Vous veniez tous les mardi matin, ici, à l’ambassade, pour parler de vos problèmes. Je vous disais de ne pas faire la queue. Je vous disais ne passez pas par la file d’attente, téléphonez, appelez et vous serez reçue la première.
Mais la première, vous.
L’idée même bousculait l’ordre des choses.
Il paraît que vous viviez seule, avec de temps en temps quelqu’un qui montait, qui vous accompagnait jusqu’au sixième étage. C’était parfois le même. Parfois d’autres, qui se sont succédés, se suivant un par un, enchaînant pas à pas les marches que d’autres connaissaient, depuis la veille, depuis tout à l’heure.
Ils ont pris le temps.
Ils ont eu soin des détails.
Avant même de vous voir ils savaient comment faire, comment vous aborder, et vous me racontiez comment le premier vous avait entrepris, au supermarché, son sac de courses à la main, en vous disant trois mots qui sonnaient comme des vrais.
Il avait dit bonjour. Il avait dit son âge, il avait dit son nom. Et vous ?
C’était comment, déjà, vous, votre nom ?
Vous le disiez.
Il fallait le répéter.
Vous le répétiez, moins vite, en accentuant chacune des syllabes.
Ils n’arrivaient pas à le retenir.
Eux, ils en étaient toujours à leurs premières leçons, aux premières pages d’une méthode de langue où, derrière le japonais sans peine, ils avaient tous cru lire la japonaise facile.
Ils savaient dire bonjour, se présenter, parler longtemps d’eux comme si dans leur langue au revoir n’existait pas.
Ils vous suivaient.
Ils étaient peintres, ils étaient musiciens, stylistes, plasticiens, ils avaient des ateliers qu’ils voulaient vous montrer, une exposition en cours, des places de concert gratuites et certains jours, c’était un peu comme si tous les artistes de ce pays s’étaient donné rendez-vous pour échanger leurs vues au rayon produits frais.
Peu à peu vous aviez appris à les reconnaître, ceux qui frôlent, ceux qui pour le moment n’osent pas mais que vous retrouveriez, tout à l’heure, derrière vous aux caisses, puis encore là, dehors, vous proposant de marcher un peu, de faire le trajet ensemble, et vous vouliez être polie, vous ne saviez pas quoi faire.
Ce bureau n’est pas bien.
J’aurais voulu qu’on y installe autre chose que deux chaises, l’une en face de l’autre, et cette table entre nous, qui faisait la distance légale entre vous et moi quand vous parliez de votre envie de rentrer, de l’impossibilité que c’était, vivre ici.
Vous n’êtes pas au Japon. Arrêtez de croire que tout le monde vous regarde. Arrêtez de croire que tout le monde vous juge et que tout le monde vous en veut.
Vous êtes à Paris. Vous avez de la chance.
Je les entends mes phrases.
Elles venaient facilement, passaient de visite en visite, se distribuaient au fil des rendez-vous comme à chaque fois inventées.
La tentation d’avoir le premier mot. Celle d’avoir le dernier quand vous étiez devant moi, votre petite tête triste qui donnait l’idée de vous faire la leçon comme à une gamine, de vous renvoyer à l’école ou de vous faire pleurer.
C’était facile.
Pleurer, vous le faisiez toute seule, et déjà dans la file d’attente, quand je vous voyais avec les autres, je savais qu’il y aurait au moins une personne, aujourd’hui, qui devrait être raccompagnée chez elle ; je savais que vous seriez celle qui, tout à l’heure, refuserait de quitter les bureaux de l’ambassade, celle qui demanderait l’adresse d’un médecin à propos de ses insomnies, celle qui ferait des histoires.
- Je vous en prie.
Vous auriez voulu rester ici, dans les bureaux de l’ambassade. Vous n’osiez pas demander. C’était triste de vous entendre raconter comment de semaine en semaine vous alliez mieux, quand on voyait le résultat. Triste d’avoir vu, tous les mardi matin, quelqu’un qui vous ressemblait et qui malgré tout vous ressemblait de moins en moins, dans la file d’attente, avec les yeux tombant sur le sol au moment de dire bonjour.
C’était vous. Toujours vous.
Mon bureau s’en souvient. Vous vouliez l’améliorer, disant qu’il manquait de couleurs et que le gris, franchement, vu les circonstances.
Vous étiez là.
Vous n’aviez pas envie d’autre chose.
Est-ce que c’était pour me faire plaisir que vous disiez avoir des amis ? Est-ce qu’ils existaient vraiment, ceux avec qui vous disiez être allée au bord de la mer ? Et ceux qui venaient chez vous, est-ce que vous les receviez vraiment, est-ce qu’au moins vous osiez leur ouvrir la porte ?
Personne ne venait.
Vous ne connaissiez personne.
Parfois, vous disiez avoir rencontré quelqu’un.
Une fois de plus - je le pensais, je ne le disais pas.
Ni tu parles.
Et encore moins, encore un.
Je vous écoutais, la tête penchée sur mes notes pour ne pas vous montrer le mauvais sourire qui venait, dans ces moments-là.
Vous disiez qu’il vous avait abordé et qu’ensuite tout était allé si vite, il vous aimait, il vous avait proposé d’emménager chez lui. Alors, aujourd’hui, c’était votre dernière visite. Il ne fallait pas que je sois malheureux même si, maintenant, tous les deux, c’était vrai qu’on ne se reverrait plus. Vous étiez passée là pour me remercier. Vous étiez là pour faire vos adieux. Vous aviez un cadeau. A cause du cadeau, vous aviez quand même décidé de revenir me voir, faisant l’effort de vous présenter dans ce bureau qui ne vous rappellerait plus, désormais, que des mauvais souvenirs, et vous déposiez sur ma table parfois un bol, parfois une tasse, parfois une fleur.
Cadeaux pitoyables.
Vos cadeaux, je les offrais.
Avec vous, des cadeaux, je savais que j’en recevrais encore, j’en aurais même aussi longtemps que vous continueriez à me dire que pour vous, certains soirs, la vie c’était avant tout dormir, rester sous les couvertures en attendant que ça passe ou alors, faute de mieux, boire, petits verres ponctuant un à un la succession des heures mortes, bouteilles volées à l’ennui et que vous finissiez toute seule, à moins que, dehors.
- Je suis fatiguée.
Vous l’étiez toujours.
Dans votre minuscule studio de la rue des Martyrs, le lit prenait toute la place.
Une voisine vous avait donné un chaton qui était trop vite devenu un chat. Il s’allongeait avant vous sur la couette, il laissait des poils sur vos vêtements et se mettait dans vos jambes.
Lui aussi prenait toute la place.
Vous sortiez.
Vous remontiez la rue des Martyrs en faisant de longues pauses devant les vitrines, et même si vous ne vouliez rien, vous demandiez aux vendeurs les recettes, la qualité des produits et le temps qu’il faudrait, pour la cuisson.
- C’est urgent.
- J’ai des invités.
Vous aimiez les commerçants.
C’était parfois pour eux que vous vous leviez, chaussant les vieilles ballerines d’un lointain cours de danse, brossant vos cheveux, mettant un rien de mascara sur vos cils.
- Mademoiselle ?
Vous auriez voulu qu’ils le redisent, qu’ils vous appellent encore et toujours mademoiselle, comme quand vous alliez à l’école, comme quand on vous disait mademoiselle pour un rien, ce joli mademoiselle venant saluer l’acquisition d’une gomme, d’un cahier ou d’un tube de colle, mademoiselle, avec cette nuance d’attente dans la voix qui donne enfant l’impression qu’on vous attendra toujours, après quoi vous pensiez qu’il faudrait peut-être maintenant leur acheter quelque chose, et vous faisiez demi-tour, vous sortiez en courant.
- Pardon.
La nuit vous étiez encore là, passant devant les vitrines. Vous vous arrêtiez devant celle où Laetitia Casta, Naomi Campbell et Carla Bruni posaient, l’une allongée sur un lit et feuilletant un vieux magazine d’art déco, l’autre debout, son ventre éternellement plat supportant une paire de seins dissimulés sous un soutien-gorge transparent, et la dernière assise, jambes écartées, pliées sur les bras d’un fauteuil Chesterfield dont le cuir était presque aussi sombre que celui de ses bottes noires.
- Toutes les quatre, j’ai l’impression qu’on se connaît.
Vous aimiez les regarder. Elles vous regardaient aussi, fixement, elles vous souriaient de leurs belles lèvres rouges et toujours bien gonflées. Leurs longues jambes, droites et fines, n’avaient pas la moindre cicatrice. Leurs seins étaient ronds, lourds, aussi pointus et aussi symétriques qu’auraient pu l’être les vôtres, à peu de choses près. Vous vous imaginiez chez elles, échangeant vos vêtements, essayant devant la glace des manteaux, des chapeaux et des robes.
- Rien ne te va.
- Tu es trop petite.
Les filles vous entouraient.
- Regardez !
Naomi leur montrait, mais oui, c’était bien ça, là, un bouton, vous aviez un bouton mal caché sous une épaisse couche de ce mauvais fond de teint qu’elles vous avaient toutes les trois offert pour votre anniversaire.
Et voilà que Laetitia vous touchait les cheveux. Ils sont raides, disait-elle, on ne peut rien en faire et tu devrais te les laver plus souvent. Ils sont mal implantés. Bientôt tu les perdras tous.
- Ce n’est pas vrai.
Maintenant c’était Carla Bruni qui passait derrière vous et qui vous appuyait dans le dos, disant qu’elle allait vous apprendre à vous tenir droite.
- File.
- Tu ne sais même pas marcher.
Vous les entendiez rire et leurs rires vous suivaient à mesure que vous vous éloigniez de la vitrine. Elles vous avaient menti. Elles vous avaient fait croire qu’en venant ici, bientôt vous seriez comme elles. Ce n’était pas vrai. La colère descendait la rue des Martyrs, elle vous accompagnait - la colère, à présent, c’était vous. Vous vouliez vous venger. Elles étaient responsables. Un jour, vous trouveriez le moyen de leur faire payer tout ce qu’elles vous devaient mais, dans l’immédiat, il n’était que onze heures et vous vous sentiez prête à faire n’importe quoi.
On vous aurait vu retirer vos chaussures.
On vous aurait vu héler des taxis, vos chaussures à la main.
Un soir, il paraît que vous vous seriez déshabillée entre deux camions.
- Qu’est-ce que ça peut vous faire ?
Vous vouliez écrire une lettre d’amour à tout le monde, vous disiez que vous aviez les mots mais qu’il vous manquait encore la grammaire, les phrases et le temps de mettre tout ça sur une belle feuille de papier et de bien rédiger, de mettre tout ça au propre.
- Parce qu’en ce moment vous faîtes quoi ?
- Rien.
Pourtant, entre autres choses, vous vous seriez partout donnée en spectacle, hurlant quand on vous approchait, menaçant ceux qui voulaient vous aider, les traitant de nuls, de connards et de tarés.
- Exactement.
L’ambassade recevait des appels à propos d’une ressortissante qui se serait évanouie aux Galeries Lafayette puis qui se serait encore évanouie, mais cette fois ci en prenant la fuite, sous prétexte qu’à l’hôpital on lui avait demandé son nom.
Son nom.
Le vôtre.
Celui-là même qu’il fallait toujours répéter.
Et ceux que vous rencontriez dans ces moments-là, ceux qui vous emmenaient faire un tour ou qui montaient derrière vous jusqu’au sixième étage, vous vous demandiez toujours, après, ce qu’ils avaient bien pu penser de vous et il ne vous venait jamais à l’idée que vous auriez aussi pu vous demander, par la même occasion, ce que vous aviez pensé d’eux, comme si ça ne comptait pas, ça aussi.
- Je ne sais pas.
- Je suis étrangère.
Vous n’êtes plus au Japon. Essayez de comprendre. Vous êtes à Paris. C’est le climat d’ici qui ne vous réussit pas. Vous avez maigri. Vous n’êtes pas la seule. Tout le monde souffre, ici, à cause de ce climat qui nous coupe l’appétit. Habillez-vous autrement. Mangez et habituez-vous au climat.
Mes phrases.
Vous les écoutiez. Peut-être qu’elles n’entraient pas, peut-être qu’elles glissaient sur vous grâce à ces médicaments que vous vous faisiez envoyer du pays natal. Peut-être aussi que vous y repensiez, après-coup, constatant qu’elles ne vous servaient à rien et alors j’espère qu’au moins, de temps en temps, elles vous faisaient un peu rire, comme ces fois où je vous disais Et si quelqu’un vous propose de monter dans le coffre de sa voiture ?
- J’accepte.
Et si quelqu’un, comme c’est souvent le cas à Paris, vous appelle en pleine nuit, disant qu’il sait comment vous vous appelez, où vous habitez et ce que vous êtes en train de faire, et si cette personne ajoute qu’elle est là, qu’elle vous voit, qu’elle est dans la pièce d’à côté et qu’elle ne va pas tarder à venir vous arracher votre chemise de nuit ? Qu’est-ce que vous faîtes ?
- C’est un film d’horreur.
Vous ne vouliez pas répondre.
Moi, je continuais, je vous disais et si quelqu’un, si quelqu’un.
- Je ne sais pas.
- Réfléchissez.
Alors, pour me faire plaisir, vous tentiez d’imaginer ce que vous feriez si un homme, mesurant peut-être dans les deux mètres et pesant dans les cent vingt kilos, s’introduisait derrière vous dans votre propre immeuble et si, vous prenant par le cou, il vous disait allez, maintenant montes et tais-toi.
- Arrêtez.
- C’est ce que vous diriez ?
- Oui.
- Et vous pensez que ça suffirait ?
- Non.
- Alors ?
- Arrêtez. C’est tout. C’est à vous que je le demande.
Parfois soi-même on s’étonne, constatant qu’on s’est donné grâce aux autres la liberté d’aller un peu plus loin que soi, un peu plus loin que là où soi-même on irait, s’il fallait toujours pour sa propre vie imaginer le pire.
- Laissez-moi.
Je ne vous aimais pas.
Les jours où vous aviez de la chance vous repartiez avec mes plus sincères encouragements.
Aujourd’hui encore, si vous reveniez, je vous dirais de ne pas rester dans la file d’attente, je vous demanderais de téléphoner pour passer la première, et vous croiriez peut-être que dans cette ville, il y a au moins une personne sur qui vous pouvez compter, quelqu’un pour qui vous avez de l’importance, et vous n’imagineriez pas que, dans l’organisation de ma journée, bousculer tous mes rendez-vous pour vous recevoir la première, c’était surtout se débarrasser d’un problème.
- Au revoir.
Et à mardi prochain, chaque fois ces mêmes mots à la fin prononcés avec autant que possible l’enthousiasme qu’auraient pu y mettre un huissier emportant les meubles, le médecin offrant à l’incurable l’accolade et la poignée de main du professionnel.
Suivait une semaine de répit.
Puis, à nouveau, vous étiez là, les yeux rougies par les larmes, votre peau elle aussi un peu rouge d’avoir tellement éprouvée la honte d’être celle qui ne s’en sort pas, celle qu’on voit toujours et d’être celle qui fait tache, comme une faute de goût dans la capitale de la mode.
Je vous écoutais.
Vous disiez la façon dont rien ne plaît, ici, et comment vous imaginiez les choses avant votre départ, et comment elles étaient tout autres, vues de près, la déception que c’était, Paris, la Seine, la France et les français.
Vous ne saviez plus quoi faire.
Vous vouliez vous marier, sans savoir avec qui.
Peut-être partir à Londres.
L’argent ne venait plus, du pays natal.
Vous vouliez des enfants qui auraient les yeux bleus, les yeux verts, les yeux de leur père, mais surtout pas des yeux comme les vôtres, jamais, pas des yeux noirs comme ça.
De temps en temps un mandat vous venait du pays natal, une enveloppe qui ne couvrait plus rien, qui servait juste à faire patienter, pour le logement.
- Je vais vous aider.
Je le disais, je ne le faisais pas, et vous repartiez les mains vides, sans savoir si j’avais oublié ou bien si c’était simplement, de ma part, l’effet passager d’un élan de cruauté.
Vous ne demandiez rien.
Vous veniez pour parler.
En vous écoutant je pensais à la chance de n’être pas comme vous.
Moi, je peux regarder par la fenêtre sans avoir l’impression que je vais tomber. Je peux ouvrir ma porte sans vérifier trois fois dans le judas que personne ne m’attend derrière. Je n’ai pas besoin d’un couteau pour sortir de chez moi. Je peux parler aux autres, comme ça, tranquillement, sans me demander si ce qu’ils disent est très différent de ce qu’ils pensent, ou bien si ça n’a carrément rien à voir.
Vous êtes malade.
Moi pas.
Alors à nouveau mes phrases.
N’attendez pas tout de l’ambassade. Arrêtez de croire que l’ambassade peut vous sauver la vie. Arrêtez de m’appeler. Ce n’est quand même pas à moi d’aller faire vos courses sous prétexte que vous ne voulez plus sortir.
- C’est vrai.
Vous aviez l’air de comprendre. D’ailleurs, parfois vous compreniez, disant que mon aide psychologique ne valait rien du tout, ou du moins que ce n’était pas la bonne méthode, pour vous.
Je sais ce que je fais.
J’ai assez d’expérience.
Vous êtes à Paris, c’est tout.
Vous avez de la chance.
Profitez-en.
Vous n’êtes pas en mission spéciale.
Vous n’avez pas le grand bouddha de Kamakura sur les bras.
Vous pensez trop.
On ne vous a pas demandé d’imiter la Joconde.
On ne vous a pas demandé de la peindre.
On ne vous a rien demandé.
Rien.
Vous êtes venue ici.
Vous y êtes.
C’est tout.
Commencez.
- Je ne peux pas.
Vous étiez bloquée. Rien ne s’était passé comme vous l’auriez voulu. Vous restiez sur une vieille image du séjour, un rêve qui aujourd’hui vous condamnait, chacun à sa manière pris dans les vieilles histoires qu’il s’est à lui-même raconté et dont il n’arrive maintenant plus à s’extraire, remâchant les restes de ces festins auxquels il n’aura tout compte fait pas eu part, peinant chaque jour davantage à garder bonne figure.
Alors moi, je continuais, je reprenais la thérapie malgré vous, j’insistais, je vous disais : Et si quelqu’un, comme ça se produit tous les jours à Paris, si quelqu’un attrape votre sac à main, fonce droit devant lui en scooter, qu’est-ce que vous faites ?
Et si vous vous retrouvez seule, dans une soirée où vous ne connaissez personne, où personne ne vous parle et où, à la limite, la seule question qu’on vous pose c’est celle de savoir qui vous a invité ?
- Je ne sais pas.
Mais si.
Bien sûr que si.
Vous savez.
Répondez.
- Je ne veux pas.
Et si on ne vous rend pas la monnaie ?
- Ça suffit.
Mais quand même, si on vous touche, si on vous entraîne de force, avenue des Champs Elysées, pour vous emmener faire un tour au bois de Boulogne ?
- Peut-être.
Et si tout le monde se fout de votre thèse de doctorat ?
Vous y pensez, vous, à votre thèse de doctorat ?
Elle avance ?
Et si, parce qu’un verre de trop que vous auriez accepté, vous vous retrouvez le lendemain matin sans savoir où vous êtes, sans savoir qui vous êtes ni ce que vous avez fait ?
- Taisez-vous.
Et si quelqu’un.
Si quelqu’un.
Je continuais. Pour vous, j’avais toujours des idées nouvelles.
- Ça suffit.
Aujourd’hui, personne ne me parle de vous et j’ai beau insister, j’ai beau vous décrire, disant que pourtant vous veniez, tous les mardi matin, ici, à l’ambassade, avec toujours cette même petite tête triste, personne ne se souvient, personne ne sait, il faut croire que vous ressembliez à trop de monde.
La ville s’est repliée sur vous, elle vous a enrobée, elle vous a engloutie comme une lettre à la poste, l’ambassade a mis le timbre : maintenant c’est fait, vous êtes rapatriée.
Je ne vous vois plus, tous les mardi matin, à l’ambassade.
Il paraît que vous vous êtes jetée par la fenêtre.
Il paraît que vous auriez sauté, les secours arrivaient et ils n’ont rien pu faire, sinon mettre le corps dans le camion, allumer les sirènes direction les urgences.
En cours de route, votre cœur se serait arrêté, hémorragie interne, vous vous seriez noyée dans votre propre sang, étendue dans ce camion qui filait droit vers les unités de premiers soins.
Il paraît que vous êtes morte.
En cours de route, vous êtes morte.
Voilà.

Le syndrome de Paris, Philippe Adam, Inventaire/Invention éditions, octobre 2005