Yapou, bétail humain
Volume I

Numa Shozo
Traduit du japonais par Sylvain Cardonnel
éditions Désordres/Laurence Viallet,
450 pages, parutions octobre 2005

 

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[ A propos de
Yapou, bétail humain
Numa Shozo


Roman mêlant anticipation et sadomasochisme, Yapou, bétail humain (kachukujin yapû) fut d’abord publié en feuilleton dans la revue Kitan Club (Club de l’étrange ou du rare) de décembre 1957 à juin 1959. Plusieurs fois réédité, adapté deux fois en manga (une nouvelle manga en 15 volumes est en cours de publication), adapté au théâtre, ce texte a la particularité d’être inachevé malgré ses quelques 1500 pages. Salué et défendu par Mishima comme « le plus grand roman idéologique écrit dans l’après-guerre », le mystère entourant l’identité réelle de son auteur participe également au succès ambigu de ce roman.

Car Yapou, bétail humain est une fiction grinçante alimentée par ce complexe d’infériorité que le peuple japonais aurait développé à l’égard des pays occidentaux depuis l’arrivée en 1853 des fameux bateaux «noirs» du commodore Perry. Le traumatisme de la défaite de 1945 et l’occupation américaine ravivent ce complexe qui métamorphose un ultra-nationalisme désillusionné en masochisme pervers. Le plaisir ne réside plus dans la domination mais dans l’humiliation entraînant perte de dignité et dissolution de la personnalité : le Yapou aspire à une vie purement animale, il est le chien lèchant la main qui le fouette."
Sylvain Cardonnel, traducteur de Yapou, bétail humain. ]

CHAPITRE II
À L’INTÉRIEUR DU VAISSEAU


1 - La belle et le gnome

Entrés par la porte fracassée de la salle des machines, Rinichiro et Clara découvrirent un couloir par lequel gagner le coeur du vaisseau. Aucun éclairage n'était visible et pourtant l'endroit semblait comme baigné par la lumière du jour. Sans doute devait-il s'agir d’une luminescence électronique ayant sa source dans les parois du vaisseau. Aucun tapis sur le sol et pourtant, ce dernier avait la souplesse et l'élasticité de la gomme. Rinichiro, ne ressentant pas la fraîcheur du métal sous la plante de ses pieds, se demanda en quelle matière était fait le revêtement. L'ouverture de la porte coulissante séparant le couloir de la salle centrale était vraisemblablement automatique, elle s'écarta sur leur passage dès qu’ils s'en approchèrent.
Ils découvrirent une pièce d’environ treize mètres carrés, dont le plafond était galbé. Au centre, plusieurs objets étaient posés sur une table, l’ensemble faisant penser à un jardin miniature. À l’une des extrémités se trouvait ce qui était probablement le siège de pilotage, affichant un nombre impressionnant de compteurs, compte-tours et autres témoins. Pas l’ombre d’un individu.
À peine eurent-ils fait un pas qu’ils entendirent un grognement, semblable à celui d’une bête sauvage, provenant d’une pièce voisine. Observant autour d’eux, ils aperçurent contre le mur à droite un large fauteuil luxueux devant lequel était effondrée une femme. Les formes fortement dénudées de la partie inférieure de ce corps aux larges cuisses s’évasant jusqu’à de menues chevilles, en un galbe remarquable, impressionnèrent puissamment les rétines de Rinichiro.
Rinichiro se précipita auprès du corps inanimé et sentit aussitôt ses forces l’abandonner : cette femme était d’une beauté indescriptible. Vingt-cinq ans environ, peut-être vingt-six, elle était d’une taille probablement identique à celle de Clara. Sous une cape de fourrure mystérieuse, violette, comme fluorescente, elle portait un vêtement semblable à un maillot de bain, très échancré à hauteur de la poitrine, n’enveloppant qu’une portion réduite des seins et de leurs mamelons. La femme était très légèrement vêtue. Son bras droit, abandonné, laissait apercevoir un duvet blond sous l’aisselle. Le vêtement simple qui la couvrait était tenu par un camée, la peau était d’un beau rose léger, presque couleur pêche. Poitrine rebondie, taille de guêpe, large fessier, cet ensemble de lignes si harmonieuses dessinant une femme à maturité, tout cela impressionnait fortement Rinichiro : ces deux yeux clos, cette chevelure blonde répandue en désordre sur le sol, ces sourcils fins et sombres, cette dentition d’une pure blancheur, la forme de cette langue qu’il apercevait entre les lèvres, ce nez parfait, ces oreilles... Malgré son accoutrement mystérieux qui semblait être le costume d’un pays étranger, la femme était une blonde de type nord-européen : elle appartenait indubitablement à l’élite de son pays. Elle ne paraissait pas souffrir de blessures extérieures et respirait régulièrement. Elle devait avoir perdu connaissance sous le choc de la chute. Rinichiro s’accroupit, les genoux posés de part et d’autre de la tête de la femme, et essaya de la redresser pour la faire asseoir. Ce faisant, un parfum indescriptible vint frapper ses narines et se mit à flotter autour de lui.
La relevant, Rinichiro et Clara poussèrent un cri ; sous la cape était apparu une sorte de “coussin” sur lequel était allongée la femme, une chose qu’ils n’avaient d’abord pas remarquée.
C’était humain — en tout cas la forme de cette sorte de gnome difforme portait à penser que c’était proche de l’humain. C’était un morceau de corps nu, d’environ quatre-vingt-dix centimètres, on décelait les traces d’une castration du pénis, le tronc était court et potelé. Absence de pieds en deça des chevilles comme si les extrémités avaient été broyées et rognées, pas d’ongles aux doigts des deux mains. Enfin, chose encore plus curieuse, un cordon qui faisait penser à un câble électrique courait sous le fauteuil, semblable à un boyau qui serpentait sur le sol avant de venir se ficher dans l’anus. Le visage présentait l’aspect d’un triangle écrasé, le crâne, de la taille de celui d’un enfant, allait en s’affinant commes’il avait été effiléà droite et à gauche à coups de cognée, deux trous à la place des oreilles, un nez raboté qui ne donnait à voir que les orifices des narines. Un regard trouble et vague semblait indiquer que la vision était faible. Crâne rasé, absence de cils et de sourcils : aucune pilosité sur le visage. Il paraissait évanoui, la bouche grande ouverte, entièrement édentée. La langue qu’on apercevait au fond était grosse, bien différente en taille de celle d’un être normal, beaucoup plus charnue, si charnue qu’elle faisait immédiatement penser à un pénis. Plus on l’observait, plus sa forme monstrueuse imposait cette conclusion : le gnome avait un pénis à la place de la langue. La peau du nabot était jaunâtre et paraissait sale à côté de la blancheur pure de la jeune femme.
Le contraste était saisissant et Rinichiro n’hésita pas une seconde pour décider lequel des deux méritait que l’on s’occupât de lui en premier. Mieux valait aider la femme à reprendre connaissance.
— Ce serait bien si nous disposions d’un peu de Brandy, déclara Clara.
Au même instant, ils entendirent une nouvelle fois un grognement de bête sauvage en provenance d’une pièce voisine. Était-ce un chien ? On percevait également le bruit d’un corps semblant se jeter contre le mur.
— Je vais lui prodiguer les premiers soins.
Rinichiro, soutenant la femme de son bras gauche, entreprit de gifler son visage. Debout, Clara observait la scène. Au bout d’un moment, le visage reprit des couleurs et la femme ouvrit subitement les yeux. Elle observa Clara et Rinichiro.
Pauline avait repris connaissance à cause de la douleur qui lui cuisait encore les joues. Deux visages étaient penchés sur elle. Le visage blanc d’un être humain et celui, jaune, d’un Yapou.
Une jeune, noble et ravissante femme se promenait accompagnée de son Yapou...
Pauline fut alors la victime d’une terrible méprise. Comme elle revenait vers l’an 3970 de l’ère chrétienne, elle songea qu’elle s’était s’écrasée autour de cette date. Elle avait dû perdre la notion du temps alors qu’elle se livrait à l’onanisme. Elle venait d’être secourue par une demoiselle habitant probablement une campagne des environs. Mais si elle croyait cela, c’était surtout à cause de la tenue de Clara et du fait qu’elle se trouvait en compagnie de Rinichiro, qui était entièrement nu.
À l’époque anhistorique, autrement dit lorsque l’espèce humaine n’avait pas encore conquis l’espace et ne jouissait que d’une civilisation végétant à la surface de la Terre, les femmes étaient soumises aux hommes et les robes qu’elles portaient étaient le symbole de cette soumission. C’était ce que Pauline avait appris sur les bancs de l’école, ce qu’elle avait également pu observer au cours de ses voyages dans le temps. Or, comme elle n’avait pas étudié systématiquement cette période, elle était incapable de faire la relation entre la tenue de Clara et l’équitation. Si bien qu’en la découvrant vêtue ainsi, une cravache à la main, elle pensa avoir affaire à une personne de son époque.
Elle trouvait évidemment rustique la matière dont étaient confectionnés les vêtements de cette femme et pensa n’être point sur EHS mais sur une colonie. Voilà le raisonnement qu’elle se tint et qui lui permit de ne douter de rien. La Terre, d’où était issue l’espèce humaine, n’était plus pour EHS qu’une vulgaire planète parmi tant d’autres, d’autant que, comparée à la situation d’EHS au coeur de la galaxie de Sirius, elle faisait figure de province lointaine et arriérée. Les dernières tendances de la mode n’y parvenaient que tardivement. Bref, la veste noire sur ce pantalon blanc n’était que la tenue habituelle des cavaliers. Pauline se persuada également que la femme se trouvait en compagnie de son Yapou.
Pendant la période anhistorique, les anciens Yapous étaient considérés comme des humains — non, disons qu’ils s’arrogeaient ce titre — et avaient formé un État sur un archipel où ils menaient une existence semblable à celle des humains. Ils étaient économiquement si développés qu’ils avaient même tenté de leur faire la guerre et que, après l’avènement de Terra Nova et de la reine qui occupa leur pays, celui-ci resta connu comme une source d’approvisionnement en Yapous bruts. On leur avait permis de conserver formellement une patrie, nommée Yapon ou îles du Yapon, où l’on procédait à la reproduction et à l’élevage de ce qu’on appela les Yapous d’origine, autrement dit de Yapous dotés d’une conscience humaine. Pendant cette période d’occupation où le Yapon était coupé du reste du monde, ils furent placés sous la responsabilité de la section bétail du département de la protection et de l’éducation du ministère de l’Élevage, mieux connu sous la dénomination “région d’élevage de Yapous d’origine”. Que les Yapous (terme formé à partir de Jaban, pays des barbares, Jaban + yapou < Jap) habitassent là-bas, etc., était une chose que l’on enseignait à l’école primaire, on parlait d’eux comme “d’animaux qui, à l’instar des humains, ont une vie sociale et économique”. Cette connaissance était partagée par tous les habitants d’EHS. Les jeunes adultes, atteignant l’âge de la majorité, avaient donc déjà eu plusieurs occasions d’observer des spécimens vivants de Yapous quand ils étaient envoyés à la chasse, si bien que la première fois qu’on leur en montrait, ils étaient dans l’impossibilité d’imaginer qu’un Yapou d’origine pût être vêtu d’un quelconque habit : il leur avait suffi, pour s’en convaincre, de considérer les maquettes en trois dimensions reconstituant leur biotope... Or, la caractéristique principale du propriétaire du visage jaune qui se trouvait devant Pauline était d’être nu. Comme de telles moeurs étaient impensables chez les Yapous de l’époque anhistorique, Pauline ne pouvait s’imaginer de retour planète Terre. Ce Yapou d’origine ne portait pas de collier et n’avait pas encore été transformé. Cela constituait une infraction au Règlement régissant l’élevage des Yapous, mais comme elle ne se trouvait pas sur EHS, où cela était expressément interdit, elle ne s’en alarma pas, croyant avoir affaire à une dérogation en vigueur uniquement dans cette contrée.
En proie à sa méprise, Pauline n’aurait pu, même dans le plus farfelu de ses rêves, se croire revenue dans l’espace-temps 196X. Elle sourit gentiment à Clara, dont le visage soucieux se penchait sur elle, et murmura des paroles de remerciement.
— Merci de vous être portée à mon secours.

Elle s’était exprimée en anglais. Un anglais empreint d’un léger accent. La conquête de l’espace avait été menée par une tribu anglo-saxonne, l’anglais étant ainsi devenu la langue commune de l’Empire EHS. Si ce langage avait subi quelques modifications avec le temps, les élites respectaient sa forme première, s’efforçant toujours de le prononcer et d’user des tournures propres à la langue originelle. Que Clara et Rinichiro pussent y détecter les traces d’un accent dénotait leur maîtrise de cet idiome. La jeune femme avait une voix vive et douce. Clara et Rinichiro se regardèrent et, sans se concerter, demandèrent en choeur :
— Comment vous sentez-vous ?
Clara avait parlé dans un anglais fluide, Rinichiro semblait un peu moins à l’aise. Clara était plus experte.
— Comme un charme, répondit Pauline qui se tortilla légèrement pour se dégager, afin d’échapper à l’étreinte de Rinichiro.
Elle se releva et repassa sa cape sur ses épaules. Rinichiro resta stupéfait de la dextérité avec laquelle elle avait procédé. Il reprit une conscience cuisante de sa nudité et se mit à rougir. Comment aurait-il pu s’attendre à tomber sur une femme aussi ravissante dans cette soucoupe ?
Ah ! Si seulement il avait eu le temps d’enfiler ses vêtements !
— Que de surprises aujourd’hui ! Je rentrais d’un voyage qui m’avait conduite jusqu’au IVe siècle et m’étais profondément endormie sur le chemin du retour quand...
Elle avait honte d’avouer qu’elle s’était livrée aux plaisirs de l’onanisme et s’efforçait de parler par sous-entendus, même si elle pensait, depuis qu’ils avaient découvert le cunnilinger débarrassé de sa culotte de tête (voir chapitre V, paragraphe 3), qu’ils avaient probablement dû tirer certaines conclusions quant à la situation dans laquelle elle se trouvait. Pauline, se sentant rougir, continua à parler, volubile :
— ... on dirait que le pilotage automatique a eu une défaillance. J’ai soudain eu l’impression de tomber et, au moment où je me suis rendu compte de la situation, il y a eu un choc et je ne me souviens plus de la suite.
Ce cunnilinger était bien trop perfectionné. À cause de lui, elle était au comble de la honte. Si l’on apprenait que la marquise Jansen s’était écrasée à bord de son vaisseau au cours d’un voyage dans le temps alors qu’elle s’adonnait aux joies de la masturbation, il n’était pas certain que sa conduite serait louée...
Pauline, profondément irritée, donna un vigoureux coup de pied dans la tête du cunnilinger qui gisait sur le dos, geste la libéra de toute la frustration qui s’était accumulée en elle. Rinichiro fut stupéfait par la violence, la puissance et la méchanceté avec lesquelles elle l’avait botté.



2 - Le télépathe

Le choc fit reprendre conscience au cunnilinger. Il avait lui aussi vivement ressenti la colère de sa maîtresse grâce aux ondes psychiques recueillies dans son névraxe. Se retrouvant sur le ventre, il s’était recroquevillé et semblait terrorisé. Son dos découvert montrait une empreinte comme gravée en creux : celle de deux pieds.

Il me faut dès à présent donner quelques explications sur la fonction télépathe dont était doté ce cunnilinger. Le premier télépathe fut créé au XXXe siècle, si je calcule en me fondant sur le système terrestre : un lecteur du XXe siècle serait sans cela bien en peine de savoir de quoi il s’agit.
Un télépathe est une espèce spéciale de meuble vivant. Si un meuble vivant est un produit de la chair de Yapou, son développement ne fut possible que par la découverte du circulateur auquel est raccordéle corps du Yapou. J’en expliquerai ultérieurement le principe (voir chapitre VI, paragraphe 2) mais ce système exige en premier lieu d’inoculer dans le corps d’un Yapou ordinaire une bactérie nommée pegasus assuqualis, parasite intestinal auquel il emprunte son pouvoir digestif afin que le corps puisse transformer en éléments nutritionnels ses propres excréments et produire ce qu’on appelle le Yapoo milk (lait de Yapou). Grâce à ce mécanisme, il n’est plus nécessaire de nourrir les Yapous, la plupart d’entre eux trouvant de manière autonome les éléments de leur alimentation. L’obligation qui avait échu à l’utilisateur de nourrir son Yapou fut ainsi supprimée puisque, suite à cette transformation physique, le Yapou avait été privé d’individualité et de fonction motrice. L’idée du circulateur était née pour pallier cet inconvénient. Un corps de Yapou est fondamentalement semblable à celui d’un être humain. La fonction nutritive est donc prise en charge par un mécanisme d’absorption des éléments nutritifs via les parois de l’intestin grêle. Un tuyau relié depuis l’extérieur à l’intestin grêle favorise la digestion, grâce au parasite, tandis que le renversement du mécanisme permet d’injecter par le même conduit des sucs nutritifs au Yapou. Les excréments, une fois absorbés, sont ainsi évacués vers l’extérieur par le conduit raccordé à l’extrémité de l’intestin grêle. Le conduit d’évacuation stimule également la libération de la vessie et autorise ainsi (et dans le même temps) l’expulsion des urines. Les fonctions originelles de la cavité buccale, de la langue, de l’estomac, etc., sont ainsi supprimées, et ces organes peuvent être utilisés à d’autres fins puisqu’ils sont dispensés de l’absorption et de l’expulsion.
Les actes d’ingestion et de déjection sont dévolus à cette sorte de câble évacuateur qui, pour fonctionner, doit être raccordé à l’anus. Réduit à l’état de meuble vivant ne pouvant survivre sans ce raccord, le Yapou ainsi transformé se borne à attendre que son maître se serve de lui.
Les meubles vivants étant dépourvus de fonction motrice, comme tout appareil électroménager, ils ne peuvent être déplacés que pour être rebranchés ailleurs. Seule la longueur de leur câble leur permet une relative autonomie de mouvement. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils soient dépourvus de conscience. Développons plus avant. Un télépathe est un être que l’on a privé à la fois d’une partie de son corps et de son esprit. Je donnerai ultérieurement de plus amples explications à ce sujet (voir chapitre XXIV, paragraphe 3). S’il est difficile, sans être impossible, de doter un Yapou brut, individu à part entière, un pantie par exemple, d’une fonction télépathe, l’opération sera plus aisée à partir d’un meuble vivant si celui-ci carbure au lait produit parle circuit qu’est devenu son propre organisme. Je viens de parler de pantie et à ce propos, je dois préciser que l’on distingue les persona, animaux yapou dotés d’un corps et des fonctions motrices afférentes (cela inclut par conséquent les Yapous bruts), les serveurs dont l’attribution principale est le travail manuel (par exemple un porteur) et le type pantie (un chien yapou par exemple), lequel est chargé de remplir les diverses tâches que lui a attribuées son maître. La raison pour laquelle l’appellation pantie serait apparue pour désigner une variété de persona est due, d’après S. McLaine dans ses Recherches étymologiques, à sa ressemblance avec un pantie (variété de culotte) et au fait qu’il est en relation d’étroite intimité avec son maître. Ce type de meuble vivant à cordon reste pour la plupart du temps invisible aux êtres humains ordinaires parce qu’il lui est possible d’évoluer dans la quatrième dimension. La chute du vaisseau ayant entraîné une panne du système, le voici sous les yeux de nos deux témoins.

Passés au reduplicateur, les liquides préalablement extraits d’un individu particulier — sang ou liquide lymphatique voire n’importe quelle autre sécrétion (on utilise habituellement l’urine) —sont mélangés régulièrement au lait nutritionnel. Ce liquide, assimilé par l’intestin grêle au moment où l’on procède dans une région précise de l’encéphale — en fait, une zone du cervelet — à une injection de téléporome permet, si nous avons affaire à un Yapou doté d’un QI élevé, de créer un centre neuronal sensible aux ondes cérébrales émises par la pensée d’un tiers.
Ainsi, les liquides corporels d’un individu particulier, absorbés par l’intestin grêle du pantie, permettront à ce dernier de percevoir les pensées du premier. Afin d’entretenir cette fonction télé-pathe, il était naguère nécessaire d’incorporer régulièrement au lait ordinaire du pantie les sécrétions de la personne à laquelle on le destinait, or, comme le reduplicateur existe désormais, un unique prélèvement suffit amplement à cette tâche.
Un meuble télépathe perd sa conscience propre. Il peut conserver une certaine forme de mémoire latente, mais l’exercice d’une pensée libre et autonome lui est interdit : il n’est donc pas seulement privé de son intégrité corporelle mais aussi de sa subjectivité, afin de ne plus former qu’une simple extension quadrupède de son maître. Enfin, comme il est doté d’une fonction télépathe l’unissant à son utilisateur, il devient impossible de le modifier ultérieurement en vue de le rendre opérationnel pour toute autre personne, et ce malgré le développement sur EHS de la science des ondes cérébrales. Il sera irrémédiablement lié au destin de son maître, mourra avec lui, non, ne mourra pas mais sombrera dans la démence et, devenu inutilisable par un tiers, devra être détruit (détruit au titre d’effet personnel). Voilà donc ce que l’on appelle un télépathe.
Un QI supérieur à 150 est exigé pour la création d’un télépathe. La raison pour laquelle certains Yapous dotés d’un fort QI sont vendus sur le marché des télépathes, accompagnés d’un certificat sanguin, tient au fait que cette attestation permet de prouver leur hybridation sanguine et la présence dans leur généalogie d’anciens savants ou de professeurs d’université yapou.
Toutefois, n’importe qui ne peut user d’un télépathe. Ils sont réservés aux seuls nobles. La loi le stipule clairement et, dans le Règlement et contrôle des Yapous d’origine, interdit leur usage à la plèbe. Mais cette interdiction ne fait qu’entériner une impossibilité biologique. Cet état de choses serait probablement incompréhensible pour les hommes du XXe siècle, siècle pendant lequel la science des ondes cérébrales ne connut aucun progrès, mais il faut savoir que la configuration des intellects humains regroupe divers modèles cérébraux bien déterminés, tel le modèle colérique, sentimental, autoritaire, etc. Parmi ceux-ci, le modèle autoritaire se prête le mieux à l’usage d’un télépathe. Autrement dit, les impulsions cérébrales émises sous un quotient inférieur à 100 ne feront jamais réagir même le plus sensible des télépathes. Or, seuls les nobles sont capables d’impulsions supérieures à ce quotient. Seuls les nobles possèdent génétiquement un tel quotient. Et pour être plus exact, même si pour d’imprévisibles raisons certaines exceptions restent possibles, d’après les Chroniques de la noblesse d’EHS, les enfants nobles dotés d’un faible quotient sont rejetés dans la plèbe comme, à l’inverse, les enfants plébéiens richement dotés peuvent, moyennant certains examens et conditions spéciales, avoir accès à la classe supérieure. Cet avatar biologique, pour ainsi dire matériel, propre à la noblesse d’EHS permet ainsi la conservation du système de castes sur lequel l’Empire se fonde.
Seuls, depuis le début des temps historiques, les nobles d’EHS peuvent vivre entourés de meubles vivants grâce auxquels, sans même avoir à lever le petit doigt et d’une seule intention de la pensée, sont résolus les moindres désordres du quotidien.
Ce cunnilinger était donc un télépathe. Il avait été conçu à la demande expresse de Pauline par la fabrique appartenant à la famille Jansen (sur EHS, une économie fondée sur une forme de féodalité dirigée par la noblesse et une économie de marché plus populaire fonctionnaient de concert. Cependant, les grandes familles nobles possédaient les moyens de production nécessaires à la satisfaction de la totalité de leurs besoins). À peine un mois auparavant, un annonciateur avait révélé à Pauline sa grossesse (voir chapitre XXVIII, paragraphe 1) si bien que celle-ci avait aussitôt décidé de se rendre dans la propriété qu’elle possédait sur Terre.
— Je voudrais un repose-pieds viandeux doté d’un cunnilinger. Pauline, qui appartenait à la noblesse, n’éprouvait aucune gêne à s’exprimer de la sorte devant le contremaître de la fabrique, ce dernier étant un plébéien, mais cela n’aurait point été le cas si elle avait eu à s’adresser à d’autres nobles de sa connaissance.
— J’aurai besoin de l’emporter en voyage aussi le voudrais-je de petite taille mais doté d’une fonction sexuelle hors du commun. Est-ce possible ?
— Parfaitement. Je lui attribuerai une langue d’une taille semblable à celle du précédent. Et... pour une jeune femme telle que vous...
Il consulta un petit calepin :
— ... d’une longueur de vingt-cinq centimètres, avec quinze centimètres depuis les lèvres.
— Le menton de celui que j’utilise en ce moment est un peu gênant. Vous me raboterez un peu mieux le prochain. Je serai probablement obligée au cours de ce voyage de l’utiliser assise, aussi serai-je fort empêchée d’écarter largement les cuisses.
— Je le raboterai selon vos indications.
— Et puis, j’ai tendance à mouiller abondamment...
Son interlocuteur plébéien ignorant la honte, elle pouvait sans se troubler s’exprimer de la sorte.
— Je suis au courant de ce détail. J’incorporerai aux lèvres standard un tissu spongieux plus absorbant.
— Vous n’oublierez pas de le doter d’une fonction télépathe, n’est-ce pas ?
— Entendu. Votre départ est prévu pour...
— Dans deux semaines.
— Entendu. Si vous voulez bien me suivre et choisir le spécimen...
— Allez vous-même dans la yapounerie et faites-moi une présélection d’une douzaine de candidats. Je ferai le choix définitif en consultant le catalogue tridimensionnel.
Pour le contremaître plébéien, deux semaines représentaient un délai fort bref. Grâce aux progrès des opérations chromosomiques, la modification de l’acide nucléique d’un spermatozoïde et d’un ovule avant la fécondation permettait de donner naissance à un corps répondant exactement à certaines exigences et cette opération ne présentait pas de difficultés majeures, si ce n’est qu’elle demandait un délai d’une année. Si la livraison était pressée, il n’y avait d’autre solution que de pratiquer une opération orthopédique sur un Yapou d’origine.
Le candidat que choisit Pauline parmi ceux que le contremaître lui présenta était l’espèce de gnome qui se traînait à présent à ses pieds : un Yapou d’origine doté d’un corps remarquable et d’un cerveau brillant, au QI de 174. Son pedigree sanguin trahissait une généalogie constituée de plusieurs professeurs d’université au Yapon. Il comptait également un grand nombre de membres dévoués à la famille Jansen.
— Je vais prendre celui-ci. Il a l’air robuste. Son pedigree est excellent !
— Entendu. Veuillez patienter une dizaine de jours.
C’est ainsi que le destin du nain fut scellé. Si à sa sortie de la yapounerie, on lui avait demandé ce qu’il ressentait à la perspective de devenir le cunnilinger d’une jeune épousée, il n’aurait pas manqué d’être saisi d’effroi, mais pour le technicien qui allait s’occuper de son cas, tout sentimentalisme était hors de propos. La vie du Yapou n’était pour lui que de la matière première destinée à la fabrication d’un cunnilinger. Après l’avoir castré, il le passerait au réducteur (voir chapitre IX, paragraphe 3) afin de diminuer sa taille de moitié. Trempé dans une solution adéquate, il perdrait ensuite toute pilosité. Une fois édentées, ses mâchoires seraient rabotées car il était nécessaire de réduire la largeur du menton afin de satisfaire les exigences de la jeune épousée qui voulait pouvoir l’utiliser sans trop avoir à écarter les cuisses. L’espace occupé par la langue était amplement suffisant pour recevoir la langue-pénis dont on le doterait. Chair érectile, le pénis aurait été prélevé avant la réduction et y serait réimplanté. Dans les phases d’érection, la partie hors lèvres, autrement dit la partie susceptible de pénétrer le corps de la jeune épousée, devrait faire une longueur de dix-neuf centimètres. Enfin, comme les liqueurs émises par le sexe pendant la caresse ne devraient rigoureusement pas se répandre ni quitter la cavité buccale du cunnilinger, il serait nécessaire de greffer sur les parois internes des lèvres un tissu spongieux et absorbant : l’opération ne présentait aucune difficulté, grâce aux techniques de culture artificielle de derme. Vu de l’extérieur, le visage donnerait seulement l’impression d’être pourvu de lèvres plus charnues que la moyenne. Enfin, les lèvres seraient closes par un hymen. Les yeux scellés par des globes en cristal réduiraient la vision à environ vingt dioptries. Le câble n’autoriserait qu’une motricité limitée mais il fallait seulement qu’il fût capable de discerner le bas-ventre de sa maîtresse. On le débarrasserait de son système auditif, lequel serait rendu superflu par la fonction télépathe. On amputerait les oreilles et le nez afin de satisfaire au même objectif que l’épilation totale de la tête, autrement dit que la peau de la partie de la tête s’enfonçant entre les cuisses de la jeune épousée fût la plus douce et soyeuse possible, afin que cette dernière n’éprouvât pas à l’usage la moindre gêne ni ne ressentît le moindre déplaisir. Ce détail trahissait la prévenance du technicien. La reptation étant le mode habituel de déplacement du repose-pieds viandeux, il ne serait pas nécessaire qu’il pût se dresser, aussi l’amputerait-on des deux jambes. Deux niches seraient créées là où les pieds de Pauline se logeraient. Pour cela, l’épaisseur de la chair sur le dos serait étoffée par injection de stéroïdes, chair dans laquelle serait moulée la forme des pieds de Pauline. Ainsi préparé, le Yapou se verrait ensuite doté de la fonction télépathe. On procéderait selon la méthode déjà expliquée, c’est-à-dire que l’urine de Pauline (on conservait toujours des échantillons) serait mélangée au lait de Yapou...
C’est ainsi que la jeune femme, au bout de dix jours, prit livraison de ce qui avait été à l’origine un corps en tous points semblable à celui d’un être humain. Elle prit possession d’un Yapou aux capacités intellectuelles supérieures à la moyenne et dont le corps avait été remodelé pour devenir un repose-pieds viandeux télépathe, anonyme et doté d’un cunnilinger dont l’usage exclusif était réservé à la jeune épousée, la marquise Jansen. Cela s’était produit environ trois semaines auparavant.
Pendant le voyage de Pauline, celui-ci lui avait servi de repose-pieds le jour et de cunnilinger la nuit. Mais jamais le Yapou, qui pouvait pourtant percevoir les moindres mouvements d’humeur de la jeune femme, n’avait eu l’occasion de ressentir sa colère.
Clara et Rinichiro étaient bien incapables de saisir l’état psychologique dans lequel se trouvait le cunnilinger terrorisé et recroquevillé sur lui-même. Ils ne pouvaient en avoir la moindre idée. Qu’étaient ces traces de pieds sur son dos ? Qui était cette femme ? Qui avait conçu cet OVNI ? La Grande-Bretagne ou les États-Unis ? À moins que cela ne fût l’Union soviétique ? Et quand bien même, la femme ne donnait pas l’impression de piloter un engin de guerre secret... Les interrogations pleuvaient mais Rinichiro, toujours obsédé par sa nudité, ne trouvait pas le courage des e mettre debout et, accroupi sur le sol, se contentait de relever la tête pour l’observer. La femme ne lui jeta pas un regard, faisant face à Clara qui se tenait derrière lui.
Les vêtements de cette femme étaient une source d’étonnement. Elle avait certes passé une cape sur ses épaules mais le reste de sa tenue se réduisait à une sorte de maillot de bain, qui plus est, confectionné dans un tissu des plus moulants, dont on n’apercevait aucune couture et qui donnait l’impression d’être une peau naturelle. La matière était d’un violet soutenu mais, selon l’angle de vision, irradiait de légers reflets, spectre de lumière couleur arc-en-ciel.
Ce qui troublait pourtant le plus Rinichiro, et quoi qu’on en dise, était le charme dégagé par le galbe des jambes de cette étrange femme. Son entre jambe, d’où il voyait s’échapper deux poils pubiens blonds semblables à deux bêtes cornues, se trouvait à moins de quarante centimètres de ses yeux. Rinichiro sentit qu’il perdait la tête. Au même moment, le grognement du chien retentit à nouveau.
— J’ai encore un peu mal aux joues. Vous n’y êtes pas allée demain morte, dit-elle en se massant. Sur chacun de ses doigts, des bagues serties de pierres précieuses étincelantes. Elle sourit à la jeune demoiselle en tenue équestre :
— Vous plaisantiez en me frappant du plat de la main, n’est-ce pas ? Ou bien dois-je me rendre à votre volonté...
— En fait, ce n’est pas moi qui vous ai giflé, mais Rin... Je veux dire, c’est une initiative de monsieur Sebe...
Ne voulant pas endosser la responsabilité de la prouesse, Clara désigna rapidement Rinichiro d’un geste de la main.
Un Yapou ne méritait pas qu’on employât le terme honorifique de monsieur, de même qu’il était impensable de le désigner par un nom suivi d’un prénom. En y repensant, c’était effectivement très étrange, mais Pauline ne comprit pas sur-le-champ sa méprise, même lorsqu’elle entendit Clara appeler le Yapou monsieur Sebe. Elle ne pensait pas avoir affaire à autre chose qu’un pantie :
— Aah ! Ce Yapou est ado..., répondit-elle en jetant un regard méprisant à Rinichiro. N’est-ce pas là un trésor que vous av... Me le prêteriez-vous ? Je serais bien aise de le présenter à la prochaine foire du pantie. Je me fais fort de remporter le grand prix de Sirius !
— Euh ! J’ai l’impression que vous vous méprenez...
À bout de patience, Clara avait prononcé cette phrase en manière d’excuse et, le comprenant, Pauline se reprit :
— Mais, je me rends compte que je ne vous ai pas encore demandé votre nom et n’ai fait que parler à tort et à travers... Je vous prie de m’excuser. J’espère ne pas vous avoir froissée.
— Mais point du tout, je voulais simplement vous dire que c’était monsieur Sebe qui...
— Ne restons pas debout pour bavarder, asseyons-nous.



3 - Newma, chien yapou

Pauline, ignorant délibérément l’existence de Rinichiro, continuait de s’adresser uniquement à Clara. Rinichiro, qui avait pourtant entendu qu’elle le désignait par le terme Yapou, mais restait inconscient de l’état d’infériorité dans laquelle elle le tenait, crut que sa nuditéen était la cause.
Cette femme était une lady et ne devait pas souhaiter être entretenue par un homme nu. Rinichiro comprenait également que Clara était ennuyée d’avoir à s’entremettre. Il fallait agir. En premier lieu, il n’était guère glorieux d’avoir à faire face et à échanger des propos avec deux jeunes femmes en restant nu à leurs pieds. Il n’y avait plus à hésiter et, même dans un anglais rudimentaire, il devait s’excuser, expliquer comment l’urgence du danger l’avait obligé à se précipiter dans l’état où il se trouvait et aller de ce pas récupérer ses vêtements de cheval.
Mais c’est au moment où Rinichiro, tout à cette pensée, fit le geste de se relever qu’il entendit un bruit derrière lui et sentit que bondissait dans sa direction ce qui lui parut être une bête sauvage. Puis le cri de stupéfaction que poussa soudain Clara retentit à ses oreilles, suivi d’un ordre : “Couché !” que lança brutalement Pauline. Il comprit qu’une chose s’était jetée sur son dos. Il essaya de se dégager et, comme il faisait mine depivoter sur lui-même, une mâchoire se referma sur son épaule droite. Il ressentit comme une décharge électrique et fut aussitôt pris de convulsions. La seconde suivante, il vit devant lui une des deux ravissantes jambes dégager son épaule d’un formidable coup de pied. Simultanément, il sentit se déchirer son oreille droite, que la semelle de la sandale de la jeune femme venait de griffer.
— Rin ! hurla Clara, livide.
— Ça va, calmez-vous, disait Pauline à son adresse, pour la rassurer. Et, pensant que son interlocutrice n’aimait pas les chiens :
— Il ne mord pas les êtres humains !
What is it ? Rin, nichts Ubels...
Clara avait laissé échapper en anglais la première moitié de la phrase, la suite lui étant venue en allemand sans qu’elle s’en rendît compte. L’aspect du chien était sinistre, il semblait disposé à la mordre, elle aurait aimé pouvoir se rapprocher de Rinichiro et pourtant se sentait incapable de bouger.
Rinichiro s’efforça de se tourner dans sa direction pour la rassurer mais son corps, comme paralysé, refusa d’opérer le moindre mouvement. Surpris, il essaya d’ouvrir la bouche, en vain. Il ne pouvait ne fût-ce que tourner les yeux. C’était stupéfiant, il lui semblait être comme celui qui contemple la tête d’un cheval tombé aux enfers, sentant son corps se fossiliser dans l’instant et dans la posture instable qu’il avait pris, le torse tordu. Un flot de sang épais coulait de son oreille blessée, formant bientôt une vaste flaque rouge à la surface du sol.

L’affreux chien rampa lentement en direction de Pauline. Elle le caressa du bout du pied et observa Clara d’un air interrogateur.
— Comment ? Vous ne reconnaissez pas ce genre de chien ? C’est un chien de chasse de l’époque du Néandertal. C’est très en vogue en ce moment, se contenta-t-elle d’expliquer avec un air surpris.
Il y avait eu dans le ton de sa voix la dose de mépris et de suffisance propre aux jeunes femmes de bonne famille.
La tête baissée, la portée de son regard se trouvant limitée, Rinichiro ne pouvait voir que l’entrejambe rayonnant de Pauline et, au-delà , la silhouette inquiétante du chien. Rinichiro n’en croyait pas ses yeux. Non seulement son corps était paralysé mais il éprouvait à présent une terreur froide. Ce chien — si on pouvait appeler cela un chien — était humain, enfin dans la mesure où l’on pouvait appeler cela humain.
Assurément, au premier coup d’oeil, ces pattes, cette silhouette et cette tête faisaient penser à un chien. Un collier de métal étincelait autour de son cou. Son corps, planté sur son arrière train, évoquait celui d’un animal de grande taille. Pourtant, certains détails contredisaient cette impression. Les pattes postérieures étaient aussi fines et courtes que les antérieures et ne semblaient pas faites pour la marche, sortes de moignons de jambes humaines. Les pattes antérieures se terminaient par des mains munies de cinq doigts, si courtes qu’elles conféraient à l’animal l’allure d’une bête sauvage, doublée par l’agilité d’un fauve marchant à quatre pattes. Et pourtant, les pattes étaient des jambes d’homme. Le torse était puissant mais dépourvu de graisse, musculeux, le ventre plat, rentré et étroit. Il avait la légèreté du lévrier. On pouvait dire qu’il ressemblait étrangement à Taro, qui avait été écrasé par la soucoupe. Un poil ras sur la tête, un corps bruni, comme bronzé par le soleil, et sur le dos, des traces de griffures de bêtes sauvages ainsi que des marques de coups de fouet qui attestaient une activité intense et un dressage approfondi. Une partie du front était rasée, sur laquelle figurait un tatouage représentant le blason de la famille Jansen. Pupilles noires, nez aplati, cette tête avait les mêmes caractéristiques anthropomorphiques que celle de Rinichiro. Sous le museau, une moustache volontaire en forme de cornes de gazelle lui donnait un air burlesque, vite démenti par des babines retroussées qui dévoilaient une série de crocs métalliques, ruinant ce qui restait d’humain à la face. Mais de même que le port d’un masque de Hyotoko (homme de feu) représente un être humain, cette face-là était assurément celle d’un humanoïde.
C’était Newma, le chien de Pauline Jansen.
On voyait rarement de canis, cet ancêtre du chien dont l’espèce humaine avait fait un animal domestique à l’époque anhistorique, sinon dans les zoos, et depuis plusieurs siècles le terme de chien désignait les chiens yapou. Les Yapous courts sur pattes étaient placés peu après la naissance dans des parcs aux barreaux peu élevés mais électrifiés qui permettaient d’induire chez l’animal des réflexes conditionnés. Au bout de deux ans — conservant la taille d’un individu de deux mois — il prenait l’habitude de marcher à quatre pattes et c’est ainsi qu’on faisait d’un Yapou court sur pattes un chien yapou. Enfin, la plus ou moins grande robustesse du corps, la présence d’un pelage ou non, les progrès en matière d’élevage des Yapous avaient permis la fabrication d’une dizaine d’espèces différentes, possédant toutes les caractéristiques des anciens canis, dotées toutefois de capacités supérieures qui en firent aussitôt, parmi l’ensemble des animaux de compagnie, le plus fidèle compagnon de l’homme, le compagnon ayant suppléé les anciens canis relégués aux jardins zoologiques, allant même jusqu’à les déposséder du nom de chien. Aucun autre animal parmi les bêtes yapou (je désigne par ce terme la totalité des créations animales élaborées à partir de Yapous bruts) n’était autant aimé des hommes.
Les plus évolués d’entre eux étaient employés comme chiens de chasse par l’homme néandertalien (les Néandertaliens ayant vécu cinquante mille ans après les origines de la Terre), et on les appelait gladiateurs. Fort en vogue parmi les membres de lanoblesse d’EHS, ils étaient appelés chiens de garde. Dépourvus de pelage et de queue, de taille standard, ils avaient à tous points de vue les caractéristiques premières des Yapous, ainsi que leur simplicité naïve. Un entraînement adéquat leur permettait de courir très vite : ils étaient dotés d’une formidable capacité à passer à l’attaque. Les crocs artificiels renfermés dans leur gueule libéraient une décharge électrique privant l’adversaire de toute velléité de défense, en même temps qu’ils lui injectaient un poison. Ce dernier, s’infiltrant jusqu’au névraxe — qui commande la fonction motrice — occasionnait une paralysie générale, laissant la proie sans défense, incapable de bouger ne serait-ce que le petit doigt. Cet état perdurait jusqu’à l’injection d’un antidote. Le procédé se révélait fort utile quand il s’agissait de ranger dans l’étroitesse d’un vaisseau les bêtes capturées au cours d’une séance de chasse.



4 - De l’entraînement du chien chasseur


Newma avait remporté à trois reprises le concours général des chiens de chasse et faisait la fierté de Pauline. Il avait ce jour-là été pris d’une intense excitation à cause de la violence avec laquelle le vaisseau s’était écrasé et avait réussi à achever de défoncer la porte déjà endommagée par le choc. En se précipitant pour se réfugier aux pieds de sa maîtresse, il avait aperçu Rinichiro et, lui bondissant dessus, l’avait mordu malgré l’ordre lancé par Pauline. Je dois cependant ajouter que Rinichiro était nu.
Newma était né sur la planète Findi, région principale de production de chiens yapou (Procyon, seconde planète de la galaxie Alpha canolis minoris). La première personne dont il eut conscience, atteignant l’âge de raison dans son parc situé dans l’élevage de la propriété Jansen, dans la province de Shyan, fut l’esclave noir qui s’occupait de lui. Il comprit ainsi la différence existant entre ses semblables quadrupèdes et l’espèce bipède.
Pourtant, quittant le parc pour rejoindre le centre d’entraînement— que l’on appelait École des canidés où il commença son apprentissage, il découvrit ensuite l’existence d’une race divine et supérieure, à la peau blanche, qui dominait l’esclave noir. S’il lui fut impossible de livrer un culte à ces dieux vivants, ceux-ci ne résidant pas sur Findi, il dut se prosterner matin et soir devant une série de statues à leur effigie. Enfin, on lui apprit, ainsi qu’à ses semblables, quelle était la nature du lien scientifique et religieux qui l’unissait aux dieux blancs.
— Ces dieux et les leurs sont vos maîtres, vous leur devez la vie et le lait dont ils vous nourrissent. Voilà ce que l’esclave noir leur expliquait.
— Vous leur serez éternellement reconnaissants.
Il semblait que même au sein de l’espèce capable de se tenir sur deux jambes, il y avait autant de différences entre les esclaves noirs et les dieux blancs qu’entre les esclaves noirs et les chiens yapou. Pendant les rites, l’esclave noir se prosternait à quatre pattes devant les statues des dieux, à la manière des chiens. La différence s’exprimait par la couleur des cheveux, des yeux et notamment de l’épiderme du dieu vénéré. Pour Newma, l’existence des dieux ne reposait pas sur l’acceptation d’un dogme : elle résidait dans la blancheur de leur peau. Sa seule et unique mission de chien de garde était de défendre la peau blanche. Newma était convaincu que n’importe quel individu à peau blanche était un dieu. En cas de lutte entre deux dieux, son rôle était d’assurer la protection de son maître sans jamais toutefois faire usage de ses électrocrocs.
— Ne pas mordre la peau blanche !
Voilà le premier interdit qu’on lui avait inculqué. C’était le principe suprême : on ne mordait pas la peau blanche, on la léchait.
L’esclave à peau noire n’avait par ailleurs pas d’autre raison d’être que de servir les dieux et en cela ne devait jamais faire l’objet d’une attaque. Cela, pour Newma, donnait l’équation suivante :
— Ne pas mordre ce qui porte vêtement.
Ce qui représentait le second interdit qu’on lui avait inculqué.
De plus, on lui avait appris l’existence de congénères appelés Yapous bruts qui, quoique faisant partie de la même espèce qu’eux, pouvaient marcher debout, à l’image des esclaves noirs et des dieux. Ceux-ci appartenaient aux dieux et il était hors de question de les mordre sans en avoir reçu l’ordre. Du seul point de vue de l’apparence physique, rien ne les distinguait des dieux, sinon la présence d’un collier, signe par lequel on reconnaît un Yapou d’origine. Ainsi :
— Ne pas mordre ce qui porte un collier ! représentait le troisième interdit.
Mais à la théorie s’ajoutait la pratique. Chiens de chasse et chiens de garde subissaient un entraînement censé leur enseigner les techniques de l’attaque. Certains exercices consistaient à sauter d’un bond par-dessus de larges cuves remplies d’acide azotique ou sulfurique bouillonnant, exercices périlleux pouvant être fatals. Ou encore à franchir des haies hérissées de piques acérées risquant de déchirer la chair et de tuer. Ceux qui échouaient agonisaient dans d’affreuses souffrances, ceux qui tombaient dans la cuve mouraient entièrement dissous par les produits. Ainsi fallait-il être capable pendant les entraînements de bondir par-dessus les cadavres des congénères malchanceux. Ceux qui obtenaient les meilleurs résultats étaient ensuite envoyés dans un collège réservé à l’élite des chiens de chasse. La science avait beau leur enseigner que la couleur de la peau était liée à la proportion de mélanine dans l’épiderme, cette connaissance n’empêchait en rien le culte des dieux blancs, et cette différence de degré ne remettait pas en cause la nature divine de leur maître.
Newma, qui sortit de ce collège parmi les meilleurs de sa promotion, remporta dans la foulée son premier concours de chien de chasse, dans la catégorie réservée aux jeunes diplômés, et put ainsi concrétiser son rêve de chiot et jouir de l’honneur de devenir le fidèle compagnon de la demoiselle Pauline, héritière de l’illustre famille Jansen. Avec son ami Péro, collègue issu de la promotion précédente, et qui se vit attribuer le service de Doris, la soeur de Pauline, Newma devint le meilleur chien que possédait la famille Jansen.

C’est en voyant cette forme bizarre recroquevillée aux pieds de sa maîtresse qu’était soudain née en lui une pulsion agressive. La chose n’avait pas la peau blanche, ne portait pas de vêtements, ni de collier. Pas le moindre critère susceptible de correspondre aux trois interdits. Une proie !
En temps normal, Newma aurait attendu l’ordre de sa maîtresse. Son passage instinctif à l’attaque doit être compris comme la conséquence de l’état d’excitation dans lequel le crash du vaisseau l’avait plongé et du recouvrement soudain de sa mémoire de chasseur de Yapou d’origine. J’expliquerai cela en détail pour parler du fameux “jeu noir” (black game) (voir chapitre XXVII, paragraphe 4) qui consiste à lâcher dans la nature un Yapou d’origine muni d’un javelot, et qui représente une des formes les plus intéressantes de chasse. Enfin, mieux encore, le “jeu jaune” (yellow game), cette chasse au Yapou d’origine avec des Yapous capturés sur l’archipel Yapon. Ce jeu nécessitant une autorisation du département chargé de l’abattage et de la gestion des Yapous indigènes n’est en fait qu’une prérogative réservée au divertissement de la haute noblesse. Trois jours après son arrivée dans la province que possédait sur Terre la famille Jansen, Pauline s’était livrée à ce jeu en compagnie de sa soeur. Les Yapous d’origine sont des êtres dotés d’une conscience en tous points semblable à celle des humains. Mais à la différence des Yapous bruts, ils ne portent pas de collier. Ainsi dépouillés du moindre vêtement, ils sont pour notre chien-chasseur des “personnes de couleur, nues et ne portant pas de collier”, et partant, des proies idéales.
Environ deux semaines auparavant, Newma avait planté ses crocs dans l’un de ces individus et en avait été flatté par sa maîtresse. Ainsi, voyant Rinichiro semblable en tous points aux Yapous d’origine, il n’avait pu résister à la pulsion de lui sauter dessus. Si Rinichiro avait porté ne serait-ce qu’une culotte, le second interdit aurait assurément freiné les velléités agressives de Newma. La nudité de Rinichiro avait été la source de son malheur.
Pauline, comprenant la méprise de son chien, n’était pas encline à le gronder sévèrement pour ce qu’il venait de faire. Le fait qu’il eût mordu le Yapou d’autrui et qu’elle fût obligée de le botter pour lui faire lâcher prise ne lui inspirait que de la réprobation à l’égard d’une femme qui osait se promener en compagnie d’un Yapou nu et sans collier... Elle ne reprochait la conduite de son chien qu’à cette inconnue.

Quant à Clara, elle ne savait que penser. Taro mort s’était-il réincarné en homme ? Son amant avait-il été mordu par cet étrange homme-chien ? Cet homme figé devant elle dans une position grotesque, qui ne répondait plus quand elle lui parlait, lui fendait le coeur.
— Rin ! Que t’arrive-t-il ? Es-tu sauf ? l’interrogea-t-elle une nouvelle fois. Rin ! Mais tu saignes ! Rin ! Rin !
— C’est un Yapou, vous n’avez pas à vous inquiéter !
Pauline, comprenant que Clara ignorait l’effet produit par les électrocrocs et se laissait peu à peu envahir par toutes sortes de pensées irrationnelles, ajouta :
— Une injection d’antidote le remettra sur pied sur-le-champ. Il n’y a rien d’autre à faire. Je suis désolée que mon Newma ait mordu votre animal, tant vous semblez le chérir. Mais aussi, pourquoi lui avoir ôté son collier !
Elle avait dit cela avec une pointe d’ironie que Clara ne pouvait pas apprécier. Son animal ! Son collier ! Certes, elle percevait un malentendu, elle ne se sentait pas la force de chercher à le dissiper. Incapable d’assimiler cette somme d’informations nouvelles, elle se contenta de réclamer l’antidote pour son amant, puisque cela était nécessaire :
— Donnez-lui cet antidote le plus vite possible...
— Ne vous inquiétez pas. Le temps ne fait rien à l’affaire, ni n’aggrave son état... Nous nous affolons et je me rends compte que je ne vous ai pas encore demandé votre nom. Je vous en prie, asseyons-nous.
Pauline offrit un fauteuil à Clara et s’approcha vivement de Rinichiro :
— Je vais te mettre dans une position plus confortable.
Elle insinua le bout de sa sandale entre les jambes de Rinichiro, qu’elle écarta afin qu’il s’agenouillât plus adroitement et, lui rassemblant les bras le long du corps, fit en sorte qu’il se maintînt dans une posture qui lui donnait l’air de se prosterner devant elle. Incapable du moindre mouvement, Rinichiro sentit comment, avec souplesse et agilité, elle avait réussi à lui faire adopter une posture de crapaud. Le sang avait cessé de couler de son oreille.
Réprimant son effroi, Clara s’assit sur le bord droit du vaste fauteuil. Elle s’en voulait de devoir contempler son amant dans cette situation fâcheuse, contre laquelle elle ne pouvait rien. Il était impensable de chercher à quitter le vaisseau avant que Rinichiro eût reçu l’injection d’antidote.
Pauline s’installa sur le côté gauche du fauteuil, exactement dans la direction où Rinichiro se prosternait. On aurait réellement pu croire qu’il s’inclinait devant elle. Son regard portait sur les jambes d’une blancheur immaculée de la femme et, dans un coin, il apercevait le canis, les pattes antérieures jointes devant lui dans une position identique à la sienne.
Il vit également le gnome se rapprocher craintivement de Pauline, en rampant. Il avait réagi à l’ordre transmis par les ondes cérébrales de Pauline. Cette dernière, ayant ôté négligemment ses sandales, posa les pieds sur le dos de la chose et semblait vouloir ainsi se délasser. Elle logea ses pieds dans les deux emplacements dessinés sur le dos du cunnilinger. Newma remonta l’arrière-train et se leva, il tendit le cou en direction du repose-pieds et commença à lécher la peau blanche des pieds de Pauline. Sa langue était plus proche d’une langue de chien que de celle d’un être humain. Observant distraitement les pieds de la femme, Rinichiro se rendit compte que sur chacun, seuls quatre orteils étaient couverts d’un vernis couleur pêche et qu’ils étaient si menus que les ongles n’avaient pas eu la place de s’y développer.
Qui était cette femme mystérieuse ? Cet être si sûr de lui, capable de se servir d’un être humain pour en faire un repose pieds ou le transformer en chien ? Était-elle humaine ou d’une engeance supérieure à l’humain ? Que lui arrivait-il ? Quelles étaient les intentions de Clara ?
Dans la mystérieuse salle de ce vaisseau, Sebe Rinichiro, ressortissant japonais, était en proie à la confusion la plus totale.

 

 

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