« Je meurs sereinement », écrit-il dans son journal. « Pas de faire part, pas de religion, pas de couronnes. » Il ne demande que « des violettes et de grandes brassées d'amontana. »
Il avait bien préparé sa mort. Le matin du 22 juin 1937 il va comme toujours aux éditions Imerina où il travaille comme correcteur. Mais il n'y reste pas longtemps.
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Il envoie sa femme Mary à Ambatovinaka chez son oncle, ce qui n'a rien d'exceptionnel étant donné que la famille y fait des visites fréquentes. Sa mère emmène ses quatre jeunes enfants peu après. Il écrit des lettres d'adieu à ses amis, en France et à Madagascar, empaquette sa correspondance, ses manuscrits et son journal, et compose ses derniers vers :

A l'âge de Guérin, à l'âge de Deubel,
un peu plus vieux que toi, Rimbaud anté-vie
parce que cette vie est pour nous trop rebelle
et parce que l'abeille a tari tout pollen...

Jusqu'à la dernière minute, il écrit son journal ; procès-verbal minutieux d'un suicide commis à l'âge de 36 ans, d'un suicide organisé à cœur tellement froid qu'on a du mal à y voir un acte de désespoir. Non, cette mort fut, au contraire,
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l'aboutissement d'un processus courant depuis de longues années.
Né le 4 mars 1901 à Antananarive, capitale de Madagascar, Jean-Joseph Rabéarivelo appartient au groupe mérina qui occupe le centre de l'île. Sa mère était originaire d'Ambatofotsy et faisait partie de la noblesse hova. Très jeune, elle donna naissance à Jean-Joseph. Plus tard elle se maria avec un tailleur. Mais Jean-Joseph devait rester enfant unique. Elle l'aidait tant qu'elle le pouvait, vendant même ses bijoux quand ses achats de livres dépassaient ses revenus. Jean-Joseph fréquenta un lycée français dont il se fit renvoyer suite à des actes d'insubordination. Il continua sa formation en tant qu'autodidacte. Il travaillait comme secrétaire et interprète de l'administration départementale à Ambatolampy, dessinait des dentelles pour la femme du gouverneur et fut, finalement, employé dans un club, dans lequel il devait s'occuper de la bibliothèque. Ce travail lui permettait de lire à volonté, de parfaire sa formation. Il écrivit là ses premiers poèmes. Il collaborait également au « Journal de Madagascar », une revue franco-malgache. En 1923 il devint correcteur pour les
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éditions Imerina, poste qu'il garda jusqu'à sa mort. En 1926 il épousa Mary ; cinq enfant sont issus de ce mariage, un fils, Solofo, et quatre filles, Sahondra-Rabako, Noro, Voahangy et Velomboahangy.
Voahangy, sa préférée, meurt à l'âge de 5 ans. Ce décès le jette dans le désespoir. Pendant plus d'un mois, il est incapable de tenir son journal, rempli normalement jour après jour de remarques sur la société coloniale. Ce n'est que le 2 décembre 1933 qu'il y mentionne son chagrin insurmontable malgré la naissance de Velomboahangy (nom qui signifie Voahangy renée).
Peu avant sa mort, il compose un poème à la mémoire de Voahangy, inédit jusqu'à aujourd'hui.

   Anniversaire- in memoriam Voahangy

Je songe à cette Enfant qui fête maintenant,
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dans le silence des herbes et le chant inaudible des têtes sans lèvres,
sa quatrième primevère.
Je songe à Elle qui ne m'est plus que souvenir,
et dont il me reste tout au plus,
avec ces choses sans corps
mais qui vivent intensément,
et vivent d'une vie plus forte que la mienne
et que sa propre mort,
quelque ressemblance parfaite
de vitre entourée,
comme fleurs fragiles en serre.
Je songe à Celle qui m'enlace avec ses bras de vent
et qui pose sur mon front dévasté
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la couronne effeuillée
de sa bouche innocente.
Je songe à Elle qui me regarde
de sur le mur
avec ses yeux rendus immenses
par les joies déjà acquises
et déjà délapidées,
et par la tristesse qui m'attend
jusqu'à la porte souterraine.

Je songe à Elle, Je songe à Elle.
Elle fête son quatrième printemps,
dans l'hiver de l'Eternité
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et dans l'automne trop précoce
de sa mère et de son père.
Et pour sa fête,
rien, hélas! que ce thrène
balbutié devant un ciel
pluvieux et sans étoiles
qui puissent ressusciter
son regard à jamais clos !


Alors que le deuil de Voahangy le reprend douloureusement, un autre événement le foudroie. En 1937, il devait participer à l'Exposition Mondiale à Paris en tant que représentant de Madagascar. Mais à la dernière minute, le voyage est décommandé. A
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sa place, c'est un groupe de tisserands de raphia qu'on envoie à Paris. Rabéarivélo qui brûlait d'envie de voir enfin ce pays - il en admirait la langue, il l'avait faite sienne - , se sentait tel la fleur à laquelle « l'abeille a tari tout pollen », comme le disent ses dernières lignes.

Mais, selon l'analyse de Robert Boudry, si douloureux que fussent ces événements pour le poète, ils auraient tout au plus été le déclenchement, non pas la cause profonde du suicide.
Boudry était fonctionnaire colonial à Madagascar. Ecrivain lui-même, ami très proche de Rabéarivélo, il fut l'un des premiers à recevoir la nouvelle de sa mort. Boudry était anti-colonialiste, cela lui valut d'être licencié sous le régime de Vichy. Ce n'est qu'après la libération qu'il put revenir sur l'île. Mais les choses ont changé. Les Malgaches se révoltent contre la domination française. En 1947, l'insurrection est réprimée ; 80 à 90 mille Malgaches se font tuer. Dans le même temps, à Paris,
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on commence à mettre en question la légitimité du colonialisme. En 1948, Sartre écrit son célèbre essai anti-colonial « Orphée noir ». Boudry s'engage. Il témoigne en faveur des accusés dans les procès qui suivent la révolte. Mais, sachant que le colonialisme ne peut être surmonté que par une prise de conscience, il s'active non seulement dans le secteur politique mais aussi en littérature. Il se souvient de son ami poète, décédé 20 ans plus tôt, et se met à la recherche des causes de ce suicide. Il explore ses fondements psychiques et trouve le responsable : c'est l'inhumanité du régime colonial. Son livre « Jean-Joseph Rabéarivélo et la mort » (Paris, Présence Africaine 1958) dévoile le psychodrame du colonisé et par là même, constitue une attaque véhémente contre le colonialisme.
C'est en 1896 que Madagascar devint colonie française. La doctrine coloniale française qui, par l'assimilation, cherchait à transformer les territoires occupés en provinces d'outre-mer, devait y paraître d'autant plus outrecuidante que Madagascar disposait d'une langue homogène, le malgache, et d'une écriture. En 1830 déjà, le
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roi Radama I avait autorisé les missionnaires Jones et Griffiths de la London Missionary Society à ouvrir une école à Antananarive. Leur influence fut à l'origine de l'utilisation de l'alphabet latin dans l'écriture de la langue malgache. Le régime colonial aurait pu se contenter de cette situation favorable à l'administration centrale. Mais le français fut déclaré langue officielle. L'enseignement dans les écoles se faisait uniquement en français, la culture française se propagea.
La vie culturelle à Antananarive durant les premières décennies du 20e siècle fut très vive mais complètement dominée par la France. Dans les années vingt et trente, des écrivains français vivaient à Madagascar comme fonctionnaires de l'administration coloniale ; parmi eux Jean Paulhan, qui publia un livre sur les hainteny, une forme de poésie populaire, Pierre Camo, qui avait une grande influence sur le développement poétique de Rabéarivélo, et Robert Boudry.
Ils avaient à leur disposition plusieurs revues qui animaient les échanges d'idées : « 18°C Latitude Sud », éditée par Pierre Camo de 1923 à 1927, et « Capricorne »,
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éditée par Rabéarivélo et R.-J. Alain, métis franco-malgache. « Capricorne » sortit six numéros entre octobre 1930 et mars 1931. Dans la rubrique « Notes » de cette revue, Rabéarivélo écrivait - sous le pseudonyme d'Armance Valmont - des critiques et commentaires littéraires concernant les oeuvres lyriques qui venaient de sortir, et il y commenta un jour lui-même sa propre publication. On trouvait également à Antananarive une Académie franco-malgache, une association de journalistes et écrivains français dans laquelle Rabéarivélo était le seul membre malgache, et un club de journalistes malgaches.

La vie culturelle jaillissait, intense, mais c'est à la culture française qu'un Malgache devait s'adonner pour valoir quelque chose, et encore, ce n'était pas garanti. L'égalité promise par la « Province française » était encore très loin. Sur quatre millions de Malgaches, 1200 étaient « citoyens français ». Mais dans le contexte colonial, il leur était également impossible de développer une culture
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autochthone.
C'est à la lumière de ces faits que Robert Boudry décrypte le suicide de Rabéarivélo. Selon lui, le poète est une victime du colonialisme, un être doué qui n'avait pas sa place dans l'étroitesse bornée de la société coloniale, un admirateur de la France dont la France ne voulait pas et qu'elle méprisait. Mais il était aussi un homme qui, par ses connaissances de la langue française et sa culture française se distinguait largement de la société malgache. « Rabéarivélo était dans deux selles », comme l'écrit Boudry.
L'engagement politique de Boudry nous permet d'entrevoir un pan de l'âme de Rabéarivélo, mais certaines choses ne s'expliquent pas par la condition coloniale, elles appartiennent à la personnalité malgache de Rabéarivélo. J'ose avancer que le suicide de Rabéarivélo trouve sa raison profonde non seulement dans le colonialisme, mais aussi dans la mort elle-même, seule capable, selon lui, de faire la véritable synthèse entre la France et Madagascar, entre la poésie et la culture
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française.
Rabéarivélo avait été contraint de s'ouvrir à la langue et à la culture française, et il avait accepté ce défi. Sa soif de connaissances et son intelligence découvraient ainsi de nouveaux horizons. La langue française lui permettait de communiquer avec le monde extérieur. Et il jouissait pleinement de cette possibilité. La littérature française le charmait. Il lit sans arrêt, comme son journal nous en informe et dépense ses maigres revenus dans l'achat de livres. Tous les quinze jours, quand le bateau en provenance de France accoste dans le port, il se trouve sur le quai et réceptionne une nouvelle livraison de livres. Un jour, il a reçu 30 kilos de livres, comme il le note joyeusement dans son journal, et expédié 76 lettres pour l'étranger. Il entretient une correspondance très vive avec d'autres écrivains, dont l'Algérien Jean Amrouche.
Mais plus Rabéarivélo pénètre dans la poésie française, plus ses sources malgaches le préoccupent. Par ailleurs, si, dans les colonies, les colonisés ne sont
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que des hommes de deuxième rang, à Paris on vient de découvrir l'art primitif. Guillaume Apollinaire - que Rabéarivélo apprécie beaucoup - joue le rôle de catalyseur du nouvel art du cubisme. Il faut croire qu'en lecteur assidu des revues parisiennes, Rabéarivélo connaissait les écrits théoriques comme « Art et curiosité. Les commencements du cubisme », publié dans la revue « Le temps » le 14 octobre 1912, ou « Sculptures d'Afrique et d'Océanie », publié dans « Les Arts à Paris » le 15 juillet 1918. Il est plus que probable que ces revues aient trouvé leur chemin dans la bibliothèque du club dont Rabéarivélo s'occupait, ou il les aura découvertes chez ses amis Boudry et Camo. Ce dernier, doué du double talent de peintre et d'écrivain, devait se sentir très proche d'une personnalité comme celle d'Apollinaire, et communiquait probablement à Rabéarivélo des informations sur le cubisme. Le poème « Reconnaissance à Paul Gauguin » (Tananarive 1939, réédition en 1974 avec la préface de Lucien Michel Andrianarahinjaka) en témoigne.
Dans ces revues qui reflétaient la vie culturelle de Montparnasse, Rabéarivélo
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trouvait la France tant recherchée, la France ouverte aux apports culturels d'autres civilisations, dont elle acceptait l'influence. La reconnaissance des cultures autochtones dont faisaient preuve ces revues, constituait à ses yeux une valorisation de son côté hova. Sa poésie en changeait. P.Valette (« J.J.Rabéarivélo. » Textes commentés par P.Valette, Paris 1967) fixe ce tournant en l'an 1930. A la place de l'« azur » de la poésie du jeune Mallarmé, surgissent les images malgaches ; le taureau noir, le cactus, l'aigrette, les herbes et la valiha - instrument de musique -, la latérite et le bateau du soleil, les filles de la pluie et les verriers noirs peuplent désormais ses poèmes, non pas comme un décor tropical mais en tant que signifiants qui, par le rythme et la répétition créent des images profondes.
Ses premières œuvres « La coupe de cendres », 1924, « Sylves », 1927 et « Volumes », 1928, sont encore façonnées « à la française ». C'est de la « broderie verbale » - expression de son ami Jacques Rabemanjara, détenteur de son héritage littéraire. Rabéarivélo ne devient vrai poète, poète malgache, que dans les recueils
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« Presque-songes », paru en 1934, « Traduit de la nuit », paru en 1935 et « Chants pour Abéone », paru en 1937, peu avant sa mort. Mais c'est « Vieilles chansons des pays d'Imérina », paru en 1939 en édition posthume, qui nous livre la clé de la transformation de Rabéarivélo de « brodeur verbal » en poète, et l'explication de sa vie. Cette clé, ce sont les « hainteny ».
Les « haintenys » sont des discussions, des débats dont le contenu est un sujet - souvent l'amour - éclairé de différents points de vue au moyen de la dialectique, l'expression la plus belle et la plus appropriée étant toujours privilégiée. Les « haintenys » aiment le chiffrage et les allusions ; ils sont entremêlés de proverbes et de paraboles, et se terminent souvent sur un énoncé obscure : « Il venait ainsi un moment, vers la fin de chaque hain-teny, où drame, plainte, confidence ou conseils s'égaraient dans une fantaisie obscure. » ( Jean Paulhan : Les hain-tenys. Paris 1938 p.17). Le « hainteny » est un vieil art verbal très développé (voir Domenichini- Ramiaramananan, Bakoly : Du ohabolana au hainteny, Paris 1983), dont des
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exemples ont depuis longtemps été collectionnés et traduits. Au cours de maintes rééditions, le genre oral se transforme ainsi en littérature. Rabéarivélo se sert de la structure dialoguée du « hainteny » dans beaucoup de ses œuvres, et en fait même le principe de sa vie. Son recueil « Vieilles chansons des pays d'Imerina » reflète parfaitement ce nouveau principe artistique. Ce n'est ni un recueil de textes oraux dans le sens du folklore, ni des créations du poète en style de « hainteny ». Les « Vieilles chansons » sont à la fois des transcriptions et des traductions de textes oraux ou des remaniements de textes oraux qui, par là même, deviennent plus concis et plus clairs, et des textes créés par Rabéarivélo, inspirés de cette littérature orale.
Voici un exemple de poème dans lequel Rabéarivélo a employé la forme dialoguée du « hainteny » :


Il s'agit d'un dialogue entre deux flûtistes, deux flûtes, deux mélodies, qui se
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rencontrent dans une plainte harmonieuse. La personnalité entière de Rabéarivélo se trouve dans ces flûtistes qui ne sont pas deux musiciens s'efforçant de trouver une mélodie commune, mais les deux personnalités unies dans le poète : l'une de culture française, l'autre de civilisation malgache.
La forme du dialogue « hainteny » dont Rabéarivélo a fait la structure de sa vie se retrouve dans son drame mythique « Imaitsoanala, la fille d'oiseau » basé sur un conte connu.
L'oiseau Ivorombe vit sur un Îlot où il couve ses oeufs. D'un de ses œufs sort une belle fille, Imaitsoanala, qui - malgré l'amour maternel d'Ivorombe - se sentira toujours étrangère sur son Îlot natal. Un jour, un roi venu d'outre-mer, la voit et tombe amoureux d'elle. Elle quitte l'Îlot pour l'épouser et l'aime à en oublier son origine. Alors la mère-oiseau se jette sur elle, lui arrache les yeux et la peau, ce qui fait jubiler les femmes du roi jalouses de la nouvelle co-épouse. C'est une jeune fille défigurée qu'elles présentent au peuple, qui doit décider s'il la veut comme
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reine. Une telle humiliation touche la mère-oiseau qui lui rend les yeux et la peau en lui intimant : « Si tu aimes ton époux, aime également ta mère ! »
Au cours de la grande fête qui couronne Imaitsoanala, les femmes du roi surmontent leur jalousie et revêtent la jeune femme de la lambe qu'elle avait portée comme un linceul pour couvrir son corps écorché.
Le message est clair : qui renie sa mère - Madagascar - pour s'attacher au roi - la France - sera frappé de cécité, tel un mort vivant, il sera la risée des gens. Au contraire, qui reconnaît son origine pourra porter son amour où il le voudra ; il en sera heureux.
La lambe symbolise la part d'héritage malgache ; dans la tradition malgache, elle a deux fonctions : vêtement et linceul. Le poète avait l'habitude de la porter, comme un drapeau symbole d'obstination par-dessus son costume européen.
L'idenfication du poète avec son personnage Imaitsoanala est évidente. Elle préfigure sa mort future, car Imaitsoanala dit :
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   Ayant un sort à peine croyable,
   il me faut des choses violentes !
Voici la clé de son suicide : une « chose violente » comme la fusion de la tradition et d'horizons nouveaux, de la civilisation malgache et de la culture française.
La lambe, pleine de symbole, est le sujet d'un poème dans lequel Rabéarivélo marie le thème de l'assimilation à celui de la mort.

Lambe



La mort est le thème de son œuvre et celui de sa vie. Rabéarivélo vivait toujours face à la mort. Elle était sa compagne provoquée en buvant des nuits entières ou en fumant de l'opium, avec la conviction que ces abus devaient faire partie d'une vie de
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poète. Il a dédié ses « Chants pour Abéone » « à l'amitié » et « à la mort » ainsi qu'à ses deux amis Thomas Robinson et J.H. Rabekoto « qui l'ont précédé dans la vraie, la seule aventure dont nous ne savons rien. » Reviennent toujours la mort et la tombe, l'herbe sur la tombe, le bateau du soleil en naufrage. Il était fasciné par les lettrés français morts jeunes, surtout s'ils avaient eux-mêmes attenté à leurs jours ; il voulait les imiter pour en être plus proche. En même temps, il espère que sa mort lui procurera une vraie célébrité. Dans une lettre d'adieu, il demande à l'administration coloniale de pourvoir à la formation de son fils Solofo jusqu'à ce que ses droits d'auteurs lui permettent d'y subvenir lui-même. Enfin, il a aussi, face à la mort une attitude qui correspond clairement à la tradition malgache :
Pour les Merina, les morts ne sont pas morts. On les enveloppe dans des draps rouges, les lamba mena, puis on les dépose dans une tombe. Deux ans plus tard environ - ou même beaucoup plus tard -, la tombe est ouverte en présence de la famille réunie ; le corps est enveloppé dans une nouvelle lambe, dans une natte de
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raphia et posé sur les genoux des membres féminins de la famille. Vivants et morts sont réunis dans une joyeuse fête. Puis le mort, enveloppé dans de nouvelles lambes qui représenteront sa richesse et son rang social, sera replacé dans sa tombe. Cette cérémonie, le « retournement des morts », est plus importante que l'enterrement proprement dit et renforce la solidarité de la famille.
La tradition malgache voit dans la mort le chemin vers la concentration de l'essence humaine et l'immortalité. A mi-chemin entre la poésie malgache et la culture française, Rabéarivélo trouve sa vraie personnalité. A mesure que se révèle sa culture malgache, la mort, dans sa signification malgache, devient la seule synthèse possible des deux civilisations dont il s'imprégnait. La structure dualiste, familière, du « hainteny », l'aide à retrouver sa propre civilisation et permet l'intégration de la civilisation étrangère. La fille d'oiseau, être métissé, symbolisait l'homme futur. Par cette image, il anticipe le « métissage culturel » de Senghor. Comme le « hainteny » unit, par ses mots bien tournés, deux voix en une conviction, la mort du poète,
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qui imite la mort prématurée des poètes français, symbolise l'union du Malgache avec ses ancêtres. « Oh mes morts, me voici ! Accueillez-moi généreusement!... » Rabéarivélo termine sa vie comme finissent tant de « haintenys », dans une « fantaisie obscure » qui, pour l'initié, s'avérera synthèse et harmonie retrouvées.


Traduit de l'allemand par
Almut Seiler-Dietrich et Véronique Chantraine





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