| Ce matin mon il est sûr d'avoir aperçu, sur sa trajectoire vers le grille-pain, un cheveu flottant à la surface du thé au lait. Lorsque le regard revient fixer le bol, il a disparu. Les cheveux coulent, donc ? Je bois à petites gorgées, lèvres serrées, en louchant dans le cercle de porcelaine. Lorsque le fond apparaît, il n'y a pas de cheveu, juste une calligraphie japonaise, heisei, qui veut dire calme, paix, sérénité, et qui aujourd'hui me le dit de très près.

Parfois ce sont des mésanges, parfois des moineaux, jamais les deux ensemble. Ils se posent sur l'arbre qui s'est planté tout seul dans la jardinière. D'en bas, de la rue, on voit un bouquet de branches jaillir dans le vide comme si un tronc avait poussé dans l'appartement du quatrième et forcé la fenêtre. L'arbre a donné cette année quatre fleurs rosées et deux pêches excellentes. Un véritable arbre fruitier, avec de vrais oiseaux, qui étirent leur cou par-dessus la ligne de buée montant le long de la vitre et nous observent d'un il à la fois, la tête penchée sur le côté. À l'automne j'ai répandu sur la terre, pour ne pas les jeter, un kilo de vieilles lentilles trouvées au fond du placard. Bien lissées, elles font avec le pêcher, le pied de giroflées et les beaux cailloux une illusion de jardin zen, dont le sable à gros grains sombres se met maintenant à germer. Des rangs serrés de tiges, dépliant une à une leurs feuilles miniatures, poussent contre l'arrondi des cailloux, où il fait plus chaud de quelques degrés bonzaï. Une branche de ces pins nains torturés par les vents des sommets est venue ramifier le territoire, simplement piquée dans le pot. Vers la fin d'une guerre à bout de carburant, les villageois japonais récoltaient des quantités de racines de pin afin d'en extraire, dans la vapeur des cabanes dressées au bord des torrents, un mystérieux élément destiné à fabriquer une huile pour moteurs d'avions. « La vie d'un homme pèse le poids d'une plume », répétaient les gradés en électrisant à coups de formules Bushidô et de saké les pilotes sommairement entraînés, des kamikazes de 18 ans qui, à bord des vieux Zeke de Mitsubishi, se décrocheraient d'un point d'altitude pour chuter vers la cible avec l'abandon d'un pétale qui tombe. Les carlingues légères, mi-tôle mi-bois, sans blindage, étaient bourrées de 800 kilos d'explosifs et leurs réservoirs remplis pour un aller simple. Photographié par un aviateur anonyme, le mont Fuji rainuré de neige s'extirpe d'une couronne de nuages et ouvre au-delà de la ligne plate de son sommet décapité le vide d'un ciel gris, un vide parfait d'estampe argentique qui, selon les règles de la composition, doit laisser passer un cheval au galop. Mais c'est un Zeke de profil qui le remplit, avec dans son étroit cockpit un pilote sans parachute emporté hors du cadre par un tournoiement d'hélices.
Les aiguilles frappent à la vitre, les piafs picorent tout en appelant les autres, dès qu'ils sont cinq ou six ils se volent dans les plumes. Si sans lever les yeux je me déplace pour remplir à nouveau la théière, ils restent, si je fais un seul geste en les regardant, ils s'enfuient. Homme ou animal, nous savons toujours si notre regard en a croisé un autre, même le temps d'une seconde, même dans la pénombre, même de loin. Mais à 9 000 mètres d'altitude, les équipages des B-29 américains n'ont rien vu du visage des civils tourné vers le bleu limpide d'un matin de guerre. C'est en aveugles qu'ils ont soufflé une ville de 350 000 habitants sous la foudre argentée d'un soleil inconnu, se dilatant en une écume de feu qui bouillonnait, montait, roulait en brassant toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. « Il faisait un temps de rêve ! Je reconnaissais tout ! Toutes les rivières, tout ce qu'on avait étudié sur les photos aériennes et les cartes, on voyait le pont, cet objectif qu'on avait étudié encore et encore, il était là ! », s'extasiait le retraité Charles Sweeney, le pilote qui, du haut de son gradin volant, avait consommé l'anéantissement de Hiroshima et, après trois nuits de bon sommeil, celui de Nagasaki.

Il est l'heure. Les pneus de la bicyclette tournent dans un sens qui va vers le bureau, les rayons dans l'autre sens, comme la rivière, vers notre appartement. Le vent souffle de côté : en bourrasques glaciales entre deux arbres de la rangée de tilleuls, puis barré, réduit à rien à la hauteur de chacun des troncs centenaires ; un souffle, un silence, en alternance, sur le motif à deux tons couinants du pédalier. Le quai est haut sur l'eau, mes yeux plus hauts encore qui font la caméra. Ils tombent en piqué sur un pigeon blotti dans un angle du canisite, un Fort Alamo en rondins où il a traîné son aile abîmée. Dans les décors d'un autre fort, la base militaire de Los Alamos, c'est un genre nucléaire du western qui fut tourné, plan après plan l'architecture de la bombe atomique y fut mise au point, et c'est à Alamogordo que son explosion réussit le 16 juillet 1945. La nouvelle codée, « naissance bébé réussie », tomba en amorce de la conférence de Potsdam où Trumann, Churchill et Staline réglaient le sort du Japon. Elle fut suivie par un télégramme de l'empereur Hiro-Hito se déclarant prêt à capituler « dans l'honneur ». Balayant les arguments favorables à une paix qui laisserait le « Mikado » sur son trône, Trumann prit la décision de prolonger la guerre, et de tétaniser le massif Staline dans ses appétits d'expansion par la démonstration d'une puissance insoupçonnée. La veille de la déclaration finale, il donna secrètement l'ordre de préparer l'attaque nucléaire contre les fils du Ciel.
Le ventre tremblant dans le sable que le gel a durci, le pigeon a fiché son bec sur le bois verdi par l'étuvage. Son regard grand ouvert d'oiseau choqué dit avec la même fixité l'assurance d'avoir trouvé un refuge. Il est là, il est blessé, il attend. Sans savoir que les chiens, au même moment, ongles crissant sur les planchers vernis, frétillent, jappent et sautent, en guettant le signal de la ruée vers son fortin à trois murs et demi.
Les pneus tournent dans le sens du bureau, les rayons en sens contraire. Le militaire monte la garde devant l'ambassade des États-Unis, jambes écartées, fusil mitrailleur en oblique sur le diaphragme, là où ça cogne quand on a peur. Dès qu'il prend son poste commence l'attente de la relève. Parfois pour casser l'écho insupportable de son ennui je lâche le guidon et fais tournoyer mes bras, jette d'un balancement mes deux pieds sur le porte-bagages arrière ou, si le ciel est clair, le lui montre du doigt en levant les sourcils et en pinçant la bouche comme dans les séries américaines. Combien sont-ils, ces action men aux identités juvéniles masquées sous treillis et bérêt, à se relayer jour et nuit depuis le 12 septembre 2001 ? Me reconnaît-il, celui d'aujourd'hui ? Au moment où j'arrive à sa hauteur, je vois sa main remonter lentement le long de l'arme noire et crrrrrrrttttch à mes tympans à ma tête il tire ! Il a tiré. Oui. Mais seulement sur le velcro qui ferme la poche de sa manche. Il y a longtemps j'ai offert à mon fils un matériel d'espion, un pavillon capteur avec amplificateur incorporé restituant dans les oreillettes tous les sons, des soliloques de la mémé sous le plancher au grignotage des sauterelles dans les herbes. « Quelle horreur ! » s'était scandalisée Giulietta, maudissant par une tirade convaincante mon incitation maternelle au voyeurisme auditif. il pour il, dent pour dent, oreille pour oreille. Mort pour mort, dit la guerre. Pour mettre fin à la guerre, a menti le président Truman en donnant l'ordre de larguer sur un pays exsangue deux bombes qui ne portaient pas de nom en japonais, sauf pour une poignée de savants attelés à un programme atomique ultra-secret en retard sur son jumeau américain. Quelques secondes après ce que les victimes nommèrent pika-don, « flash-bang », la température au sol est montée à 5 000°, le granit des pierres tombales a bouilli, les yeux des enfants ont fondu entre les sept bras du fleuve Ôta. Sous le soleil éclatant du 6 août 1945 éclipsé par un nuage haut de treize kilomètres et la fournaise des incendies, les survivants ont rampé sur des os et des membres carbonisés, et les hirondelles, qu'on ne voit jamais posées au sol, ont sautillé dans les décombres en battant de leurs restes d'ailes brûlées.
Ce matin, pas de pitrerie, juste le cur cassé en deux, une moitié sur chaque pédale, et le diaphragme qui cogne, qui cogne, jusqu'au pont suivant.

L'aveugle de 7 heures 50 progresse vers l'arrêt de bus, tâtant du bout de son doigt en fibre de verre la bordure du trottoir. Une femme lui offre son bras pour le guider, les autres sous l'abri de verre sont tout entiers à le dévisager, on pourrait presque dire à le défigurer. Ils prennent leur temps, ils ne baissent pas les yeux, sûrs de ne pas être attrapés dans les faisceaux des siens, deux ouvertures tendues de blanc, rideaux dont ils s'autorisent pour épier. Le jeune homme, pris dans la vilaine odeur de leur excitation contenue, passe et repasse son index sous le bout de son nez - ouverture supérieure du poumon, également en relation avec rate, estomac et gros intestin, approfondir la question au prochain cours. De son sac en bandoulière dépasse l'étui d'une flûte traversière. « Les seules voies intéressantes qui s'ouvrent à nous sont la musique, le massage et les aiguilles », a dit Kuri à mon maître de shiatsu. Au Japon, où le diplôme d'acupuncteur est ouvert aux aveugles, ils sont 30 000 aujourd'hui, et Kuri est l'un d'eux, qui enseigne à 26 ans l'anatomie, le shiatsu et l'acupuncture à la faculté pour aveugles de Yokohama. Les élèves y apprennent dans le noir les points marqués en relief sur les mannequins de cire. L'intérieur des corps n'est pas plus éclairé, où les courants en profondeur d'organes invisibles se lisent sous les doigts comme un livre de muscles, d'os et de sang.

Il neige, maintenant. Le vent envoie des rafales de flocons qu'il rattrape avant l'atterrissage pour les relancer par poignées vers le ciel. Les points blancs fusent dans tous les sens, à l'oblique, à la verticale, à l'horizontale. C'est le vent du nord, et chez nous il vient vraiment du nord, de l'Allemagne, de la Suède , du pôle, du sommet de la boule d'où il glisse en prenant de la vitesse. Mika m'a envoyé un tablier de cuisine taillé dans un épais coton couleur encre de seiche, avec un empiècement rouge et rose de lotus entrelacés qui monte au-delà de la ceinture jusqu'aux dixièmes côtes. Elle aussi se grise de vitesse, ses skis chuintant sur les têtes des bambous qui affleurent sur les pistes de Manza Onsen. Ses premières vacances, au bout de dix années dévorées par la gastronomie dans les cuisines de la tradition Edo. Aujourd'hui elle continue de trimer avec la grâce d'une pivoine dans le restaurant qu'elle a ouvert à Kagurasaka et qui lui ressemble. Licenciée agréée par le ministère de la Santé, elle est l'une des rares Japonaises à accomoder le fugu, le poisson-lune, qui répond au danger en se gonflant comme une baudruche mais renferme dans ses viscères un poison mortel. La découpe se fait comme peignent les maîtres : rassembler l'énergie sous le nombril, la projeter dans le bras en un trajet sans heurts et lâcher sa concentration absolue dans la pointe de la lame. Un tremblement des doigts, une infime saccade, et le couteau libère dans la chair les invisibles toxines. Un postulant sur quatre décroche le diplôme, après l'ultime épreuve qui consiste à déguster sa propre préparation. En cas d'échec, paralysie du système respiratoire et du système nerveux, ni antidote ni assurance.
À 5 heures chaque matin, Mika se rend au marché aux poissons de Tsukiji. Elle va vite de ses petits pieds dans le labyrinthe chaotique des étalages, entre les tabliers cirés et les casquettes, les torses tatoués et les sourires à lunettes. Elle se faufile entre les bacs où encornets, anguilles, poulpes et oursins jettent des feux de glace sous le balancement de milliers d'ampoules pendues aux structures métalliques du toit. Une brume plane sur les thons géants à peine déchargés des camions frigos. La queue tranchée d'un coup de machette qui met à jour la fraîcheur de leur chair, ils s'exposent au ras du sol dans des alignements hypnotiques que ponctuent les lumignons rouges des amputations. Mika fait son choix selon le lieu exact de la pêche. C'est par la bouche qu'elle connaît le fond des mers, les baies et les rochers, faisant confiance aux grands cycles et aux dieux pour intégrer dans le mouvement du vivant la mémoire contaminée des atomes, le souvenir des eaux charriant pêle-mêle les cadavres et les créatures encore palpitantes dans leur enveloppe calcinée.

C'est le vent du nord. Mes épaules montent vers les oreilles, le menton se colle entre les clavicules, mes vêtements de laine deviennent poreux et je rétrécis, les muscles plaqués sur les os. À petits pas sous l'immense réservoir qui déverse ses flocons, les deux surs inséparables depuis quatre-vingt-douze ans font leur première promenade de la journée, accrochées par les bras l'une grande à l'autre menue. Elles ont posé sur leur maigre corps de ces anciens manteaux en poil de chameau, un clair, un foncé. Les courbes des plis façonnés d'un alpaga, un crème, un marron, se rejoignent au-dessus de leur front à la racine d'une ondulation violette. Bas fins gainant leurs tibias plantés dans de petites chaussures de ville, gants de pékari, mince écharpe croisée à plat sous le col du manteau, comment ils tiennent ainsi sur elles, les vêtements, avec cette légèreté impeccable ? Le kimono aussi s'évase avec l'arrondi d'un pétale autour de la longue tige du cou. La geisha pose pour une photo du début du siècle dans une rue blanche du quartier flottant, son poids précisément réparti sur les instables geta de bois qui tiennent ses pieds hors de la neige. Les chauds kimonos d'hiver qui l'emballent s'ouvrent vers le haut et la lourde perruque fuit vers l'arrière en libérant le lobe de l'oreille, semblant laisser à découvert la septième vertèbre cervicale, ce carrefour yang par lequel pénètrent les six climats pernicieux et leurs maladies. Mais tout va bien sur la page suivante, où la geisha est vue de dos : la grande boucle de cheveux qui divise le chignon en deux s'enfle puis se glisse en pointe entre la soie et la peau, couvrant de sa vague le précieux dernier os de la nuque.
Les deux inséparables vont en causant, un rien plus courbées que les jours de beau temps. Comme ces vieilles dames que l'on rencontre dans les trains — assises toutes droites avec les mains fermées sur la poignée de leur sac, sans boire ni manger ni lire pendant tout le trajet —, elles viennent d'un temps où la pluie mouillait, où l'on avait froid l'hiver et chaud l'été. Hormis elles et quelques rebelles de 15 ans qui défient la bise, blouson ouvert sur leur gorge satinée, les gens se croisent emmitouflés des pieds à la tête, en quête éperdue d'une température constante, d'un monde à 25° aux frontières de gore-tex.

Au dernier pont les canaux se rejoignent en un vaste croisement d'eau. Les autres jours la ville tombe et le paysage s'ouvre, aujourd'hui seul le blanc gagne en profondeur, flocons sur flocons, tourbillons sur tourbillons. Les montagnes sont là derrière cette opacité qui vibre, dans un invisible face à face de part et d'autre de la plaine. Nous regardons une montagne comme une peinture, une masse sûre et immobile dessinant le ciel et donnant sa taille à tout ce qui s'anime, buses, avions, découpes de brumes, arcs-en-ciel. Les plaques de neige peuvent glisser, l'eau pénétrer dans la terre, les insectes y creuser des kilomètres de galeries, le magma au centre y bouillonner. La montagne, elle, ne bouge pas. Sauf pour le spécialiste des mouvements tectoniques entendu hier à la radio et qui relevait en se promenant : « Tenez, ce massif va vers l'ouest, et cette plaine, voyez, elle va vers le sud. » Si j'en crois les flèches fusant comme des poissons volants sur la carte des plaques, depuis les îles Ryûkyû il peut voir l'Australie soulever l'Himalaya.

Moi aussi j'aime bouger, et pas seulement la nuque que j'étire jusqu'à midi sur des épreuves aux corps 9 pour les textes, 6 pour les footnotes. Voilà. J'y suis. Portail, badge, ascenseur, sourires polyglottes. Bonjour à ma chef. Elle ne me voit pas, deux portes plus loin, perdre l'équilibre en entrant et tomber de tout mon bras dans la corbeille à papier. Mais sa haine traverse les murs, enrobe en mode subliminal la moindre de ses phrases, si elle pouvait me ficher des bambous allumés entre les dents, qu'ils se consument jusqu'à ce que je la boucle, que mes yeux se ferment, que mes oreilles se bouchent, que je n'y sois pas, enfin, avec ce qui me fait d'un autre monde. Certains jours elle retourne sa malveillance comme une jupe-culotte réversible et c'est moche aussi. Elle veut comme aux autres me faire mordre la moquette antistatique de son bureau, où les grosses lettres de « Fluctuat nec mergitur » défilent en continu sur son écran. « Je vois bien quand tu me dis bonjour que tu n'y mets pas tout ton cur », elle est folle, elle aura le rouge de mes corrections, elle n'aura jamais mon sel. Moi aussi, je suis folle, puisque sa fracture du genou, sa chute à béquilles et l'ablation de sa vésicule m'ont persuadée que ma présence lui est maléfique. Ce qui nous différencie, c'est que je ne tiendrai pas le coup, même à mi-temps.
J'ai longtemps cherché à quel animal elle ressemblait, j'aime trop les animaux. Aujourd'hui je la vois : deux lasers bleus dardant sous une arcade glabre et une bouche qui s'arrondit pour aspirer mon âme, elle est le monstre de la cave, l'araignée de L'Homme qui rétrécit. Moi aussi je rétrécis, depuis des semaines je sens la calotte de ma boîte crânienne se resserrer, jour après jour je la palpe, sous mes doigts les soudures se compriment, elles vont craquer. Je commence un relevé quotidien avec mon mètre de couture, mais je mets fin au supplice avant l'obtention d'un graphique probant. « Ah oui, oui, me répond l'acupuncteur, la sensation de rétrécir est un signe de dépréciation de soi. » Il n'a pas levé les sourcils comme il le fait parfois devant un symptôme flagrant de nos différences culturelles, il m'a juste conseillé de trouver une solution pour mon travail. Il s'appelle Monsieur Poisson, en japonais, il est très doux et très détaché, et apaise mes vertes angoisses : « Bien sûr, le soleil aussi va disparaître, et alors ? Tout a une fin, pourquoi pas le soleil ? »
« No see, no bomb », une consigne slogan pour les deux pilotes qui avaient ordre de larguer leur bombe non pas au radar, mais à vue. C'est par le plus beau des soleils levants, garant d'une parfaite précision de tir, que Paul Tibbets commanda aux membres de son équipage de mettre leurs lunettes de protection. Une minute plus tard, il fit tomber sur Hiroshima et ses maisons en bois, conçues pour absorber en souplesse les tremblements familiers de la terre, la trentaine de kilos d'uranium de Little Boy - poids exact secret défense - , soit une vingtaine de millions de kilos de TNT. Puis il fit rapport : « Vu la ville / l'ai détruite. » Ces quelques minutes qui feront la gloire de Tibbets auront 60 ans en août 2005, quand lui-même aura célébré de front ses 90 ans, son organe cur battant toujours au pas et sa conscience blindée à perpétuité. Au magasin virtuel retraçant sa longue carrière s'achètent par correspondance des images dédicacées, des maquettes du bombardier sur lequel il avait fait peindre le nom de sa mère et, à 350 dollars l'unité, des répliques 1/12 de « Petit garçon ». Sur chacun des socles sont plaquées les données techniques qu'il signe de sa main, du même bleu que les bombes en partance vers les logis des collectionneurs, qui mettront chaque jour un soin sinistre à les épousseter.
C'est dans la brève déchirure d'un bouclier de brumes pommelées que Fat Man au plutonium a visé Nagasaki, ses femmes, ses enfants et ses vieillards éreintés, suspendus aux annonces funestes d'un front qui avait pris leurs hommes, et sommés par les militaires qui imposaient leur loi à l'empereur de se battre jusqu'à la mort.

En rentrant, j'ai regardé à nouveau sur la page de garde du dictionnaire le drapeau du Japon, où le disque incandescent continue de s'élever dans son rectangle blanc. Longueur et largeur dans un rapport de 10 sur 7, diamètre égal aux trois cinquièmes de la largeur, une parfaite simplicité graphique. La courte mention, lue à plusieurs reprises sur internet, d'une légère modification de ces proportions en 1999 méritait une enquête au millimètre. L'ambassade du Japon a confirmé qu'une loi a bien été promulguée cette année-là, qui s'est limitée à entériner la figure déjà vieille de cinq siècles et fixée comme emblème national depuis 1870. Déception. Ainsi le drapeau est resté strictement le même et il n'y a aucun détail sophistiqué à ajouter au coffret des trésors nippons. Happée par l'objet de la recherche, je n'avais remarqué qu'au moment de partir la date exacte de la loi. Le 9 août n'avait rien évoqué à la responsable des services culturels qui m'avait reçue. Pourtant le 9 août 1999 moins quarante-quatre ans, Nagasaki était anéantie par une bombe plus puissante encore que celle de Hiroshima. « Simple coïncidence », m'avait-t-elle répondu dans un sourire extraordinairement bien dessiné.

Cette erreur de rien du tout, ce léger flou colportés de site en site ne porteraient pas à conséquence s'ils ne faisaient aussi précisément écran au rappel d'une date que les 250 000 irradiés encore en vie portent dans leur peau, dans leurs veines, dans leurs fils et filles microcéphales, dans leurs petits-enfants qui guettent l'héritage à retardement du syndrome des atomisés.
Survivants parmi les leurs réduits à l'épaisseur de leur ombre portée sur l'asphalte, ils furent prisonniers du mutisme imposé par le général MacArthur. De 1945 à 1952, son code de la presse interdit tout commentaire « non scientifique » sur la bombe et ses effets, et toute allusion à l'existence même de cette censure qui ternissait le chrome de la liberté, de la justice et de la tolérance promises lors de la signature de la capitulation. Le journal de la région de Hiroshima a ainsi été simplement privé de quelques caractères d'imprimerie, ceux correspondant à « bombardement atomique » et « radioactivité ». Quant aux éditeurs, rationnés en papier, encourant les travaux forcés en cas de publication controversée, ils apprirent pour la plupart à prévenir les risques, avec une docilité patinée depuis des siècles par les censeurs veillant à l'ordre impérial. Cinq mille de ces fonctionnaires se convertirent avec zèle aux nouveaux critères de suppression de texte ou d'agrément d'uvres dans lesquelles la catastrophe atomique se rabattait comme la course inéluctable d'un boomerang sur les crimes de guerre japonais.
Victimes au carré dans un pays en ruines frappé de famine, incarnations repoussantes de la défaite d'un Japon pressé d'ensevelir les ossements du traumatisme sous les chantiers de la reconstruction à l'américaine, proies des innnombrables tracasseries de l'administration nationale attribuant les maigres allocations d'atomisés, les hibakusha expulsaient par des spasmes de l'estomac les images et les tumultes qui déchiraient leurs nuits. Le jour ils étaient sommés de se livrer aux observations de la commission de recherche américaine, qui collectait les données sur les effets des radiations sans dispenser aucun traitement ni divulguer aucun des résultats. Transportés dans un va-et-vient de navettes vers les bâtiments lumineux et fonctionnels, les pestiférés atomiques, examinés ou autopsiés, furent réduits au format de fiches trouées que brassait avec un bruit de torrent le ventre de gros ordinateurs IBM.
Par les mots qu'ils prononcèrent enfin, en 1954, devant la foule de la première conférence mondiale contre les armes nucléaires de Hiroshima, les hibakusha disloquèrent la chape cimentée de hontes, de terreurs et de solitudes. Avec leurs jeunes visages bourrelés de cicatrices brunâtres, saillantes, dures, ramifiées en pattes de crabe, les « vierges de la bombe », condamnées au célibat, franchirent elles aussi les cloisons opaques derière lesquelles elles se tenaient recluses et montèrent sur l'estrade dans la lumière d'été. Elles y offrirent le renoncement à leur beauté, à la blancheur lisse de leurs joues et de leur front qui avait vibré autrefois d'un relief phosphorescent dans l'agencement savant des pénombres domestiques.

Une initiative humiliante, s'alarma le clan des modérés, partisans d'une décence et d'une dignité que l'effacement seul pouvait préserver. Dix ans plus tard, du dernier coureur à porter la flamme olympique lors de l'ouverture des jeux à Tokyo, de ce jeune homme né à Hiroshima quelques minutes après l'explosion, de cet athlète fendant le deuil de sa fine musculature en mouvement, un autre adepte de l'effacement, journaliste américain et traducteur de littérature japonaise, dit qu'il était pour son pays un rappel « désagréable ».
Ceux dont le destin aura été tordu par le grand jeu des stratégies américaines, japonaises et russes, dont la vie aura brûlé sous la flamme de chercheurs hallucinés par les beautés des boules de feu, voient leur fin même chevillée au statut de témoin utile à la lutte antinucléaire. Alors maintenant, en août, dans le bruit des commémorations répétées, parfois ils se taisent, se retirent en compagnie des ombres, tendus vers l'accomplissement de leur propre mort, un adieu discret d'hommes arrivés au bout de leur histoire d'homme.

Repousser les instruments de musique, dérouler le futon au sol, placer sur la table le squelette blafard et le mannequin tatoué de lignes bleues, mettre le coussin de noyaux de cerises à chauffer sur le radiateur : le cabinet de shiatsu se monte en deux minutes. Ni tensiomètre ni rayons X, c'est la surface de la langue qui parle, l'odeur de la peau, la coloration des oreilles. Les mots eux-mêmes ne disent pas grand-chose, c'est la voix qu'on écoute, son rythme, ses étranglements, son souffle. Chez le médecin nous avons un pouls à chaque poignet, ici nous en avons six. Celle de nous deux qui masse ferme les yeux. Ses mains s'ouvrent, se déposent à plat sur l'épaisseur du tissu éponge qui couvre la forme allongée et son agencement singulier de labyrinthes. Sous les pouces qui plongent alors à leur recherche les couloirs s'éclairent peu à peu et montent vers la surface. Ils sont bombés ou vides, bloqués ou fuyants, et les seuls repères sont les os, enfouis ou saillants sous la fantaisie des chairs. « Keep bones, always keep bones », nous tanne notre maître. Entre ses cours nous travaillons les trajectoires des couples yin/yang de méridiens et revoyons notre posture. Donner du poids, pas de la force. Écouter les mains, pas la tête.
C'est bon d'être cobaye à son tour, mais attention, pas de laisser aller : « Tu n'es plus sur estomac, tu es sur vésicule biliaire, remonte un peu vers le dessus de la cuisse, voilà, c'est ça. Va jusqu'au bout sur intestin grêle, il se termine là, à l'ongle du petit doigt ». Les mains découvrent, les mains apprennent, les mains retiennent. Une brusque suée des paumes avertit qu'elles se sont perdues. Pause et thé, les doigts sur la crête illiaque du squelette en plastique. Un vieillard atomisé a offert ses os légers, poreux comme de la pierre ponce, au directeur de l'hôpital dévasté de Hiroshima. Ce médecin, Shigetô Fumio, après avoir lutté pour sauver les curs battant sous les peaux en lambeaux, combattait vingt ans plus tard de toutes ses forces irradiées les monstrueux taux de leucocytes des hibakusha, passés pour l'un d'eux de 6 000 à 830 000 dans chaque millimètre cube de sang.
« La relève est précaire », disait-il avec une affectueuse clairvoyance pour les jeunes praticiens, dont la formation exclut la passion pour des maux fatals voués à des traitements de routine. Une recherche dont l'horizon bascule dans l'oubli, l'oubli à venir de la peur qui aujourd'hui encore déclenche la rupture si la belle-famille découvre, par l'intermédiaire d'un détective spécialisé, que la fiancée est originaire de l'une des deux villes atomisées.
« Tu peux rester encore ? Je revois une dernière fois maître cur et triple réchauffeur. »
Les aiguilles du réveil posé sur la cheminée ont fait tourner trois heures à toute vitesse. Nous nous redressons, la couenne des genoux à vif, dans une imitation encore à l'étude de l'élan fluide et coordonné des Japonaises du cinéma qui, comme si leurs hanches ne pesaient rien, les soulèvent ou les rapprochent du sol par un glissé le long d'une ligne intérieure, tendue entre ciel et terre.

Derrière la fenêtre il neige cette fois des petits flocons tout fins, tout serrés, on dirait un vol de mouches à peines écloses, dis-je, des mouches blanches, crie Jenny, mais c'est ignoble ! Des mouches après la bombe il y en a eu, qui brodaient d'un noir relief les corps fuyant sous leurs bourdonnements, et qui couvraient instantanément de leurs ufs jaunes une boîte de viande ouverte pour le repas de toute la famille. Les gros asticots blancs qui grouillaient sur les plaies ont, en arrachant les tissus nécrosés avec les minuscules crochets de leur bouche, relayé la médecine en ruine d'une poignée d'hommes, équipés d'huile et de teinture d'iode face à 100 000 blessés.

La mansarde est au sixième étage. Ni sonnette ni téléphone, une table, une chaise, une armoire pleine de chaussures d'été, un Littré de 1964 qui sous « japon » indique sobrement « porcelaine apportée du Japon ». La lucarne donne sur un boulevard de ceinture dont le trafic ininterrompu a déclenché un réflexe pavlovien : désormais, dans mes trajets, des choses à écrire me viennent entre les voitures, dont il s'agit de mettre l'évidence à l'épreuve de la chambre. Elle est si petite, cette chambre - la surface de deux tatamis à peine - , que j'y tiens trois heures, asphyxiée par mes cigarettes. La femme du cinquième est sensible derrière sa porte blindée, puisqu'elle a fiché dans la prise électrique de son palier une capsule déodorisante au melon qui me donne des nausées, une à la montée et une à la descente. Cette borne récente a pris sa place dans l'itinéraire qui mène au clavier. Tourner la clé dans la serrure, accrocher le trousseau au clou, allumer les lampes qui font des présences bricolées. Brancher mon vieil ordinateur et, pendant qu'il démarre, attraper le cendrier sur le rebord du chien-assis, mettre le chauffage en route sur 6 pour commencer, sortir la bouteille d'eau de mon sac, et mes lunettes de lecture. Avec elles sur le nez, tout est imprécis au-delà de 40 centimètres et il pleut toujours dehors, jusqu'à cet instant où je comprends que les tuiles du toit d'en face brillent invariablement parce qu'elles sont vernissées. Pour finir, passer mes habits de travail qui se sont glacés à la patère et fourrer les autres dans un bahut non fumeur du couloir. En partant, je répète à rebours les séquences de l'arrivée et j'enfile mes bottes - qui ne sont pas posées devant la porte dans le sens du départ. Casser l'ordre des gestes ne délivre pas de l'agacement de ne pas couper à leur exécution. Un rituel absurde et solitaire, imposé par le lieu et sa destination unique. Sans rapport avec la précision qui veut régler les moindres détails de la vie japonaise, organiser le côtoiement du pur et du souillé, la rencontre du sombre et du reflet, le flux des multitudes endimanchées vers les pétales des cerisiers. Le 15 août 1945, dans les rues dont le tracé se cherchait entre les ruines, dans les trous creusés sous la jungle où se terraient des familles squelettiques, résonna le timbre sacré jamais encore entendu, la voix du dieu vivant Hiro-Hito. L'annonce de sa capitulation, métallisée par les hauts-parleurs militaires, frappa les oreilles de tout un peuple lié par le serment de se donner la mort plutôt que de se rendre.
Des soldats posèrent contre leur gorge le canon de leur fusil et tendirent les orteils vers la gachette, les yeux écarquillés sur deux scènes impossibles à superposer : la reddition en train d'être prononcée par leur empereur bien vivant, et le souvenir des prisonniers américains, anglais, australiens, coréens, méprisables cohortes incapables de se supprimer et rampant sous les ordres dans les camps.
Des
hommes, des vieillards, des femmes portant leurs bébés
se serrèrent en hâte en une mêlée
d'un rituel imprévu, commandé par les pénuries
de munitions. Ne pouvant les déchiqueter tous, l'explosion
de l'unique grenade placée au centre mutila ceux qui
formaient les cercles extérieurs.
Dans
les villes, des foules sans un mot s'immobilisèrent
entre les jeep, se prosternèrent, nuques pliées
et paupières baissées, obéissantes et
terrassées, la poitrine trouée par les fantômes
des torpilles humaines, par le cri vain des enfants banzaï
jetés sous les mitraillettes pour sauver l'honneur
d'un souverain invisible et muet.
Pendant qu'en Amérique la foule se jetait dehors, s'embrassait en débordant de rires et de larmes dans une pluie de papier, mâchait du chewing-gum et dansait sous les enseignes au néon où couraient les lettres de braise : « Truman announces Japanese surrender ».

La nuit a ouvert ses avenues au froid coupant et la neige s'est ramassée en noir dans le ciel. Les premières rues du retour sont désertes, bordées de voitures dont il faudra demain faire chauffer les moteurs et gratter les pare-brise blêmes. Dans l'une d'elles, garée entre deux tas de glace sale, une forme solitaire parle sans le son, le visage barré par le rétroviseur central, je ne vois que sa bouche allumée en jaune par le lampadaire. Les pneus de la bicyclette s'enfilent dans les traces chaotiques des roues et des semelles de ces douze heures passées, une secousse de guidon les en dégage. Un feu rouge encore et l'animation du centre est là brusquement, comme toujours dans les petites villes. Le marché de Noël fait tourner en rond les centaines de têtes coiffées du bonnet rouge à deux euros, clignotant d'étoiles ou sonnant de grelots selon l'année, les centaines de mains gantées gauches de leurs gobelets brûlants, les centaines de « tu m'entends, là ? je t'entends plus » qui se rejoignent en guirlandes satellitaires. En décembre, même le poil du chat sent l'anis et la cannelle, dans l'appartement qui donne sur le sapin géant et les marmites où bouillonne le vin chaud tradition.
J'aime mieux être seule pour cette traversée, à deux nous ne serions pas ensemble. Il y aurait toujours un premier pour ouvrir la foule et un second impuissant à se faufiler par les mêmes brèches. Deux coups de pédale de décalage et la configuration change, un mètre ou quelques secondes d'écart et le monde n'est plus le même. Comme lorsque frappe l'éclair d'un orage, qui anéantit l'un en laissant intacts ses vêtements et épargne l'autre en faisant seulement sauter tous ses boutons. Comme la jeune fille du tramway de Hiroshima retrouvée sans une égratignure, morte de l'intérieur, la tête posée sur l'épaule d'un soldat carbonisé. Comme l'enfant indemne à côté des jambes debout, talons collés au béton, d'une femme volatilisée. Comme ces hommes et ces femmes sans âge, rescapés en sursis récitant à genoux des prières inaudibles, à quelques pas des montagnes d'os poussées et tassées par les pelleteuses et les rouleaux compresseurs. Plus tard, un autre engin était venu cracher un linceul noir et fumant, durci en quelques heures, sur ces crânes, ces tibias, ces fémurs, radius, clavicules, phalanges qui resurgissent lorsque l'on creuse aujourd'hui, pour de nouvelles fondations.

J'ouvre la fenêtre et me penche entre deux ciels, celui d'en bas où les ampoules font briller en rang de grosses étoiles maladroites, celui d'en haut criblé des tessons petits et durs de soleils explosés. Il fait beau, cette nuit. Jean-Luc m'a prêté toute une pile de cassettes, des classiques translucides et des modernes pleins de monstres nucléaires, à défaut de ce « cinéma atomique » si dédaigné par les spectateurs et les producteurs japonais, et toujours introuvable dans les boutiques de location de ma ville. Dans les films les plus récents, entre deux personnages parfois il y a une troisième présence, qui n'est pas dans l'il de la caméra. Et si le regard des acteurs hésite, se décroche, c'est à cause de ce même hors-champ vers lequel chacun est détourné de sa réplique, de son affaire, de son geste. Moi non plus je n'ai rien vu, de Hiroshima, que des photos, des récits, des déclarations, des controverses. Ryoko dit que, lorsqu'on veut évoquer le Hiroshima de la bombe, on l'écrit différemment, avec les caractères qui servent à transcrire les termes étrangers. Je m'entraîne à prononcer Hiroshima en japonais, à l'extraire en ses quatre temps de la grotte de la bouche : hi, plaqué contre le palais, rlo, roulé par la pointe de la langue, s-hi, rassemblé contre la racine des dents frontières, et ma, libéré en une onde horizontale, sans épilogue. Hiroshima à mes oreilles ne sonne pas comme un mot japonais, mais comme un mystère. Hiroshima est un effroyable beau mot.
Nagasaki est plus simple, s'accélère en trois a et s'expulse en claquant, c'est un tir de syllabes crues, une rafale en langue étrangère. Comment ça sonne, Nagasaki, mon amour ? Une tragédie bis avec deux fois moins de morts, des quartiers anciens préservés par une bombe tombant sur un secteur nord où s'entassaient les parias, les prisonniers, les chrétiens, une gare que le train à grande vitesse de Tokyo n'atteint pas, délesté à Hiroshima de son lot d'officiels, de journalistes, de militants et de touristes. Comme dans les guerres il y a des vainqueurs et des vaincus de l'oubli. Le nombre de blessés à Nagasaki fut presque identique. À Nagasaki aussi des créatures tintinnabulantes erraient dans les brasiers, les paupières clouées par des flèches de verre, les bras battant l'air devant leur corps hérissé de vitres explosées. Et les citoyens de Nagasaki les premiers, dès 1950, sous l'occupation, se rassemblèrent pour protester contre les armes nucléaires. Mais la mémoire se tient mieux debout sur un seul socle et se plie à la frappe répétée d'un symbole.
Dans l'obscurité du salon lavée par le silence des rues enfin vides s'ouvre la lucarne des lumières sans ombres de Ozu et ses Fleurs d'équinoxe. Tard dans la nuit, elle se referme sur le long plan d'un train qui s'enfonce dans l'air laiteux et disparaît en direction de Hiroshima, la ville invisible du film, où les jeunes qui font des mariages d'amour trouvent du travail, et où un père, rompant la carapace de la tradition, va porter son pardon à la modernité si résolument en marche dans sa fille.

Le réveil a sonné. Sous mon pas qui tangue le théâtre d'une courte nuit s'endort et rêve à son tour, m'agitant de soubresauts indéchiffrables. Ce matin pas de cheveu dans mon thé, mais trois mésanges dans le petit rectangle de neige qui se disputent les graines de tournesol. Une dernière gorgée, et voilà le fond du bol et son heisei. Paix, sérénité, comme hier. Il est presque l'heure. Avant de partir, un rapide coup d'il à l'écran. Le mail s'ouvre sur le visage de Mika, dont la joue ne fait qu'une avec celle d'un souriant Fumitaka. C'est comme ça qu'ils annoncent la nouvelle, les fiancés de l'ère Heisei du 125 e empereur Akihito. Une ère d'« accomplissement de la paix » qui, succédant à l'ère de « brillante harmonie » de son père Hiro-Hito, annonce la fin d'un demi-siècle de répulsion atomique. Bien que la Constitution prohibe toute force offensive et tout recours au nucléaire, des armes nucléaires « tactiques » ne la violeraient pas forcément, ont affirmé des ministres de l'actuel gouvernement. « Contre le nucléaire, il est difficile de trouver un moyen plus efficace que le nucléaire », a déclaré un professeur de relations internationales de l'université de Kyoto. Kyoto, ancienne capitale phare de la culture japonaise, qui en 1945 a été in extremis rayée de la liste des villes cibles de la bombe dans le souci de ne pas heurter les sensibilités de l'opinion mondiale et ne pas contrecarrer par un acte de « barbarie » irréparable une réconciliation future.
Les roues tournent dans un sens, les rayons dans l'autre. La piste le long du canal n'est pas déneigée, je bifurque vers la route qui longe le parc. Sur la blancheur de plume des pelouses, une cigogne en pièces détachées, ailes noires et long bec orange, s'anime au ralenti syncopé d'une paire de baguettes vermillon. Puis, par un envol empêtré, elle reprend sur le fond sombre des arbres sa forme de grand oiseau, vise jusqu'aux pointes extrêmes de son envergure et passe de justesse entre deux hêtres qui se cherchent par les branches. Nourrie au garde-manger municipal, elle a oublié la retraite hivernale des vers de terre, grenouilles et campagnols, qui condamne son espèce à la migration vers les jaunes soleils vombrissant d'insectes. Yoshi a dit qu'il m'enverrait ses photos des cigo
Portail. Badge. Bonjour. « Welcome », affiche l'ordinateur, et m'ordonne comme tous les 15 du mois de changer de mot de passe avant sept jours. « Do you want to change it now ? » Yes, yes, je veux bien tout de suite formuler un vu, les étoiles filantes d'août sont encore loin. « Dix caractères au moins, associant obligatoirement lettres, chiffres et ponctuations », rappelle l'ordonnateur. Quelques touches entre A et Z, un nombre, un astérisque, et hop. Demain je me mets à l'apprentissage de la langue et dans un an je réserve mon billet. « Confirm your new password. » Je le confirme en tapant avec l'index et le majeur croisés : Japon2007*. Et en attendant ce voyage où tout arrivera par devant dans un champ à 180°, les images projetées sur la concavité osseuse de mon crâne continueront à dilater mes pupilles.
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