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Mourir veut dire : mort, tu l'es déjà, dans un passé immémorial, d'une mort qui ne fut pas la tienne, que tu n'as donc connue, ni vécue, mais sous la menace de laquelle tu te crois appelé à vivre, l'attendant désormais de l'avenir, construisant un avenir pour la rendre enfin possible, comme quelque chose qui aura lieu et appartiendra à l'expérience.

Maurice Blanchot
" l'écriture du désastre "

 

Roman derrière, Roman devant, devant derrière, à petits pas, Roman revient par le sentier, la pluie, sous la pluie, Roman revient, la pluie sur le sentier, pluie soutenue, traits verticaux, Roman au travers passe, marche, tête, visage, cheveux mouillés, Roman marche, boue dans l'ornière, ornières et pierres sur les côtés, devant, pierres et boue dans l'ornière, devant çà et là, entre, entre les pierres dans l'ornière Roman entre, les pieds dans l'épaisse boue, lentement avance, retenu par la terre, agglomérat de glaise/pierres/caillasses/boue dans l'ornière, avance, Roman péniblement se défait des orties/chardons/ronces/ronciers/buissons épineux/ et bientôt la forêt, devant, dressés droits, alignés le long du sentier les arbres/haies/aubépines/chèvrefeuilles/humus/frais/ parfum/quelque part, bruissement, le vent entre, entre et juste son souffle derrière, sur la nuque, Roman à ce moment tombe, tombe dans la bruyère, sous la forêt, au-dessus les arbres, Roman tombe dans la bruyère, allongé Roman rêvant d'arôme endormant comme fougères folles au travers tête transpercée dort dans la clairière seulement seul et lui-même dans le tas de bruyère à l'abri sous les arbres, quelque part entre, entre le ciel gris, quelque part entre feuilles et troncs, entre le ciel gris, et la tête, Roman la secoue, si bien qu'en dormant Roman tombe dedans, dans la bruyère, lève la tête et le ciel entre, Roman voit devant, le ciel, le gris du ciel au-dessus, nuages fuyant avant la nuit, la nuit, Roman l'attend, l'attend depuis que, allongé dans la bruyère il sait qu'elle ne tardera pas, d'ailleurs la nuit, Roman noir, chair obscurcie regarde ses mains, la peau assombrie, luisante, les agite tente de saisir l'obscurité, rien, ses yeux cherchent, cherchent en vain, rien, rien ne retient son regard, dispersé dans la nuit, Roman se relève, marche, trébuche et tombe, reste un peu le visage collé à la terre, Roman sombre, son corps entier se dissout dans la nuit, reste incertain quelque temps, le temps de disparaître, le ciel à la couleur de la terre et se mêlent à l'unique obscure, Roman laisse devant-venir à lui ce qui, sans formes précises, l'enrobe et le confond, le défait sans pour autant l'absenter, le dérobe tout entier et pourtant lui rend si visible ce qui ne lui appartient plus, en lui-même et surtout, au-dedans, Roman de nuit sans rien, sans rien dans sa tête, vide au-dehors dans l'obscur, vide et parfaitement confondu, sombre lentement et laisse en lui pénétrer tout entière la nuit, laisse entrer en lui ce qui le perd, bien qu'incertain d'être à ce moment déchiré et absent totalement de ce qui le caractérise, trait d'être autour pour délimiter son présent, Roman seul bras ballant tête penchée au-devant, laisse la nuit être l'être de son être tout entier à travers lui elle le devient lui complètement, ou l'autre, l'autre lui le détaché, le sombre extrait de lui, l'arraché du en-dedans, l'aveugle, le confondu, dans cet infini obscur Roman le fini cesse infiniment d'être en lui fini, commence alors par-delà lui et en lui à finir infiniment dans la nuit, Roman tout près de ce qui le précède, près de ce qui le devance, tout à fait en lui dans lui ici, là, à même le sol et plus la nuit autour dedans ici, juste ici, et plus la nuit devant, entre et ici, là, là où Roman à peine tracé, presque en devenir se contourne pour affirmer en lui la nuit, confirmer l'absence comme présent de son ici, lui qui est, est en la nuit la nuit qui le traverse et le confond, et Roman du silence cherche en lui dans l'amas, le tas, son être entier depuis tête jusqu'aux pieds, enveloppé, confondu, dispersé, dedans en tout cas dans la nuit, tel ainsi, lui le voilé l'obscur, voilà Roman atomisé rendu aux restes, restes et la nuit, infiniment reste lui et la nuit dans le silence, Roman rendu aux restes, ce qui, fragments de lui glissant le long d'un pan, pan obscur, lui le voilé tendu au travers, entre terre et ciel tout pareil au moment confus de la dissolution en arrière, tout pareil d'un bout à l'autre, d'un bout presque d'un rien, surtout pas, surtout rien, étiré seul et lui-même, tendu entre en nuit, lui le voilé, Roman glisse/tombe, n'en finit pas de commencer, de commencer dans la nuit.

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Roman revient par l'escalier, l'escalier au fond du couloir, couloir long tapissé çà et là, papiers, affiches, griffonnages, çà et là morceaux de briques, plâtre, enduits, ciment, peintures écaillées, moisissures, le couloir à peine éclairé par la lucarne, lucarne ouverte sur la cour, cour vide, murs gris autour, l'escalier enroulé dans sa cage, cage de bois, l'escalier fait de bois dans sa cage, bois blanc enroulé dans la cage, taché par endroits, souvent parsemé de détritus, çà et là, carcasses de volailles, sacs plastiques, boîtes ouvertes éventrées, peaux séchées, chats crevés, rats aussi, souris parfois, cadavres simplement, petits cadavres de petites choses, petites choses qui parsèment la montée de l'escalier de bois blanc, jusqu'aux étages, six paliers successifs, douze portes de bois blanc, six lucarnes ouvertes sur la cour, souvent les marches sont arrachées, ou bien simplement cassées, brûlées, une sur six manque, six sont posées sur le palier du troisième étage, devant la première porte blanche près de la troisième lucarne ouverte sur la cour, au cinquième palier, la deuxième porte mal fermée claque sous les courants d'air, Roman au sixième palier s'arrête, respire et souffle, fatigué, tient dans sa main une marche blanche, la pose près de la première porte, Roman ouvre la porte et entre/s'allonge, Roman dans la chambre obscure ferme les yeux, pose ses mains sur sa poitrine, sent sa tête lentement se vider, laisse monter en lui le sommeil, le sommeil le gagne Roman s'éveille, se lève, et, devant lui, elle nue le regarde, le regarde nue, elle, l'œil presque au-dedans de lui elle lui tend ses bras, poignets maigres osseux, sous la peau bleue, les os saillent, Roman les cramponne l'attire vers ce qui semble les rapprocher, et deux corps en même temps s'approchent et se frôlent, Roman lâche les poignets, les bras tombent se balancent et pendent, les yeux et elle se ferment, Roman nu lui aussi tout à fait la regarde elle nue, elle yeux fermés, sa bouche entrouverte souffle le chaud sur le visage de Roman, elle, elle pose sa main sur la bouche de Roman et cherche l'endroit pour introduire son doigt, et la bave mince filet coule jusque dans sa paume, main ouverte, caresse de l'autre les cheveux, Roman la regarde, elle, yeux clos, elle masse doucement ses cheveux, bras osseux veinés bleus, tendons saillants tendus travaillant, Roman penche sa tête en arrière retire le doigt, prend la main dans la sienne, serre fait jaillir davantage les carpes du poignet, elle recule relâche l'étreinte, fait quelques pas en arrière vers la fenêtre, dehors le jour, au travers des persiennes, les rayons de lumière traversent la pièce, elle zébrée, son corps découpé en bandes par les raies lumineuses, Roman tombe, laisse son corps prendre la forme de sa chute, relève la tête la regarde/elle ouvre les persiennes/elle de dos/noire entière, lumière au-devant, bras ballants le long du maigre corps, fait de peu et de chair mince sur l'os, cheveux longs raides tombants jusqu'aux reins, os et hanches tous pareils, Roman ne devine pas, il voit juste, juste le corps saillir dans l'espace en contre jour, marqué d'infimes ruptures contour précis, nets, découpés, tracés sur le fond où la lumière s'arrête, elle de se retourner, sanglots, corps tressaillant, mains croisées devant le sexe, Roman assis maintenant bras encerclant ses jambes, parle doucement, chuchote ou murmure quelque chose comme cela, quelque chose d'inaudible, ou bien rien ne sort vraiment, juste un sifflement, un bruit à peine plus marqué qu'un grincement de dents/tentative désespérée tout au plus de faire jaillir hors de lui des sons, tout de suite couverts par les sanglots, Roman ouvre davantage sa bouche, et les sanglots entrent et résonnent au fond de sa gorge, frappent ses cordes vocales, ressortent et se perdent dans l'espace fini de la pièce, Roman recommence, laisse entrer en lui plus de sanglots jusqu'à l'étouffement, jusqu'à ce que sa cage thoracique trop remplie ne puisse en contenir davantage, se relâche, le son refoulé est un cri, le cri déchire l'espace, les murs renvoient l'écho, Roman à ce moment s'effondre le sang afflue à ses tempes, sa tête bourdonne à l'intérieur, la douleur le saisi et le plonge dans un état insoutenable, Roman resserré tout entier en lui-même sent la terrible douleur l'envahir et le défaire, éclaté, déchiqueté, atomisé dans cet espace tenu maintenant par ce cri.

Effondrement / Thierry Rat

 




Thierry Rat, Effondrement
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