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Collectifs
Street Voice, paroles de l'ombre
éd. Verticales, coll. Minimales
167 pages, 7.50 euros



 

 

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Parfois on ramasse des choses, des vieux livres, des cartons, les tickets de PMU, ceux de la Française des Jeux, en fait, on prend tous les tickets qui sont jetés par terre, on les regarde, on les analyse, des fois qu'un type aurait gagné le gros lot sans avoir rien remarqué. Il y a des histoires comme ça qui circulent, dans lesquelles revient souvent le nom de Picasso : quelqu'un fouille parmi les poubelles, il soulève des sacs, remue des vieux trucs et là, au moment où il s'y attendait le moins, il découvre sous les détritus une belle voiture Citroën toute neuve.
On s'active. À peine viré du foyer, on fait ses provisions.
Dehors, on sait qu'il y a tout ce qui se récupère et qui aussi se revend, comme les cassettes vidéos des films enregistrés à la télé avec l'article du journal qui commençait par «si vous avez raté le début», des casseroles presque belles, des chaussures presque jamais portées, toutes sortes de choses qui sont les propriétés de ceux qui ont appris qu'ils n'étaient plus sous garantie justement le jour où ils sont tombés en panne.
Ensuite, on a ses quartiers. Les toilettes des bars qui vous refusent. Une douche prise à la Gare de l'est, sachant que soi-même on est allé nulle part et qu'on a tout foiré.
On a des bouts d'amis qu'on rassemble, au petit matin, en se trompant dans les noms.
On a ses heures, ses caprices et même ses ennemis, pour une bouteille volée pendant qu'on dormait.
– Je sais que c'est toi.
Voilà les querelles. La dernière fois qu'on l'a vu, le litre était entre les mains d'Agnès qui le tendait au petit Claude, le petit Claude refusait d'en boire mais il passait le demi-litre à Jacques que refilait le quart de litre à André, et ainsi de suite.
On a les souvenirs d'hier, qui sont les revers d'aujourd'hui.
Les amis sont les ennemis.
Il n'y a personne. Quelqu'un pense qu'il n'y a personne et ce quelqu'un c'est soi, genre d'idées qui pourrait emmener loin mais heureusement répit, c'est l'heure de la soupe, place de la République, il faut y être tôt si on ne veut pas faire la queue au point d'en avoir l'appétit coupé.

STREET VOICE
«Street Voice , c'est : une nuit glacée d'hiver, la cent unième personne dans la queue espérant une place dans un lieu d'accueil qui n'en compte que cent .»
On est dans Paris. On est à Paris. On appartient à cette ville qui nous laisse pour le moment nous promener gentiment. On vient de lire «Street Voice, paroles de l'ombre», recueil de courts textes accueilli avec cette «bienveillante négligence» décrite en page 63 du même livre.
«Street Voice», journal de rue écrit par des sans-abri, des drogués et des chômeurs de Baltimore. On y apprend comment dévaliser un supermarché, comment se faire bien voir de ses supérieurs hiérarchiques, comment se choisir un endroit où dormir puis comment s'épargner d'y mourir, et la réponse à la question : «Pouvez-vous nettoyer efficacement vos seringues avec du vin ?» est donnée. En résumé, on y apprend plein de choses, choses utiles, et Baltimore est loin mais, par une sorte d'effet retour, maintenant, parce qu'après avoir entendu ces «paroles de l'ombre» on les garde longtemps en mémoire, Baltimore est ici.
Les drogués de Baltimore se fournissent boulevard Bonne-Nouvelle. Les cloches de Baltimore traînent le long des Maréchaux. Darkman prend le métro, il s'arrête aux halles, c'est là que vous descendez – Darkman vous suit.
Phrases lues, presque au hasard, dans «Street Voice» : «Vivre dans la rue a ses bons et ses mauvais moments comme dans chaque phase de la vie .» «Je me suis plongé dans un style de vie qui était de la pure démence.» «Nous, la racaille, les bons à rien, nous voulons retrouver nos bancs.»
«Quelquefois, ça vous arrive en pleine figure. Où que vous alliez. Quoi que vous fassiez.» «Je pense que nous devons sincèrement nous demander, chacun d'entre nous : comment combattons-nous la dureté et la tristesse qui menacent nos vies de nos jours ?»
À cette question, la réponse de Michaux reste possible : «Une des choses à faire : l'exorcisme.»
Exorcisme : ajouter du dur à la dureté, mettre une couche d'horreur par dessus la tristesse. Exorcisme : amplifier tous les faits, dramatiser tous les gestes. Exorciser : chasser les démons à l'aide de formules et de cérémonies en poussant toujours plus loin la méchanceté, faire en sorte que le langage ne serve pas seulement à décrire le monde, ni à créer un monde (dont on s'émerveillera, ensuite, qu'il ressemble si bien au premier), mais à délivrer : il faut tirer la tête, faire venir le buste, extraire les jambes suivies des petits pieds, aller mal, entendre crier, mâchouiller le cordon, vérifier que ça pleure.
– Il ne pleure pas.
Taper dessus, le pincer, le gifler, ruminer ses excès, accabler, calomnier, arracher au monde les possibilités qu'il contient, ne pas s'en sortir pour justement se mettre, soi-même en même temps que tout le monde, dans l'impossibilité de ne pas trouver de toute urgence une issue.
Bref, parfois, il faudrait avoir le pouvoir de désespérer les gens.

Philippe Adam

 



Philippe Adam,
Paris/Baltimore, une lecture de Street Voice, ouvrage collectif
© Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003

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