es chantres de l'exception française peuvent se réjouir de compter dans leurs rangs de nombreux chercheurs et théoriciens capables d'opposer aux visions mercantiles et naïves venues d'ici et d'ailleurs, des points de vues divers et surtout critiques à propos des technologies de l'information. Ceci tend à prouver que face à la vulgate enflammée d'un Negroponte, d'un Alvin Toffler, d'un Al Gore, ou des toujours-exégètes de
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Marshall Mac Luhan, la pensée française demeure l'un des derniers remparts face au fracassant pouvoir de la technique, et aux imprudentes idéologies et stratagèmes qu'il lui prend d'incarner. Mais que propose-t-elle en échange des utopies qu'elle dénonce a l'envi ? Une simple question vient alors en complément de cette observation : à quoi sert exactement la critique d'Internet en France ? Cette enquête tente de demander s'il n'y a pas un paradoxe de la critique des technologies de la communication ayant pour effet de contribuer davantage à la légitimation des effets et des acteurs qu'elle dénonce, qu'au dévoilement des nouveaux possibles engendrés par le phénomène de la technique. Car la pensée critique et donc politique de l'Internet en France serait peut-être plus faillible et plus discutable qu'on ne le pense. D'autant plus faillible que les enjeux auxquels elle s'attaque sont puissants, et qu'il y a urgence à se mobiliser autour de points de vue originaux, alternatifs, engagés et modernes.
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Trois points de vues. Les technologies de la communication finissent par modifier et interpeller le champ des pratiques sociales et culturelles, et l'on s'empresse alors de rappeler qu'elles donnent lieu à deux visions antagonistes. D'un côté la posture positiviste, "techno-optimiste" ou encore technophile, de l'autre la posture technophobe, et "techno-sceptique", critique et rebelle à l'égard de la technique. En résumé, le techno-optimisme du jeune champ des NTIC jouerait la carte de l'appropriation à tout prix des technologies, la croyance dans une nouvelle forme d'intelligence collective, un renouveau de la démocratie directe, locale ou globale, une possibilité d'affranchissement du temps, d'accès au savoir universel, ou encore l'espoir d'un renouveau artistique. Le techno-sceptique verrait au contraire dans cette technique, l'empire de l'inhumain. Il dénonce sans détours un véritable danger pour la démocratie lié au développement incontrôlé et incontrôlable de la technique, une extinction du lien social, un accident global, voire globalitaire. Dans la lignée d'un Jacques Ellul, le théoricien technophobe fustige une technique
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"intelligente", capable de maîtriser elle-même son évolution. Hottois, brillant philosophe, parle d'un "règne technique", Lucien Sfez d'un "Frankenstein technologique", et pour Paul Virilio, c'est l'accident des accidents qui nous attend : "En ce moment, écrivait-il dans Cybermonde, la politique du pire en 1997, la peinture et le dessin sont en voie de disparition, comme l'écrit risque de disparaître derrière le multimédia [...]. La technique n'est pas démocratie mais tyrannie. [...] Selon Einstein, le développement de la bombe atomique a nécessité la mise en œuvre de la bombe informatique, de la bombe de l'information totalitaire. [...] Nous sommes en phase d'assister à l'accident des accidents, à l'accident du temps. [...] Le modèle de notre monde, se met en place derrière le délire de l'information, c'est Babel, et Internet en est déjà un signe. La mégacité c'est Babel et Babel c'est la guerre civile !".
Au milieu de ces deux visions apparaît en général un discours relativiste et réaliste se voulant force de proposition politique. Exemple : Michel Classens dans son livre
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: La Technique, un danger pour la démocratie, propose de remettre la science à sa juste place par un contrôle "mou" de la recherche technoscientifique. "Il nous faut renoncer à tout espoir d'un contrôle dur de la technique, par exemple sous la forme d'instances démocratiques qui effectueraient le tri entre les bonnes et les mauvaises techniques. [...] Il n'en reste pas moins qu'un contrôle mou de la technique est non seulement possible mais évidemment indispensable. Pour dire court : on n'arrête pas le progrès, on peut seulement l'orienter". De son côté, Philippe Breton, démystificateur souvent inspiré de la culture informatique, proposait dans un article de Terminal d'appliquer le principe de laïcité à la technique, afin de la découpler de toute forme de discours sur le monde. Car il remarquait un transfert des idéologies du champ politique vers les "nouvelles technologies de communication" dont Internet constituerait désormais le lieu principal et actuel d'affrontement. L'historien de l'informatique distingue trois écoles : celle des militants libertaires appelant de petites communautés, rêvant à
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une totale liberté de parole. "Le Cyberspace constitue dans cet esprit un nouveau lieu universel de liberté, sans frontières, présenté comme une alternative aux contraintes en tout genre du monde "réel"", celle du libéralisme appliqué à la communication, et celle de l'intérêt général incarné par l'Etat. Breton met ainsi à jour un jeu d'alliances, de connivences et de tactiques concurrentielles de ces trois idéologies et aboutit à un constat de la disjonction entre politique et idéologie et la conjonction entre idéologie et technique. De fait, proposait-il de désodéologiser les techniques. "Quel intérêt y aurait-il à désidéologiser la technique ? J'y vois pour ma part une raison centrale : l'idéal de la technique n'est-il pas qu'elle serve, que ses développements soient pensés en fonction de ses usages et que ses usages soient rapportés aux besoins. Est-il utopique de réclamer un regard réaliste sur les outils, qui soit guidé par des choix et qui implique donc des évaluations pour fournir des critères de décision ?". Dernier arrivé dans la mêlée avec son ouvrage Internet et après ?, Dominique Wolton, théoricien de la télévision
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et des médias de masse, emboîte le pas de la désidéologisation pour proposer une sorte de synthèse historico-politique, devenant le scientifique en vue de l'année passée. Il écrit dans le Monde Diplomatique de juin 1999 : "Internet est-il une révolution aussi importante que la radio dans les années 20, et la télévision dans les années 60 ? On peut en douter. Pour penser les nouveaux médias, il faut bousculer le discours dominant qui leur est benoîtement favorable, et les replacer dans une théorie générale de la communication". A partir de là, tout y passe : dénonciation de l'idéologie de la technique, déni de la performance, crises boursières et questions à cent francs : "La société du spectacle a été suffisamment critiquée pour ses illusions, sera-t-elle remplacée demain par la société Internet ?", menaces de risques majeurs : "Faudra-t-il un Titanic de la cybernétique, pour que les Etats prennent conscience des risques que ces systèmes d'information font peser sur les libertés fondamentales ?", relativisme de circonstance : "Internet se présente comme un espace de communication, alors qu'il n'est le plus
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souvent qu'un espace d'expression...", danger de rationalisation de la communication, enfin phobie du délitement des liens sociaux par le phénomène de globalisation. Pour Wolton encore dans Le Monde des débats de juillet-aôut 1999 : "...le risque est de croire que la révolution technique de la communication, avec Internet comme symbole sera la condition d'une nouvelle société où les rapports sociaux seraient plus justes, moins égalitaires car chacun pourrait accéder par ses différents terminaux à toutes les informations nécessaires". Ainsi, le rôle des sciences sociales selon D. Wolton consiste à critiquer cette idéologie technique, qui établit des continuités là où il n'y en aurait pas. Pour Wolton : "défendre une certaine normativité de la communication, par rapport à sa dimension fonctionnelle, c'est au contraire mettre en avant pour ces réseaux, l'urgence d'une réglementation, d'une police des réseaux, d'une protection des droits d'auteur, d'une protection de la vie privée".
Le troisième ensemble se distingue ainsi de l'amour et de la haine absolus de la
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technique, par son pragmatisme, sa légitimité scientifique ou politique, et ses forces de propositions. Il peut admettre à la rigueur que les technologies apportent du "bon" et du "mauvais", mais prétend qu'il est en définitive primordial de chercher à en contrôler les effets pervers, ou de reprendre à la technique les promesses et les idéaux dont elle est porteuse et qui normalement ne lui incombent pas. Le rôle du scientifique de la technique (le technologue) est de nous montrer en quoi la technique nous constitue en sujet naïf, nous faisant croire à des lendemains meilleurs, alors qu'elle n'est que technique, c'est-à-dire moyen pour une fin.
Une première réponse à la question initiale vient alors : le discours critique sur Internet reproduit cette tripartition politico-philosophique à laquelle nous sommes habitués, et joue son rôle dans la tentative naturelle et indispensable de maîtrise du devenir humain à travers l'innovation. A partir de ce moment, il ne reste plus au citoyen et au politique qu'à choisir leur camp : 1. Croire à l'utopie Internet et le promouvoir sous toutes ses formes. 2. Se défier de cette technique et la combattre
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radicalement. 3. Relativiser ce changement et chercher à contrôler au moins ses effets pervers, en militant pour la réglementation des techniques et de leurs usages.
Ainsi, dans l'histoire de chaque technique, il existe une première période pendant laquelle les tenants des trois premiers discours monopolisent simultanément ou successivement la parole, pour constituer autour d'elle, cette partition vouée à poser des repères semble-t-il essentiels au débat public. Ces discours bénéficient au passage de ce que nous pourrions appeler un "avantage technoculturel", c'est-à-dire une culture de la technique ayant pour première caractéristique d'être suffisamment en avance sur le savoir commun du moment pour imposer son idéologie. En résumé : "le premier arrivé a toujours raison". Le degré de prophétisme ou encore d'utopisme exprimé dans la toute première période est sans doute inversement proportionnel au degré d'ignorance collective du moment, et à un impératif besoin de réponses. Car le progrès technique apparaît comme un abîme, une injonction pesante et irrationnelle comme d'aucuns l'ont souvent remarqué.
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C'est pourquoi dans la jeunesse d'une technologie telle que l'Internet, la part d'inconnu, de mystère et de magie, rend propice l'installation de discours cherchant à totaliser et globaliser les enjeux, pour nous proposer d'un côté le paradis, de l'autre l'enfer. Mais par la suite, la technique se banalisant, étant partagée par un plus grand nombre d'individus, le discours de synthèse s'impose en ce qu'il est une alternative rationnelle à l'extrémisme devenu évident des deux premiers. Le technologue fait son entrée dans l'arène. Mais l'apparition de ce discours est aussi le signe que le système socio-technique est entré dans une seconde phase d'ancrage et de verrouillage des positions et des territoires. Quel est au juste ce processus ?

Le processus de verrouillage du système socio-technique. Patrice Flichy dans son ouvrage L'innovation technique, et Internet, objet frontière, objet valise, s'inscrivant dans le cadre d'une sociologie interactionniste et d'une économie du changement technique, explique à ce sujet qu'avant de devenir ce qu'il appelle un
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"objet frontière", l'objet technique passe par une phase d'instabilité où se produisent des négociations entre les acteurs s'étant emparés de l'objet. "Dans les processus d'élaboration des cadres socio-techniques, on peut distinguer plusieurs phases, que l'on retrouve dans la plupart des cas d'innovation. Tout d'abord, dans un moment que l'on pourrait caractériser comme la préhistoire de l'innovation, se déroulent différentes histoires parallèles qui ne sont pas liées entre elles. Dans une deuxième phase, un certain nombre d'éléments vont commencer à converger de façon encore très utopique et abstraite, c'est la phase de l'objet-valise. Enfin dans la dernière période différents acteurs vont s'affronter, négocier entre eux pour trouver un accord, c'est la phase de l'objet frontière". Flichy note qu'à l'issue de la phase de négociation, le cadre se referme, se solidifie et l'on assiste à un "verrouillage socio-technique". Ce verrouillage socio-technique est tout à fait sensible et visible (surtout en ce moment) dès lors que l'on étudie la prise de position des grands groupes et des acteurs économiques autour d'une technique
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industrialisable. Entrent donc en ligne de compte dans ce passage crucial de l'instabilité à la stabilité : la prise de pouvoir des marchands pionniers, la réglementation politique du support, la stabilisation des techniques.
Avant de revenir sur le rôle de la pensée critique et des théories sur la technique dans ce processus de verrouillage et de négociation, attardons-nous sur la phase de transition. Car c'est précisément dans cette phase de concrétisation de l'objet ou du champ, que se présentent les mises en scènes possibles du futur objet frontière. Une symbolique de la technique naît en quelque sorte d'un point de traction (invisible) entre le temps futur de l'objet frontière et le temps présent de l'objet valise. Ce fil tendu entre un futur-tout-concret-stable et un objet-présent-abstrait-instable peut revêtir des desseins et renvoyer comme on l'a vu à des énoncés (des projections) aussi différents et contradictoires que possible. Avec Internet, comme avec nombre de techniques de communication avant lui, quatre formes au moins de totalités en devenir sont convoquées simultanément.
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Internet comme : futur-Marché, futur-Art, futur-Média, future-Société, voire même comme futur-Monde. Notre propos ici n'est pas de trancher quant à une quelconque mutation de l'art, de la communication, du marché ou de la société, mais d'affirmer seulement qu'il y a bien dans toutes ces situations de projections (éminemment prescriptives) un sentiment de changement, un sentiment de basculement profond, et un phénomène de traction dynamique entre le futur état stable du système technique et son état instable présent. Cette puissance d'idéalisation de la technique induit une sorte de potentialisation momentanée du système homme-technique, rendant propice l'éveil de certains imaginaires et de nombreuses questions fondamentales. Ce processus, résultant d'un jeu de forces et de négociations multiples, naît de cette interaction de pôles que les idéologies vont se mettre à incarner pour poser des repères symboliques indispensables à la formation du système socio-technique. Les technologues critiques, s'ils occupent la place de l'homme face à la technique, participent donc directement au processus de
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verrouillage du système socio-technique en convoquant au plus vite (par la réglementation, l'incantation prophétique, la lutte contre les marchands) le moment où la zone des idéologies, des mensonges, des fantasmes et des mythes prendra fin.
Ainsi, une seconde réponse peut venir. A quoi servent les discours critiques sur Internet ? A faire prendre conscience des enjeux politiques de la technique, et à stopper au plus vite cette zone si dangereuse des fantasmes, des leurres, des mensonges, pour protéger la démocratie et l'homme face au danger d'un bouleversement ou d'une victoire des puissances négociantes (capitalistes, voyeurs, pédophiles, pornographes, néo-nazis, etc.) ayant la malencontreuse idée d'appliquer à la lettre ou d'instrumenter à leur profit ces fantasmes, et ainsi de faire table rase sur le passé, la culture, et les acquis sociaux. Noble tâche bien sûr que celle des critiques.

Les écueils antimodernes de la critique. Nous voulions montrer par ce crochet
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que la mythologie et l'utopie des techniques constituent d'abord un élément dynamique d'individuation sociétale (pour employer un terme pompeux) dans la phase de genèse de la technique, c'est-à-dire dans la phase qui précède immédiatement le verrouillage économique, technique et politique du système, et non un facteur de promotion ou de preuve accablante de l'existence d'idéologies totalitaires tout droit issues de la technique. Or, nous sommes en droit de nous demander ce que les discours critiques (défendant l'homme face à la technique) proposent comme idéal en échange des "faux idéaux" qu'ils dénoncent, et s'il nous aident à comprendre ce qui se produit réellement du point de vue de l'individuation collective, dans cette zone sensible de transition du système technique. Quelle est cette zone de flottement que les uns perçoivent comme une rupture vers des ordres et des hiérarchies nouvelles et les autres comme l'annonce d'un déséquilibre des systèmes en place, et notamment de la démocratie ? Cette zone semble être, si l'on suit les utopistes et les technophobes, une zone de rupture marquée par la puissance
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de la nouveauté technique, et de l'innovation permanente. Il est vrai que les années 80 ont été stigmatisées par l'expression Nouvelles Images avec les images de synthèse. Les années 90 l'ont élargi aux NTIC : Nouvelles Technologies de l'Information et de la communication avec Internet notamment. Cette longévité du qualificatif Nouveau est tout à fait remarquable et correspond vraisemblablement à cette phase de concrétisation et de transformation du système instable en système stable. Ainsi, si la première ligne de démarcation entre les technophiles et les technophobes semble être celle de l'humain et de l'inhumain, la seconde se joue dans les notions de rupture et de continuité de l'histoire. Le premier discours prétendant que la technologie est nouvelle, et qu'elle porte en elle le germe de l'innovation et de la révolution, le second qu'elle ne l'est pas, qu'elle ne fait que reposer d'anciennes questions. D'où ce débat sans fin avec ses slogans récurrents : "rupture ou continuité ?" et : "révolution ou évolution ?". Le dévoilement d'une idéologie de la technique suffit à déclarer qu'il n'y a pas de nouveau dans la
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technique et qu'il importe donc de s'en défier, voire de l'oublier. C'est dans cette réponse faite à la nouveauté que le point de vue critique le plus extrémiste ou le plus conformiste se met à déraper. En effet, en constituant le réveil des imaginaires, des fantasmes, des utopies et des anciennes questions comme preuve de la non-nouveauté de la technique, il ne cherche pas à comprendre le rôle de cet imaginaire en tant que dynamique de création dans le processus de transition du système technique, et semble considérer qu'une question déjà posée par le passé, ne mérite plus de l'être. La question du nouveau devient alors le point aveugle, la plaque tournante des enjeux, car elle amène avec elle un présupposé radical et peut-être fondamentalement erroné. Non celui de la vérité du nouveau, mais plutôt de sa rareté. Car accepter l'expression "nouvelle technologie", n'est-ce pas se soumettre à l'idée qu'il existe d'un côté l'ancien qui appartient à l'habituel, et de l'autre le nouveau qui appartient à l'inhabituel ? Pourquoi ne peut-on pas supposer l'existence d'une nouveauté permanente et en réalité profondément habituelle, et
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même tyrannique ? L'invention technique ferait partie de cette triviale nouveauté, de cette tyrannie du renouvellement permanent, qui suit le cours imperturbable du temps et en même temps, c'est là qu'un effet paradoxal issu de la technique se produit, la technique pourrait être l'un de ces événements capables de nous distraire, de nous arracher momentanément au flux du nouveau permanent. Ce qui constituerait autour d'elle une période charnière où le système socio-technique ne serait ni stable, ni instable, mais pour reprendre la terminologie de Simondon : métastable. Ne peut-on pas supposer en repartant de Baudelaire et non du mythe du progrès, que la nouveauté soit en réalité la synthèse du déjà-là dans le contexte effectivement nouveau de la technique ? La question ne serait plus de savoir si la technique est rupture ou continuité, mais qu'est-ce qui devient dans cette zone sensible du système socio-technique qu'elle permet d'engendrer ? Il y aurait donc bel et bien une sorte de rareté, d'originalité issue de la technique, mais qui ne serait pas la nouveauté de l'outil ou de ses nouveaux possibles décrétés, mais un certain
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contexte rare, de réinvestissement potentiel de problématiques anciennes. On aurait alors ce phénomène troublant, pour paraphraser les penseurs de la modernité, voulant que la période d'innovation véritable soit le lieu et le temps d'une suspension du nouveau en tant que renouvellement, cette suspension renvoyant alors à la possibilité cachée d'une invention plus profonde et fondamentale, c'est-à-dire de synthèse du déjà-là dans le contexte neuf de la technique. Il se trouve alors que les discours globalisants sur la technique ne peuvent accéder à la description de ce processus fondamental, car à partir du moment où la technique incarne pour eux une idéologie à promouvoir ou à dénoncer, il devient impossible de voir en quoi cette incarnation n'est qu'un effet secondaire du dévoilement de quelque chose qui n'est ni la technique, ni son idéologie, mais le processus même d'individuation contemporain de l'humain à travers la technique.
C'est ainsi que dans la période de stabilisation du système, paradoxalement le flux continu de la nouveauté permanente est enrayé par l'apparition de situations de
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déblocages de problématiques anciennes. Invisibles, trop banales pour être perçues, voilées par le sentiment d'injonction d'une totalité technique impossible à maîtriser, d'une nouveauté qui n'en serait pas une, d'un imaginaire soi-disant découplé du réel, ces brèches s'ouvrent ça et là, produisant des effets de contournement des blocages préexistants, de renégociations dynamiques de pratiques sociales très diverses, de révélation de l'essence des cultures anciennes. Ce puissant phénomène de polarisation socio-technique et culturel, engendre ce que nous pouvons appeler "des espaces de renégociation". Or, le fait est que ces espaces de renégociation et de dévoilement parviennent rarement à être perçus dans leur vraie dimension politique et historique dans leur contemporanéité. D'une part parce qu'ils sont confondus avec des effets d'idéalisation, de croyance ou de défiance dans la technique, venant alors accréditer les thèses globalisantes des technologues pessimistes et d'autre part, parce que les approches théorétiques de la technique ne naissent pas de sphères de l'action, constituant une forme de relativisme inapproprié à la prise en compte de
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ces effets anodins. Enfin parce que les vrais enjeux (l'essence) de la technique ne sont pas la technique (Heidegger). Un espace de renégociation engendré par le sentiment de changement technique serait donc une antichambre de la modernité, un moment, un contexte, une situation où le potentiel d'indécision, de virtualité d'une technique serait suffisamment puissant pour engendrer des prises de risques, des projections, des situations de déverrouillage momentanées, de nature à remettre un individu ou une société, à leur insu parfois, en phase de renégociation dynamique de quelque question essentielle pour leur devenir. C'est ici que se séparent les croyants dans la technique, pensant que la technique fait tout ; le bien et le mal, et les usagers de la renégociation, ces spéléologues du réel, comprenant que le concept de la technique n'est qu'un moyen de transport au seuil de cette fissure du réel et que l'intérêt de l'expérience socio-technique est constituée par le dévoilement d'une partie de ce réel dans la modernité et non d'un achèvement de ou par la technique directement. A partir de cette hypothèse, on peut répondre plus
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précisément à la question de départ : à quoi servent les points de vues précédemment cités ? Les postures critiques globalisantes se rejoignent en réalité pour constituer illusoirement la technique comme une totalité dont il s'agirait d'affirmer ou d'infirmer la nouveauté, dans l'évitement systématique des potentialités de dévoilement et de renégociation engendrées par la technique, donc d'expression de la modernité cachée derrière le mythe du progrès. La technophilie se révèle inefficace car elle vise directement à la réalisation d'un projet idéal, sans passer par les phases d'accomplissement du projet, dans lesquelles la technique n'a rien à apporter de particulier, et pour abandonner devant les premières difficultés rencontrées. Elle constitue le fer de lance des marchands, des mass-média et des utopistes, dans la promotion d'un territoire nouveau, et finissent souvent pas péricliter, car elle sont coupées des réalités et des cultures préexistantes. De l'autre côté, le point de vue technophobe dans son incapacité à percevoir l'ambivalence du phénomène socio-technique (ces espaces de renégociations engendrés par la
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technique) élimine avec le rejet en bloc du phénomène technique la possibilité même de combattre le mal qu'il dénonce. S'exprime alors une forme de nihilisme et de conservatisme stérile pouvant même servir de modèle et de faire-valoir aux metteurs en scènes de la technique (voir la campagne 1998 de Club-Internet basée sur la paranoïa de l'autodafé). La posture du ni oui ni non s'avère être infructueuse quant à elle, car peu mobilisatrice, elle exige le gel, la démystification et le verrouillage, là où il y a plus que jamais dynamique de renégociation.
Ainsi notre thèse est la suivante : l'interaction entre individu et technique dans la phase de genèse d'un nouveau système socio-technique planétaire accroît momentanément le potentiel d'individuation et surtout de déphasage d'une société. Le phénomène de la technique n'est pas en soi une invention, mais un certain déplacement et parfois un contexte rare et redynamisé d'individuation collective. Ainsi, que la technique puisse être un danger pour la démocratie, en ce qu'elle permet la renégociation des lignes de partage entre les représentations
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traditionnelles et les champs de forces politiques et économiques est un fait, mais ce qui est plus dangereux encore pour la démocratie est de soutenir (même par défaut) une pensée critique dominante et ambiante qui en se refusant à considérer la technique dans son altérité et son ambivalence empêche l'éclosion d'une pensée de notre temps dans laquelle la technique aurait sa part, qui ne serait pas de la constituer en tant que telle, mais de produire quelque déplacement et espaces de renégociations propices à son expression. La question n'est pas de croire ou de ne pas croire à la technique, mais d'être ou de ne pas être au cœur de ses espaces de renégociation.

Internet par exemple. Alors, où sont ces espaces de renégociation engendrés par l'Internet ? Quel est leur réel pouvoir de dévoilement des problématiques et des verrous contemporains ? Telles devraient être en substance les questions posée par les technologues. Or, si la question de la régulation en soi n'est pas absurde, sous
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couvert d'une idéologie bien-pensante (sus au pédophiles, aux nazis, etc.) les intellectuels et politiques français, en appelant à une réglementation et un contrôle des réseaux, désamorcent le processus d'individuation lieu-même de la formation de la pensée moderne. La question est donc de savoir ce qu'Internet permet de restimuler, de redistribuer, de réouvrir comme brèches comme débats, plutôt que de chercher à en théoriser les effets et relativiser ou exagérer son importance dans l'histoire des révolutions de la communication.
Internet est simplement le nom, la forme incarnée de l'individuation sociale et collective de toute une génération. Ce qui importe n'est pas de retenir pour la postérité qu'un Internet soit une révolution ou une simple évolution, mais de constater qu'Internet est simplement le moyen de reposer aujourd'hui la question du lien, du réseau, de la communication, de la création. Ce n'est pas rien. C'est même énorme. Ce qui importe n'est-ce pas que de façon discrète, inconsciente, active, des individus à notre époque soient bel et bien en train de renégocier, de
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réactualiser leur rapport à ces questions bel et bien fondamentales, par le biais d'une technique, d'un prétexte, d'une situation appelée Internet ? Impossible de dénombrer ces questions. Mais en bref, Internet n'amène-t-il pas à repenser les règles et les codes de l'édition, de la distribution dans les domaines de la musique, de l'édition, de la vidéo ? Ne nous donne-t-il pas la chance de remettre à plat les situations de monopoles, d'abus des intermédiaires dans le système capitaliste et ainsi d'apprendre à l'épreuve d'expériences grandeur nature des limites des systèmes verrouillés, mais aussi d'engager des réflexions concrètes sur les économies alternatives ? Internet n'est-il pas un espace rendant visibles des formes de créations contemporaines, n'amène-t-il pas les individus à repenser leur rapport au réseau, au lien social, à la communication épistolaire aux mass-média (et en particuliers à la télévision) ?
La question n'est donc pas de croire qu'Internet apportera ou pas la démocratie directe, qu'une intelligence collective sera possible grâce aux réseaux, qu'une
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nouvelle écriture naîtra de l'interactivité, ou au contraire, que les nouvelles technologies feront fondre nos rapports à l'espace ou au temps, détruisant le lien social, créant de nouvelles inégalités. La question n'est ni d'être dans la promotion ou dans le rejet radical, ni même entre les deux. La question est d'être ou de ne pas être au cœur de ce qui se renégocie en fonction des valeurs que l'on a élues.
En ce sens, on peut alors affirmer que ces espaces de renégociation ayant Internet comme vecteur, sont déjà en train de disparaître au profit de négociations plus triviales pourrait-on dire, du moins ne remettant pas en jeu des questions clés et premières de l'organisation de nos sociétés. Le triple processus de verrouillage (technique, juridique, économique) en est autant la cause que le symptôme. La tension magique (fascination créatrice) liée à la part d'inconnu et d'ignorance entourant la technique se dissipant à mesure qu'Internet se démocratise.

La question mystère de l'Internet. Ainsi toute la nuance est de parvenir à
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comprendre qu'il n'y a pas une vérité de l'Internet, mais des moments de vérité, des situations Internet et une situation de la technique en général, engendrant des espaces de renégociations inattendus possédant à un moment donné précis un réel pouvoir de dévoilement du réel et du contemporain et des fondamentaux de la culture. Prétendre qu'Internet est un espace de renégociation propice au dévoilement de l'essence de nos culture n'est pas faire le jeu des utopistes. Le discours triomphaliste d'origine sur la "cyberculture" est par certains côtés biaisé dès lors qu'il constitue une fin en soi ou qu'il n'est que "contre-culture" mais son avatar plus mûr, étant fondé sur des intuitions puissantes relatives au mode de pensée des nouvelles générations, ne serait pas sans intérêt. Ainsi sans doute n'existe-t-il pas de troisième doxa capable de mettre tout le monde d'accord sur les effets sociaux de la technologie. Mais il existe bel et bien un comportement plus "artistique" pourrait-on dire vis-à-vis de la technique que celui qui consiste à dépenser son énergie pour contrôler, encadrer, verrouiller sans autre but que de
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protéger un système classique à bout de course. Il existe par alors un point de vue philosophique plus étrange et mystérieux, qui consiste à accepter l'idée qu'à un moment donné précis de la formation d'un nouveau système socio-technique, l'énergie de la technique et de l'humain s'équilibrent, voire s'inversent, que l'expérience de la technique devient le lieu de l'expérience transcendante de l'humain de façon éphémère. C'est-à-dire que l'énergie de la technique va devenir plus humaine que celle du système humain légitime qui la combat. C'est pourquoi il reste à prolonger, à reconduire la question abandonnée de la culture technique, au sens d'une interpénétration entre la Culture et la Technique d'une part, mais surtout d'une culture phénoménologique des espaces de renégociations, des zones de tensions successives engendrées par la mutation technique.
Ce moment de vérité de l'Internet dans les pays industrialisés est sans doute déjà derrière nous, car tout indique que nous soyions entrés de plain-pied dans la phase de négociation active (la fusion AOL Time Warner en est la symbolique) qui verra
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le système socio-technique se stabiliser, s'institutionnaliser, se professionnaliser, et l'espace de renégociation transcendant (celui où l'on fait des expériences fondamentales) se déplacer en un autre endroit, vers d'autres questions, par le biais d'une autre technique.
De fait, chaque mutation technique pose à la société une question mystère, et l'expérience consciente ou inconsciente de l'espace de renégociation qu'elle aura engendrée constitue en général un capital pour tout ou partie d'une génération. Espérons que la capitalisation d'expérience attachée à l'Internet a trouvé de bons usagers et de meilleurs preneurs que des technologues cherchant à divertir les jeunes générations de leur propre destin en tentant de balayer d'un revers de main leur processus même d'individuation. Sait-on vraiment quelle est la question mystère de l'Internet ? Postulons que si le cinéma a relancé la question du mouvement, du temps et de la mort un siècle plus tôt, la question posée par l'Internet a sans doute quelque chose à voir avec une culture de l'organisation
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sociale d'un réseau décentralisé, peut-être l'essence même du politique.

 

 

 

Frank Beau,
premier semestre 1999, relu en mars 2000

 

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