À OÙ ON A LAISSÉ LE DÉBAT SUR LA CULTURE TECHNIQUE. A l'heure où nos systèmes de communication se transforment radicalement, la question de la culture technique sommeille injustement, et peut-être tragiquement, du moins dans les lieux officiels de la Culture. C'est une vieille lanterne, qui visait il y a quelque temps encore, à construire dans le rapport entre science et humanité, un projet certes idéaliste de cohésion humain/non-humain, mais un projet tout de même, se
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refusant à renvoyer dans leurs cordes, la technique et la science d'un côté, l'homme et la culture de l'autre. M. Henry dans un ouvrage intitulé La barbarie (Paris, Grasset, 1988) 1 déclarait ceci : "La culture n'a originellement et en soi rien à voir avec la science et n'en résulte nullement. La science n'a en tant que telle rien à voir avec la culture car elle se développe en dehors de la sphère qui est celle de la culture. [...] La substitution du "savoir de la science", au savoir de la vie est la révolution radicale venue subvertir l'humanité de l'homme, faisant planer sur son essence la plus grande menace encourue pour elle depuis le début des temps [...] La technique est la barbarie [...] en lieu et place de la culture [...] La relation de la science et de la culture est une relation d'exclusion réciproque qui culmine par rapport à l'art qui donne parole à la sensibilité [...] Une vie qui se nie elle-même, l'autonégation de la vie, tel est l'événement crucial qui détermine la culture moderne en tant que culture scientifique [...]. Avec la science, "une façon de sentir et de s'éprouver soi-même se tourne contre le fait même de se sentir et de
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s'éprouver soi-même [...]. C'est l'idée folle de ne plus éprouver sa condition".
Voici des propos tout à fait respectables, qu'on est évidemment tentés d'approuver lorsqu'on observe le développement irrépressible de la technologie dans notre quotidien. Mais au fond, si ce dernier se place du côté de la culture, ne pourrions-nous pas renverser la proposition en remplaçant le mot technique par le mot culture, afin de voir ce qu'il peut en être du point de vue antagoniste. Cela donnerait quelque chose comme : " la relation de la science et de la culture est une relation d'exclusion réciproque qui culmine par rapport à la technique qui elle donne parole à la sensibilité, en effet la substitution du "savoir de la culture", au savoir de la vie qui renaît dans l'idée de culture est une révolution radicale venue subvertir l'humanité de l'homme, faisant planer sur son essence la plus grande menace encourue pour elle depuis le début des temps. En effet la culture est devenue barbarie niant la vie elle-même, amenant l'homme à ne plus sentir sa condition ".
Il va de soi que si ce sympathique procédé d'inversion doxale n'est pas
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étayé sur le champ par une démonstration améliorée et de plus amples explications, il passera au mieux pour un propos saltimbanque, et au pire sera classé sans suite dans la grande hotte magique du technicisme exubérant, qui voit dans la technique le destin même de l'humanité.
Or pour nous, il ne s'agit ni de l'un, ni de l'autre. Il est question à partir de ces remarques liminaires de poursuivre une interrogation qui a cours depuis les Anciens, et qui considère la culture comme étant la transmission même des fondements de l'humanité. La culture une fois entendue comme la répétition des accidents, des événements chaotiques ayant fait l'homme depuis des millions d'années, ne sent-on pas que celle-ci est devenue dans la bouche de ses promoteurs, une sorte d'appareil-congélateur, un espace de projection proprement "asphyxiant" comme le disait Jean Dubuffet 2 . Une sorte d'inconscient culturel nous conduirait ainsi à considérer qu'un savoir congelé, momifié, vaut mieux qu'un être-machine formidablement dynamique et a fortiori non-humain. En ce sens bien sûr, si l'on parvient à nous faire croire que face à
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l'expansion des technologies, il est question de choisir entre l'homme et la machine, selon l'idée commune que l'on se fera de l'homme, il ne sera pas difficile de prendre son parti. Mais en réalité la question ne se pose pas là, dès lors que fort d'une culture vivante (c'est-à-dire présente et vécue), on peut concevoir et admettre que la culture est aussi substantiellement le résultat d'une co-évolution dynamique de l'homme et de la technique. De l'humanisme renaissant qui considérait l'imprimerie comme la 11ème Muse, à la philosophie marxienne indiquant le pouvoir désaliénant de la machine, en passant par la vision du progrès des philosophes des Lumières, notre civilisation occidentale n'a pas toujours considéré la technique comme ennemie de la nature humaine, ainsi qu'elle en a pris l'habitude depuis les luddites anglais du premier tiers du XIXe siècle, "démonteurs de machines à tisser", jusqu'à la crainte suscitée par la bombe atomique et les déchets nucléaires, aux manipulations génétiques répandues dans notre société contemporaine. De nos jours, du point de vue de l'écologie globale, il y a sans discuter des raisons objectives et fort sérieuses de
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s'inquiéter des dérives induites par les recherches technoscientifiques : brevets sur le vivant, décodage intégral du génome humain, explosion du génie génétique, entraves à la nature et à la chaîne alimentaire provoqués par les OGM, accidents humanitaires potentiels préfigurés par l'extension des réseaux et des agents intelligents, des nanotechnologies, de la robotique. Et encore quand on a dit tout cela, on ne sait encore rien. Sur ce point Bill Joy (scientifique de Sun Microsystem et CyberCassandre) n'a sans doute pas tort de provoquer son audience en déclarant dans le journal Wired : "Pourquoi le futur n'a pas besoin de nous" 3 . Tout cela, il faut certes s'en préoccuper, s'intéresser à ce qui pousse des Theodore Kaczynski, dit Unabomber 4 , Bill Joy, José Bové le Gaulois, à nous alerter des effets néfastes de la technologie sur la culture, d'une éradication posthumaniste de l'homme par la machine. Mais alors au bout du compte, en quoi ces points de vue essentiellement défensifs devraient-ils empêcher que simultanément, l'on considère les révolutions technostructurelles pour ce qu'elles sont objectivement? C'est-à-dire à certains
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moments importants de leur co-évolution avec les sociétés humaines et la nature, des puissances d'interpellation mais encore des engrais mêmes de la culture.
Le débat remet en première ligne ce fameux hiatus entre culture et technoscience, que C.P Snow, à la fois physicien et écrivain anglais fut le premier à mettre en mots, en racontant en 1959 cette anecdote qu'il faudra retenir : "J'avais perpétuellement le sentiment d'osciller entre deux groupes humains - d'intelligence comparable, de race identique, d'origine sociale relativement voisine - entre lesquels toute communication était pratiquement coupée et qui sur le plan intellectuel, moral et psychologique, avaient si peu de point commun que l'on avait l'impression en se rendant de South Kensington à Chelsea, de franchir un océan".
Un océan, un continent, une galaxie peut-être, séparent la culture scientifico-scientiste et technico-techniciste, et ce que nous pourrions appeler tout aussi tautologiquement : la sphère de la culture culturelle. C'est à cet endroit précis
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que le séisme provoqué par l'affaire Sokal-Bricmont en 1998 (Impostures intellectuelles), contrecarré par la suite par des Historiens des Sciences (Impostures scientifiques) et remis en perspective par le philosophe Jacques Bouveresse (Vertiges de l'analogie), a eu lieu. Il n'est pas question ici de s'insinuer dans le débat récurrent entre littérateurs et scientifiques, mais davantage de travailler sur les représentations de la Technique et de la Culture à l'œuvre à partir des nouveaux espaces de formation de l'opinion publique que sont les technologies de l'information. Et de se poster cette fois-ci, du côté de ladite Culture, car le mouvement de la Culture technique et scientifique dont des édifices somptueux comme la Cité des Sciences sont directement issus, travaillent en effet à la vulgarisation scientifique et technique, mais ne se postent pas dans les mondes de la culture pour y travailler cet inconscient technicien flétri, nécrosé, refoulé.
Travailler sur l'équation complexe de la culture et de la technique, suppose que l'on place en exergue de notre réflexion ce que pourrions appeler le
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syndrome de contre-acculturation, caractéristique des grandes époques de changement, ou encore de rupture. En effet dans tous les débats qui opposent les tenants de la technique et les tenants de la culture, en réalité, ce n'est pas tant la culture qui s'oppose à la technique, mais la part d'acculturation technique du milieu culturel et la part d'acculturation culturelle du milieu technique qui se contaminent mutuellement. Le dialogue de sourd qui en résulte est bien souvent affligeant. Mais sans doute constitue-t-il une des contradictions indépassables qui font le monde.
C'est le philosophe Gilbert Simondon qui s'évertua sa vie durant à forger des outils théoriques complexes pour aider au franchissement de ces vastes nappes de savoir et d'ignorance. Et il y aurait plusieurs manières d'imaginer ce fameux périple. Le premier est de mettre la première embarcation venue en mer et de partir à l'aventure, à la rencontre de l'inconnu, en espérant le même sort qu'un Christophe Colomb. La seconde est de survoler philosophiquement l'océan, par quelque moyen de transport relativiste, post-moderne et cynique.
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La troisième et c'est celle que nous choisirons, consiste à supposer que cet océan effectue en réalité un tour complet, c'est-à-dire une révolution. A tel point que cet autre monde, que l'on imagine être le plus éloigné de nous est en réalité plus que jamais près de nous, c'est-à-dire en nous. Avant de développer cette dimension intra-personnelle de la tension entre culture et technique, nous devons tenter de faire émerger les aspects de l'inconscient culturel et de l'inconscient technicien s'opposant dans ce débat sans faim.

PREMIÈREMENT, LA CULTURE N'EST PAS LA CULTURE. Jacques Ellul a écrit dans Le bluff technologique : "La vulgarisation ne transmet jamais que le discours, or le discours (technique) n'est pas la pratique (scientifique). Et la connaissance scientifique ne peut pas donner naissance à une culture, parce qu'elle se dénature lorsqu'elle se transforme et oublie les conditions de sa propre production". Je suis pour ma part fondamentalement d'accord avec Ellul sur ce point, à tel point que si l'on
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poursuit fidèlement son raisonnement, on devra constater qu'il en va de même pour ce qu'il appelle la Culture. En effet, s'il s'agit de disserter sur la transmission de l'expérience et des processus, alors l'éducation, l'enseignement, l'histoire des arts, la tradition écrite et orale, ne transmettent jamais que le discours de la culture. En ce sens, l'instruction civique n'est pas la citoyenneté en acte. L'histoire de l'art n'est pas la création. Un documentaire animalier n'est pas la Nature. C'est pourquoi il est préférable de se méfier autant de la pensée magique de la technique que de celle de la culture, du bluff culturel, que du bluff technologique.
Comme l'a écrit l'anthropologue américain Edward T. Hall dès le milieu des années 70 : "Deux crises convergentes affectent l'homme contemporain : la première et la plus évidente concerne les rapports entre la population et l'environnement ; la seconde, moins visible, mais tout aussi préoccupante, concerne l'homme et la relation qu'il entretient avec lui-même et avec ses prolongements constitués par ses institutions, ses idées, son entourage
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immédiat ou élargi à la communauté humaine, en un mot, la relation qui entretient avec la culture". T. Hall voulait signifier par là, qu'en Occident de graves sources de conflits existent entre l'homme et ses projections matérielles et culturelles. Que dans son effort pour parvenir à un ordre, "l'homme occidental a créé le chaos en privilégiant ses dons d'analyse aux dépens de ses dons d'intégration et d'expérience". Hall diagnostique un phénomène d'aliénation produit par une culture coupée de la nature, réduite à un certain nombre de standards de pensée et de comportements, nous rendant victimes d'idées fausses, faisant de nos vies des espace fragmentés, cloisonnés, hiérarchisés, dans lesquels les contradictions seraient soigneusement dissociées, où l'on nous apprendrait à penser de façon linéaire, et non de façon synthétique. Cet inconscient culturel ferait alors obstacle à la compréhension et l'intégration d'expériences nouvelles produisant des phénomènes psychotiques d'enfermement mental, d'anomie, dans des systèmes ethnocentriques irrationnels et immuables. Hall suggère alors de transcender nos propres cultures en mettant
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en évidence leurs structures cachées : "Le phénomène d'identification à la culture s'il fonctionne admirablement en cas de lentes transformations, fait d'immenses dégâts en périodes de changements rapides comme celles que nous vivons fréquemment ; il s'avère être alors l'obstacle le plus important à une meilleure compréhension entre les cultures et à l'amélioration des relations entre les peuples du monde. L'homme doit maintenant se lancer dans la difficile aventure du voyage au-delà de la culture, car il n'est de libération plus grande et plus hardie que celle où l'on parvient progressivement à se dégager de l'emprise de la culture inconsciente". Alors si ce constat est dans un certain sens justifié, que peut la Culture pour éradiquer son propre bluff, son inertie endémique ? C'est ici justement qu'intervient la technique.

SECONDE NOUVELLE : L'ESSENCE DE LA TECHNIQUE N'EST PAS LA TECHNIQUE. Ainsi, il existe dans toute société, un inconscient
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culturel d'apect coercitif. Ce qui nous laisserait supposer au fond, que l'essence de ce que nous appelons aujourd'hui la Culture ne serait plus tout à fait la Culture. Or, cela tombe plutôt bien, car il en irait de même pour la technique. Jusqu'à ce jour, aucun texte n'a tenté de l'expliciter aussi bien que celui de Martin Heidegger, même s'il est plutôt de bon ton aujourd'hui de prendre la pensée Heidegerrienne de la technique avec des pincettes. D'entrée, dans La question de la technique, ce dernier avertit son lecteur : "Quand cependant nous considérons la technique comme quelque chose de neutre, c'est alors que nous lui sommes livrés de la pire façon : car cette conception qui jouit aujourd'hui d'une faveur toute particulière, nous rend complètement aveugles en face de l'essence de la technique". Pour Heidegger, la technique a affaire avec le dévoilement (veritas en romain), l'arraisonnement, d'autre parlerons de "dispositif", bref le Gestell. Pour lui, le dévoilement qui régit la technique moderne a le caractère d'une interpellation (stellen), d'une provocation, ou encore de ce qu'il va appeler l'arraisonnement du réel. Il ira jusqu'à la
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proposition suivante : "La question de la technique est la question de la constellation dans laquelle le dévoilement et l'occultation, dans laquelle l'être même de la vérité se produisent". Ainsi, pour Heidegger, l'essence de la technique qui n'a rien de technique, consiste dans le dévoilement de la vérité. Il ajoute : "L'art est lorsque la méditation de l'artiste, de son côté, ne se ferme pas à cette constellation de la vérité que nos questions visent. Questionnant ainsi, nous témoignons de la situation critique où, à force de technique, nous ne percevons pas encore l'être essentiel de la technique, où à force d'esthétique nous ne percevons plus l'être essentiel de l'art".
Autrement, dans ce texte, à propos duquel les philosophes de la technique n'ont pas encore tranché pour savoir s'il était plutôt technophobe ou optimiste, ou encore les deux, ce qui nous intéressera c'est qu'Heidegger renvoie bel et bien dos à dos Esthétique et Technicisme, tout en tentant de visser entre elles, ce qui est intéressant, l'essence de la technique et l'essence de l'art. Nul n'est besoin de poursuivre ce raisonnement, pour comprendre que la question
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essentielle de la culture technoscientifique n'a donc rien à voir avec les limites bien connues de la transmission des savoirs, et encore moins avec celle de la maîtrise des techniques par l'homme, mais avec le fait de parvenir à assimiler cette paradoxale leçon de l'histoire : le phénomène technique dans son essence participe pleinement (au-delà même du moyen qu'il constitue dans ses supports incarnés) à la resynthétisation des catégories mêmes de l'art et des traditions, c'est-à-dire à la recomposition permanente et indispensable des fondements de la culture. Aussi, vu sous cet angle, il devient permis de penser que notre inconscient culturel incarné en France, par une classe intellectuelle principalement technophobe, opposant homme (culture) et technique (non-humain), tenterait de priver l'homme moderne de l'expérience essentielle de la culture, c'est-à-dire des conditions de possibilités par lesquelles toute nouvelle génération, a à charge de refaire laborieusement le travail de pensée (Arendt). Il reste alors à dire avec quoi cette essence de la culture et ce labeur, peut avoir à faire ?
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DE LA QUESTION DE LA CULTURE TECHNIQUE DÉPEND LA PERPÉTUATION DE LA TRADITION HUMANISTE : Avant d'aborder le troisème mouvement, résumons-nous : la culture n'est plus ce que l'on croît, la technique non plus, et l'une et l'autre se complètent à tel point que la tension qui s'exerce entre elles engage la forme et la puissance même de la pensée contemporaine.
Supposons à présent une seule seconde, qu'il ne suffise pas de venir au monde pour être vivant. Ou encore que l'humain soit le sixième sens de l'Homme, mais un sens à acquérir, qu'il ne nous serait pas légué au berceau, même avec la meilleure fortune du monde. Sous cet angle farfelu, il apparaît plus amusant d'étudier la question de la culture technique, au sens où celle-ci, comme le proposait Simondon est seule capable de construire la synthèse entre religion, esthétique et technicité. "La pensée technique doit mettre fin au dualisme de toute philosophie qui est dans la séparation entre activité théorique et pratique". A partir du moment où l'on sait que le cœur de la
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pensée de Simondon n'a jamais porté sur la technique, mais sur l'étude du processsus d'individuation à partir des lois de la thermodynamique, qui établit la distinction entre une forme en équilibre stable, c'est-à-dire morte et une forme en équilibre métastable, c'est-à-dire vivante, on voit tout l'intérêt de repartir de la technique pour repenser l'humain. Bien entendu, et c'est sans doute ce qui fut reproché à Simondon par les humanistes technophobes, il s'agit là encore d'une pensée utopique. Mais il n'est aucune raison de se méfier d'une utopie si elle est vécue comme une tension créatrice, et non plus comme fin en soi, ou une vision totalitaire du monde acculant l'utopiste et ses dévots pour être appliquée globalement à trahir ses propres fondements idéologiques.
Comme je tente de le signifier depuis le début de cet article, si les intuitions philosophiques et les ressentis humains ont encore un sens, c'est exactement dans ce système de reniement et de trahison que se situerait notre inconscient culturel. Le postulat est fragile, mais il est amplement relayable par de nombreux penseurs de la culture. On peut alors poursuivre en avançant qu'une culture
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coupée de la technique ou s'y opposant comme si la chose technique lui était parfaitement extérieure, ne nous apprend pas à regarder cet en-soi technologique, horizon intérieur à partir duquel se pose la question même de l'humain. Car en réalité, la superficie de l'océan qui sépare la culture de la technique n'est pas plus grande que les quelques millimètres qui séparent le lobe gauche du lobe droit du cerveau. La question de la culture technique ne serait donc pas un remède à l'opposition toute-puissante entre pensée théorique et pensée pratique, latine et aglosaxonne, analytique et synthétique, mais alors l'une des conditions sine qua non de la perpétuation de la tradition humaniste qui résulte d'un syncrétisme ou d'une transcendance de toutes les formes d'intelligences contenues en chaque homme.
En bref, il existerait une sensation, alimentant le désenchantement philosophique, selon laquelle ce que nous appelons communément la Culture ne nous permettrait plus de dialoguer avec l'essence même de la culture, mais seulement avec le fantôme de ceux qui dans un autre temps, ont vécu un certain
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processus universel de sollicitaion de nos intelligences modulaires. Que retient-on à travers l'histoire des arts, matières de nos cultures ? Le récit de leur naissance certes, mais pas, et c'est peut-être fort heureux après tout, le processus même par lesquels ils sont apparus. Ce qui est naturel, car ce processus ne peut être transmis qu'en étant simplement revécu. La culture humaine n'est vivante, comme la pensée, qu'en se reconstituant en permanence, depuis la source de toute pensée et non depuis ses mythologies et interprétations, par ailleurs nécessaires à la mémoire des hommes. L'évolution technique apparaît alors comme l'une de ces expériences du monde capable de rebrancher l'homme sur ses propres racines, en participant pleinement à la mise à jour de cet inconscient culturel répététivement contrit dans une vision stable et souvent totalitaire du monde. On comprend mieux alors pourquoi la technique, dont l'essence n'est pas la technique, mais en réalité le véhicule thermodynamique d'une intelligence complexe sans cesse à refonder, nous renvoie à des questions aussi fondamentales que celle du vivant, de l'inhumain,
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du temps, du territoire, de la Cité, du lien, de la communication. Le paradoxe des systèmes socio-techniques en cours de formation, ferait que cela soit bel et bien au contact du non vivant que le processus du vivant soit vécu dans la chaire, que c'est au contact du non-humain qui n'est ailleurs qu'en soi et que la technique incarne hors de soi, que chaque génération revisite la question même de l'humain.
Si la notion de culture technique contribue à transcender, dans l'action, cette opposition erronée et surtout stérile entre humain et non-humain, alors il y a un rapport direct entre cette transcendance et la perpétuation de la tradition humaniste, fondement même de la culture. C'est pourquoi dans ce débat il ne peut exister que deux écoles : celle qui refabrique, remplit et tente de frayer un chemin à ce véhicule qu'est la tradition, et ceux qui lui barrent la route à l'aide d'une pensée magique du technicisme et de la culture technophobe, souvent cyniquement entremêlées.
La proposition tombe peut-être comme un couperet, mais une culture qui
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s'oppose et se construit contre la technique ne peut que conforter l'empire de la technique (l'inconscient technicien qui est en nous), car tout simplement par ce rejet impossible, c'est elle qui en vient à l'incarner. Regardons certains haut-lieux de la Culture, observons les rapports humains qui y ont cours, ils ont tout de religieux, de violents, de répétitif, de figé, de stable, d'immuable, de prévisible, de mécanique, de stationnaire, d'atone. Qui parviendra à démontrer qu'y transpire plus d'humanité que dans les laboratoires de recherche scientifiques ? Certes, tous les mondes de l'art ne se ressemblent pas, mais le fait est que plus une culture rejette la Technique (l'innovation, l'imprévu, le chaos, le désordre), plus elle devient technique, car elle ne peut plus se donner les moyens d'inventer.
Pour finir, il faut ajouter que la question de la culture, ainsi que celle de la technique est bel est bien une affaire de génération. Une affaire de disposition politique d'un corps, à pouvoir encore transformer une partie de l'homme en humain, en trouvant la force de travailler son inconscient technicien et son
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inconscient culturel tout à la fois. Ainsi la sanction est peut-être sévère, mais ce déphasage possible, à renouveler à chaque époque, relève d'un corps-milieu encore capable d'intégrer les dimensions nouvelles du monde, donc ses dimensions techniques, alors qu'un corps ayant épuisé l'essentiel de ses réserves de devenir et figé ses expériences vécues dans des préceptes définitifs, luttera pour perpétuer, de façon mythologique, la Culture de son humanité perdue. La question de la culture technique a donc à voir avec la jeunesse de la pensée, entendue comme une époque de la vie, où l'homme fabrique et ébranle encore son propre système. La tension entre inconscient culturel et inconscient technicien consiste dans la forme même du passage et de la transformation tout à la fois de la tradition humaniste.

LA QUESTION DE LA CULTURE TECHNIQUE À L'AUNE DU NUMÉRIQUE. A partir de là, si l'on accepte de suivre ce raisonnement un peu général et vague il est vrai, que faire, que dire ? Précisons que relancer la
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problématique de la culture technique (du point de vue de ladite culture cette fois-ci), résultant d'une tentative de synthèse entre pensée pratique et pensée théorique, constituant ainsi un rempart, même momentané, à toute pensée totalisante, n'est pas une simple affaire de pédagogie. C'est un problème d'écologie mentale et d'écologie humaine, car une fois accepté le principe que la technique est inséparable de l'essence même de la culture (au sens énergétique et ontologique du terme) une fois accepté que la culture n'est au fond que la capacité et surtout la dignité qu'a chaque génération de refaire trembler la notion même de culture, il convient de refaire des projets et de passer à l'action. C'est-à-dire d'inventer. Bernard Stiegler dans un numéro spécial d'Art Press écrivait ceci : " Le discours écologique en général nécessite une pensée du fait technique qui reste à venir. Dans La technique et le Temps, je m'étais attaché à montrer que l'opposition de l'homme et de la technique doit être dépassée non seulement parce que l'anthropologie a empiriquement établi que l'anthropogénèse est empiriquement une technogenèse, ce qui confère à ce
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que Hegel analyse comme extériorisation de l'esprit un sens nouveau (dont Marx tenta une première analyse), mais parce qu'il faut parler d'une véritable constitutivité de la technique au sens rigoureusement phénoménologique, c'est-à-dire, en l'occurrence, comme condition de ce que Husserl nomme les "idéalités", telles qu'elles fondent toutes les formes de savoirs et constituent l'essence de l'esprit " 5 . Et il ajoute ceci : " Il n'y a de "culture" et "d'esprit" qu'à partir du fait de la technique ". Certes, le dévelopement de la réflexion de B. Stiegler vaudrait toute une analyse en soi, mais ce dernier indique ici un chemin de pensée, qui apparaît comme un début de dépassement du clivage culture/technique, où la question de la culture technique directement en prise sur le processus même du vivant, rejoint le débat politique de fond.
A partir de là, on peut certes "évaluer" la technique (comme le propose Hottois) mais seulement à partir du moment où l'on a admis que c'est sur l'inconscient technicien et l'inconscient culturel humains que l'on travaille et non
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sur des objets réputés inertes n'ayant aucun rapport à l'histoire et la culture. Car on peut aller jusqu'à dire que la volonté standard et technocratique de contrôler la technique (assimilée à un Golem) revient à perpétrer un génocide inconscient à l'endroit des nouvelles générations, à commettre une infraction au fondement même de la culture et à transformer les humains en espèces culturelles, c'est-à-dire en machines incapables de penser par elles-mêmes. Si nous étions un peu sévère, nous pourrions dire qu'à l'heure où nous écrivons, au pays des droits de l'Homme, tout se passe comme si les générations précédentes, à tavers ses élites intellectuelles en particulier, avaient verrouillé leurs présupposés avec cette incroyable et insolente naïveté de penser que l'échec qui fut le leur de transformer le frisson humain (c'est-à-dire le transfert de la tradition humaniste) en bain de jouvence éternel, constituait l'échec de l'humanité. Le différend générationnel qui s'en suit, pour le moment sous-jacent et même refoulé, qui n'est ni le premier ni le dernier de l'histoire, témoigne désormais d'une rupture épistémologique entre deux systèmes de pensée, deux noosphères.
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Dans les précédentes décennies, des programmes tentèrent de démocratiser la culture scientifique et technique. Il s'agissait d'ouvrir des lieux, pour donner les moyens au citoyen d'accéder à la Science. Encore une fois, il suffit de lire Bouveresse, Sokal, Snow, pour comprendre comment le franchissement de l'océan qui sépare la science et la philosophie n'est pas une simple affaire d'aménagement du territoire et de vulgarisation. A cet exercice, ce n'est pas moins que Lacan, Deleuze et Gattari, Latour, et bien entendu Virilio et Baudrillard, qui se sont mis sur la scelette, pris en flagrant délit d'utilisation excessive de la théorie de la relativité, du théorème de Gödel, et d'autres équations auxquelles bien entendu nous ne comprenons rien. Si les plus éminents philosophes et intellectuels échouent régulièrement à construire un pont entre le continent de la physique et celui de la philosophie, et parce que tout citoyen ne peut devenir philosophe et sociologue des sciences, la question n'est peut-être pas alors d'inciter chacun à prendre le torreau de la culture technique par les cornes. La question serait peut-être davantage, de travailler sur
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l'inconscient technicien et l'inconscient culturel dont le principal théâtre est une expérience esthétique du monde. Pour cela, il existe des époques, des véhicules, des stimulants, des prétextes, bien entendus, et des " marges ". C'est pourquoi ici, nous nous bornerons à orienter cette question de la culture technique dans la direction des technologies de l'information dont on parle tant. Car il se peut, au moment où nous écrivons, que ce phénomène totalement impossible à circonscrire des nouvelles technologies de l'information soit peut-être bien l'un des terrains d'expériences privilégiés de cette resynthétisation contemporaine des fondements d'une culture. C'est dans son antre, dans le ventre de la bête socio-technique, par le biais d'expériences tout à fait anodines, cette fois-ci à la portée d'un grand nombre, que la continuité et la discontinuité entre deux systèmes de pensée est en train de se jouer.
Le premier geste fondateur d'un souci recouvré de la culture technique est donc de se situer volontairement ou non, dans les failles, à l'intérieur même des lieux de tension et de rupture du système socio-technique. Ce sont de
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l'expérience de ces tensions, de ces contradictions, de ces convulsions, qui en réalité ne sont ailleurs qu'en nous, que dépend le perpétuation et le réveil d'un espace de projection collectif qui soit l'héritier des grands cycles de l'histoire politique.
Pour le moment, ce genre de texte bizarre n'est que l'expression d'une sensation, et d'une volonté de revoir un rapport à la technique, à laquelle seront sensibles les hommes et les femmes de la faille. Autrement dit, ceux qui cherchent à se situer au-delà de la contre-acculturation informationnelle. Alors que d'autres, et ils n'auront sans doute pas tort, persévèreront dans le scepticisme et l'alimentation d'un clivage bien rôdé entre ces deux dimensions. Soit, mais à partir de là, pour les cerveaux et les esprits encore maléables, on peut tout de même considérer du point de vue de l'invention, que les vingt prochaines années sont tout de suite, à prendre ou à laisser.

A suivre...

 

Pourquoi il faut relancer la question de la culture technique ? /Frank Beau




1
Cité par Gilbert Hottois dans Simondon et la philosophie de la culture technique, De Boeck Université, 1993.
2 Jean Dubuffet, La culture asphyxiante, Editions de Minuit, 1986.
3 Guy Herlich, Le cri d'alarme de Bill Joy, dans Le Monde des Débats, juin 2000.
4 Un mathématicien camikaze qui envoya des colis piégés pendant des années à des laboratoires scientifiques.
5 Bernard Stiegler, " L'hyperindustrialisation de la culture et le temps des attrape-nigauds ". Art Press, Hors série, nov. 1999

 

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