Raymond Bozier,
Rocade,
Ed. Pauvert


ue dire si ce n'est que ces deux-cent-quatre-vingt quatre pages auront été parmi les plus pénibles de ma jeune existence de lecteur. Rocade est un roman pour les lecteurs du Figaro Littéraire. Pire les lecteurs de Elle ou de Biba en feront le livre de l'année, le livre de l'exclusion, le livre du malaise des banlieues comme disait ce vieil artiste dans un film bien notoire. Deux-cent quatre-vingt quatre pages d'un monstrueux vide et j'en ressentais
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presque l'horreur des altitudes. J'avais pourtant survécu à King de Berger et au Saule de Selby Jr. Deux catastrophes monumentales, vous en conviendrez aisément.
Maintenant j'aimerais savoir si Raymond Bozier s'est inspiré sans vergogne de Berger ou bien si c'est l'inverse ? Car les similitudes sont frappantes. D'abord je me pose cette question qui me taraude : pourquoi décrire les exclus comme des animaux ? Berger nous parlait d'un chien doué de parole, Bozier nous ressort toute une meute de chiennes haletantes et salivantes. L'exclu, le galérien, la racaille nous sont montrés comme des bêtes. Vivant à l'affût, copulant les jours de rut, mangeant ou bien devrais-je dire lapant la nourriture sur une paillasse nauséabonde. Bozier se pose comme un génie de la caricature : un vieux beauf légèrement facho évolue dans un vague décor mêlant vestiges urbains et forestiers. Armé d'un fusil il déniche son fils et le transforme en passoire comme dans un western de seconde zone. Le fils dort avec deux femmes couvertes de crasse dans une espèce de tanière. L'exclu, ici, est un sous-homme juste bon à épater le bourgeois. Ah ça va frissonner
2/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 


dans les chaumières du septième arrondissement. C'est tellement horrible, vous comprenez ! Ces pauvres jeunes SDF qui chient à même le sol. Cette légère odeur de merde qui parcourt tout le livre risquerait de masquer le goût des petits fours massivement enfournés par de jolies gueules shampouinées by L'Oréal.
La trame du roman est nulle dans le sens mathématique du terme. Inexistante. Un jeune homme observe une bande de SDF dans leurs tribulations. Ce jeune homme vit dans une base sous-marine (une espèce de trou à rat en fait mais bon, ça fait bien de poétiser la misère), il accumule beaucoup de problèmes psychiques. Et Bozier de rajouter là-dessus une couche poisseuse et gluante de misérabilisme : la mère du jeune désaxé est internée dans un hôpital psychiatrique. Et le père alcolo violent à tendance maniaco-dépressive. Il pleut des clichés, aurait dit Chester Himes. Comme dans King, le dialogue est réduit à sa portion la plus congrue. On devine aisément pourquoi ces personnages n'ont pas le droit à la parole. Leur auteur ne les connaît pas, n'a dû probablement jamais les rencontrer. Fatalement Bozier
3/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 


parle pour eux, il tente de représenter cette jeunesse urbaine d'aujourd'hui, génération souvent sacrifiée. Mais le bonhomme est pas mal déconnecté de la réalité. Réalité... On nous présente ce roman comme une plongée effrayante et réaliste dans l'univers des pauvres et des exclus. Un roman qui devrait faire sensation. Rien du tout.
Rocade est sûrement le roman le plus décalé qu'il m'ait été donné de lire. D'habitude quand j'utilise le terme décalé c'est plutôt flatteur. Mais là le décalage confine au quiproquo. On a dû mélanger des époques, des langages différents. Qu'on ne vienne surtout pas me parler de réalisme poétique. Comment rester sérieux quand des exclus ont pour prénom Lille, Nazaire, Venise, Gap. Désolé mais ces personnages vous ne les rencontrerez jamais au coin de la rue, à mendier ou bien à traîner. Ces personnages-là sont issus d'un fantasme d'écrivain en mal de sensations. Aujourd'hui les petites racailles qui hantent les supermarchés portent des survêtements Lacoste et des écharpes Burburry's à carreaux autour du cou. Rien à
4/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 


voir avec ces vêtements bariolés et une chevelure réduite à une crête colorée décrits dans le roman. Ici tout est factice, lamentable : les dialogues, les situations. On meurt de rire quand on lit la scène du contrôle d'identité. Les flics parlent comme dans des séries des années cinquante… Et toujours cette ennuyeuse licence poétique qui justifie tous les égarements. Comme ce grand cygne blanc couvert de sang trouvé dans la baraque du beauf homicide. La bouteille de rouge. Les HLM (comme par hasard désertiques), le beauf et son fusil. On se croirait dans un épisode jamais tourné de Navarro. Bozier est alors au roman ce que France 2 est à la création audiovisuelle. Comme chez Berger, l'auteur de King, Bozier s'amuse à rendre la géographie opaque et évanescente. Du coup sa crédibilité « sociale », par là j'entends la capacité à faire vivre des lieux réels, en prend un sacré coup. On se demande si notre homme a déjà mis le pied dans une cité ou un quartier. Aucune espèce d'analyse des mécanismes sociaux d'exclusion ne transparaît. Et là je ne parle pas de sociologie mais des scènes où l'auteur aurait eu le loisir et l'amabilité
5/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 


de nous offrir deux ou trois flash docu-fiction. L'écrivain joue les entomologistes depuis son petit bureau et donne l'illusion d'observer les pratiques étranges de ces tribus modernes. Photographies de plages, de bunker, de centre commerciaux. Il pourrait même en disséquer quelques-uns, ils sont si...inhumains. Bozier ridiculise ces jeunes exclus, nous les montrant comme des retardés qui ne maîtrisent pas le langage. Exemple ces jeux de mots poussifs sur mnésique et amnésique. Stylistiquement parlant Bozier se prend parfois pour Céline. Son personnage de Venise éructe, vocifère, aboie. Du coup la ponctuation postillonne et la syntaxe bave. On est vite saoulé de ce procédé. L'histoire est tellement exsangue et cadavérique que le peu de dialogues du roman en paraîtrait providentiel. L'ennui mortifère sourd à chaque page. Les jeunes marginaux volent une pelleteuse et vont gratuitement détruire des voitures et traumatiser des passants. Ces gens restent de parfaits inconnus pour le lecteur. Les notes de quatrième de couverture du livre nous indiquent que ces jeunes « ne se retournent plus sur leur histoire et foncent
6/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 


droit devant eux. » Mais c'est plutôt Bozier qui fonce droit dans le mur. Surtout on veut nous faire croire qu'il aurait capturé la quintessence de ces rebelles sans cause pour paraphraser le titre du film de Nicholas Ray. Bozier imite Berger mais aussi le film La vie de Jésus. On erre dans le nord de la France, là-bas les gens sont tous un peu dégénérés, non ?
Et les dames en brushing d'applaudir, de frémir, de sursauter d'effroi et de compassion. Venise se fait flinguer par son fils. C'est la fin du roman. Coup de feu libérateur pour le lecteur. Mais ce n'est pas terminé. Le fils s'enfuit et les taudis brûlent. Des papillons multicolores agacent la rigidité cadavérique du père. Quelques pages avant on avait eu droit à la course de Forêt (pourquoi se compliquer la vie en cherchant des patronymes appropriés à des êtres humains?), dans la forêt justement. Une pénible promenade de cinquante pages où chaque châtaigne écrasée sous les pieds de la fugitive à droit à un bon paragraphe de description. Quand on sait que le livre coûte la modique somme de 110 balles, on aimerait un plus
7/8

 

 

 

 

 

 

 

 

 


d'à-propos. Et bientôt surgit l'argument le plus lamentable de ce roman trépidant : la Purification. Les flammes dévorent la pourriture du péché et la vérité s'installe enfin. Morale à deux balles et paternalisme condescendant s'abattent sous nos crânes meurtris par tant d'inepties. Et partout cette vie de chien. Cette obsession animalière qui pourrait tourner à la zoophilie s'il elle n'était pas contrôlée. Et les bourgeois sont réellement épatés, bluffés par tant de violence et de délabrement. Bozier aurait peut-être dû écouter ce morceau du groupe NTM (Nique ta Mère, pour l'acronyme) : Laisse pas traîner ton fils. Il aurait pu s'en inspirer pour créer de vrais personnages et non pas ces hommes-chiens qui s'arrachent leur puces. Cette violence fantasmée, vomie à plein tube par un écrivain qui s'est trompé d'époque. Il y a 30 ans son livre aurait prêté à sourire. Aujourd'hui il n'impressionnera que deux ou trois arrondissements parisiens et leurs salons de thé. Car soyons francs, ce sont ces gens-là qui crient au génie devant pareilles oeuvres. Moi je crie à l'imposture.

Karim Madani

8/8