|  “ Ignorants de nous-mêmes, nous mendions souvent nos propres maux ”
Antoine et Cléopâtre Acte II, scène 1
Shakespeare
(traduction de Henri Thomas)
Jusqu'à ce que je rencontre Hajimé, j'allais avoir trente-neuf ans, le Japon n'a été qu'un horizon lointain sinon inaccessible. Bien sûr j'avais lu quelques livres et vu quelques films, mais, du Japon, je savais n'en avoir retenu que des clichés : il était fascinant et impénétrable.
Si je n'avais pas rencontré Hajimé, je ne serais peut-être jamais allé au Japon, je n'aurais pas connu d'autres Japonais ni commencé à apprendre la langue japonaise. Est-ce que j'ai voulu connaître le Japon parce que j'avais rencontré un Japonais ? Je me demande si ça n'est pas plutôt l'inverse, si je n'ai pas rencontré un Japonais parce que je voulais connaître le Japon.
D'un autre côté, je ne crois pas avoir cherché à rencontrer spécialement un Japonais, ni, après qu'il m'a quitté, cherché à en rencontrer un autre. Or j'ai fait la connaissance de Hajimé, et puis de Takumi, comme si le Japon avait été un destin ?
Le fait est qu'il a suffi que Hajimé m'apprenne qu'il était japonais pour que j'aie le sentiment d'avoir trouvé ce que je poursuivais.
J'ai été épaté qu'il puisse se concentrer autant en travaillant, et qu'il soit capable de s'endormir comme ça, n'importe où. J'ai aimé son habitude de toujours m'appeler pour m'annoncer qu'il allait arriver. Et aussi sa façon de plier les sacs en plastique, qu'il réduisait en une petite bande dont il faisait un nœud plat, on aurait dit des boomerangs.
Mais il arrivait aussi que je ne le comprenne pas et qu'il me réponde, à la fois fier et avec l'air de s'excuser : “ Je suis Japonais ”, au point que je me suis souvent demandé ce que c'était qu'un Japonais, puisque je n'arrivais pas à savoir si Hajimé était comme il était parce que c'était lui, ou parce qu'il était japonais. De même, avec Takumi j'ai continué à m'interroger, tout en trouvant que c'était plus facile de se comprendre puisque je pouvais désormais comparer.
J'ai peut-être commencé à aimer Hajimé à cause du Japon, je sais aussi que nous avons vécu cinq ans ensemble malgré le Japon.
Quoi qu'il en soit, j'ai eu besoin de connaître le Japon et d'apprendre le japonais, comme j'ai cherché à savoir pourquoi j'avais rencontré Hajimé et Takumi, ou pourquoi j'avais voulu connaître le Japon.
En voulant connaître le Japon, quel désir ai-je voulu poursuivre ?
Mon premier souvenir de l'Asie est pénible. J'ai un visage rond, le teint jaune et des petits yeux qui peuvent donner l'illusion qu'ils sont bridés. Je suis en maternelle, et, pour se moquer, mes camarades me surnomment le “ Chinois ”.
À dix-neuf ans, j'ai lu L'Empire des signes, un essai de Roland Barthes consacré au Japon, sans savoir aujourd'hui si c'était parce que Barthes était à la mode dans le milieu des étudiants en lettres, ou parce que ça faisait bien de s'intéresser au Japon.
Dans ma génération, de toute façon, le Japon était devenu le seul pays asiatique possible, puisque la Chine avait été confisquée par les militants maoïstes, et l'Inde récupérée par les babas cool. Et puis, s'intéresser au Japon était une manifestation d'orgueil, une forme de défi. De même que j'avais commencé à lire Mallarmé et Lacan, parce qu'ils avaient la réputation d'être les auteurs les plus difficiles, de même le Japon m'est apparu comme une épreuve pour l'intelligence, un objectif obligé.
L'Empire des signes s'ouvre et se ferme sur le visage d'un beau Japonais, l'acteur Funaki Kazuo. Les deux portraits sont éclairés et cadrés de la même façon, mais, dans le deuxième, sans qu'on puisse affirmer pour autant qu'il sourit, l'acteur entrouvre légèrement les lèvres.
Je suis tombé amoureux de ce visage.
Comme je suis tombé amoureux du Japon, à propos duquel Barthes répète beaucoup les mots “ vide ” et “ rien ”, parce que j'ai eu le sentiment qu'il répondait à toutes les possibilités de la vie, habiter, manger, rencontrer etc., en les codifiant par des rituels.
Je devais avoir besoin de savoir qu'il existe un pays où la vie est transformée en œuvre d'art, comme si la multiplicité des règles et leur apparente harmonie avaient été une garantie contre le vide.
Et puis j'ai eu la surprise de me reconnaître. Page 73 en effet, un triptyque montre un père de famille habillé en costume traditionnel, entouré de ses deux fils vêtus du même costume.
C'est dans le garçon situé à la droite du père que je me suis reconnu. Il fixe l'objectif d'un regard tendre et curieux, que j'ai vu dans mes propres yeux sur des photos de classe. Je remarque ensuite qu'on a le même nez, et une bouche identique, la sienne est sensuelle mais fermée. Et un air dont on ne sait s'il est mélancolique, ou s'il demande tout, à moins qu'il n'attende que celui qui le regarde lui donne la réponse.
Je ne crois pas m'être projeté dans la figure d'un jeune Japonais uniquement parce que je me suis fait traiter de Chinois quand j'avais cinq ans.
Je suis devenu curieux du Japon parce que je pensais y trouver des réponses à ce que je ne comprenais pas chez Hajimé, tout en sachant qu'il me fallait aussi regarder dans ma propre histoire.
J'ai douze ans. Pour mon Noël, ma cousine Cécile m'a offert un livre à la couverture épaisse et sur la tranche duquel, entre le nom de l'auteur et le titre : Le secret du verre bleu, il y a un drapeau japonais, un rond rouge dans un rectangle blanc.
J'ai déjà passé l'âge des contes pour enfants, pourtant j'ai relu ce conte plusieurs fois. D'ailleurs ce livre, qui raconte l'histoire d'une famille de Tôkyô pendant la Seconde Guerre mondiale, dont les enfants apportent quotidiennement et à tour de rôle un minuscule verre de lait à une famille de lutins anglais cachés sur la plus haute étagère de la bibliothèque, ce livre, je l'ai gardé.
En le lisant, j'ai appris ce qu'avait été la vie quotidienne des Japonais pendant la guerre, par exemple qu'on avait tué les animaux du zoo pour les manger et éviter qu'ils ne se retrouvent en liberté dans Tôkyô, les grands fauves surtout, en cas de bombardements. J'ai appris aussi l'existence de l'ère Meiji, quand, après s'être fermé aux étrangers pendant plus de deux siècles, le Japon a adopté la civilisation occidentale et est devenu une puissance moderne.
Mais je ne crois pas que ce soit pour ces raisons-là que ce livre m'a plu. Ce qui m'a plu, sans doute, c'était le mélange entre la réalité historique et l'univers des contes de fées, et qu'on pouvait échapper à la violence. Et puis j'aimais bien la façon de vivre de cette famille et leur maison, elle était toujours propre et bien rangée.
J'ai passé toutes les vacances de mon enfance dans la maison de mes grands-parents, qui remontait au XVIIe siècle jusqu'à ce que la partie principale soit refaite après-guerre. Avec leur fille aînée, Marthe, qui est restée célibataire, mes grands-parents tenaient une épicerie dans une petite ville en Bretagne.
Un dimanche, après le repas de midi, Marthe m'avait fait monter les deux marches qui séparent la cuisine de la salle à manger, et, en me prenant par les épaules pour que je sois de profil, elle avait, devant tout le monde, et tout ça sans dire autre chose que “ vous allez voir ”, soulevé ma blouse qui, en tombant largement sur mon pantalon, me recouvrait les fesses. Elle voulait leur montrer que j'avais “ la cambrure de la famille ”.
Pour manger, je me rappelle qu'il fallait d'abord pouvoir accéder à la table, donc déplacer ce qui avait été évacué rapidement de la boutique, des marchandises qui venaient d'être livrées et n'avaient pas trouvé leur place sur les étagères, avant de débarrasser la table des restes du dernier repas, sans compter ce qu'on y avait ajouté, une poule morte qui attendait d'être plumée et vidée, des mottes de beurre ou un cageot d'abricots à demi pourris.
C'est à partir de huit ans que j'ai remarqué que j'étais troublé en voyant des garçons torse nu sur la plage ou à la télévision. En regardant des westerns, je me souviens que j'étais encore plus excité par les Indiens, peut-être parce qu'on voyait leur peau, ou parce qu'ils avaient la peau mate, à l'inverse des cow-boys.
Au même âge, je suis tombé amoureux d'un Chinois en lisant Tintin au Tibet. Comme Tintin et comme le yeti, j'avais envie de prendre Tchang dans mes bras.
Plus tard, un 15 août, le jour de la fête de la Vierge, mon père voulait me payer un tour de manège, quand, entre la loterie et le stand de tir, il s'est arrêté sur un jeu de pêche à la ligne. C'était le stand le plus triste, je n'avais pas envie de jouer à ça, ce qu'on gagnait était toujours nul. Mais j'avais repéré le garçon qui le tenait. Mince, mal habillé, la peau mate et les yeux noirs, une belle tête, il avait l'air d'avoir mon âge. Je n'ai pas compris pourquoi mon père s'était arrêté, quand il a commencé à parler avec le garçon. Avec un ton très doux, presque maternel, il lui a demandé s'il avait assez à manger. J'ai eu honte.
J'étais en train de regarder Tant qu'il y aura des hommes à la télévision, une scène à la plage avec des hommes en maillot de bain, quand j'ai entendu des cris, des cris de plus en plus forts et des choses qui cassent. J'avais dix ans. Je n'ai pas compris tout de suite que mon père était en train de cogner sur ma mère. Après, je me suis rendu compte que ma mère faisait exprès de hurler, elle criait avant d'avoir mal.
Au printemps, à l'occasion de la fête du Saint-Sacrement, les rues où passait la procession étaient recouvertes de fleurs, et les vitrines des magasins d'un large tissu fait de deux bandes horizontales, l'une blanche, l'autre rouge. Pour moi, c'étaient les couleurs du drapeau japonais. Quand on a cessé de célébrer cette fête, j'ai récupéré le tissu pour le fixer sur les murs de ma chambre.
Je suis là, sans rien dire, dans l'encadrement de la porte qui sépare la boutique du reste de la maison, pendant que Marthe est en train de peser quelque chose derrière le comptoir. Soudain la porte s'ouvre, un client qu'on n'attend pas c'est toujours une histoire, surtout un étranger.
J'ai dû sentir que je n'aurais pas dû être là, non parce que Marthe me l'aurait montré, mais pour avoir pensé que ma seule présence empêchait quelque chose. Je ne pouvais pas non plus partir, plus maintenant, elle se serait demandé où j'allais, et peut-être elle aurait compris que j'avais agi par discrétion, du coup elle aurait été gênée.
Qu'est-ce que j'ai vu ? Quelque chose dans son corps s'est arrêté. Un temps en trop, sa main qui reste sur la balance pendant que les épaules reculent, elle dit qu'il ne fait pas chaud et elle sait qu'elle dit ça pour dire quelque chose, la preuve ses yeux, elle a été surprise par son arrivée, un inconnu, grand, costaud, le teint mat, embarrassé lui aussi dans ses mouvements, comme s'il avait voulu faire oublier sa carrure.
Je n'avais jamais vu Marthe comme ça, en train de nommer les choses en les montrant du doigt et en distinguant les syllabes, à ce point soucieuse d'être comprise, et regarder comme ça un homme dans les yeux.
Plus tard, est-ce que c'est parce que j'avais été là sans rien dire qu'elle m'avait posé la question ? En tout cas je n'avais pas compris.
— Qu'est-ce qu'il est ?
Mais comme elle avait parlé de son allure, et puis, parce que je ne comprenais toujours pas, de la couleur de sa peau et de ses yeux noirs, j'avais pu lui répondre qu'il était espagnol. “ Il est catholique alors ” avait-elle conclu, sans que je puisse deviner si c'était encore une question, ou la réponse qu'elle avait attendue.
Vers seize ans, j'ai été obsédé par l'idée de coucher avec un noir. Et puis j'ai rencontré un Antillais, né en France métropolitaine, un enfant adopté qui portait le même prénom que moi.
Je m'en suis voulu de l'aimer pour de mauvaises raisons, de mettre des draps jaunes quand on était dans mon lit, pour trouver sa peau encore plus belle.
J'ai commencé à regarder la Bretagne autrement quand, adolescent, je l'ai découverte dans les musées et les livres d'art. J'étais épaté que des peintres aient pu venir de Paris pour peindre des paysages bretons ; je devais avoir besoin que la Bretagne soit représentée pour être présentable, comme si la reconnaissance officielle que confère l'art lui avait manqué, et ainsi des raisons de l'aimer.
Pendant les vacances, par exemple, je devais aller donner à manger aux poules. L'été, c'était pénible à cause des touristes, je revenais toujours du poulailler avec les chaussures pleines de merde. En plus j'étais habillé avec des trucs moches, alors que je croisais des Parisiens.
En même temps que je découvrais l'école de Pont-Aven et toute la peinture française de la fin du XIXe siècle, j'ai appris l'existence du japonisme. Et je me suis mis à mélanger le pays du Soleil Levant et celui où le soleil se couche. Une vague, un pin tortueux, un personnage dans un champ suffisaient pour que les motifs de la campagne japonaise, une rizière, le mont Fuji, se superposent à leurs équivalents bretons, une prairie avec des vaches noires et blanches parmi des taches de genêt, et le Menez Hom dans la baie de Douarnenez.
Parallèlement, à cause du “ train d'une heure vingt-deux ” et des villes bretonnes qu'il traverse, à cause aussi de l'épisode de la madeleine, dans lequel la mémoire est comparée à “ ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts ”, la lecture de La Recherche du temps perdu est venue confirmer les liens que je nouais entre la Bretagne que j'allais voir dans les musées, et le Japon de l'ère Meiji.
Comme si j'avais eu besoin d'imaginer l'enfance de mes grands-parents, et d'opposer à leur silence, — je les entendais parler entre eux en breton, ils ne me disaient rien de la Bretagne — et à leur passéisme poussiéreux, les images et l'histoire d'un pays lui aussi traditionnel, mais qui, en moins de cinquante ans, avait réussi à devenir autre en restant le même.
Rêver du Japon, c'était voir la Bretagne sans les yeux de la honte.
Un soir, en voyant Hiroshima mon amour à la télévision, alors que mes parents dormaient, j'ai été troublé par le personnage de l'architecte incarné par l'acteur Okada Eiji. Surtout de l'entendre dire en français : “ Oui ” et “ Complètement. Je suis japonais ”. D'ailleurs, j'essayais de l'imiter en répétant les mêmes phrases, les mêmes mots avec le même son [ j ] : “ Japon ”, “ Japonais ”, “ Meiji ”.
Aujourd'hui, en revoyant ce film, je me dis que le sujet de Hiroshima mon amour c'est la peau qui brûle. Les premiers plans montrent d'ailleurs deux corps enlacés, dont on se demande s'ils sont couverts de cendres ou de boue, ou marqués par les radiations atomiques, jusqu'à ce que l'on voie nettement la sueur sur la peau des amants.
J'avais dix-sept ans, Cécile et son mari étaient sortis et je gardais leur fils. Je venais de me coucher mais je ne dormais pas, je les ai entendus rentrer. Ils n'étaient pas seuls, ils ont mis de la musique et ont commencé à danser. Tout d'un coup, quelqu'un est entré dans ma chambre, il était nu, il m'a demandé s'il pouvait dormir là. J'ai répondu qu'il n'y avait qu'un seul lit, ça ne me dérangeait pas. Bien sûr j'ai trouvé ça bizarre, mais aussi ça m'a excité qu'un homme nu entre dans mon lit. Je dormais sur le ventre, tout de suite il s'est couché sur moi en essayant de m'enculer. D'un coup je me suis retourné, je lui ai demandé ce qu'il voulait, il m'a répondu que Cécile lui avait dit qu'il pouvait aller dormir à l'étage, il avait cru que j'étais une fille, Cécile lui avait parlé d'une cousine qui gardait son fils.
Le lendemain, le type était parti, j'ai demandé à Cécile ce que c'était que cette histoire. Elle n'a pas eu l'air de comprendre, comme si j'avais raconté n'importe quoi. Mais, — elle savait que je préférais les garçons — comme elle avait ajouté avoir toujours pensé qu'il était spécial, elle parlait du type qui était entré dans ma chambre, j'ai au moins été sûr qu'elle mentait.
Je suis né quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans une famille qu'elle avait épargnée physiquement et matériellement, mais où on disait les Boches quand on parlait des Allemands. Le secret du verre bleu et Hiroshima mon amour ont été tous les deux des consolations, des récits qui m'ont rassuré parce qu'ils m'ont montré que le plus loin pouvait être aussi le plus proche, et que le Japon, que je découvrais en même temps que je l'imaginais, pouvait être le lieu où l'amour triomphe de la violence.
Pendant toute mon adolescence, et jusqu'à la fin de mes études, il m'a été impossible d'éprouver, sinon d'exprimer le moindre désir pour l'Allemagne. D'ailleurs j'avais envie de coucher avec un noir, pas avec un Allemand. Et la musique que j'écoutais n'était pas de la musique allemande, c'était de la musique classique ; la philosophie que je lisais n'était pas de la philosophie allemande, c'était de la philosophie. Pourtant, mon père pouvait à la fois dire les “ Boches ”, et être admiratif de la puissance allemande. Il aurait voulu avoir une Mercedes.
Le Japon a été un substitut de l'Allemagne. Les Allemands étaient excitants puisqu'ils étaient les plus forts, mais leur puissance étant indissociable de la barbarie nazie, il était moralement impossible de les désirer, alors qu'il ne pesait pas le même interdit sur le Japon. Je pouvais même m'attacher à ce pays et à ses habitants, parce qu'ils avaient payé de la bombe atomique leur puissance transformée en violence nationaliste et guerrière, parce que j'avais vu les Japonais forts, et puis punis, quelque chose qui se renverse, les coupables devenir victimes.
En même temps j'ai voulu être juif, j'ai eu honte de ne pas l'être, j'ai même détesté ne pas être juif. Mais je n'ai pas su, à ce moment-là, que ça signifiait que je me prenais pour un survivant, et que je voulais être intouchable.
À dix-sept ans, à Paris, pendant les vacances de Pâques, j'ai rencontré un métis franco-vietnamien. Il avait vingt-six ans mais avait l'air d'en avoir vingt-deux. Ce qui m'a surpris, c'est sa lenteur, le temps qu'il y a eu entre le moment où il m'a adressé la parole et celui où nous nous sommes retrouvés dans son lit. Entre les deux, comme il n'y avait eu de sa part aucun geste de rapprochement ni aucune parole équivoque, je me suis même demandé si son invitation à boire un café voulait vraiment dire qu'il avait envie de coucher avec moi.
C'est quand ça a commencé à mal se passer avec Xavier, son mari, que Cécile s'est mise à me faire des confidences : “ Moi aussi je jouis quand on me sodomise ”. Pourquoi elle avait dit “ moi aussi ” ?
Et puis ça : “ Ton père me cherchait ”.
Est-ce que c'est moi qui lui ai demandé ce que ça voulait dire exactement : “ Ton père me cherchait ” ?
Cécile a fini par le dire, et j'ai vu chez elle le regard de quelqu'un qui est là et pas là, qui demande quelque chose et rien, un regard hésitant entre la chose à laquelle il est attaché et le fait de me le dire, à moi.
“ J'avais dix-sept ans. On dormait dans la même chambre, peut-être dans le même lit. Tu devais avoir trois ans, ta mère n'était pas là, quand ton père est arrivé avec des copains. Ils avaient bu, ils ont essayé de m'enlever mon pyjama, ils rigolaient. Je me demande comment tu ne t'es pas réveillé ”.
Quand je regarde le drapeau japonais dans le dictionnaire, je reste fixé sur le rond rouge. Comme si j'essayais de regarder le soleil en face.
J'ai vingt ans, je suis persuadé que je n'ai rien à dire, que de toute façon il n'y a rien, ou alors trop de choses. Obsédé par le blanc, j'essaie de condenser l'essentiel dans le minimum d'espace. Quand j'écris, je réussis surtout à répéter la même première phrase, sans avancer plus.
Après, pendant presque vingt ans, le Japon est resté pour moi un horizon lointain sinon inaccessible. D'ailleurs, je n'arrivais pas à lire dans les yeux japonais, sauf ceux du garçon dans lequel je m'étais reconnu, celui de la page 73.
J'aurais voulu que l'attache mongole de la paupière me distingue, moi aussi j'avais envie d'être impénétrable.
Entre-temps, j'ai surtout eu des histoires avec des garçons blancs.
Je regardais aussi les Asiatiques et les Arabes, mais sans aller plus loin, sans doute parce que je me l'interdisais. Je devais penser qu'un Arabe n'aurait eu qu'une seule envie, celle de m'enculer, et c'était hors de question, tandis que je trouvais les Asiatiques que je pouvais croiser dans les bars trop efféminés, et ça me gênait.
Pendant longtemps j'ai peu lu de littérature étrangère et j'ai peu voyagé, parce que j'estimais devoir maîtriser n'importe quelle autre langue comme je maîtrisais le français, et c'était impossible.
J'avais utilisé toute mon énergie à devenir français, en supprimant par exemple toutes les traces de mon accent breton, si bien que l'étranger m'est resté fermé.
J'ai commencé une analyse quand Luc m'a annoncé qu'il était séropositif. J'avais trente ans. Nous étions ensemble depuis deux ans, je savais qu'il me trompait, j'ai d'abord voulu savoir avec qui, combien de fois et comment, comme si ça m'avait surtout excité qu'il se soit fait enculer ailleurs, avant de m'inquiéter de ma propre sérologie et de ce qui allait changer entre nous. J'étais séronégatif mais j'ai eu peur, que la mort devienne tout à coup trop facile.
Avant que je ne rencontre Thomas, un métis franco-laotien de vingt-six ans, j'en avais trente-sept, j'ai eu une sexualité strictement non coïtale. Je n'avais aucune envie de me faire enculer, à cause de la merde et de la douleur, je n'avais pas non plus envie de faire mal à l'autre.
Quand Thomas m'a demandé si j'avais des préservatifs, j'ai compris ce qu'il voulait, je l'ai pris, épaté de voir que ça rentrait si bien et aussi qu'il jouisse autant.
J'aimais beaucoup sa façon de prononcer certains mots. Par exemple, pendant la coupe du monde de football, il y avait beaucoup de monde dans les rues, on avait fini de dîner, il a demandé au serveur s'il pouvait embarquer les restes pour son “ sien ”. Mais après, très vite il a voulu que je garde son chien pendant ses vacances, et puis j'ai compris qu'il avait d'autres amants, et que j'étais en train de me faire avoir, je l'ai quitté.
Comme je racontais à mon analyste que je couchais avec des Asiatiques, il m'a répondu : “ Vous savez ce qu'on dit, qu'ils sont aussi doués dans la douceur que raffinés dans la cruauté ”.
J'ai rencontré Hajimé un mois après avoir terminé mon analyse. Il avait vingt-cinq ans, j'en avais trente-neuf. Un an plus tard, je commençais à apprendre le japonais.
À la fin de l'année, le seul camarade de cours avec qui j'ai bu un verre m'a raconté avoir choisi de vivre avec une Japonaise parce que, selon ce qu'il avait compris de leur culture et de leur mentalité, les Japonaises ne revenaient pas sur une parole donnée, et donc acceptaient d'être l'épouse d'un homme pour la vie.
Il a fallu que j'aille à Tôkyô pour savoir à quel point j'avais besoin d'être reconnu. En me promenant, j'aime bien regarder les gens que je croise, et je croyais jusque-là me satisfaire de surtout regarder, sans me rendre compte que j'attendais en retour qu'on me voie. Or, dans la foule japonaise, j'ai eu l'impression d'être transparent et j'en ai souffert, de savoir que je ne serais jamais japonais.
En décembre 1999, à Shinjuku, un quartier de Tôkyô, j'ai vu se superposer plusieurs couches de temps dans le même espace.
J'étais en train de regarder la foule traverser d'un même pas le carrefour au moment où le feu passe au rouge, quand, après avoir levé les yeux sur le ciel bleu, j'ai vu des bombardiers américains survoler la ville, tandis que les Japonais couraient dans tous les sens.
À Berlin aussi, j'ai eu cette sensation. J'ai vu les Russes envahir la ville.
Quand Hajimé m'a quitté, la veille il s'était blessé en marchant pieds nus dans le noir. Je l'ai entendu pousser un cri, j'ai allumé la lumière, il se tenait le pied, il avait marché sur un morceau de verre. On venait de se disputer, j'ai regardé froidement où il avait mal, je ne l'ai pas pris dans mes bras.
Le lendemain, il y avait une petite tache de sang sur le drap blanc.
Après son départ, il est parti du jour au lendemain en embarquant toutes ses affaires, il m'a dit après qu'il étouffait, je suis resté seul pendant un mois, avant de chercher à rencontrer à nouveau des Asiatiques. Jamais je n'aurais pensé croiser un Japonais, je ne voulais pas remplacer Hajimé mais le retrouver, je cherchais un Asiatique et pas un Japonais, surtout pas.
D'ailleurs, quand j'ai vu Tomo, j'ai d'abord pensé qu'il était chinois. Il a suffi qu'il me donne son prénom pour que je lui dise : “ Nihonjin desuka ? ” (“ Vous êtes Japonais ? ”) et qu'il me regarde avec un air ébahi : “ Nihongo o hanashimasuka ? ” (“ Vous parlez japonais ? ”) pour que je fasse tout pour coucher avec lui. Il voulait qu'on se branle, là, dans la back room de la boîte où on était, je ne voulais pas, j'ai réussi à négocier, en lui promettant qu'une fois à son hôtel je ne resterais pas dormir.
Trois mois plus tard, quand j'ai vu Takumi s'avancer parmi les garçons pour s'approcher du bar, j'ai tout de suite pensé qu'il était vietnamien, j'en étais même persuadé. Il a vu que je le regardais et, à son tour, il ne m'a pas quitté des yeux. Arrivé à un mètre de moi, il a sorti une cigarette et je me suis hissé de mon tabouret en levant mon bras par-dessus les têtes qui nous séparaient pour lui tendre du feu. Quand il m'a dit comment il s'appelait, sur le moment je n'ai pas compris, je lui ai demandé d'où venait son prénom, alors que j'aurais dû savoir que c'était un prénom japonais.
Après, — il n'a pas voulu rentrer avec moi ce soir-là, il m'a dit qu'il n'habitait pas seul — j'ai tout fait pour le revoir. D'abord à cause de son regard et de la douceur de ses lèvres, et parce que j'étais ému qu'il ait le même âge que moi, et parce que j'étais troublé qu'il soit japonais alors que je l'avais pris pour un Vietnamien.
J'ai réussi à trouver son numéro de téléphone, je l'ai appelé. Et quand je lui ai demandé s'il me rappellerait, il m'a répondu avec son accent japonais : “ Je n'y manquerais pas. ” Évidemment j'ai pensé qu'il avait pu me dire ça par politesse, pour ne pas me dire non, en bon Japonais. Mais il m'a rappelé.
Je suis arrivé à l'heure à notre premier rendez-vous. Il était déjà là, assis à une table au fond du café, son manteau posé sur les épaules, en train de boire un Ricard. Très vite nous nous sommes embrassés. Quand il m'a dit qu'il était séropositif, je n'ai pas eu peur, je l'ai regardé, et je me suis avancé pour l'embrasser encore.
Arrivé à Paris à l'âge de trente ans, Takumi a rencontré un Anglais séropositif dont il est tombé amoureux. À son tour il a tout fait pour devenir séropositif, évidemment il a réussi. Mais l'Anglais n'est pas tombé amoureux pour autant.
Les grands-parents maternels de Takumi n'ont eu qu'une fille. Pour que leur nom ne soit pas perdu, et conformément à une coutume japonaise, ils ont alors adopté un gendre, qui a donc accepté de renoncer à son propre nom.
Mais aujourd'hui le nom est perdu, puisque Takumi n'aura pas d'enfants.
La grand-mère paternelle de Takumi, elle, est morte pendant la guerre.
“ Les Japonais occupaient la Mandchourie. Les Américains bombardaient Tôkyô. Mes grands-parents paternels ont décidé de se séparer, mon grand-père restant à Tôkyô tandis que ma grand-mère, mon père et sa petite sœur sont partis s'installer en Mandchourie. Mais les Russes ont attaqué. La mère de mon père est morte sous ses yeux. Après, c'est sa sœur qui est morte. Il les a enterrées toutes les deux. Et puis il a essayé de se débrouiller, il s'est nourri de ce qu'il volait dans les champs. Il a été sauvé après la guerre, miraculeusement, grâce à un Japonais qui s'est occupé de rapatrier les orphelins japonais de Manchourie ”.
Le seul point commun entre Hajimé et Takumi : ils ont tous les deux fui le Japon.
Je suis allongé sur le dos, tandis que, assis sur ma queue, me tournant le dos, Takumi monte et descend alors que je lui tiens les pieds.
Après, quand il s'est essuyé le cul, il y avait du sang sur le mouchoir en papier.
Une autre fois, après que j'ai joui sur son ventre, il a pris ma main gauche et l'a recouverte de mon sperme, avant de la diriger vers son cul pendant que ma main droite le branlait.
À côté de moi, le soir où j'ai rencontré Takumi, un comédien parlait de la pièce qu'il allait bientôt jouer, j'ai tendu l'oreille en l'entendant dire une réplique : “ Si souvent nous mendions ce qui peut nous perdre, ignorants de ce que nous sommes ”.
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