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aston Bachelard, dans La poétique de l'espace, parle
de ces créatures, oiseaux, mollusques, dont le logis, nid,
coquille, ne saurait leur préexister. Leur maison, ils ne
la bâtissent pas de l'extérieur : elle «prend
sa forme par l'intérieur». «C'est le dedans
du nid qui impose sa forme» ; le mollusque, lui, «émane
sa coquille». «La devise du mollusque serait
alors : il faut vivre pour bâtir sa maison et non bâtir
sa maison pour y vivre.» Il y a, avec tout le respect
qu'on lui doit, quelque chose de
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l'oiseau ou du mollusque chez Annie Ernaux. La définition qu'elle
donne de ses livres dans la dernière phase de leur élaboration,
«un organisme autonome, hors de moi, avec lequel je fais pourtant
corps», est celle qu'un mollusque, s'il était plus loquace,
pourrait donner de sa coquille. Ce qu'elle produit n'est jamais très
loin de sa chair, de la vérité qui y est inscrite. Elle
refuse l'image de la littérature donnée par certains livres,
qui lui paraissent «de l'ordre de la fabrication et non de la
chair et du sang». Pour elle, «c'est toujours la chose
à dire qui entraîne la façon de dire». Elle
a retiré du Nouveau Roman la certitude «que l'écriture
est recherche d'une forme, non reproduction. Donc pas non plus reproduction
du Nouveau Roman»
Plutôt que de jeter son dévolu
sur une niche littéraire préfabriquée et l'investir,
elle préfère se lancer dans la traversée de l'inconnu.
Elle envisage l'écriture comme «un moyen de connaissance»:
" «Découvrir quelque chose qui n'est pas là
avant l'écriture. C'est là la jouissance et l'effroi
de l'écriture, ne pas savoir ce qu'elle fait arriver, advenir.»
Ce qui s'affirme ou se confirme dans L'écriture comme un couteau,
livre d'entretiens (réalisés par e-mail) avec Frédéric-Yves
Jeannet, c'est
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la primauté, chez elle, du contenu sur le contenant, du processus
sur la fixité, et sa défiance envers les étiquettes,
les statuts, les catégories : les genres et les courants littéraires
(«je pense en termes d'entreprise et pas du tout de genre»),
l'appellation même de «littérature» (qu'elle
ne définit pas autrement que par «le bouleversement, la
sensation d'ouverture, d'élargissement»), les clubs
elle n'est pas de ceux qui, comme elle dit, «donnent des gages
d'appartenance». Même le mot d'«uvre»,
elle le tient à distance : «Ce n'est pas un mot que je
pense, ni que j'écris, c'est un mot pour les autres, comme le mot
"écrivain", d'ailleurs.» À ce sujet,
elle précise ailleurs : «Je ne me pense jamais écrivain,
juste comme quelqu'un qui écrit, qui doit écrire.»
Elle offre l'image d'une femme toujours en marche.
Même lorsqu'elle accepte de se ranger derrière une bannière
politique ou idéologique, sa prise de position ne procède
jamais d'une situation d'extériorité. Elle ne relève
jamais de la pure opinion, encore moins de la posture. Elle résulte
d'un cheminement intellectuel combiné à son vécu
le plus intime, ce «cumul de l'origine sociale et de la
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condition faite aux filles» dont elle dit qu'il lui a fait «frôler
le désastre». Ainsi de son attachement à la pensée
de Pierre Bourdieu, à qui elle avait rendu hommage, à sa
mort, dans une tribune publiée par Le Monde : «Je
n'ai jamais baigné dans un discours politique au sens étroit
du terme, jamais assisté, comme d'autres, à des réunions
de parti. Mais, et c'est un point capital, j'ai été totalement,
jusqu'à dix-huit ans, immergée dans la réalité
sociale au quotidien, sur le plan économique, culturel, alimentaire.
(
) C'est sans doute au travers de la fréquentation
de l'école privée jusqu'en classe de première
que j'ai découvert bientôt dans la honte et l'humiliation
qui me frappaient, à une époque où l'on ne peut que
ressentir, non penser clairement, les différences entre les élèves.
Différence qu'on ne relie pas, d'abord, à l'origine sociale
explicitement, et qu'on vit sur le mode de l'indignité personnelle,
de l'infériorité et de la solitude. (
) Comme
enfant vivant dans un milieu dominé, j'ai eu une expérience
précoce et continue de la lutte des classes. Bourdieu évoque
quelque part "l'excès de mémoire du stigmatisé",
une mémoire indélébile. Je l'ai pour toujours.»
De même pour son engagement
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féministe, qui l'a fait adhérer
dans les années soixante-dix au mouvement Choisir de Gisèle
Halimi, puis au Mouvement pour la liberté de l'avortement et de
la contraception : «Le féminisme n'a pas eu de mot pour
moi d'abord, mais un corps, une voix, un discours, une façon de
vivre, dès ma venue au monde : ceux de ma mère. (
)
En un sens, le modèle maternel et le texte beauvoirien se sont
rejoints, ancrant en moi un féminisme vivant, qui ne se conceptualisait
même pas, dirais-je, et qui a été renforcé
par les conditions dans lesquelles j'ai avorté clandestinement.»
Elle fait remarquer à Frédéric-Yves
Jeannet : «Quand j'ai lu, récemment, les lettres que
Michel Butor et vous avez échangées pendant onze ans j'ai
éprouvé la sensation dont je vous ai fait part
de lire une correspondance d'écrivains-hommes. À
cause d'une façon masculine, difficile à définir,
de vivre et pratiquer l'écriture transparaissant dans ces lettres.
Quelque chose relevant de l'apesanteur.» L'orgueilleuse
conscience de son histoire et de son identité est à l'origine
de ce qu'elle appelle sa «double obscénité sociale
et
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sexuelle». Venant de loin, revenant de loin
puisqu'elle a «frôlé le désastre»,
elle charrie avec elle son «indignité», et porte
l'exigence de la faire entrer, de tout faire entrer dans la littérature.
À propos des Armoires vides et de son avortement, elle
rappelle : «À un moment, je tourne en dérision
la littérature instituée, que j'étudie à
la fac, qui ne m'apporte rien à ce moment précis où
j'ai une sonde dans le ventre et je réclame un texte où
il y aurait " la transfiguration de la sonde "
»
Ailleurs, elle évoque son désir de «bouleverser
les hiérarchies littéraires et sociales en écrivant
de manière identique sur des "objets" considérés
comme indignes de la littérature, par exemple les supermarchés,
le RER, l'avortement, et sur d'autres, plus "nobles", comme
les mécanismes de mémoire, la sensation du temps, etc.,
et en les associant».
Rien, chez elle, ne semble pouvoir entraver le mouvement
de l'écriture et de la vie, ni censurer l'expression de cette
intuition entêtée, de cette exigence de vérité
et de fidélité qui lui servent de boussole. «Je
n'ai eu comme souci que la
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sincérité et la précision»,
dit-elle dans son introduction au livre, et on a le sentiment que l'assurance
pourrait valoir pour toute son uvre. Pour décrire l'attitude
qui est la sienne, et qu'il revendique lui aussi, Frédéric-Yves
Jeannet a dans sa propre introduction une très belle image :
«Pour ma part, j'ai pris comme elle depuis longtemps le pli
du caravanier insensible aux aboiements, du gabier qui jamais ne change
de cap ni ne déroge : je sais qu'il faut aller invariablement
vers le pôle, tel le capitaine Hatteras, poursuivre quoi que l'on
puisse en dire et sans se détourner.» L'il d'Annie
Ernaux est un il grand ouvert, tourné vers le dedans, scrutant
sans ciller son intériorité une intériorité
bien évidemment «traversée» par une
extériorité qui s'y reflète, s'y imprime, s'y problématise
, fixé sur l'objet qu'il poursuit avec une telle intensité
qu'elle en oublie tout le reste. Elle écrit dans l'oubli du lecteur
ce qui est, on le sait, la meilleure et la seule manière
de s'en soucier. Quand Frédéric-Yves Jeannet lui demande
si elle «cherche à provoquer» la gêne
suscitée par ses livres, elle semble surprise, et répond
: «Si elle existe, je ne cherche pas à la provoquer,
tout simplement parce que je n'écris pas en pensant aux
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hommes
ou aux femmes, mais à la " chose " que je veux saisir
par l'écriture.» Elle écrit aussi, mais cela
va presque sans dire, dans l'oubli de la critique. Une critique qui
l'a souvent méprisée, la traitant par exemple, à
la parution de Passion simple, de «midinette»,
et assimilant son livre à la presse du cur («il
s'agit là, fait-elle remarquer, d'une double stigmatisation
: on me renvoie à la classe et à la littérature
populaires, en même temps qu'à mon appartenance sexuelle»).
Cela, loin d'entamer sa sérénité, la «renforce
complètement» dans sa démarche ; et surtout,
dit-elle, «ce serait une insulte envers tous ceux qui me lisent,
envers les professeurs qui travaillent sur mes textes, les étudiants
qui les prennent comme objets de recherche, que de me faire passer pour
marginale et incomprise. Et tant de gens m'ont dit, m'ont écrit,
l'importance que l'un ou l'autre de mes livres avait eue dans leur vie,
leur sentiment de ne plus être seul après l'avoir lu»
Voilà peut-être ce qu'on ne lui pardonne pas dans certains
cercles mondains : de continuer à préférer l'aventure
d'une vie ordinaire, palpitante, partageable, à la sarabande
mortifère des honneurs et des renvois d'ascenseur.
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Elle écrit même, enfin, dans l'oubli des
mots : «Je crois que quand j'écris, je ne vois pas les
mots, je vois les choses. (
) Les mots viennent sans que je
les cherche ou au contraire demandent une tension extrême, pas un
effort, une tension, pour être exactement ajustés à
la représentation mentale.» Au sujet de l'écriture
«blanche», ou du minimalisme, auxquels on la rattache souvent,
étiquette dont là encore elle se soucie peu («c'est
l'affaire des chercheurs en littérature»), elle explique
: «Tout l'enjeu consiste à trouver les mots et les phrases
les plus justes, qui feront exister les choses, "voir", en oubliant
les mots, à être dans ce que je sens être une écriture
du réel.» Elle dit avoir besoin d'«halluciner»
ses souvenirs : elle semble écrire dans un état de transe,
sous l'emprise d'une puissance qui la dépasse, ce qui suggère
un inéluctable, induit une notion d'obligation elle se voit
comme «quelqu'un qui doit écrire», relevait-on
plus haut. Elle précise ailleurs : «Il y a beaucoup de
textes qui ont vu le jour au prix d'une résistance violente d'abord.»
Elle parle du «projet que l'écriture veut réaliser,
qui se réalise à travers elle». Cette absence
hypnotique à tout ce qui n'est pas l'exigence du texte rend incongrue
la question «sur quoi
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écrivez-vous en ce moment ?», à laquelle elle
se dit incapable de répondre : «Je ne peux pas le dire,
je n'écris pas» sur «un sujet, je suis dans
une autre vie, une sorte de vie parallèle qui est le texte en train
de s'écrire.» «J'obéis à une espèce
de nécessité», affirme-t-elle encore. À
propos du texte qui lentement prend corps, après avoir été
un désir, un projet, elle observe : «Comme dans un champ
magnétique, à un moment, tout ce qui était disparate
et séparé, en désordre, se dispose, se dessine.»
Une fois le texte publié, c'est comme si elle se réveillait
de cet état second de l'écriture et découvrait ce
qui en était sorti : après la parution des Armoires vides,
son premier livre, en 1974, elle dit s'être mise «à
lire beaucoup plus, comme si je devais engager une sorte de dialogue avec
des écrivains d'un passé récent et contemporains,
me situer aussi peut-être, car je ne savais pas du tout ce qu'était
mon livre». Dans ce travail qui semble le fait d'un «moi»
différent, presque médium, tout à fait étranger
au social, il n'y a évidemment pas de place pour le souci de la
bienséance ou des gratifications que l'entourage et la société
distribuent à ceux qui se comportent conformément aux attentes.
Elle raconte, toujours à propos des Armoires vides :
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«J'entrais "mal", de façon incorrecte, boueuse,
dans la littérature, avec un texte qui déniait les valeurs
littéraires, crachait sur tout, blesserait ma mère. Ce n'était
pas un premier roman aimable qui me vaudrait la considération de
la province où je vivais, les félicitations de la famille.»
Elle ajoute : «Mais du plus profond de mon être, je savais
que je n'aurais pas pu écrire autre chose que ce texte-là.»
Pour entreprendre de dégager la forme juste
du texte, elle n'a «pas de plan, pas de méthode».
Elle ne peut se fier qu'à son instinct : toujours à propos
de l'écriture «blanche», elle explique l'avoir adoptée
parce que c'était «la seule écriture que je sentais
juste». Elle tient, au début de chaque projet, un «journal
d'écriture»: «J'y ai recours pour exposer
tous mes problèmes et mes hésitations avant d'écrire,
ou au début d'un livre. À partir du moment où je
suis vraiment engagée dans un texte, je ne note plus rien dans
ce journal.» On pense à ces petits remorqueurs qui
guident les navires jusqu'à la sortie des ports, et les laissent
ensuite cingler vers le large. Cette recherche tâtonnante, loin
des balises
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rassurantes des conventions, aboutit à la mise au
jour d'une cohérence cachée. «Je cherche d'abord,
en écrivant à me rendre les choses lisibles à moi-même
»
Ailleurs, elle dit que «le fait d'écrire donne à
l'existence sa forme». Elle a «la certitude que la
littérature, quand elle est connaissance, qu'elle va jusqu'au
bout d'une recherche, est libératrice». Elle aime citer
cette phrase de Proust : «Là où la vie emmure,
l'intelligence perce une issue.» Les livres ceux qu'elle
lit comme ceux qu'elle écrit sont pour elle un prolongement
de la vie, sa mise à plat, le parachèvement de son accomplissement,
un instrument pour mieux la comprendre et la vivre. Une conception des
choses qui rend absurde toute distinction entre l'intellect et la sensation
ou l'émotion : chez elle, ils collaborent, chacun permettant
de porter l'autre plus loin. Elle ne sépare jamais ses souvenirs
de lecture de leur contexte : elle se rappelle un moment, vers ses seize
ans, «où se confondent une relecture de La Nausée,
l'étude de Pascal et une violente crise d'entérite
image des waters glacés de la cour du pensionnat, en février»
; ou encore, à propos de sa découverte du Deuxième
sexe de Simone de Beauvoir : «Je me souviens de cette expérience
de
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lecture, dans un mois d'avril pluvieux, comme d'une révélation.»
Dans ce que lui reproche un «petit nombre de critiques»,
elle croit d'ailleurs qu'il y a le fait de «mélanger
le langage du corps et la réflexion sur l'écriture».
C'est pourtant cette étroite collaboration qui donne à
ses textes leur densité étourdissante, et fait s'en dégager
une impression très forte d'urgence, de nécessité,
tant pour elle que pour le lecteur. En écrivant son premier livre,
elle avait, dit-elle, «l'orgueilleuse conscience que cela n'avait
pas été fait avant moi». Elle ajoute : «Si
on ne croit pas cela, d'ailleurs, ce n'est pas la peine d'écrire.»
Tous ceux qui lui gardent de la reconnaissance pour
ses livres savent bien l'absurdité, dans son cas, de l'accusation
de «nombrilisme» à laquelle elle s'expose en partant
d'un matériau autobiographique. Une accusation qu'elle réfute
cependant très bien. Elle dit se considérer «très
peu comme un être unique», et cite une phrase de Brecht
qui exprime bien l'idéal auquel elle aspire : «Il pensait
dans les autres et les autres pensaient en lui.» Elle évoque
une «perte du sentiment de soi dans l'écriture, une
espèce de dissolution». Certains
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de ses livres, dit-elle,
sont «moins autobiographiques qu'auto-socio-biographiques»,
tandis que d'autres (Passion simple, L'occupation) sont «des
analyses sur le mode impersonnel de passions personnelles».
«Ce qui compte, écrit-elle, c'est l'intentionnalité
d'un texte, qui n'est pas dans la recherche du moi ou de ce qui me fait
écrire, mais dans une immersion dans la réalité
supposant la perte du moi laquelle, certes, est à mettre
en relation avec le social, le sexuel, etc. ! et une fusion dans
le "on", le "nous".» Ou, ailleurs : «La
valeur collective du "je", du monde du texte, c'est le dépassement
de la singularité de l'expérience, des limites de la conscience
individuelle qui sont les nôtres dans la vie, c'est la possibilité
pour le lecteur de s'approprier le texte, de se poser des questions
ou de se libérer. Cela passe, naturellement, beaucoup par l'émotion
de la lecture, mais je dirais qu'il y a des émotions plus politiques
que d'autres
» Elle évoque la «transsubstantiation»
produite par une certaine manière d'écrire, «non
en miroir de soi mais comme la recherche d'une vérité
hors de soi». Cette vérité-là «est
plus importante que ma personne, que le souci de ma personne, de ce
que l'on pensera de moi, elle
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mérite, elle exige que je prenne
des risques».
Ses propos à ce sujet sont si convaincants
qu'on n'en ressasse que plus fortement la perplexité suscitée
par ses deux derniers textes, Se perdre et L'occupation.
Faute de cet indispensable travail de «transsubstantiation»,
justement, au lieu de rompre la solitude, ils ne provoquaient qu'un
ennui entrecoupé de brèves bouffées de voyeurisme
indifférent. Ils apportaient la preuve que la «valeur
collective du "je"» dans l'écriture n'est
pas donné d'office. À cet égard, Se perdre,
journal intime de la période qui lui a inspiré Passion
simple, fait figure de cas d'école. Il procure un peu le
même sentiment que si quelqu'un, après avoir préparé
un potage délicieux, avait soudain l'idée de jeter dans
la marmite les épluchures des légumes. Annie Ernaux dit
à Frédéric-Yves Jeannet qu'il lui semblait que
le journal apportait «un autre éclairage»,
et qu'elle n'avait «pas le droit de le cacher»
une affirmation un peu effrayante. Le souci de la «vérité
hors de soi» semble avoir ici insensiblement cédé
le pas à la tyrannie de la transparence, au fanatisme du «tel
quel», au fétichisme du
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document. À une pointe d'égoïsme ou de narcissisme,
aussi, peut-être : elle dit d'ailleurs elle-même que c'est
une «curiosité purement personnelle» qui la
pousse à relire ses anciens journaux intimes
Dans Se perdre,
il n'y a pas de place pour le lecteur, qui ne peut s'y sentir qu'un intrus
: la multiplication des initiales mystérieuses, des notations et
des références sibyllines dont elle est seule à
savoir à quoi elles renvoient le laissent à la porte
du sens. Dans un entretien au magazine Regards, elle disait au
moment de la sortie du livre : «Je n'ai pas écrit pour
le dire à quelqu'un. J'ai écrit pour le bonheur de me souvenir.
Moi, je voyais l'image.» Le problème, c'est que le lecteur,
lui, ne la voit pas alors qu'il la voyait dans Passion simple
; ou plutôt, que Passion simple lui fournissait tout le matériau
lui permettant de se la construire. On a du mal à comprendre l'intérêt,
pour lui, d'une telle régression vers l'anecdotique, et tout ce
qu'elle dit pour justifier cette publication ne convainc guère.
C'est la seule déception que cause cette Ecriture comme un couteau
; autant dire, par rapport au bénéfice que représente
la «méthode Ernaux» appliquée au processus d'écriture
comme elle l'a été autrefois à d'autres objets, avec
autant d'acuité, d'intensité, peu de chose.
Oublier les mots, une lecture de L'écriture
comme un couteau,
d'Annie Ernaux, entretien avec Frédéric-Yves Jeannet.
Par Mona Chollet
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