| <
revenir au texte

Postface à l'édition populaire
Juillet 1970
SHOZO NUMA
(éditions Toshi)
La
première édition du livre fut bien accueillie
et les réimpressions se succédèrent.
La préparation de l’édition populaire
tant l’occasion d’apporter des corrections au
texte, c’était le moment ou jamais de prendre
le pinceau et d’écrire une postface, m’enjoignit
Tetsuo Amano.
Ce
que je fis, en proie des sentiments confus.
Une
thèse circule selon laquelle Shozo Numa serait mort.
Je commencerai donc paré voquer une vieille histoire
que lui seul peut connaître pour l’avoir vécue.
À
la fin de la guerre, je me trouvais à l’extérieur
du Japon, j’avais été enrôlé
dans les jeunesses combattantes. Ayant été fait
prisonnier, le destin a voulu que je fusse pendant ma captivite
placé dans une situation qui me contraignait à
éprouver un plaisir sexuel aux tourments sadiques que
me faisait subir une femme blanche. Libéré,
démobilisé, j’étais devenu un détraqué
sexuel lorsque je rentrai au Japon. Les souffrances que l’hérétique
que je suis endure depuis plus de vingt années ne pourront
sans doute être comprises que par des individus connaissant
les mêmes inclinations sexuelles. Pendant la journée,
je ne craignais point le débat contradictoire et les
discussions animées, mais la nuit, je m’enivrais
des humiliations que me faisait subir une femme. J’étais
un chien jouant avec la pointe de ses pieds, j’étais
un cheval sur lequel elle s’asseyait pour que je la
promenasse : ces seuls fantasmes suffisaient à me donner
du plaisir. Le goût pour la scatologie se trouve bien
évidemment au terme de tels fantasmes d’avilissement
et de souillure.
Mon
pays était occupé par une armée de Blancs
et je ne pouvais en faire moi-même l’expérience
à cause de ma captivité mais je me souviens
de l’excitation qui s’emparait de moi à
l’idée de savoir les Japonais humiliés
par des Blancs. Avec le livre Réflexions sur la
pensée de Confucius et de Mencius caché
dans mon paquetage de jeune soldat, moi qui avais juré
de protéger le Japon – pays des dieux –,
je fus soulagé d’apprendre que l’empereur
ne serait pas traduit devant le tribunal d’Ichigaya
chargé de juger les criminels de guerre. Pourtant,
je ne pouvais pleinement me satisfaire de cette situation.
Je dois préciser que la question de l’abolition
du système impérial ne fut jamais abordée.
Le caractère divin de l’empereur – ce qui
avait structuré ma psychologie pendant la guerre –
était soudain détruit. C’est sans doute
cette désillusion qui se transforma en moi en excitation
masochiste. Je ne pourrais pas dire que la nature de ce mécanisme
psychologique me paraisse à présent totalement
claire.
C’était
à l’époque où les revues généralistes
prenaient un réel plaisir à rendre compte de
discussions très sérieuses telles celles provoquées
par l’essai de Naoya Shiga sur Le Français
comme langue nationale, ou celui de Masao Kume sur Le
Japon, nouvel état américain. On y percevait
très clairement le complexe d’infériorite
raciale des Japonais. Je rêvais d’un Japon colonisé
comme l’avait été Okinawa. Le nazisme
avait été condamné, catalogué
à l’époque comme folie collective. Si
la raison continue de m’intimer de souscrire ce jugement,
je n’ai cependant jamais réussi à me départir
du doute qui s’empare de moi lorsqu’il s’agit
de savoir si la logique raciale des nazis était juste
ou pas. Il était question de paix globale et si, en
tant que Japonais, je désirais cette paix qui découlerait
de la fin de l’occupation, en tant qu’homme mis
à nu, je ne souhaitais rien d’autre que la poursuite
de l’occupation à cause du sentiment d’humiliation
induit par l’expression occupied Japan. Puis,
alors que je restais tourmenté par une telle ambivalence,
la paix fut signée et le Japon redevint un état
indépendant, mais plus la situation d’occupation
perdait son caractère humiliant, plus mon désir
d’humiliation, lui, se renforçait, au point que
je désirais une soumission plus totale encore. J’en
crevais.
J’appris
alors l’existence de Kitan Club, une
revue consacrée aux mœurs, « très
sérieuse » pour reprendre le qualificatif employé
par Takeo Okuno dans le commentaire qu’il fit du premier
numéro. Cette revue continue à paraître
encore aujourd’hui, n’en déplaise à
Takeo Okuno qui en parle comme si elle avait disparu. Il n’est
pas exagéré de dire qu’elle reste un espace
ouvert à l’expression de toutes sortes de de
viances sexuelles, même si la principale est bien entendu
ce qu’on appelle le SM (une abréviation que ne
devait comprendre à l’époque qu’une
personne sur dix, à l’exception des adeptes de
cette pratique). Sous le nom de Shozo Numa (ce pseudonyme
est, entre parenthèses, la traduction de Ernst Sumpf,
le nom d’un chercheur allemand spécialisé
dans le SM, Sumpf signifiant « marécage »,
comme Numa), j’avais quant à moi commencé
à écrire dans la revue, sous le titre Carnets
d’un visionnaire, de petits essais consacrés
à mes désirs d’humiliation. Inutile de
préciser qu’à l’époque il
n’existait aucune autre publication qui aurait accepté
ce genre d’articles. Si Kitan Club est à
présent considérée comme une revue «
très sérieuse », elle était plutôt
envisagée comme “diabolique” à l’époque
et, aujourd’hui encore, quantité de gens la qualifient
sans doute ainsi. Car le nombre de personnes ayant besoin
d’une telle revue pour se purger d’inclinations
sexuelles déviantes restera toujours peu élevé,
quelle que soit l’époque. Les textes qu’on
y trouvait n’avaient pourtant rien de grotesque ni de
morbide.
La
revue proposa quantité de romans masochistes écrits
par des masochistes, des œuvres célèbres
comme par exemple Love Slave d’Oniyama ou L’Hymne
de deux cents mots de Masago (certains textes de Junichiro
Tanizaki, à commencer par le Journal d’un
vieux fou, auraient très bien pu y trouver leur
place, et je serais en mesure – selon les mots d’un
critique littéraire sain – de montrer les insuffisances
dans les discours que l’on tient habituellement sur
Tanizaki). Malgré cela, je restais sur ma faim, je
n’étais pas pleinement satisfait. Au regard du
système d’esclavage absolu dont je rêvais,
les œuvres publiées dans Kitan Club restaient
encore trop fades, se limitant au mieux à de petites
séances SM comme on peut en trouver entre Naomi et
Jyoji dans Amour d’un insensé et à
quoi elles se borneront aussi longtemps que l’égalité
des droits entre hommes et femmes sera reconnue au Japon.
Une authentique situation de servitude qui ne soit pas un
simple jeu, comme par exemple le système de l’esclavage
ou du camp de concentration, demande une institutionnalisation
rigoureuse.
Mis
à part La Vénus à la fourrure qui
est un roman de jeux masochistes classiques, les œuvres
de Sacher-Masoch renferment quantité de textes historiques
voués à la gloire de la domination de la femme
et à la systématisation de la soumission, qui
ont pu à certains égards me satisfaire pleinement,
bien que la censure de l’Empire autrichien ait dû
brider son écriture puisqu’on n’y trouve
pas de scènes scatologiques alors que la scatologie
est le pôle extrême de la psychologie de la soumission,
et que je suis certain que Masoch partageait cette passion.
Sur ce point, l’œuvre du marquis de Sade ne connaît
pas ce genre de restrictions. Sade s’est attaqué
à tous les tabous de la société . Son
œuvre possède une valeur indéniablement
supérieure à celle de Masoch quant à
sa connaissance pénétrante des ressorts psychologiques
de l’esclavage et de la soumission ou du plaisir découlant
de la profanation. Mais il est dommage que Sade ait partagé
S et M en « gagnant » et en « perdant
» alors que c’est précisément l’inverse
que je recherche. Je ne pouvais donc m’en satisfaire
(même si je fus le premier à me réjouir
de la publication par Eugen Dühren des Cent vingt
journées de Sodome, qui devançaient de
cent ans la Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing.
La dimension du masochisme masculin est totalement absente
chez Sade. Et même si, extérieurement, certains
actes y ressemblent, en dehors de la scatologie que Beauvoir
a qualifiée de «festin de merde», ce n’est
pas encore ça).
J’ai
lu tous les ouvrages scientifiques traitant de la sexualité
et je me suis retrouvé dans bien des descriptions cliniques.
J’ai pu croire y étancher ma soif. Mais les malades
dont parlent les savants qui ont étudié la sexualité
en Occident sont des Blancs. Ils ne se préoccupent
en conséquence absolument pas du désir de soumission
masochiste qui peut naître de la couleur de la peau.
Les médecins japonais n’abordaient quant à
eux jamais cette question. Il semblait n’y avoir que
moi pour poser le problème du complexe d’infériorité
des Japonais par rapport aux Blancs et celui de la relation
masochiste qui en découle.
Par ailleurs, j’étais un amateur de SF (là
encore, le sens de cette abréviation restait hermétique
à la plupart). Il y eut une époque où
je dévorais les livres de SF que les soldats américains
avaient lus et que j’achetais d’occasion dans
les libraires du quartier de Kanda à Tokyo. Parmi ces
livres, celui de Karel Capek, War with the Newts (La Guerre
des salamandres), dont la traduction japonaise existait
aussi, fut sans doute le plus marquant. Ce livre m’apprit
la possibilité et l’utilité d’un
bétail intelligent au service du genre humain. L’existence
de cette espèce excitait puissamment le lecteur que
j’étais. À l’inverse, je tombai
sur de nombreuses histoires où des extraterrestres
dominaient le genre humain qu’ils utilisaient comme
bétail intelligent : ces romans me réjouissaient
au plus haut point. S’il était aussi possible
de réduire l’humain au statut de bétail
intelligent, voilà ce que je voulais devenir. Si les
nazis avaient gagné la guerre, le genre humain aurait
sans doute été divisé en deux espèces.
La défaite des nazis peut se lire à l’échelle
de l’Histoire de l’humanité comme le résultat
d’un hasard. Penser les droits de l’homme, la
liberté ou l’égalité comme le produit
nécessaire d’un progrès accompli par le
genre humain revient à ne pouvoir se libérer
de manières de penser liées à une réalité
déjà historiquement établie. Biologiquement,
il est possible d’avoir une autre image de l’homme.
Et c’est ce que la SF m’a enseigné.
Pour
apaiser ma soif, j’ai imaginé le monde d’EHS
qui venait me hanter chaque nuit. Dans ce monde, les Japonais
sont soumis aux Blancs et leur soumission est organisée
de telle sorte qu’elle conduit à leur totale
« domestication ». Les femmes détiennent
bien évidemment le pouvoir politique. Il ne restait
qu’à donner une forme littéraire à
tout ce que j’imaginais alors : la composition générale,
les esquisses, les couleurs et les articulations.
Et
c’est ainsi que, pour la première fois de ma
vie, je me lançai dans l’écriture d’un
roman. Mais si je n’avais pas pensé pouvoir trouver
avec Kitan Club un lieu pour m’exprimer, je
crois que je n’aurais jamais pris le pinceau. La responsabilité
du projet de ce roman revient donc au moins en partie au rédacteur
en chef de cette revue et je veux une nouvelle fois lui exprimer
ma reconnaissance. De même, je dois énormément
à la bienveillance de Kanta Tani qui, apprenant mon
projet et le comparant à la Damnation de Faust
de Berlioz, ne cessa de m’encourager tout au long
de l’écriture – une correspondance existe.
Il voulut bien également servir d’intermédiaire
dans l’échange de lettres que j’eus avec
une dominatrice (domina) blanche, rencontre qui stimula
mon inspiration. Je me souviens de lui avec nostalgie (si
je dis que les noms de plusieurs personnages apparaissant
dans ce roman sont inspirés du nom de cette femme,
il sera convaincu que Shozo Numa est bien l’auteur de
ces lignes. C’est un secret que nous sommes les seuls
à partager.)
Voyages
de Gulliver et Aline et Valcourt ou le roman philosophique
m’apprirent que la forme du voyage fictif permettait
seule de faire des narrations utopiques (je préférerais
dire dystopiques) qui s’écartent de la réalité
quotidienne. Les chapitres qui composèrent les vingt
épisodes parus dans la revue ne représentaient
qu’un quart des brouillons dont je disposais. Je me
dois de préciser que c’était quantitativement
très loin de ce dont j’avais besoin pour décrire
complètement le monde d’EHS. Droit, justice,
économie, finances, impôts, armée, police,
éducation, médecine, religion, théâtre,
sport... il y avait tant de domaines que je devais aborder
à propos d’EHS et que je n’abordais pas.
Le
premier épisode parut dans le douzième numéro
de la revue, en 1956. Cela fait à présent près
de quinze ans. Depuis l’erreur commise par Takeo Okuno
concernant la date de la première parution dans le
commentaire qu’il écrivit, les critiques littéraires
qui se penchèrent sur ce roman en proposèrent
ces dix dernières années des interprétations
très variées. Il y a dix ans, SF Magazine
paraissait. C’est à cette époque que j’interrompis
l’écriture du roman.
Cette
interruption est essentiellement liée à des
changements dans mon environnement personnel qui en ont rendu
difficile la poursuite. Difficulté ne signifie cependant
pas impossibilite . La raison qui me fit perdre la force de
surmonter ces difficultés est liée au fait que
la direction de Kitan Club me renvoya les dernières
pages de mon manuscrit en me demandant de les reprendre et
d’en adoucir certaines formules afin de répondre
aux exigences de la censure. Si cette attitude attestait comme
je l’ai mentionné plus haut à quel point
cette revue était « très sérieuse
», elle montrait également, il y a àpeine
dix ans, combien les exigences de la morale publique et les
circonstances objectives étaient sévères.
J’aurais probablement accepté de faire les corrections
que l’on me demandait si j’avais pu compter sur
un soutien massif de mon lectorat. Si, parmi les lecteurs
qui écrivaient la revue pour exprimer une opinion sur
mon roman, certains m’assuraient de leur soutien, d’autres
se plaignaient de la difficulté de lecture des caractères
que j’employais ou avouaient leur découragement
confrontés à des expressions comme « meubles
vivants viandeux ». Bref, il y avait de nombreux avis
très négatifs. Beaucoup de lecteurs ne comprenaient
pas voire refusaient cette œuvre. En fait, très
peu me lisaient vraiment quoique tous les lecteurs de la revue
dussent être préoccupés et tourmentés
par les mêmes choses que moi... Ces réactions
n’étaient-elles pas liées au contenu de
mon texte ? me demandai-je même. Quoi qu’il en
soit, je cessai au chapitre XXVII l’écriture
de ce roman et je me souviens que dans le mot que j’adressai
au lecteur pour le lui annoncer, je repris, sous le coup de
l’ivresse d’un certain « nectar »,
les mots d’Henri Beyle et de diai mon texte «
to the happy few » comme celui-ci l’avait
fait de son œuvre. Je renonçai bientôt également
à mes Carnets. J’avais cessé
d’écrire lorsque Tetsuo Amano vint me parler
d’une possibilité d’édition en livre
de mon texte. Cela remonte déjà à dix
ans. Stupéfait qu’un éditeur pût
être suffisamment audacieux (fantaisiste) pour vouloir
publier un livre dont on pouvait facilement prévoir
qu’il ne se vendrait pas, j’étais très
enthousiaste : si ce livre devait voir le jour, j’étais
disposé à corriger tout ce que mon texte avait
d’inconvenant, autrement dit s’il devait être
publié ad usum delphini... Hélas !
Ce projet retourna au néant aussi vite qu’il
en était sorti. Cela n’avait rien de surprenant,
pensai-je, et je renonçai à l’espoir que
mon roman soit un jour publié.
J’avais
cessé d’écrire. Dix ans passèrent.
Mes activités me prenaient beaucoup de temps, j’étais
suffisamment occupé pour ne plus avoir le temps de
m’adonner à mes rêveries. EHS me fit bientôt
l’effet d’un vieux souvenir de voyage. Pendant
ce temps, le PNB du Japon devenait le troisième du
monde. Et pourtant, si j’analysais l’événement
en me plaçant depuis EHS, cette prouesse n’était
que le quart d’heure de gloire, perdu dans un coin du
XXe siècle, que connaissait un peuple destiné
la « domestication ». J’avais envie de repartir
dans ce voyage dans le temps...
Et
justement, Tetsuo Amano revint me voir pour m’annoncer
que la publication de mon texte avait dépassé
le stade du projet, qu’elle était en route. L’enfant
naturel que j’avais enfanté et que j’avais
rejeté sans même lui donner mon nom avait grandi
seul entre les mains de parents adoptifs. Il quittait le nid,
adulte, pour prendre courageusement sa place dans la societé
des hommes et sans jamais avoir connu le visage de son géniteur.
C’était l’impression que me fit cette annonce.
« Je dois refuser de revoir cet enfant. Je n’ai
plus l’intention de lui faire porter mon nom »,
essayais-je de me convaincre. Je remaniai pourtant mon texte
et le corrigeai sans me soucier de la censure. L’époque
avait changé. SF et SM étaient devenus des genres
reconnus, les mœurs semblaient s’être modifiées.
Dieu se mourait. Je me disais que je n’avais plus à
craindre de briser les tabous du langage. Si l’occasion
se présentait de publier ce texte tel qu’il était,
je devais la saisir. Mon seul désir était de
laisser Yapou et les Carnets à la
postérité sous le nom de plume de Shozo Numa,
nom auquel j’avais naguère renoncé. Voilà
donc l’état d’esprit dans lequel j’acceptais
le principe de cette publication (je n’ai à l’avenir
aucune intention d’utiliser ce pseudonyme à d’autres
fins).
Puisqu’une
des raisons de la thèse de la mort de Shozo Numa repose
sur les modifications (ajouts, reprises) que le texte a subies
en vue de sa publication, je me dois de clarifier ce point.
Les avis affirmant que la première et la seconde parties
ne sont pas du même auteur sont proprement incompréhensibles
s’ils font ainsi allusion aux retouches et compléments
que j’ai apportés à la seconde partie.
Les vingt-sept premiers chapitres du livre avaient déjà
été publiés en feuilleton, à l’exception
d’un seul et unique chapitre qui existait à l’état
de manuscrit. Il faisait partie des feuillets qui m’avaient
été retournés par la rédaction
et qui furent à l’origine de l’interruption
dont je viens de parler. Pour l’édition du livre,
j’ai ajouté ces feuillets, ils n’ont pas
été réécrits. Comme l’a
expliqué Izumi Ando dans la revue Erotica,
les travaux de réécriture plus importants touchent
la première partie (celle déjà publiée
en feuilleton) car il m’est apparu nécessaire
d’y modifier certaines choses. Par exemple, j’emploie
le mot stooler dans la version parue dans Kitan
Club que j’ai à présent changé
en setteen. Toutes ces corrections ont été
faites de ma main, il n’y a aucune raison d’y
voir la marque d’une différence de style et de
supposer un autre auteur. La présente édition
populaire contient son tour de nouvelles corrections par rapport
à la première édition, qui sont liées
au projet de suite à laquelle je travaille actuellement
: la responsabilité m’en revient intégralement.
Un
auteur commentant lui-même sa propre œuvre ressemble
à un acteur jouant un rôle de femme qui dévoilerait
en coulisse les poils qu’il a sur les jambes : mieux
vaudrait l’empêcher de parler et de briser le
charme. Ayant remonté un peu trop mes bas et m’essayant
à ce rôle, je pense qu’il est nécessaire
d’expliquer le sens de l’accueil qui fut fait
à mon livre.
Un
lecteur choisit un livre mais l’inverse est également
vrai. Ce roman a depuis toujours été très
exigeant dans le choix de ses lecteurs... Comme je l’ai
expliqué plus haut, je n’ai au début écrit
que pour la poignée de lecteurs qui tenaient comme
moi le monde d’EHS non point comme une dystopie mais
pour une authentique utopie. Et c’est ainsi
que je comprends qu’au fil des réimpressions
ce texte a touché plusieurs milliers de lecteurs...
qu’il a choisis. L’intérêt pour un
roman dont l’auteur est inconnu, le scandale lors de
sa publication et le véritable show éditorial
dont j’étais involontairement la cause ont indiscutablement
contribué à augmenter les ventes. Mais ces seuls
facteurs ne permettent pas de saisir l’ampleur du phénomène.
Je crois plutôt que l’époque avait changé
et qu’elle était à présent plus
disposée à accepter le grotesque, et
mieux, qu’elle était capable de s’en réjouir.
Pourtant,
faut-il appeler « vrais lecteurs » les personnes
qui ont acheté ce livre pour les raisons que je viens
d’évoquer ? Le penchant pour le grotesque
n’étant qu’une tendance passagère
des mœurs, ne peut-on pas imaginer que la masse de papier
que représentera le tirage lorsqu’il aura dépassé
la dizaine de milliers d’exemplaires se fasse demain
l’instrument d’une vengeance subtile et ne connaisse
d’autre destin que de finir au rebut ? Cette publication
n’était-elle pas également l’occasion
pour la fidèle poignée de lecteurs élus
de me lire une seconde fois ? Sincèrement, je n’en
attendais pas plus et me satisfaisais pleinement de cet accueil.
Pourtant, outre le nombre d’exemplaires vendus, le sérieux
avec lequel la critique recevait mon roman m’étonnait.
Je voudrais présenter les critiques qui me touchèrent
plus particulièrement. Si je mets à part Izumi
Ando, Takeo Okuno et Mieko Kanai, voici la liste des critiques
littéraires qui se sont intéressés à
mon livre après sa sortie: Koichi Isoda (Tokyo
Shimbun), Masane Fukushima (Dokushojin), Masaaki
Hiraoka (Dokushojin, Shukangenron, Tokyo 25ji), Koji
Nakata (Tosho Shimbun, Ushio), Takashi Ishikawa (SF
Magazine, Hoseki), Nadainada (Asahi Journal),
Kohei Hata (Dokusho Shimbun), Yumiko Kurahashi (Toshi),
Hideo Nakai (Eiga Geijustu), Takashige Morishita
(Fuzokukitan), Suehiro Tanemura (Gendaishitecho),
Yasunari Takahashi (Umi), Itaru Watanabe (Kagaku
Asahi). Liste à laquelle j’ajouterai encore
une présentation de mon roman faite dans la revue Fujinkoron
dont on peut penser que Takeo Okuno est l’auteur, la
discussion entre Yukio Mishima et Shuji Terayama dans la revue
Ushio et la recommandation qu’en fait Mishima
dans la revue Nami.
Parmi
ces critiques, plusieurs étaient, selon mon point de
vue, extrêmement flatteuses. Cela me réjouissait
et me surprenait tout la fois. J’avais beau comprendre
qu’une œuvre échappât à son
auteur, je ne pouvais m’empêcher d’en être
troublé . « Le monde a changé . Tu peux
sortir sans maquillage, les gens ne te montreront pas du doigt
», voilà ce qu’on semblait me dire et je
me faisais l’effet d’être une pouffiasse
soudain convaincue par les louanges qu’on lui adressait.
J’étais cette femme sans fard marchant à
présent craintivement dans les rues alors qu’elle
avait toujours été persuadée de ne pouvoir
aller dans le monde sans maquillage. S’agissait-il d’être
montré du doigt ? Si ne serait-ce qu’un seul
homme m’avait abordé pour me proposer de mettre
davantage en valeur ce « visage », la chose m’aurait
stupéfié avant de me réjouir.
Il
y eut évidemment des critiques négatives. Et
comme de juste, étant donné mon goût pour
l’humiliation, celles-ci me réjouirent tout autant
que les louanges dont j’avais été l’objet.
Apprenant
qu’une femme de lettres éreintait les poèmes
qu’il venait de publier dans une revue littéraire,
le héros de Danjyo doken de Osamu Daizai,
au comble de la joie, lui envoie un télégramme
pour lui exprimer sa reconnaissance. Ceux qui considéreront
cette attitude comme une marque d’humour ne sont pas
qualifiés pour apprécier la psychologie de l’humiliation
dont mon livre a fait sa matière. Si les critiques
négatives de Yumiko Kurahashi concluant que «
cette œuvre n’a rien à voir avec la littérature »
m’avaient convaincu, il est probable que je lui aurais
également envoyé un télégramme.
Je
n’ai absolument pas envie de répondre aux critiques
négatives qui m’ont été faites.
Ce sont plutôt les critiques louangeuses qui retiennent
mon attention et me surprennent car elles montrent à
quel point le monde a changé. Je veux cependant préciser
un point pour éviter tout malentendu. Par exemple,
je veux dire que les critiques de Kurahashi affirmant que
« l’idée que les Japonais sont des
Yapous en puissance est une hypothèse qui n’a
rien à voir avec le masochisme » ou bien «
on ne peut imaginer que le processus de yapounisation soit
une source de plaisir masochiste » manifestent clairement
sa méconnaissance des mécanismes psychologiques
du masochisme. Je ne peux que lui conseiller la lecture de
mes Carnets pour en savoir plus, bien que je pense
que ce que je viens d’écrire plus haut devrait
suffire à lui répondre. Il est attristant de
lire ce commentaire sous la plume d’une femme dont l’œuvre,
depuis son premier roman, compile toutes sortes d’informations
sur la psychologie des déviants sexuels, une romancière
dont la nouvelle Penis Night mérite le plus
grand respect.
Elle
poursuit : «C’est un roman d’horreur...
qui jamais ne parvient à terroriser son lecteur »
et « je le regrette ». Je n’ai quant moi
jamais eu l’intention d’écrire un roman
d’horreur (un critique avoue cependant avoir éprouvé
pour la premiè re fois « un sentiment de terreur
psychologique » à sa lecture). Honnêtement,
j’ai écrit ce roman afin que les lecteurs qu’il
aura choisis se fassent une idée de ce qu’est
un plaisir masochiste. Je suis fort ennuyé quand on
me dit qu’il s’agit d’un roman effrayant.
Alors que j’ai bâti un immeuble de verre résistant
au vent pour y habiter, voilà qu’on vient me
dire que cette construction ne résistera pas un tremblement
de terre... Pourtant le problème est seulement de savoir
jusqu’à quel point il est possible de vivre dans
une maison de verre... Il semble en fait que Kurahashi refuse
de discuter de la possibilité même d’une
construction de verre. Ce roman ne présente donc selon
elle que peu d’intérêt littéraire.
Elle insinue que si le motif du livre semble être une
recherche du masochisme, il n’aurait pas manqué
de conquérir naturellement son lecteur si l’auteur
en avait réellement connu les mécanismes or,
sur ce point, les faiblesses sont manifestes. Si elle inclut
parmi ces faiblesses la profanation de la mythologie, n’est-elle
pas en train d’extrapoler à partir d’un
concept mou et convenu du masochisme? Le blasphème
et la profanation sont à l’origine des domaines
appartenant au sadisme (je n’aurais selon elle fait
que confondre S et M, comme l’envers et l’endroit
d’un me me phénomène). Autrement dit,
je ne puis que regretter que la critique de Kurahashi passe
côté de son objet, car elle en a manqué
le point crucial en considérant ce livre comme étranger
au masochisme. Si je peux accepter la critique qu’elle
m’adresse en concluant que ce livre n’a rien voir
avec la littérature, je suis obligé de conclure
à mon tour que sa conception du masochisme est fort
pauvre et limitée.
Je
pourrais continuer ainsi à voquer et commenter les
critiques que reçut ce livre. Je promets de le faire
lors d’une prochaine occasion car je veux conclure cette
postface.
Je
terminerai en remerciant Yukio Mishima, Takeo Okuno, Tatsuhiko
Shibusawa et toutes les personnes dont les efforts ont permis
la parution de la première édition de ce livre.
Que soit également remercié Kyoji Minota, directeur
de Kitan Club, d’avoir donné son accord
la publication du livre, sans oublier Tetsuo Amano dont la
médiation fut primordiale. Que tous soient ici chaleureusement
remerciés.
Juillet 1970
SHOZO NUMA
Postface l’édition populaire (éditions
Toshi)
<
revenir au texte
|