|

|
ls ont des noms, des visages, des vies, ces hommes et ces femmes
que la peur du feu qui se répand dans le WTC jette dans le
vide. Mais dans leur chute, on ne perçoit rien de leur identité
spécifique. Sur ces photos inouïes, ce ne sont que pures
silhouettes désarticulées, figures anonymes, comme
esquissées au fusain par Giacometti, pantins pathétiques
dégringolant en une scène infernale tout droit sortie
d'un tableau de Hieronymus Bosch. Ils sont les notes d'un opéra
funèbre dont on prend
|
|
|
|
 |
1/7 |
 |
 |
 |
toute la mélodie de face. On ne pense pas aux morts. On pense à
la mort, on pense au mourir, on pense au tuer. Ces notions générales
sont désormais concrètes. A cela tient précisément
l'impressionnante force de cet événement singulier : avoir
transformé l'abstraction par excellence la mort en personne,
la Mort elle-même en pure sensation concrète. Georges
Bush, Tony Blair, Jacques Chirac, eux, sont reconnaissables, interchangeables
même : chacun les mêmes réflexes pour désigner
l'événement, déclinés selon les cultures nationales.
Les deux anglo-saxons n'ont que théologie, eschatologie, théodicée
à la bouche. Ils parlent du Mal, d'une sorte d'Ante christ à
l'uvre. Le français, en bon rationaliste cartésien,
évoque une « aberration ». Tous les trois s'accordent
: la pure violence qui a frappé Manhattan et Washington est quelque
chose d'étranger, venant de dehors, externe à l'entendement
une pure altérité, transcendante à notre bonne
humanité qui ne saurait descendre jusqu'à de telles bassesses.
Tout ce que le vingtième siècle a enseigné
dans le sang, la poudre, l'art et les livres sur ce dont est capable
la nature humaine, trop humaine est méthodiquement
|
|
|
 |
2/7 |
 |
 |
 |
ignoré
au profit du plus affligeant des essentialismes biblique ou rationaliste.
Quel type de règlement politique attendre d'une telle incapacité
à saisir l'événement ? Certes l'interlocuteur que
s'imaginent les chefs d'Etats lorsqu'ils s'expriment dans les moments
de crise et de trauma national est la population en 'général'
: le peuple, ses angoisses, ses réflexes, son langage. Mais tout
de même : quel invraisemblable manque d'exigence devant l'événement.
Car que s'est-il passé ? Des criminels pervers sont passés
à l'acte en exécutant froidement le plus de victimes possible.
C'est immonde. Epouvantable. Suffisant en soi pour nourrir plus d'un désespoir,
plus d'une vengeance. Mais aussi, mais encore ? Qu'est-ce que cet acte
si dense, en plus de son sens évident, dit, hurle même ?
Le jeu du pur nihilisme au niveau mondial, sans revendication précise,
et se donnant pour forme la mort de milliers de personnes purement
et simplement. « Dans notre culture occidentale dit un
ancien patron de la DST à Libération , c'est
une forme de l'absurde et c'est peut-être à ça qu'il
faut se préparer (
) Désormais, l'objectif est de diffuser
de la terreur dans une perspective
|
|
|
 |
3/7 |
 |
 |
 |
idéologique sublimée
». Ce jeu macabre n'est ni cohérent ni logique. Car ce ne
sont pas les victimes directes de l'écurante avidité
financière dont down-town Manhattan est le QG mondial qui
ont perpétré ou commandité l'attaque. C'est, selon
toute vraisemblance, des fanatiques islamistes reprochant à l'Amérique
d'avoir pénétré les lieux saints de l'Islam (le territoire
de l'Arabie Saoudite), de défendre l'ennemi héréditaire
(Israël), et, plus généralement, plus psychotiquement,
de ne pas vivre en accord avec les préceptes du Coran. D'ailleurs,
ces récriminations s'adressent aussi à l'Europe (à
un degré moindre car proportionnel à la puissance de cette
dernière dans le monde, qui ne soutient pas la comparaison avec
celle des Etats-Unis). L'inouï de ce qui s'est passé le 11
septembre, malgré tout le contexte évoqué ci-dessus,
demeure ainsi résumé en une pure image : avions encastrés
! immeubles-érection champignonnés ! en direct-live
! Le réel nous saute à la gueule. Et comme d'habitude, il
rebondit sur des images simulacre de lui-même. Le réel
aujourd'hui, c'est alors la macabre et paradoxale congruence entre Manhattan
et les fous de Dieu : tous deux
|
|
|
 |
4/7 |
 |
 |
 |
comme figures les plus puissantes du nihilisme
contemporain. Un nihilisme (positivité fanatique de Dieu ou du
désespoir palestinien : à mourir pour mourir, sous les bombes
Israelo-U.S., autant infliger le plus de morts à l'ennemi) contre
un autre (positivité matérialo-techno-capitalo-spectaculo-fasciste
de l'Empire). Car l'Empire capitaliste est aussi un passage à l'acte,
un acte gigantesque même global, comme il se détermine
lui-même , et bien réel lui aussi, de l'Afrique à
l'Amérique latine en passant par l'Asie, de ruines orchestrées
en dictatures provoquées pour toujours plus de pouvoir,
plus de profit. « Nous sommes encore dans un monde où un
homme ne vaut pas un autre homme » rappelle Bertrand Badie dans
un entretien à Libération. Ainsi deux pures psychoses,
deux nihilismes sûrs d'eux-mêmes apparaissent encastrés
l'un dans l'autre : l'avion dans le gratte-ciel. Le nihilisme gagne. Il
n'est pas une plate-forme politique, un programme religieux, une cause
nationaliste. Il est bien plus que cela : une force de mort, un pur narcissisme
dont les manifestations hétérogènes se reconnaissent
et s'attirent irrésistiblement jusqu'à faire image,
jusqu'à faire emblème, jusqu'à
|
|
|
 |
5/7 |
 |
 |
 |
faire icône
prémonitoire d'un vingt-et-unième siècle commençant
dans la fureur. Mais à moins d'être complètement éthéré,
irrémédiablement drogué à l'affligeante et
anesthésiante idéologie du progrès, à moins
de n'avoir rien lu, rien vu, rien compris, rien retenu, qu'espérait-on
vraiment du siècle qui succéderait au vingtième ?
On pouvait espérer l'on espère y trouver des
capacités à produire du discours, de l'uvre
; non pas pour nous débarrasser définitivement d'une barbarie
intrinsèque à l'humain (programme raté
des Lumières) mais pour la faire vivre sans qu'elle nous détruise
(programme toujours à tenter de la modernité).
On n'éradique pas la pulsion : on la reconnaît, on l'engage,
on la pondère. La pulsion est en nous ; la pulsion c'est nous :
celle de l'avidité, de la paranoïa. Qu'est-ce que le Pentagone
comme structure, si ce n'est une pure paranoïa solidifiée,
endurcie, institutionnalisée, budgétisée, planifiée.
Qui se souvient du Dr Strangelove de Kubrick aujourd'hui ? Où
est le symbolique? Où est la pensée? Où est l'autre
nihilisme : l'aptitude au rien et à l'indétermination
pensée et expression sans préjudice capable de produire
quelque chose
|
|
|
 |
6/7 |
 |
d'autre, de défaire cette rage pure, d'en faire un
flux créatif, de sauver de ça ? Certains disent qu'il
faut se recueillir devant l'énormité de l'événement.
Certes il faut respecter la douleur, le silence qui suit les cris. Mais
tant bien que mal il faut aussi profiter de la violence de l'événement
sur nos corps et nos âmes, la faire passer à nos têtes
pour qu'elle y fasse violence à nos idées, à nos
mots tout faits. Il faut penser et parler depuis l'effarement et les cendres,
avec de l'écurement encore plein la bouche, car c'est précisément
dans l'opacité du présent que la pensée lucide peut
se produire et un autre destin s'accoucher.
Le nihilisme à l'oeuvre / Jérôme
Game
Jérôme Game est écrivain. Il enseigne la littérature
à l'université de Cambridge, en Grande Bretagne. Il
collabore régulièrement à Inventaire/Invention.
|
|
|
 |
7/7 |
 |
|