. Il fait en sorte que la rencontre ait lieu pour le lecteur comme elle a eu lieu pour lui, ou du moins qu'elle s'en approche autant que possible. Ses abondantes notations descriptives créent l'effet inverse à celui produit par le pittoresque : en assurant la cohésion de l'ensemble, au lieu de souligner l'étrangeté, elles réduisent et
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annulent la distance. Elles la rendent insignifiante. Dans le nu de la vie met en échec le fameux principe journalistique du "mort kilométrique", selon lequel un mort dans notre rue nous concerne davantage que plusieurs milliers - ou dizaines, ou centaines de milliers - à l'autre bout du monde.

C'est donc la volonté passionnée de médiation de Jean Hatzfeld, ce grand écart permanent entre le témoin rencontré et le lecteur, qui permet que la transmission se fasse. La première personne dont il a fait la connaissance à Nyamata, c'est Sylvie Umubyeyi, une assistante sociale qui parcourt la région à la recherche des orphelins du génocide vivant seuls dans les collines. A son propos, il écrit : "Elle est captivante, ainsi naît le choix des collines de Nyamata." Seule cette subjectivité assumée, et son engagement personnel dans ce travail, pouvaient lui faire espérer réussir dans son entreprise. Car bien sûr, la difficulté à transmettre une réalité éloignée est décuplée par la nature de l'événement qu'il s'agit de relater ici : c'est d'un génocide que l'on parle. C'est-à-dire de ce qu'il y a, par essence, de moins communicable. "Après le passage du
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génocide, il subsiste, enfouie dans l'esprit du rescapé, une blessure qui ne pourra jamais se montrer en plein jour, aux yeux des autres, dit Sylvie Umubyeyi. Nous, nous ne connaissons pas exactement la nature de la blessure cachée, mais au moins nous savons qu'elle existe. Ceux qui n'ont pas vécu le génocide, ils ne voient rien. S'ils montrent beaucoup de volonté, ils pourront un jour admettre le mal secret que nous éprouvons." Les survivants parlent beaucoup entre eux, mais hésitent à s'ouvrir à un étranger. Le récit de Marie-Louise Kagoyire se termine d'ailleurs en ces termes : "Montrer notre cœur à un étranger, parler de ce que nous ressentons, mettre à nu nos sentiments de rescapés, ça nous choque au-delà d'une limite. Quand l'échange des mots devient trop carré, comme en ce moment avec vous, il faut marquer un point final." Edith Uwanyiligira, elle, déclare : "J'ai uniquement accepté de parler du génocide aujourd'hui avec vous parce que vous avez fait un long voyage pour venir jusqu'à Nyamata, parce que j'ai compris votre besoin d'entendre ce que nous avons vécu pendant tout ce temps, votre désir de savoir comment je devrais survivre à ces peines."
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Cette confiance est d'autant plus difficile à instaurer que c'est précisément cela qui a été brisé à jamais chez tous ceux qui ont été témoins du génocide. Lors de l'arrivée des troupes du FPR dans la région, les soldats sont descendus au bord des marais pour délivrer ceux qui s'y cachaient encore. Ils ont longtemps appelé en vain : sous les papyrus, personne ne bougeait, craignant une ruse des tueurs. "Les inkotanyi s'époumonaient à crier des paroles rassurantes ; et nous, on restait sous les feuillages, sans prononcer un mot, se souvient Francine Niyitegeka. Moi, je pense que pendant ce moment, nous, les rescapés, nous nous méfiions de tous les humains de la terre." Tous ont vu de leurs yeux leurs voisins, leurs familiers, leurs collègues, embrigadés par les interahamwe, se muer en assassins. Le meurtre est devenu, un mois durant, une norme sociale. La seule Hutue à avoir accepté de parler dans le livre, Christine Nyiransabimana, raconte les vantardises des tueurs, les soirs de festin et de pillages, et le silence terrorisé de ceux qui restaient en retrait. "Dans la foule autour de l'église, ceux qui n'étaient pas excités étaient très apeurés", dit-elle, évoquant les premiers massacres. " Il y a des Hutus qui ont coupé la gorge de
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leur épouse tutsie et de leurs enfants qui n'étaient qu'à moitié tutsis, rapporte Berthe Mwanankabandi. Maintenant, je sais que même la personne avec qui tu as trempé les mains dans le plat du manger, ou avec qui tu as dormi, il peut te tuer sans gêne. Une mauvaise personne peut te tuer de ses dents, voilà ce que j'ai appris depuis, et mes yeux ne se posent plus pareil sur la physionomie du monde." Edith Uwanyiligira, qui a perdu ses parents et a vu emmené sur un camion, pour ne jamais revenir, son mari qu'elle aimait depuis l'enfance, n'a trouvé d'issue que dans la prière : "Pendant le génocide, le rescapé a perdu sa confiance en même temps que le reste, et ça l'embrouille plus qu'il ne le sait. Il peut douter de tout, des inconnus, des collègues, même de ses avoisinants rescapés. Seul, il va trop peiner à retrouver assez de cette confiance pour revenir au milieu des autres, mais heureusement Dieu l'aide à cela." Christine Nyiransabimana avait un père tutsi, qui a été tué. Elle raconte : " Un jour, maman va au procès d'un des assassins de papa, un avoisinant. Il croise maman dans le couloir du tribunal, il lui dit bonjour gentiment, il demande des nouvelles de la famille, des pluies, de la parcelle, il dit au revoir et
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retourne en prison comme s'il rentrait chez lui. Maman est restée bouche-bée avant de pleurer.
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Outre le fait que les survivants ont du mal à évoquer ce qu'ils ont vécu, l'attitude de leurs interlocuteurs ne les y aide pas toujours. "Un Rwandais extérieur au génocide, résume Innocent Rwililiza, il pense que tout ce que le rescapé dit est vrai ; mais que tout de même il exagère un peu." Cette gêne et cette suspicion trouvent d'autant plus de prises que la parole des survivants est soumise à des fluctuations, à l'évolution de leur traumatisme. Il faudra par exemple à Jean Hatzfeld deux visites à Odette Mukamusoni pour connaître la véritable version, qu'elle n'avait encore dite à personne, de ce qu'elle a vécu : elle avait honte de devoir sa survie à la protection d'un milicien hutu qui avait fait d'elle sa femme. D'autres jeunes filles n'osent révéler qu'elles ont été violées que quand d'autres en parlent devant elles. Beaucoup de rescapés sont aussi meurtris par l'idée de n'avoir rien pu faire pour leurs proches. Comme l'explique Jean-Baptiste Munyankore : " Il faut comprendre que nous autres, fuyards, si
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le soir au bivouac on vivait le "tous pour tous", dans la fuite des marais on était obligés de retrouver le "chacun pour soi" ." La nuit, Claudine Kayitesi revoit en rêve le visage de ceux qui sont morts autour d'elle : "Quand je me réveille, je sens un malaise entre moi et eux, qui ont été coupés. Non, je ne me sens pas blâmable. Je ne suis pas fautive, parce que je pouvais rien faire pour eux. Toutefois, je ne me sens pas bienheureuse de la chance que j'ai eue." A l'origine de son trouble, elle parle d'une "relation très intime entre moi et des gens qui ne sont plus vivants". C'est aussi ce que formule Innocent Rwililiza : "Certains jours, je me dis que si les hommes et les femmes vivaient sur la terre, bienveillants entre eux comme nous l'avons été à Kayumba, le monde serait tellement plus clément qu'il ne l'est. Mais tous ces gens solidaires sont morts, et ils ne sont même pas inhumés." Il rapporte comment, dans ces circonstances inhumaines, ils trouvaient parfois encore la force surhumaine de faire preuve d'humour : "Une maman s'asseyait à côté de toi, elle t'épouillait et te disait : "Ah, tu es si sale qu'on ne peut plus être certain que tu es noir", ou quelque blague pareille."
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Comme tout génocide, celui des Tutsis avait été préparé par une dénégation de leur humanité. Durant les mois qui ont précédé, alors qu'auparavant, sans se fréquenter beaucoup, Hutus et Tutsis entretenaient des relations pacifiques, les menaces et les injures s'étaient mises à fuser sur les chemins. Beaucoup disent avoir entendu : "Ces Tutsis, ce sont des cancrelats" ; ou : "Ce sont des serpents". C'est Innocent Rwililiza qui identifie le plus clairement ce processus de bestialisation : "On fuyait sans répit au moindre bruit, on fouinait la terre à plat ventre en quête de manioc, on était bouffé de poux, on mourait coupés à la machette comme des chèvres au marché. On ressemblait à des animaux, puisqu'on ne ressemblait plus aux humains qu'on était auparavant, et eux, ils avaient pris l'habitude de nous voir comme des animaux. En vérité, ce sont eux qui étaient devenus des animaux." Francine Niyitegeka raconte, en des termes qui rappellent la libération des camps, la stupeur qui frappe les soldats du FPR descendus au bord des marais, à leur arrivée dans la région : "Les inkotanyi, quand ils nous ont vus enfin sortir, pareils à des vagabonds de boue, ils paraissaient incommodés à notre passage. Ils semblaient surtout très
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étonnés ; comme s'ils se demandaient si on était restés quand même des humains, pendant tout ce temps dans les marais. Ils étaient plus que gênés de nos apparences de maigreur et de puanteur. Malgré le dégoût de la situation, ils voulaient nous montrer un grand respect. Certains choisissaient de se tenir raides dans leur uniforme, en rangs derrière ; leurs regards immobiles sur nous. D'autres décidaient de s'approcher de près pour soutenir les plus mal portants. Ça se voyait qu'ils y croyaient péniblement.
"

C'est ce projet génocidaire que met en évidence Jean Hatzfeld. Auparavant, rappelle-t-il, cela avait peu été fait. Les journalistes étrangers sont arrivés massivement au Rwanda après le génocide, lors des "épisodes télégéniques" qui lui ont succédé : l'exode spectaculaire vers le Congo de deux millions de Hutus fuyant les représailles, encadrés par les interahamwe, puis leur retour forcé, en 1996, provoqué par les raids meurtriers du FPR sur les camps. Ce "déséquilibre de l'information", écrit Hatzfeld, a "engendré une confusion dans nos esprits occidentaux, au point d'oublier quasiment les rescapés du
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génocide, encore hagards dans la brousse, pour n'identifier comme victimes que les fuyards hutus de cet exode sur les routes et dans les camps du Congo". C'est pourquoi il a simplement voulu, dans ce livre, donner la parole à ces rescapés murés dans leur silence, menacés d'"effacement". Ce qui implique quelques mises au point. Au moment du génocide, s'affirmait ou affleurait toujours en Occident la tentation raciste de le réduire à une "guerre ethnique", ou de l'attribuer à une sauvagerie "tribale" ; une thèse que l'insistance des rescapés sur l'organisation froide et méthodique des massacres, on l'a vu, suffit à infirmer. Innocent Rwililiza lie même la barbarie à l'instruction : "Je suis enseignant, donc je pense que l'instruction est nécessaire pour nous éclairer sur le monde. Mais elle ne rend pas l'homme meilleur, elle le rend plus efficace. (…) En 1959, les Hutus avaient tué, chassé, pillé sans relâche les Tutsis, mais ils n'avaient pas imaginé un seul jour les exterminer. Ce sont les intellectuels qui les ont émancipés, si je puis dire, en leur inculquant l'idée de génocide et en les débarrassant de leurs hésitations." Pour Jean Hatzfeld, qui a déjà vu à l'œuvre, en Bosnie, le sinistre psychiatre Radovan Karadzic, il doit y
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avoir de l'écho…

Cependant, à l'époque du génocide, certains Occidentaux étaient déjà conscients de ces tragiques erreurs d'appréciation. Ils les contraient en réfutant l'idée d'une différence notable entre Hutus et Tutsis - les clichés voulaient que les Tutsis, se consacrant traditionnellement à l'élevage, soient plus grands, plus élancés, de manières plus policées, alors que les Hutus cultivaient la terre et étaient en quelque sorte des paysans mal dégrossis. Mais là aussi, Hatzfeld s'inscrit en porte-à-faux. Evoquant l'importance qu'attachent les Tutsis à leurs vaches, il écrit : "Beaucoup d'ethnologues, coopérants, journalistes, bien intentionnés, amoindrissent les signes distinctifs entre les ethnies hutues et tutsies. Mais les campagnards n'aiment rien tant que de ressembler à l'image caricaturale que les étrangers ont d'eux. Il en est ainsi du gaucho argentin, du mareyeur provençal ou de la vahiné tahitienne ; l'éleveur tutsi n'échappe pas à la règle." Les colons belges sont sans doute responsables de cette classification perverse ; mais le mal est fait, et la boîte de Pandore semble
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impossible à refermer. Innocent Rwililiza, lui, affirme que "l'ethnicité c'est comme le sida, moins tu oses en parler, plus elle cause de ravages" : "Sur un marché, un Hutu reconnaît un Tutsi à cinquante mètres, et vice versa, mais admettre qu'il y a une différence est un sujet tabou, même entre nous." Beaucoup de rescapés disent la commotion effroyable qui est la leur devant l'impossibilité d'expliquer le génocide : "Je ressens une sorte de honte de me sentir ainsi poursuivie toute une vie, simplement pour ce que je suis, dit Francine Niyitegeka. Dès que je ferme les paupières sur ça, je pleure en moi-même, de chagrin et d'humiliation." Sylvie Umubyeyi, l'assistante sociale, relaie les interrogations des adolescents qu'elle rencontre dans les collines : " Qu'est-ce que ma physionomie présente sans savoir, qu'est-ce que je porte sur moi que les Hutus ne supportent pas, puisque je ne leur ai rien fait? Pourquoi fallait-il massacrer mes parents qui cultivaient tout tranquillement? Comment je vais vivre à proximité de gens qui ne pensent qu'à me tuer sans explication?"

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De fait, la plupart des rescapés ont une vie comme suspendue. Beaucoup sont désormais enchaînés par les nécessités de la survie à une parcelle de terre à cultiver, à un gagne-pain. Les grandes sœurs doivent nourrir leurs frères et leurs sœurs orphelins. Elles ont renoncé à leurs études, alors qu'elles rêvaient de devenir infirmières, enseignantes, "d'accrocher un beau métier". Beaucoup "attrapent un enfant d'un homme de passage". Au-delà des nécessités matérielles, un ressort s'est brisé. "Je ne me sens pas très à l'aise avec la vie, répond Jeannette Ayinkamiye quand on lui demande si elle songe à se marier un jour, en constatant qu'elle ne s'est encore jamais posé la question. Je n'arrive plus à réfléchir au-delà du présent." Marie-Louise Kagoyire dit qu'à Nyamata, au lendemain de la guerre, "le temps semblait cassé". Les survivants ont été, selon l'expression de Sylvie Umubyeyi, "coupés dans leur existence". Tous cherchent à comprendre, tout en sachant que c'est impossible : "Toute explication sur ce qui s'est passé faillira d'un côté ou d'un autre, pareille à une table bancale", dit Claudine Kayitesi. Mais pour Sylvie Umubyeyi, là n'est pas le plus important. Quand un enfant ou un adolescent " se perd dans une
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crise", elle songe avant tout à lui apporter du réconfort : "Tant pis si je ne peux pas lui expliquer pourquoi c'est arrivé, l'essentiel est toujours qu'il se sente moins seul d'être rescapé."

Elle-même est une miraculée, et elle semble irradier de la volonté de saisir cette chance à bras-le-corps, sans culpabilité - au contraire. Originaire de Butare, elle s'était enfuie, enceinte, avec son mari et ses enfants, vers le Burundi voisin, au début de la guerre. Arrivée tout près de la douane, elle s'est retrouvée face aux interahamwe massacrant ceux qui essayaient de passer la frontière. Soudain envahie par un calme étrange, elle se résignait à mourir, quand une fusillade a éclaté, créant une diversion. "J'ai senti le bébé dans mon ventre, j'ai pensé aux futures mamans qu'on ouvrait à la machette, j'ai saisi un enfant par la main, mon mari a levé le deuxième sur son dos, j'ai couru sans plus penser à rien dans la folie du carnage et je me suis heurtée dans les bras d'un douanier burundais. Il a prononcé à peu près ces paroles : "Bon, c'est bien fini pour vous, madame, maintenant vous devez prendre du repos." Un moment
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plus tard, j'ai vu une grande foule gisant au loin derrière la barrière." Par la suite, le hasard l'a conduite à Nyamata, où elle s'est installée avec sa famille et a décidé de refaire sa vie. Elle fait preuve à la fois d'une étonnante capacité d'adaptation aux circonstances et d'une volonté de fer : "Ma vie a été déviée, les gens du voisinage ne sont plus les mêmes, mon travail n'est plus celui que j'avais préparé, mais je veux être la même personne." Sans cesser de penser à eux avec chagrin, elle s'arrache à l'emprise des morts qu'elle a laissés derrière elle. Parce que "si la vie continue, elle doit continuer absolument".


"Le mal secret que nous éprouvons" / Mona Chollet



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