|
[Boris Gamaleya, né en 1930 à La Réunion,
d'un père Russe blanc et d'une mère créole,
le plus grand poète réunionnais vivant, est un poète
du bout du monde, chantre de son île natale qu'il dut quitter
quelques longues années pour un exil administratif (quand
Michel Debré, premier ministre et député de
l'île, envoyait exercer en métropole les fonctionnaires
natifs soupçonnés, en raison de leur engagement politique,
de prêcher l'autonomie voire l'indépendance). Depuis
qu'il est revenu chez lui, ayant pris ses
|
|
|
|
 |
1/24 |
 |
distances envers le parti communiste, vivant une expérience
spirituelle et poétique, intime et intense, il se tient, au cur
de l'île, dans le retrait et le silence, ne consentant que de temps
à autre à laisser paraître sans tapage le fruit de
ses veilles. Tous ses livres ont paru à La Réunion. Il nous
a semblé instructif de placer notre approche panoramique de l'uvre
sous le signe du volcan, qui est un emblème flamboyant de l'île,
alliant la dimension tellurique à l'imaginaire.]
Toute l'uvre de Boris Gamaleya est happée par un désir
d'unité et de pureté qui est celui d'une (re)naissance
" en une âme et un corps " placée sous le signe
de l'origine enfin authentifiée, fut-elle toujours à projeter
au sud du Grand Sud ou à faire encore progresser vers
" le Royaume des Eaux Blanches ". Or l'origine est un sans-fond,
une béance singulière qui nous déchire et nous
expose et le désir est fort d'en " colmater " la faille,
d'en "rabouter"
|
|
|
 |
2/24 |
 |
les lèvres ouvertes.., ou de se jeter tout vif dans le feu du sacrifice
qui consume, purifie et retrempe les métaux primitifs. La première
image du volcan, comme support identitaire de l'île, est celle du
feu de l'holocauste dans Vali pour une reine morte (1973 et 1986),
poème premier et fondateur, fortement inspiré par l'alexandrin
plastique et robuste de Leconte de Lisle et qui forge poétiquement
un mythe :
je te salue
île
incandescente
où
grésillent
la
chair
et
le bois
le vent élève vers nos faces
l'encens
d'une
fumée pestinentielle
|
|
|
 |
3/24 |
 |
 |
 |
L'ambivalence est patente entre la grâce ouvrante de la prière
comme de l'offrande sacrée et la pestilence d'un " retour
" (en plein visage) marqué par l'horreur et l'irrémédiable,
l'inachevé. Cette épopée, qui embrasse avec vigueur
et couleur le destin de cette île qui fut une colonie de plantations,
associe en un même lyrisme les splendeurs propres au relief altier
d'une île géologiquement et historiquement jeune encore et
le combat pour la liberté des Noirs marrons fuyant l'esclavage
et trouvant refuge dans les sites les plus inaccessibles. Véritable
"légende des cimes", les noms des fugitifs contribuent
à baptiser les hauts de l'île-reine et leur litanie évoque
une langue primitive épelant l'origine, une origine teintée
de douleur et de sang. Le propos du poète est de remonter à
travers les mots et les nominations convenues jusqu'au vrai Nom, seul
susceptible de faire entrevoir le Réel de l'île dans son
incommensurabilité même et de lui faire ainsi dignement allégeance.
Pour ce faire, il invente une langue qui associe et unifie tous les lieux
de l'île, rivages et pitons, récifs et laves coulées
sous la mer et le feu de la fournaise mais la Reine
|
|
|
 |
4/24 |
 |
reste morte : il ne réussit pas à reforger le Nom
et ne fait pas encore spécifiquement parler le magma. Ce
qu'il va tenter bientôt en se tournant vers une antériorité
plus obscure, plus archaïque, en s'efforçant d'associer l'entreprise
d'" habiter l'île" aux flux océaniques et
telluriques qui sont à la fois cosmogonie et volcanique genèse,
naissance d'un monde ouvrant une carrière accidentée à
l'humain... Dans les deux recueils (publiés ensemble) : La mer
et la mémoire, Les langues du magma (1978), la mer rince en
quelque sorte les miasmes coloniaux et colonialistes, l'histoire trop
temporelle et elle prélude à une victoire de l'éternel
sur le politique (l'engagement, au sens de ces années-là,
est en train de jeter ses derniers slogans) ; Les langues du magma
s'ouvrent sur une citation d'Ernst Jünger qui en trace la portée
symbolique :
L'ordre
humain ressemble au Cosmos en ceci, que de temps en temps, pour renaître
à neuf, il lui faut plonger dans la flamme.
|
|
|
 |
5/24 |
 |
La flamme peut encore s'appeler "révolution socialiste"
ou le brasier "développement" - voire " mon indépendance"
- mais le sens symbolique et spirituel commence à l'emporter, comme
le feu encore caché au cur du Seigneur, du Dieu extraeuropéen,
Dieu du " sud régénéré ", nommé
en malgache (où Dieu se dit Zanahary) : de solides et très
classiques alexandrins scandent les vertus et le dépassement du
sacrifice par le feu :
zanaar ô
! tu es ma douleur mon ivresse
la danse de la feuille en prélude à l'averse
la transe de la cible aux trilles de l'éclair
débassine engluée en le cri de ma race
zanaar ô
! tu es mon sang ma sainte face
cur de cime où pulse la séquence du feu
soleil qui processionne au cuivre des karlons
agile communion de sagaies et d'étoiles
|
|
|
 |
6/24 |
 |
zanaar
ô ! tu es la riposte à l'impur
l'oméga absolu camouflé sur ma rampe
à l'aube tintera le doux nom de la reine
un oiseau flamboyant sur l'or des orchidées
zanaar ô ! tu es le sud régénéré
marine où le couchant incinère ses ombres
mascarine du vent sur les croix délétères
longue route aux fumées de la nuit éclatée
Le livre qui rassemble ordre humain et Cosmos, qui
fait leur " route aux fumées de la nuit éclatée
" (sans pestilence, pour l'heure), se termine tout de même,
reste de flamboyante militance, sur l'injonction : " LE COMBAT CONTINUE
".
C'est bien sûr Le Volcan à l'envers ou Mme Desbassyns,
le Diable et le Bondieu (1983) qui noue le mieux l'entreprise de Gamaleya
et le monde du volcan. Théâtre lyrique, dans la lignée
langagière (du haut-langage un peu apprêté ou de l'artifice
|
|
|
 |
7/24 |
 |
 |
 |
délibéré) des tragédies d'Aimé Césaire,
l'action plus symbolique que dramatique s'inspire d'une triple légende
propre à l'imaginaire de l'île : celle, déjà
mise en scène dans Vali, des Marrons réfugiés
dans les hauts de l'île et y créant une sorte de royaume
inversant les données et les valeurs du monde colonial des plantations
; celle de grand-mère Kal', conte destiné à effrayer
les enfants, qui fait du volcan le repaire de la sorcière dont
la figure est inspirée par Mme Desbassyns (grande dame du siècle
dit des Lumières, restée célèbre pour les
mauvais traitements que sa sévérité excessive, et
peut-être inspirée par une secrète jouissance, infligeait
à ses esclaves) ; celle qui voudrait que, sous le volcan, les maîtres
esclavagistes se retrouvent esclaves à leur tour, soumis, pour
expier, au sort peu enviable qu'ils réservaient eux-mêmes
à leurs Noirs (c'est bien sûr le sort réservé
à Mme Desbassyns)... Mais l'image, trop simple, de ce monde à
l'envers, de cet Enfer où l'on est puni par où l'on a péché,
est compliquée ici par les caractères particuliers donnés
aux personnages du Diable et d'Ombline (Mme Desbassyns). Le Diable est
|
|
|
 |
8/24 |
 |
 |
 |
un Diable romantique qui porte la revendication de justice et de liberté,
qui envie son frère le Christ et qui contribue plus au rachat qu'à
la punition ; Ombline, d'abord violemment opposée à ce Diable
cafre (incarnant crûment le peuple de ses Noirs), comprend progressivement
que le Bondieu colonial auquel elle s'est assujettie n'est qu'une caricature
et que le vrai Dieu est bien le jumeau du Diable ici présent ou
même d'Iblis, diable musulman et mystique présenté
à travers une longue citation d'un poème du poète
pakistanais Iqbal, évoquant le bruissement de l'Aile de Gabriel
(thème mystique soufi). Cette étrange descente aux Enfers,
liée à la progressive descente au cur du volcan, devient
un mythe de salut et Ombline y acquiesce pleinement, au point de devenir
elle-même l'emblème régénéré
de l'île, car le drame souterrain qu'elle vit et revit ainsi renverse
la malédiction propre à la lourde mémoire des faits
ancestraux et à la haine entre les races pour réinventer
et réengrener sans cesse à neuf le cours du temps... Ce,
grâce au feu central, rédempteur et purificateur : la fin
du prologue est un acte de foi en la Terre-Mère
|
|
|
 |
9/24 |
 |
prononcé
par un chur de récitantes, reprenant une fois encore des
airs et des thèmes malgaches :
S'en
vient une hypervie élevons nos enjeux
La Terre-Mère auto-féconde ses entrailles
Enfance ! Enfance !
(berceuse antankarane)
ô déploiement futur de quoi seras-tu fait ?
ô croix visionnaire blanche écume du ciel...
du feu désir social !
du feu larmes d'amour !
âme et corps ont enfin scellé leur unité
de rumeur récifale
explicit
éperdu
incipit
bienvoulu
C'EST LE FEU QUI VOUS DIT
SOYEZ
LES BIENVENUS !
|
|
|
 |
10/24 |
 |
La parthénogenèse de la Terre-Mère devient, après
les péripéties de la descente infernale (la montée
le long des flancs du cratère suivie de la descente à l'intérieur,
l'affrontement avec le Diable puis avec Dieu ou plutôt avec Iblis
jouant le rôle de Dieu, l'amour éperdu et rédempteur
d'un adolescent romantique, la reconstitution palingénésique
du monde de l'esclavage, l'ivresse finale d'Ombline), cette parthénogenèse
devient l'enfantement anonyme et universel d'Ombline qui devient la Reine
vive, " Magma Mater ", " Reine jubilatoire ", de l'île
dont elle prend le commandement symbolique :
Je
légifère
je récupère
l'Eden-Enfer
que le temps s'abolisse au cur de l'oiseau vert !
O palingénésie apocalypsulaire
je dis merci à ceux qui m'ont ensemencée
le superréalisme inverse leur croyance
je suis l'éternité guérie du froid
charge de foudres d'équateurs intarissables
projetant vers les nues l'arbre carambolesque !
|
|
|
 |
11/24 |
 |
Tout ceci est, bien sûr, à prendre cum
grano salis : l'on a les mythes que l'on peut et bien moins qu'on
ne voudrait avoir sans doute ! L'Epilogue ramène parmi les Marrons
du prologue qui font le point sur ce qu'ils ont entrevu et sur ce qui
passe désormais pour la " vraie clarté ", "
l'histoire éternelle du monde ", sur ce monde à l'envers
qu'un seul mot renverse à son tour :
Une voix
adieu mes origines
j'ai tout réinventé
Matouté
le feu et ses fumées
naissent mes nostalgies
Les voix
et notre vérité
mémoire du chemin
Simangavole
que
je me donne à toi
incessible
refais en moi cette île
L'ENFANCE CONTINUE
|
|
|
 |
12/24 |
 |
Ce n'est plus le COMBAT c'est L'ENFANCE qui continue mais elle s'est reforgée,
elle continue à se reforger par le passage et le partage du feu
commun, elle efface les fumées ou les emporte !
Depuis quelques années, toutefois, il nous semble
que, dans Le Fanjan des Pensées, Zanaar parmi les coqs (1987),
dédié au grand poète malgache Jean-Joseph Rabearivelo,
puis dans Piton la nuit (1992), le but du poème comme du
recueil de poèmes soit plutôt de faire de l'île le
lieu de convergence et de réfraction des flux du monde entier et
en particulier de notre monde moderne, de faire de l'île
en l'extrême particularité de sa présence, de sa prestance
et de son histoire comme de sa dynamique interne et intime le crible de
l'universalité au présent, le lieu d'une quotidienne
renaissance qui est une persévérance et une redistribution
des potentialités d'être :
|
|
|
 |
13/24 |
 |
Zanaar
induis en tentation
l'identité
fais que mon île
éclate
au
monde
jusqu'à très loin
au
fond de l'univers
et qu'au tableau
de
la nuit étoilée
soit aux dieux
bonne
note
portée
INFINI CALEBASSE (Zanaar
parmi les coqs)
Gamaleya rejoint à sa façon le mythe
de la gestation du jour, de la gésine solaire, cher à Rabearivelo,
et il faut à cette île éclatée, écartelée,
dispersée aux mille vents du monde et de l'histoire, affrontée
au feu du ciel et de la terre, ressusciter comme Jésus (le
poète
|
|
|
 |
14/24 |
 |
redevient chrétien et plus que chrétien, catholique,
au sens étymologique du terme) puisque " L'enfer glouton,
bruyant devant ses pieds chemine " (A. d'Aubigné) :
forlancez
moi le feu de cet enfer
pour voir trembler la nuit comme une rive blanche
ouvrez au divin souffle un verbe d'incroyance
la terre nous le rend plus proche que le ciel
parole d'inconnu ! pourquoi dire cela
et finir là un Dieu ponctué d'un quatre-étoiles
qui s'en ira au loin crucifier son mystère
impossible
à l'amour d'en savoir davantage
sinon qu'il y aura toujours un lendemain
renaissance d'île infinie source de mer
|
|
|
 |
15/24 |
 |
La Croix-du-Sud dessine ici l'image du " kristancroi " (Christ
en croix), repoussoir encore dans Le Volcan à l'envers,
objet d'un redondant blasphème, et qui devient désormais
image rectrice, porteuse d'espoir et de renaissance. Dans Piton la
nuit, La Croix s'associe à La Clé pour ouvrir
le matin :
LA
CROIX AO RENAISSE
et les coqs édifient un pays de cocagne
terre rafale au cur du Dieu cyclone
rouges letchis sont les Sainte-Rose de l'âme
mémoire de la nuit
reflux regain de sens
ailleurs recommencé
rivière
transfigurée
que tu déployais ainsi qu'une chevelure
dans les mille et un lits de notre humilité
|
|
|
 |
16/24 |
 |
Dans la nuit, le ciel étoilé tient lieu de feu volcanique,
feu volatilisé mais actif que les coqs rassemblent au matin pour
accoucher le jour, pour accoucher la Croix alpha et oméga. Le volcan
n'est plus la fournaise dévorante installée au cur
de l'île mais la dissémination universelle des feux et des
lieux dans une dérive cosmique à laquelle nous nous devons
de participer, laquelle nous devons apprendre à nommer, avec amour
et par l'amour.
C'est pourquoi, dans le recueil le plus récent
(puisque le tout dernier livre est plutôt un "roème
" !) : Lady Sterne au Grand Sud (1995), Sterne est à
la fois femme, île et oiseau. "Cette Ingrid que les mers
du sud accueillent" est une figure de l'amour lointain - nordique
- qui vient en visite. Qui ne cesse de venir et de partir, au plus proche
quand on la croit loin, au plus loin déjà quand on la touche.
Et cette visitation suggère le mythe moderne à créer,
le grand mythe austral qui trouverait ainsi son répondant
dans le Grand Nord dont les mythes et les rites sont reconnus et encore
actifs (la famille du poète est certes d'origine russe
|
|
|
 |
17/24 |
 |
et, dès Vali, est évoquée in fine "
ma russie noire "). Ce mythe austral ferait du déplacement
ou du voyage vers le Grand Sud - de la quête du Sud - un mode d'appréhension
privilégié de l'éternité comme de la modernité
de notre monde et de son avenir. Et, pour ce faire, la femme, par l'entremise
du poète amoureux, doit " originer " l'île
en " l'habitant " enfin un moment pour permettre au poète
de la recréer :
Les
profondes origines ignorent nos frontières comme l'amour.
Je ferai de toi une présence autre. Je ne sais plus peut-être
comme les choses me dissoudre et te retrouver ailleurs. Alors pour
dire notre vérité profonde - avant de te suivre là
où tu es - pardonne cette re-création. Habite, née
de moi, l'île qui s'intensifie.
|
|
|
 |
18/24 |
 |
 |
 |
Cette invite à s'associer au mystère des origines par la
grâce de l'amour est proférée comme une promesse de
métamorphose et c'est aussi un acte d'allégeance et de soumission
à l'autre et à l'ailleurs. Paradoxe : le poète
ne peut s'approprier ce qui lui est propre et originel qu'en y appropriant
la femme, la belle étrangère qui va bientôt repartir.
Et ainsi il recrée, en lui et par lui, par ses images et l'éclat
de ses mots, l'île comme la femme avant de les perdre à nouveau
sauf en son rêve et en sa mémoire. Il donne aux lieux et
aux événements la forme du visage aimé, il entend
sa voix dans les sources, il fait de l'île le corps glorieux de
l'aimée et du corps de l'aimée son île glorifiée.
Le poète fait passer sur les éléments et sur les
paysages, sur les noms et sur les choses du pays, sur les faits de l'histoire
et sur les actes quotidiens de la vie moderne le vol migratoire de Sterne.
Car la femme devenue île est encore l'oiseau qui vient de loin et
qui, par le cycle de ses migrations, unit en un même monde les deux
hémisphères. Sterne vient apporter en cette extrême
avancée du peuplement humain un signe de sympathie et de compréhension
de la
|
|
|
 |
19/24 |
 |
part du " vieux monde " mais aussi la certitude qu'il faudrait
encore aller " un peu plus loin " pour connaître
la terre. Car habiter l'île, surtout quand cette île est La
Réunion, en tout si diverse, ce n'est pas s'enfermer dans le cercle
du même mais vivre en un écart sans cesse réouvert
par rapport au même, c'est promouvoir l'idéal d'un détachement
et d'une nomadisation sur place, d'un dépassement. Nous sommes
loin, désormais, du volcan statique et enraciné, ce dernier,
traité en fumeur de zamal (cannabis), est quelque peu ridiculisé
au passage :
brèche
(un cratère flanche)
hors
fulminance
stèle que le grand âge aère
pétrel au corps de lune
arqué de souvenirs
à
jour
cannes zamalisées de fumée en fumée
.
le piton de Crac fume son hubble-hubble
|
|
|
 |
20/24 |
 |
Arraché aux racines telluriques et brûlantes, proches l'holocauste
toujours renaissant, l'amour pour Sterne est devenu un sentiment cosmique
et l'appel à une transcendance, dont l'image recoupe par instants
les mille figures du sacré présentes en l'île, se
fait souvent pressant. Et le mythe austral amplifiant la présence
de la femme, île et oiseau, en un pressentiment de l'inconnu et
du divin incite à répondre au propos dubitatif de Sterne
demandant : "Crois-tu vraiment que nous puissions nous rejoindre
un peu plus loin ? ", en mettant résolument le cap au
Sud. Qu'y a-t-il en effet entre l'île de La Réunion et l'Antarctique,
en plus d'improbables îles Crozet et de fantomatiques Kerguélen
? Toute une mer et tout un ciel vierges d'humanité mais vibrant
d'une toute divine lucidité. Les derniers mots sont bien :
île-croix
dernier
plus
l'esprit coule de source
l'étoile continue
|
|
|
 |
21/24 |
 |
Et c'est en effet comme si le feu léger, dispersé, clignotant
et aérien de " l'étoile " - collectif désignant
l'infinie lueur céleste tapie dans l'arrière-nuit, amour
de loin et promesse d'une renaissance dans l'" un peu plus loin"
- avait résolument supplanté le feu central, maternel et
mortifère propre à cet il unique, cyclopéen
et vorace qu'est un cratère embrasé. Après le COMBAT
puis L'ENFANCE c'est L'ÉTOILE qui CONTINUE... jusqu'au " Royaume
des Eaux Blanches "...
Comme la fin excède tout point final, l'origine
précède toujours l'origine et suit aussi la fin : dans le
livre le plus récent L'île du Tsarévitch (1997)
- autre décentrement - fait directement retour, cette fois, une
origine plus ancienne, celle qui relie le poète à la vieille
Russie et à son père, transfuge inspiré d'un natal
plus lointain, situé plus en amont encore. Ce livre est un "roème",
à mi-chemin entre roman et poème, uvre de ferveur
filiale, mythe familial et presque national, et il porte l'espoir fou,
l'espoir inspiré d'une transmigration en l'île de
l'âme ou plutôt du " corps glorieux " du Tsarévitch,
échappant ainsi aux
|
|
|
 |
22/24 |
 |
conséquences du massacre de la famille impériale en 1917
et poursuivant vers le Grand Sud une quête éperdue de liberté
et d'essor, sa quête du royaume. Une Olga, qui est,
à la fois, la sur du Tsarévitch et celle du jeune
Guéorgui Konstantinovitch (de) Gamaleya dit Mikhaïlovski (né
à Kiev en 1897, mort à La Réunion en 1932), incite
ainsi son frère à l'exil :
--
Petit frère, l'exil fait rutiler les coupoles de l'orthodoxie
non pas au bout, mais au commencement de ce monde. L'exil les fait
s'enfler des hymnes de ton enfance. Les mysticismes de nos Eurasies
se sont unis pour que la lumière du matin submerge le monde
d'une félicité dont nous avons toujours eu la nostalgie.
L'amour de Dieu est là dans toute sa force comme une eau prête
à partir. Nous allons l'ouvrir et la guider vers les terres
à irriguer. Nous allons la faire passer dans le cur endurci
des hommes, et surtout celui ensauvagé des guerriers. Trouve
ce que n'ont pas trouvé les Cosaques pèlerins... Le
Royaume des Eaux Blanches !
|
|
|
 |
23/24 |
 |
Ce mythe né du Grand Nord parachève le mythe austral
en lui donnant un but encore plus lointain et en lui révélant
le nom même du Royaume et ainsi le roman des origines est ce poème
inachevé, inachevable qui fonde l'île comme la frontière
ou l'ultime étape avant un départ dans l'azur qui est aussi
un commencement et qui ne saurait être que " glorieux "
- ou n'être pas.
Serge Meitinger
Serge Meitinger est écrivain, il vit à La
Réunion.
Bibliographie de Boris Gamaleya
Vali pour une reine morte, 1973 et Graphica, Saint-André,
1986.
La mer et la mémoire, Les langues du magma, AGM, Saint-Denis,
1978.
Le Volcan à l'envers ou Mme Desbassyns, le Diable et le Bondieu,
ASPRED,
Saint-Leu, 1983 (réédité en 1998 avec le texte de
l'Oratorio créé pour
célébrer le cent-cinquantième anniversaire de l'abolition
de l'esclavage,
Océan-Editions).
Le Fanjan des Pensées ou Zanaar parmi les coqs, AGM, Saint-Denis,
1987.
Piton la nuit, Editions du Tramail/ILA, Saint-Denis, 1992.
Lady Sterne au Grand Sud, Editions Azalées, Saint-Denis,
1995.
L'île du Tsarévitch, Océan-Editions, Saint-Denis,
1997.
|
|
|
 |
24/24 |
 |
|